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Suite et fin !
Et oui, ce n’est pas une très longue histoire, mais que voulez-vous ! C’est déjà ce que j’ai écrit de plus long dans ma courte carrière d’écrivain en herbe.
Je remercie tous mes reviewers. Ils se comptent sur les doigts d’une seule main, mais sans leurs encouragements, je ne sais pas si j’aurais fini cette histoire. Alors Roxane, Ptite fleur la fée, Aphykit, black angel, ma gratitude n’aura pas de fin. Merci !
Il faisait nuit. Gabriel était toujours là, immobile, suspendu aux infimes battements de cœur d’Amy et de Julie. Et tant qu’elles seraient là toutes les deux dans leur lit d’hôpital, il serait là aussi. Il attendrait leur réveil, fixant toutes ses pensées sur le dernier souffle de vie qui subsistait en elles, presque imperceptible. Et il ne lâcherait pas la main de Julie un seul instant. Qu’importait que cela dure un mois, dix ans, soixante ans. Il serait là et nulle part ailleurs, pour elles et rien que pour elles, car ainsi aiment les anges.
Jusqu’au bout.
Tolyat se demandait s’il saurait attendre, lui aussi, un mois, dix ans, soixante ans, dans cette chambre d’hôpital. Combien de temps pourrait-il croire à cet improbable miracle ? A quel moment déciderait-il qu’il n’y avait plus d’espoir, que tout était inutile ? Demain ? Jamais ?
En tout cas, pas maintenant, pensait-il. Et il se répétait inlassablement cette unique réponse, heure après heure, minute après minute. En tout cas, pas maintenant. Pas encore. Pas maintenant.
Amy essaya de ne pas paniquer. Elle flottait quelque part dans une nuit noire, sans repère et sans chemin. Elle n’était nulle part. Et elle avait perdu sa sœur dans les ténèbres. Julie n’appelait plus. Julie s’était égarée dans le Néant. Toute seule.
Il fallait se calmer. Il fallait réfléchir. Si Julie avait pu trouver Amy dans cet océan noir, Amy devait pouvoir la retrouver aussi.
Elle ferma les yeux. Mais ça ne faisait pas une grande différence de garder les yeux ouverts ou fermés, car il n’y avait plus aucune lumière nulle part.
Il fallait appeler. Elle articula, d’abord tout doucement :
« Julie… Julie… »
C’était bizarre de n’entendre que sa voix qui brisait le silence. Elle appela plus fort, à moitié parce qu’elle voulait être entendue et à moitié pour remplir cet horrible vide dans lequel elle flottait. L’appel couru à travers le Néant, longtemps. Amy continuait d’appeler de plus en plus fort, et entre ses appels, elle écoutait. Elle écoutait. Jusqu’à ce qu’enfin, un minuscule écho lui revienne.
Dans l’obscurité, un paysage se dessina. Une haute, très haute falaise. Et des vagues immenses, qui venaient se fracasser contre les rochers. Tout en haut de la falaise, il y avait une petite silhouette, qui serrait ses genoux entre ses bras. Le vent faisait voleter ses cheveux. Elle regardait. Elle regardait les vagues s’écraser sur la falaise, et repartir, et revenir. Elle regardait et semblait ne rien voir.
Amy était près d’elle, maintenant. Sur la falaise, juste derrière. Elle n’osait pas regarder la mer comme Julie tant le gouffre était vertigineux.
-Viens avec moi, Julie. Allons nous en, dit-elle.
-Je n’ai pas envie, répondit sa sœur d’une voix rêveuse. Je suis fatiguée. Tellement fatiguée de la vie.
Le cœur d’Amy se serra douloureusement. Julie s’était laissée prendre au piège du Néant… Elle s’était laissée aller au renoncement. Elle se laissait mourir.
-Tu n’as que douze ans, petite sœur, dit-elle d’une voix suppliante.
-J’ai douze ans et c’est déjà trop, murmura Julie d’une voix lasse. Je me sens si vieille. Je n’ai pas envie d’y retourner. Je veux me reposer.
Amy s’assit près de sa sœur. Elle avait envie de hurler, de la secouer, mais elle savait que ce serait parfaitement inutile. Elle devait faire attention, très attention à ce qu’elle allait dire. Il suffirait d’un simple mot pour ramener sa sœur. Il suffirait d’un simple mot pour la faire basculer à jamais dans le noir.
-Tu n’as plus envie de vivre ? Demanda-t-elle en essayant de calmer sa terreur.
Julie désigna l’océan, et dit :
-La vie est comme cela. Nous sommes comme cela. Nous venons nous briser, plein d’élan, contre les rochers. Et nous refluons, pour repartir encore. Encore. Encore. Pourquoi faut-il toujours se battre ? Pourquoi faut-il toujours avoir à prouver, trouver, gagner quelque chose ? Pourquoi faut-il toujours risquer de tout perdre ?
Elle resserra ses bras autour de ses jambes.
-Je ne veux pas partir, dit-elle. Je ne veux plus me battre. Je suis trop fatiguée. Je serais juste sur le bord de la falaise. Et je ne bougerais pas. Le soleil ne se couchera plus, il ne se lèvera plus. Il restera sur l’horizon, immobile. Et je n’aurais plus à vivre. Et je n’aurais plus à mourir. Je n’aurais qu’à rester ici toujours, et regarder la mer.
-Tu… Tu crois qu’il vaut mieux ne pas exister plutôt que naître et mourir ?
Amy s’efforça d’effacer le tremblement de sa voix. Elle était Larael, Premier Esprit, plus ancienne que les étoiles, elle allait trouver le moyen de ramener Julie. Elle allait forcément trouver le moyen. Il fallait qu’elle se calme, qu’elle choisisse son ton, ses mots… Si elle la perdait, elle ne se le pardonnerait jamais.
-Avoir quelque chose à perdre, c’est avoir quelque chose, reprit doucement Amy. Et c’est mieux que le Néant.
-Je ne veux plus rien, dit Julie d’un ton neutre. Je ne veux plus que dormir, et ne jamais me réveiller.
Les mots d’Amy semblaient perdre tout leur sens, devenir vides et creux dès qu’ils sortaient de sa bouche et se heurtaient à Julie.
Amy serra les poings. Pourquoi fallait-il qu’elle soit soudain si impuissante, si peu sûre de ce qu’elle faisait ? Pourquoi juste aujourd’hui, alors qu’elle risquait de perdre ce qu’elle avait de plus cher ? Il fallait qu’elle reste calme. A tout prix rester calme.
-Il y a des trésors qui valent la peine de se réveiller, affirma Amy, qui valent la peine d’être découverts, et gardés, et perdus.
-Je n’y crois plus, répondit Julie avec indifférence.
-Mais moi, j’y crois, cria soudain Amy. Tu as confiance en moi ?
Alors pour la première fois, Julie se tourna vers sa sœur, et la regarda. Elle eut un temps d’hésitation, comme si elle essayait de se rappeler quelque chose de très ancien, d’une autre vie. Amy retint sa respiration. Elle avait dit la phrase de trop, celle qui allait tout faire basculer. Mais basculer où ?
-Amy ? Murmura enfin Julie. C’est vraiment toi ?
-Je suis là, répondit celle-ci en souriant faiblement.
-J’ai cru… J’ai cru que tu étais perdue.
-Moi aussi, dit Amy. Moi aussi.
Elle se releva, fixant toujours sa jumelle avec appréhension.
-Et si on rentrait chez nous ? Proposa-t-elle sur ton qui se voulait détaché.
Julie se retourna et contempla la mer. Amy se mordit les lèvres violemment et se retint de dire quoi que ce soit. Lentement, Julie se leva, et elle prit la main de sa sœur dans la sienne.
-Oui, dit-elle. Rentrons chez nous.
C’était comme se réveiller d’un sommeil très long et très profond. D’abord, Julie entendit vaguement des bruits autour d’elle. Des pas dans le couloir. Un petit bip qui s’accélérait au rythme de son cœur. Elle essaya de se rappeler où elle était, mais son esprit fonctionnait au ralenti, et elle n’y arriva pas.
La deuxième chose dont elle prit conscience, c’était qu’une main tenait la sienne. Elle essaya de serrer ses doigts, sans grand succès. Pourtant, la personne dû sentir quelque chose, car elle entendit une voix qui disait :
-Bonjour Julie.
Elle n’arriva pas à reconnaître la voix. Elle concentra alors tous ses efforts sur ses paupières. Il lui fallut du temps avant d’arriver à les soulever. Lorsqu’elle ouvrit enfin les yeux, elle ne fut pas éblouie. Il régnait une étrange lumière dans la pièce, elle y voyait clair et pourtant, il faisait sombre. Elle essaya de comprendre comment c’était possible, mais cela lui donna mal à la tête, et elle renonça. C’était un problème trop difficile pour son esprit embrumé.
Devant elle, elle distingua une créature d’une beauté inexprimable. Une fois encore, elle eut le sentiment que les yeux de Gabriel brûlaient. La dernière fois, c’était de colère. Maintenant, c’était de joie.
-Tu es revenue, dit-il.
Et Julie sut que oui, elle était revenue, même si elle n’était pas bien sûre de savoir d’où elle venait, ni où elle était.
Elle était revenue, et cela la rendait très heureuse.
L’ange tourna la tête, et Julie fit de son mieux pour l’imiter malgré ses muscles engourdis. Elle vit Amy, dans un autre lit, qui parlait avec Tolyat. Elle avait l’air d’être bien mieux réveillée que sa sœur.
-Comment vas-tu ? Demanda Tolyat à Amy qui ouvrait les yeux.
Elle eut un petit rire, et répondit :
-Je vais bien.
C’était peut-être la première fois qu’elle disait ces mots en étant parfaitement sincère. Elle trouva cela curieux, et remonta très loin, dans sa longue mémoire, pour vérifier : Oui. C’était la première fois. Comme quoi, on peut avoir vécu des milliers de milliers de milliers d’années, et avoir encore beaucoup de choses à découvrir.
Elle prit la main de Tolyat, et y déposa un petit objet rond. Il le regarda avec curiosité.
-Qu’est-ce que c’est ? Demanda-t-il étonné.
-C’est la Terreur des Anges, l’Ultime Fléau, la Fin des Temps. C’est la clé du Néant.
Et elle éclata de rire devant les yeux écarquillés du Gardien.
-Ca n’a l’air de rien, pas vrai ? Incroyable que tout le monde se mette à trembler à son nom.
Tolyat osait maintenant à peine respirer, comme s’il tenait dans ses mains une bombe à retardement. Et d’une certaine manière, c’était le cas.
-Que veux-tu que je fasse de ce machin ? Demanda-t-il dans un murmure affolé.
-Tu n’as qu’à le rendre aux Archanges, rétorqua Amy. Qu’ils se débrouillent avec cet affreux mistigri, puisqu’ils y tiennent tant. Moi, je n’en ai plus besoin.
Elle regarda un moment Tolyat, qui n’osait toujours pas bouger, et fixait la clé avec un air terrifié.
-Tu sais, dit-elle, ce n’est rien. Vraiment. Ca n’a aucune existence, rien. Ce n’est que l’absence. Il suffit d’exister pour balayer son pouvoir d’un revers de la main.
Julie se retourna vers Gabriel.
-Elle te manque, pensa-t-elle, à défaut d’arriver à parler.
-Oui, répondit-il.
-Va la voir, pensa Julie de toutes ses forces.
-Pas maintenant, dit-il. Je crois qu’elle a eu son compte d’émotions pour la journée. Mais je reviendrais. Je reviendrais.
Alors, il disparut, et elle ne fut plus certaine de savoir si elle l’avait rêvé ou non.
C’est à ce moment précis que des gens en blouse blanche surgirent brusquement dans la pièce, la lumière devint d’un coup plus violente, et la suite des évènements resta très, très embrouillée.
-Tu m’affirmes que je ne vais pas tout faire exploser si je le secoue un peut trop ? Insista Tolyat.
-J’en suis absolument certaine, répondit Amy avec le plus grand sérieux.
-Alors je vais m’en débarrasser sur-le-champ, fit-il avec une grimace.
Et il partit dans un bref éclair doré, laissant la place à l’équipe médicale qui envahissait déjà la chambre. Amy ferma les yeux. Qu’ils fassent ce qu’ils voulaient… Ils ne comprendraient pas, mais ça n’avait aucune espèce d’importance. Plus rien en cet instant n’avait d’importance.
Elle était revenue.
On leur fit passer à toutes les deux une ribambelle d’examens, sous le regard perplexe de médecins légèrement déstabilisés. Diagnostic : santé parfaite. Finalement, on décida de les faire entrer toutes les deux dans les annales des cas inexpliqués et de les garder encore une nuit en observation. Les deux jeunes filles reçurent la visite de leurs parents, soulagés de les voir en pleine forme mais encore inquiets.
Enfin, elles se retrouvèrent seules toutes les deux, dans leur chambre d’hôpital. Il commençait à faire nuit. Cela faisait à peine plus de vingt-quatre heures, pensa soudain Julie, qu’une lumière s’était allumée dans les airs pour guider sa sœur vers une porte d’or. Les vingt-quatre heures les plus longues de toute sa vie.
-Que va-t-il se passer, maintenant ? Murmura-t-elle.
Amy sortit de son lit et vint s’asseoir à côté de Julie.
-Reste près de moi, répondit-elle tout bas.
Elle resta là un moment, sans dire un mot de plus. Elle semblait attendre. Enfin, la lumière d’un tourbillon doré envahit la chambre l’espace d’une brève seconde. Quand l’éblouissement se dissipa, Julie vit quatre sombres créatures les fixer ardemment. Autour d’eux la lumière disparaissait, comme dévorée. Julie reconnut immédiatement Samael. A sa droite se tenait une femme aux très longs cheveux noirs qui n’était pas moins impressionnante. De chaque côté du couple, deux autres démons gardaient les bras croisés, les yeux fixés sur Amy, comme deux gardes du corps. Leur seule présence rendait l’atmosphère oppressante, presque irrespirable. Julie sentit ses mains se mettre à trembler incontrôlablement. Amy lui prit le poignet pour la rassurer et se plaça entre elle et les démons, comme l’avait fait Gabriel face à Asaliel. Mais Julie n’était pas rassurée le moins du monde. Elle sentait que chacun de ces quatre-là était beaucoup, beaucoup plus dangereux qu’Asaliel. Et elle estimait qu’Asaliel était déjà bien assez dangereux à lui tout seul.
-Tu as de la chance, Julie, murmura Amy. Bien peu de mortels ont eu l’occasion de contempler ceci : l’assemblée des Premiers Déchus au grand complet.
Julie sentit le tremblement de ses mains s’accentuer. C’était un honneur dont elle se serait très volontiers passée. Avoir rencontré le Diable en personne était déjà largement suffisant à son goût. Elle savait à présent qui elle avait devant elle. Les quatre Premiers esprits, les quatre Archanges traîtres qui avaient quitté le Conseil.
-Je te présente mes vieux amis, poursuivit Amy, Lilith c’est la jeune fille au regard si innocent, à droite Yog Sottoth, et à gauche Métatron, ce sont les deux garçons à l’air tellement avenant.
Julie aurait bien voulu que sa sœur ne plaisante pas dans un moment pareil.
La voix de Samael s’éleva, menaçante :
-Donne-la moi, Larael. Ou nous vous réduisons toutes les deux en charpie.
Mais à nouveau la lumière dorée illumina la chambre. Julie se retourna aussitôt et une vague de soulagement l’envahit. Les quatre archanges étaient là, derrière Amy et elle, et toisaient les démons avec la plus grande répulsion.
-Elle ne l’a plus, Samael, lança Gabriel.
Les démons ne quittaient toujours pas Amy des yeux, et Amy ne les lâchait pas non plus du regard.
-Je ne l’ai plus, confirma-t-elle. On dirait que le bon vieux duel entre le bien et le mal va reprendre sans moi.
-Tu me déçois, Larael, cracha Samael. Je ne croyais pas que tu céderais aussi facilement.
Amy éclata de rire.
-Pauvre mendiant d’âmes, murmura-t-elle, comme pour elle-même.
Puis elle balaya du regard les quatre démons.
-Je n’ai plus rien qui puisse vous intéresser. J’ai brisé votre Serment, or ce genre d’engagement ne peut être fait qu’une fois, vous le savez. Je ne peux plus être des vôtres. Et je n’ai plus la clé du Néant. Alors maintenant, partez.
Lilith posa les yeux sur Julie et un mince sourire étira se lèvres. Un violent frisson lui couru dans le dos, et elle faillit crier de peur, mais Amy serra sa main plus fort.
-S’il venait à l’un de vous l’idée de se venger, dit-elle calmement, je retrouverais celui-là même si cela devait me prendre mille ans, et je jure qu’il ne s’en remettra jamais, quelles qu’en soient les conséquences pour moi.
Elle parlait avec une sérénité pleine d’assurance, et Julie vit le sourire de la dangereuse Lilith s’évanouir sur ses lèvres. La menace avait porté.
-Larael et sa famille sont sous la protection du Conseil, ajouta Gabriel. S’ils leur arrivait quoi que ce soit, les conséquences en seraient… sérieuses.
Samael jeta un dernier regard excédé aux jumelles avant de s’adresser à Gabriel.
-Toi et moi, nous nous retrouverons, lâcha-t-il.
-Je sais, soupira Gabriel. Comme d’habitude. Tu devrais vraiment trouver autre chose à dire, ça devient lassant, à force…
Il y eut de nouveaux tourbillons dorés, et ils disparurent tous. La chambre blanche était de nouveau sombre et silencieuse.
-Le Conseil des Neuf au complet, voilà quelque chose qu’on ne reverra pas de sitôt, dit Amy en s’étirant. Au lit, maintenant.
Mais Julie, encore tremblante, attrapa Amy par le bras.
-Je veux comprendre, dit-elle seulement.
Amy sourit.
-Tout va bien, dit-elle. C’est fini.
-Et le Néant ? Reprit Julie. Qu’est-ce qui s’est passé au juste ? C’est très, très flou. Comme…
-Comme un rêve, acheva Amy. Je ne suis pas sûre de vraiment le savoir. Je me suis retrouvée face à Samael, et il a dit qu’il était un de mes visages. Et puis il y a eu les archanges… Et tu es venue.
-Qui, moi ? S’étonna Julie.
-Tu ne t’en souviens pas ?
-Non. Si… Peut-être. Je ne sais plus. La principale chose dont je me souvienne, c’est d’une très haute falaise, raconta Julie rêveuse. Il y avait des vagues… J’ai eu l’impression de t’appeler pendant des heures et des heures. Et puis je me suis sentit bizarrement… Lasse… Fatiguée de tout. Je me suis assise et je me suis dit que j’allais t’attendre là. Après, c’est de moins en moins clair. Il me semblait que des années entières passaient pendant que j’étais sur cette falaise. Ensuite je t’ai vue, et j’ai cru que c’était un fantôme, parce que j’avais fini par croire qu’on était mortes, toutes les deux.
-Gabriel t’avais conduite juste à la frontière du Néant. Juste au bord du gouffre, pour que tu puisses me guider vers la sortie. Mais tu as quand même failli t’y perdre.
Julie prit sa tête entre ses mains.
-D’accord, dit-elle. Mais comment est-ce que je suis entrée dans le Néant alors que tu étais apparemment la seule à pouvoir ouvrir cette fameuse Porte ?
-Parce que j’étais dans le Néant. Parce que nous sommes jumelles. Et parce qu’un drôle de miracle a fait que c’était possible.
-Bon, dit Julie. Mais qu’est-ce que tu as vu, là-dedans ?
-Ca, c’est difficile à dire. Dans le Néant, on se retrouve seul avec soi-même. C’est pour ça qu’on a toutes les chances de se perdre. J’ai vu beaucoup de fantômes. Et d’une certaine manière, ils faisaient tous partie de moi. Je crois que je me suis cherchée en Samael, que je me suis cherchée chez les archanges… Et finalement je me suis trouvée dans Amy. Et c’est aussi parce que tu m’as aidée, petite sœur.
-Je ne vois pas en quoi quelque secondes d’avance t’autorisent à m’appeler « petite sœur ». Et je ne vois pas comment j’ai pu t’aider alors que j’étais perdue sur ma falaise.
-Tu étais dans mon esprit, donc tu étais avec moi, comme Samael et les autres. Sauf que toi tu ne me détruisais pas. Tu m’as sauvée de mes cauchemars. Grâce à toi j’ai pu affronter mon véritable visage. Je me suis trouvée, et j’ai réussi à ne plus me haïr.
Elle poussa un soupir de soulagement avant d’ajouter :
-Je crois que je ne ferais plus de cauchemars.
-Alors c’est fini ? Vraiment fini ? Demanda sa jumelle, incrédule.
-Les cauchemars, les démons, et les déserts perdus dans des mondes parallèles, oui, c’est fini, dit Amy.
-Tant mieux, s’écria Julie. Tu sais quoi ? Ce n’est vraiment, mais vraiment pas de tout repos d’être ta sœur.
-Tu n’as encore rien vu, petite sœur, répliqua-t-elle.
Elle lui sauta dessus, et la bataille de chatouilles ne s’interrompit qu’après l’intervention furieuse d’une infirmière quelque peu excédée.
Il faisait nuit, et Amy ne dormait pas.
Oh, non, elle ne faisait plus de cauchemar ! Mais elle attendait. Assise à sa fenêtre, sous la lune décroissante, elle attendait. Il était parti très vite à l’hôpital, il l’avait évitée, mais elle savait qu’il allait revenir. Elle le connaissait bien.
Elle l’attendait.
Elle entrevit une lumière dans le jardin, une lumière discrète qui se glissait parmi les ombres, comme des rayons de lune. Elle se leva. Sa main mit plusieurs secondes à venir se poser sur la poignée.
Y a-t-il dans le monde quelque chose de plus difficile à affronter que le regard d’un ami ?
Elle ouvrit sa fenêtre et sortit.
Julie se réveilla. Elle sentait un souffle d’air frais sur son visage. Le lit de sa sœur était vide. Elle se leva de son lit et regarda par la fenêtre entrouverte. Alors elle les vit, entre les branches des arbres agitées par le vent.
L’ange et l’enfant.
Elle sourit et retourna se coucher.
FIN