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Patte blanche
Dans des générations, les enfants de Pluie écouteront, bouche bée, la saga de leur vengeance et les fils de Lande en tireront les leçons, leur enseignant le respect de la vie, et du sang versé pour la lune.
Mais Lande se taira à ce moment, envoyant les louveteaux au lit quand ils demanderont ce qui est arrivée à la fille des hommes qui chassait avec les vengeurs.
Il se taira, parce qu'il ne peut pas raconter ce qui s'est passé après la vengeance.
Car après la vengeance, le sang a encore coulé.
Et le conte se termine comme il a commencé, le sang des ennemis lavant celui des morts.
Elle regarde la lune, hypnotisée. Ronde, pleine, lumineuse et si grande, comme l'œil du ciel. Elle comprend en la regardant pourquoi les loups debout lui chantent la sérénade, elle est tellement belle.
Elle entend Sourire chanter, juste devant elle, et Pluie japper, parce qu’il n’a pas encore vraiment finit de muer.
Mais elle les comprend, elle peut mettre des mots sur leurs chants, des paroles sur leurs hurlements.
Alors elle rabat la tête en arrière et elle les imite, chantant les prières de loups avec ses mots d’homme.
Elle ne voit pas Lande prendre son couteau, son croc d'acier, et hésiter, les regardant, elle, la lame et la lune, tour à tour.
Elle ne voit pas un soldat se redresser quand ils le dépassent, réveillé des charmes de Lande, peut être parce qu'il aurait put être shaman lui aussi, et épauler son bâton qui tue.
Elle entend Pluie crier et sent ses bras se refermer sur elle, pour la pousser de côté, mais trop tard.
L’homme tire.
Elle pense qu’il l’a ratée, un bref moment.
Et elle tombe à genoux quand une fleur rouge s’étend sous ses seins.
Elle a mal, mais elle ne peut hurler, elle ne peut bouger, à genoux dans la neige sale. Elle ne peut que regarder le trou dans son corps, la peau et le tissu rouge brûlée tout autour. Elle sent le sang couler sur son ventre, goutter au sol, faisant fondre la neige et tacher le sol en dessous.
Le soldat n'a pas le temps de regretter son geste, Sourire est déjà sur lui, encore une fois juge, juré et bourreau, et les crocs rouges de sang.
Pluie crie, essayant d'étancher le sang, pressant ses paumes sur la blessure, reprenant forme humaine parce que seules les mains peuvent panser les blessures aussi grave. Elle voit la bouche de Sourire trembler quand il revient, barbouillé de rouge, et son rictus s'efface pendant qu'il secoue Lande, lui hurlant de la sauver.
Le shaman semble s'éveiller lentement, la fixant sans y croire avant de se pencher, posant sa main à la place de celle de Pluie.
-Il faut partir, finit il par dire en fouillant dans son sac.
-Tu peux la guérir?! S'écrie le louveteau.
-Elle seule le peut, répond Lande, serrant une bande de tissu autour de son torse.
Elle voudrait lui dire que ca saigne trop, que ça ne suffiras pas, qu'elle ne va pas tenir longtemps, mais il se contente de lui prendre le visage entre ses mains.
-Fugitive, regarde-moi.
-Mal… J'ai mal…
-Ecoute-moi c'est la dernière leçon. Regarde-moi.
Elle obéit, le souffle court, coupé par la balle, et le sang qui coule de son torse. Elle a été touchée aux poumons probablement, ca fait comme des bulles dans sa poitrine. Est-ce que c'est mortel? Elle n'a pas de connaissances médicales, a part les séries télés qu'elle regardait quand elle était encore normale. Humaine.
- Fugitive, écoute-moi. Tu devras regarder la lune, d'accord?
-Regarder…
-Oui, ne la quitte pas des yeux.
-Pourquoi?
Sa voix est un souffle maintenant, elle n'arrive pas à parler plus fort.
-Parce que, tu dois mourir en tant qu'humaine, pour renaître en tant que louve.
Puis il l'enveloppe dans la peau de l'ancien, comme dans un linceul et commence à la soulever, mais c'est Sourire qui la reprend, et la hisse dans ses bras.
Et ils marchent.
Lande les guide, ouvrant le chemin pour Sourire, écartant les branches couvertes de neige. Pluie les suit, pleurant à grosse larmes, mais sans dire un mot.
Ils marchent longtemps et Léto garde les yeux vers le ciel, vers la lune toute ronde qui semble penchée sur elle.
Sourire la porte sans faiblir. Il est fort, même si elle est grande et lourde, il pourra la porter longtemps. Au bout du monde s'il le faut, tant qu'elle a les yeux ouvert et que parfois, elle lui jette un petit regard et sourit avant de contempler à nouveau la lune.
Ils marchent et la trace que laisse le sang de Léto sur la neige est visible de tous, gouttant petit à petit sur le blanc.
Et puis la neige reste blanche sous les pas de Sourire.
La neige reste blanche et Sourire s'arrête, penchant la tête sur la fille.
Elle est pâle, trop pâle, et ses yeux sont toujours grand ouverts vers la lune, mais elle ne cligne plus des paupières, même par réflexe.
Son torse ne se soulève plus, et son souffle ne dégage plus de vapeur.
Quand il touche son visage, sa peau est froide et dure.
Mais quand il plie les genoux, que son poids devient soudain trop pour lui, Lande le retient, le force à rester debout, à la garder dans ses bras.
Il a envie de mordre, de le mordre surtout mais il ne peut pas la lâcher comme ça pour redevenir loup. Il ne peut la lâcher maintenant, comme si ses bras étaient aussi froid qu'elle.
Aussi mort qu'elle.
-Elle est morte, grogne-t-il.
-Continue de marcher, ordonne Lande.
-Elle est morte! Crie cette fois Sourire.
-Non. Pas encore.
Et le shaman reprend sa route, les plantes et la neige s'écartant devant son pas et sa main. Sourire le suit et Pluie après lui, qui a les joues douloureuses, gelées par ses propres larmes.
Ils ont froid dans leur peau d'homme, avec des vêtements qu'ils n'ont jamais appris à adapter à la température, juste à leur confort. Et le corps de Léto semble encore plus froid que la neige dans laquelle ils marchent, encore plus lourd, encore plus dur qu'une pierre. Son cœur ne bat plus, sa poitrine ne se soulève plus, ses bras croisés sur son ventre sont rigides et cognent contre le torse de Sourire à chaque pas.
Elle sent la mort même, mais Sourire ne s'arrête plus, imaginant le rose qui lui vient aux joues, le sourire qu'esquissent ses lèvres bleues, le clin d'œil qu'elle lui adresse. Il imagine qu'elle le taquine, caressant son menton du bout des doigts -sa peau est chaude, il peut presque le sentir.
Il imagine tout ça, mais n'ose pas baisser les yeux sur le corps dans ses bras.
Et Lande s'arrête, au milieu d'une clairière.
La lune brille au dessus d'eux, la neige est intacte, aucun animal ne l'a foulé depuis des heures, des jours peut être.
Alors il se tourne vers lui et prend la fille.
Sourire ne veut pas, ne peut pas la lâcher tellement ses bras sont crispés et raides de froid, mais Lande insiste, lui prenant Léto avec douceur.
Pour Sourire, c'est comme s'il lui arrachait les mains. Il faut que Pluie lui prenne les bras et les réchauffe de son souffle et sa fourrure pour qu'il se rende compte qu'il est encore entier.
Lande s'éloigne, vers le centre de la clairière et pose la fille au sol. Il ne peut pas l'allonger, parce qu'elle a gelée, telle que Sourire la portait, mais il la couche sur le côté, s'assied près d'elle, une main sur sa tête, et la regarde.
Et maintenant?
Jusqu'à présent, il a toujours sut ce qui devait être fait. Les contes et les mythes de son père lui ont dictés ses actes, son instinct l'aidant à faire ses choix.
Mais comment renaître après la mort?
Alors il lève les yeux vers la lune et entame une prière comme nul autre shaman ne l'a jamais fait.
Je suis un de tes fils, Mère Lune, je suis un loup-debout, enfant de deux pères, fils du Blanc et de Loup Debout. J'ai besoin de ta sagesse Mère Lune, mais tu ne pourras pas me parler si tu ne connais pas mon nom, mon nom sacré, le nom sans lequel je ne pourrais pas vivre. Mais le Rouge ne m'a jamais présenté à toi, ne t'as jamais dis mon nom sacré. Alors, ce nom, je te le donne, pour que tu me parles dans mes songes et me révèle le passé et le futur.
Je suis Lande.
Je suis le Petit Soleil.
Je suis le fils du Rouge.
Je suis Or.
Je suis Comète, parce que tel est le nom que me donna la louve d'or qui m'a mis au monde.
C'est ce que je suis.
Et il se tait et attend.
Derrière lui, Sourire et Pluie attendent aussi, sans trop savoir quoi, mis à l'écart par la simple crainte de la magie, qu'ils ne comprennent pas, qui est l'apanage des shamans.
Ils voient Lande secouer la tête, puis se pencher sur Léto et déchirer ses vêtements.
Ils le voient retirer sa vêture, morceaux par morceaux, sa montre, sa robe rouge, ses collants, ses sous-vêtements même.
Le bracelet de métal, souvenir de son père, part aussi, jeté par-dessus l'épaule du shaman, même le collier qu'il a lui-même offert à Léto, pour la protéger des mauvais rêves pendant la pleine lune.
Il ne lui laisse que la petite relique emmaillotée dans le sac de cuir et qui pend entre ses seins.
Et bientôt elle est nue, blanche et bleue et rouge dans la neige, et il pose la peau de l'Ancien sur elle, repliant les pans sur ses jambes recroquevillée, pressant la tête vide contre sa figure.
Et il souffle sur son visage.
Et puis la louve rouge se lève et retombe assise, parce qu'elle a deux jambes de plus et que ce n'est pas facile de les faire fonctionner en même temps quand on vient juste de les avoir.
Le loup d'or devant elle remue la queue et lui lèche le museau avant de la pousser de l'épaule, la forçant à se redresser, et marcher vers les deux loups sombre qui attendent.
C'est une louve grande et maigre, efflanquée comme un chien errant, mais puissante et fière, malgré son pas incertain.
Elle a des yeux verts, à l'iris immense, et une étrange lueur dans le regard, comme si l'éclat de la lune y était resté captif, quand elle l'a regardée en face après sa mort.
Elle a le poil rouge comme le sang ou les flammes du feu qu'elle sait allumer.
Rouge, sauf sur la patte de droite, ou le poil est blanc comme neige, comme la patte de l'enfant qu'elle a porté aussi, contre son cœur, assez de lune pour renaître avec un peu de lui.
-Je suis morte.
Elle est louve, et elle est femme.
Elle est animale et humaine, mais ni tout à fait l'une, ni tout à fait l'autre et pourtant les deux à la fois.
-J'ai vu la lune, ajoute-t-elle en regardant au ciel l'astre argenté.
Sourire la voit devant lui, mais n'ose pas lever la main pour toucher sa peau. Peut être imagine-t-il encore ses joues chaude et ses lèvres rouges, son souffle chaud dans l'air.
-Elle m'a dis de revenir. Que je devais mourir en tant que louve pour la rejoindre.
Elle se gratte la joue d'un air perplexe et sa main est plus pâle que son visage. Aussi pâle que quand elle était dans ses bras, raide de froid et de mort.
-Elle m'a renvoyé ici.
Et puis elle a un petit sourire et tend la main blanche vers Sourire. Il recule d'abord, craignant le contact d'une main froide, mais c'est une paume chaude qui se pose sur sa joue et il sourit, comme il ne le faisait d'habitude que quand elle dormait contre lui.
-J'ai vu Epine et Longue Patte. J'ai vu Ombre et Corneille. Et Pie et Griffe de Fer et leurs enfants.
Elle se tourne vers Pluie et son sourire est plus assuré. Le louvart lui sourit aussi, bloqué sous sa forme humaine tant qu'il pleure, mais ça n'a plus d'importance pour lui maintenant, il pleure avec joie, même si ses joues lui font mal.
-J'ai vu Soir et Cèdre. J'ai vu Orage.
Puis vers Lande, qui lui sourit en retour, parce qu'il sait de quoi elle parle.
- J'ai vu Un Œil et Prudence, Ours et Soie et Feuille, qui joue tout le temps maintenant. J'ai vu l'Ancien.
Et puis elle ferme les yeux et a un dernier sourire, pour elle seule.
-J'ai vu mon père.
-Il est temps de partir, déclare Lande.
-On va ou? Demande Pluie bondissant après le shaman.
-Trouver un territoire, répond Lande en le regardant gambader.
-Tâche d'en trouver un ou l'homme ne viendra pas nous chercher, déclare Sourire, retenant Pluie pour prendre la tête de la file, deux pas devant Lande.
-Ils ne nous trouverons pas, assura le shaman.
Elle les regarde s'éloigner, en se chamaillant, en se bousculant.
Et puis elle lève les yeux vers la lune et lui tend sa main pâle, sa main blanche.
-Je suis Léto Danielli. Je suis Fugitive. Je suis le Chaperon Rouge. Je suis Patte Blanche. Je suis une louve. C'est ce que je suis.
-Fugitive? Appelle Sourire.
Elle lui sourit et jette un dernier regard à la lune.
Et puis elle rejoint sa meute, juste derrière Lande, parce qu'elle n'est plus un louveteau, comme Pluie, mais elle n'est pas encore l'alpha, ou sa compagne.
Elle courait avec les loups et elle court toujours.
Mais maintenant, elle est l’une d’entre eux.
Fin