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La journée avait été longue, Chidori était épuisée. C’était sa première bataille depuis sa sanctification, et peut-être était-ce le poids de ses nouvelles responsabilités, mais elle lui avait semblé plus longue et pénible que d’habitude. Les anges l’avaient emportée, mais une fois de plus, les pertes avaient été lourdes. Errant dans les ruines de ce qui était autrefois une magnifique ville flottante, Chidori prodiguait soin aux blessés et accompagnait les mourants dans leurs derniers moments. La souffrance et la peine étaient omniprésentes et la jeune fille avait du mal à garder courage, mais il le fallait, elle ne pouvait pas se permettre de faiblir ou de se laisser aller, trop de regards étaient portés sur elle, trop de gens comptaient sur sa force. Alors elle continuait d’aller de l’avant, tant bien que mal.
La bataille avait débuté en début d’après-midi, et plusieurs heures s’étaient écoulées depuis qu’elle avait pris fin. Le soleil s’était couché depuis longtemps, minuit approchait. Chidori s’était éloignée un peu de là où les dégâts étaient les plus importants, marchant sur l’eau pour rejoindre l’un des deux ports de la ville qui avait dérivé sur quelques centaines de mètres après les premiers bombardements. Elle doutait y trouver qui que ce soit de vivant, mais elle devait s’en assurer.
Il y avait quelque chose de magique dans ce paysage macabre. Elle se trouvait entre les deux parties d’une ville éventrée, en ruine, elle pouvait apercevoir des habitations submergées sous ses pieds et de cet endroit apocalyptique semblait s’échapper une longue lamentation. C’était à la fois horrible et pourtant tellement beau sous ce ciel étoilé. La mer était calme, elle avançait sans peine. Vêtue d’une fine robe blanche, Chidori avait un peu froid. Elle était trempée et le petit vent frais qui soufflait n’avait rien d’agréable, malgré la saison. Il lui fallut une dizaine de minutes pour arriver à sa destination et comme elle s’en était doutée, il ne semblait pas y avoir de survivant. Le port qui s’était détaché du reste de la ville était un lieu de commerce de plusieurs centaines de mètres de longueur, il y avait des échoppes, des hangars et encore quelques embarcations. Des cadavres jonchaient la berge, d’anges, de démons et de gargouilles.
Chidori longea les quais pendant un long moment, s’arrêtant de temps à autre pour regarder la mer. Arrivée au bout du port, alors qu’elle allait faire demi-tour, elle aperçut une silhouette assise au bout d’une jetée. Elle n’en croyait pas ses yeux, il y avait un survivant. Elle était trop loin pour pouvoir vraiment dire, mais il lui semblait qu’il s’agissait d’une petite fille dont les longs cheveux flottaient aux vents. Se précipitant, elle parcouru la distance en quelques secondes. La petite fille fixait l’horizon de ses grands yeux noirs, l’air absent. Elle était minuscule, ne mesurant pas plus d’un mètre vingt, et la petite robe noire qu’elle portait laissait imaginer une frêle constitution. Elle ne semblait pas blessée en revanche. Chidori se tenait à côté d’elle, accroupie, mais la petite fille n’avait toujours pas bougée, ni même regardé dans sa direction.
- Ma chérie ? Tu vas bien ? Tu n’es pas blessée ? lui demanda-t-elle en posant sa main sur son épaule.
La fillette ne répondit pas, mais tourna la tête dans sa direction. Ses grands yeux noirs étaient inexpressifs, elle devait être en état de choc. La soulevant du sol, Chidori la prit dans ses bras et la berça un instant, lui murmurant que tout allait bien se passer d’une voix douce. L’enfant se raidit un instant, puis lui rendit son étreinte, toujours sans un mot. Elles restèrent ainsi plusieurs minutes, Chidori continuant de lui parler pour la rassurer. Elle lui demanda son nom, si elle savait où se trouvaient ses parents, mais l’enfant ne répondit rien. Après un moment, la petite fille desserra son étreinte et fit mine de vouloir descendre. Quand Chidori l’eut déposé au sol, l’enfant la prit par la main et l’emmena se rassoir au bout de la jetée. Chidori avait pensé la ramener directement voir les médecins, mais la petite fille la tenait fermement et ne semblait pas vouloir quitter la jetée. Elles restèrent ainsi un long moment dans le silence. Il faisait frais, mais cela ne semblait pas perturber l’enfant, contrairement à Chidori qui frissonnait. Quand elle s’en aperçut, la petite fille se leva et vint se caller dans ses bras. Depuis que Toya était tombé dans le coma et qu’elle avait commencé à parcourir les champs de bataille, Chidori s’était sentie très seule, et la chaleur que partageait avec elle ce minuscule petit bout de femme lui mit les larmes aux yeux. Elle pleura en silence un moment, puis, sans trop savoir pourquoi, se mit à lui parler. Elle lui raconta sa rencontre avec Toya, les années de lycée, leur premier baiser. Elle doutait que la petite fille comprenne ce qu’elle lui racontait, mais elle avait besoin de parler de Toya à quelqu’un. L’enfant l’écoutait, toujours en silence, mais attentive. Une heure passa ainsi avec pour tout bruit la douce voix de Chidori et le reflux des vagues sur la jetée. Quand elle eut vidé son cœur, elle se tue à son tour, laissant le silence reprendre ses droits. Après un instant, l’enfant finit par ouvrir la bouche, laissant s’échapper une voix cristalline et haute perchée.
- Ne perds pas espoir, on ne sait jamais ce que nous réserve l’avenir. Qui aurait pu dire que nous nous rencontrions cette nuit, sur cette jetée déserte ? Je suis contente d’être venue et de t’avoir rencontrée. Il est temps pour moi de partir, mais je le sais, nous sommes appelées à nous revoir.
Chidori resta interdite un instant, surprise par les mots de la petite fille qui venait de se lever. Faisant un petit bon en avant, l’enfant atterrit sur l’eau et y fit quelques pas avant de se retourner. Le sourire qu’elle lui adressa était étrange, mystérieux. Elle lui fit un petit signe de la main, puis disparut subitement. Quelques instants plus tard, une équipe de reconnaissance arriva sur place. Chidori était toujours sous l’effet de la surprise. L’un des anges lui demanda si elle allait bien, et quand elle lui répondit qu’elle avait trouvé une survivante, il la regarda l’air surpris.
- Aucun signe de vie n’a été détecté ici depuis des heures mis à part vous votre Sainteté.
Il ne dit rien de plus, mais son visage exprimait de l’incompréhension. Ne voulant inquiéter personne, Chidori lui répondit qu’elle avait dû s’endormir et rêver. Et au fil des mois, elle finit même par s’en convaincre.
Elle n’aurait jamais cru la revoir, elle avait même fini par oublier cette nuit. Mais là, dans le bureau de la princesse infernale Sulfure se tenait devant elle la mystérieuse petite fille. Elle était vêtue d’une robe noire et blanche à dentelle et avait ses longs cheveux attachés. Elle regardait Chidori en souriant, ce même sourire qu’elle lui avait lancé plusieurs mois auparavant. Pendant les jours qui avaient suivi cette fameuse nuit, le fait que cette petite fille puisse avoir été un démon l’avait bien effleuré, mais qu’elle puisse être une princesse infernale, c’était autre chose. Quant à savoir ce qu’elle allait faire maintenant…
Belial avait remarqué l’expression troublée de Chidori, et sentait que quelque chose n’allait pas. Elle avait préparé un sort pour leur permettre de s’échapper si la situation tournait mal, et commença à réunir l’énergie discrètement.
- Je savais que nous nous reverrions Chidori, finit par dire Sulfure en s’approchant, je ne pensais cependant pas que ce serait ici, ni maintenant.
Quand la démone fut juste en face d’elle, Chidori finit par répondre.
- J’avais pour ma part fini par croire que j’avais rêvé cette nuit là. C’est étonnant, je me rappelle chaque détail de la bataille, et je ne me souviens pourtant pas y avoir vu un Prince ce jour là.
Elle était tendue, sachant qu’elle marchait sur des œufs et que leur situation pouvait vite devenir catastrophique.
- Je n’ai jamais pris part à aucun combat, répondit Sulfure qui avait perdu son sourire. Mais j’ai assisté à chaque bataille menée par les miens.
Elle fit un signe au garde qui sortit en fermant la porte, laissant seules les deux princesses et Chidori. La pièce était assez grande, près de la fenêtre se trouvait un bureau en face de deux chaises ornées. Une bibliothèque couvrait le mur ouest, et un tableau représentant un paysage forestier le mur est. Le tout était sobre, mais chaleureux par rapport au reste de l’immeuble.
- Asseyez-vous, je vous en prie, dit-elle en retournant à la fenêtre. Tout d’abord, vous n’avez rien à craindre. Ce n’est pas un piège ni une embuscade, personne n’est en route pour vous arrêter et personne ne va vous attaquer.
Chidori et Belial échangèrent un regard, puis retournèrent leur attention sur leur hôte.
- Je n’ai su pour ta présence, Chidori, que lorsque tu es entrée dans la voiture, qui est munie d’un système de surveillance. J’avoue avoir été surprise, mais après tout, cela concorde avec la trahison de Bélial. La question qui se pose donc est de savoir ce que vous attendez de moi.
- A la fois beaucoup et peu, répondit Bélial. Que tu ne nous livres pas à Satan constitue déjà la moitié du chemin.
- Tu savais déjà que je ne le ferai pas, jusque là tu ne prends pas beaucoup de risques. Même si officiellement ma position est floue vis-à-vis de Satan, tu sais très bien que j’ai fait partie de ses deux plus virulents opposants quand il a pris le pouvoir.
- Tu as tout de même fini par te rallier à sa cause, et…
- Pour protéger les miens ! l’interrompit la princesse. Tu ne peux pas comprendre cela toi qui n’es devenu Prince que par intérêt personnel, mais je veux le bien pour mon peuple, je ne le conduirai pas à une mort certaine !
Sulfure semblait vouloir continuer, mais se ravisa.
- Si tu étais venue seule, finit-elle par dire, j’aurais pensé que cela avait à voir avec ta fille, mais puisque tu as emmené Chidori, je suppose que le but est autre. Alors dis-moi, qu’es-tu venu faire ici ?
- Le mieux serait encore que la principale intéressée te le dise directement, répondit Bélial en se tournant vers Chidori.
Cette dernière jeta un œil derrière elle, comme pour inspecter qu’ils étaient bien seuls.
- Ce bureau est tout ce qu’il y a de plus sûr, ne t’en fais pas.
- Bien, pour faire simple, nous sommes à la recherche de quelqu’un qui se trouve en Enfer, et nous avons besoin de votre aide pour le trouver. Quelqu’un de chez nous.
Sulfure la jaugea un instant.
- Et comment est-ce qu’un ange a-t-il bien pu pénétrer en Enfer sans que personne ne s’en aperçoive ? Loin de moi l’idée de critiquer la technologie angélique, mais notre système de détection est autrement plus performant que le vôtre, et si un Prince est capable de neutraliser sa propre aura pour entrer au Paradis, même un Séraphin du niveau de Lucifer ne pourrait entrer en Enfer.
Chidori se retourna vers Bélial espérant un avis contraire.
Parce que même si on met de côté le cas de Toya qui n’est pas concerné, si Aiel et Enael ne peuvent pas venir en Enfer, nous avons un problème.
- Je ne savais pas pour la différence de niveau entre les deux systèmes de détection, finit par dire Bélial.
- Le système a été amélioré il y a un peu plus d’un millier d’années, si tu étais venue aux différentes réunions du Conseil Infernal, tu l’aurais su. Aucun ange n’est en Enfer, je peux vous le garantir.
Bélial tourna la tête, l’air renfrogné. Chidori quant à elle était pensive. Leur plan tombait à l’eau, mais dans l’absolu, elle était surtout venue trouver Toya. Ce n’était pas que le reste importait peu, mais ils auraient toujours le temps de mettre en place un autre plan et comme Raphaël n’enverrait pas les deux anges tant que Chidori n’aurait pas donné signe de vie, il n’y avait pas de danger. Le problème restait de savoir comment expliquer à Sulfure que Toya était effectivement en Enfer sans trop en dire. D’après ses informations et la discussion qu’elles venaient d’avoir, Sulfure ne leur poserait effectivement pas de problème, mais il fallait tout de même savoir si elle était de leur côté ou se contenterait de ne pas leur mettre de bâtons dans les roues. Dans ce dernier cas, le moins elle en saurait, le mieux ce serait.
- Comme vous devez vous en douter, finit par dire Chidori, notre but est de tuer Satan et d’instaurer une paix durable avec l’Enfer. L’idéal vu la situation n’est pas une attaque frontale de masse, mais une frappe chirurgicale avec un petit groupe d’élite. A l’origine, il devait y avoir six personnes dans ce groupe, seulement, l’un d’entre eux est parti un peu en avance. Il est en Enfer, c’est un fait. La raison pour laquelle il n’a pas été détecté n’est pas le plus important, nous savions que ce serait le cas.
- Tu n’es pas obligé de me vouvoyer. J’aimerais autant que tu ne le fasses pas à vrai dire... enfin, pour en revenir au sujet initial, cet ange est capable de passer notre système, et ce serait quelque chose que lui seul sait ou peut faire ? Comprend moi bien, je ne compte pas m’opposer à votre plan, mais si vous avez un système vous permettant de passer nos défenses, les miens sont exposés, et là nous avons un autre problème.
- Je sais bien que ça ne te rassurera pas forcément, mais il n’est pas question de lancer une attaque contre les Enfers. Tu sais que nous n’en avons pas les moyens, et même si nous pouvions contourner ce système de détection, ce qui n’est pas le cas, ça n’en changerait pas le résultat d’un affrontement. Nous ne te demandons pas de te retourner contre Satan, ce qui mettrait effectivement ton peuple en danger, nous te demandons juste de nous laisser librement chercher notre agent, et si nous arrivons à tuer Satan, de te rallier à l’idée d’une trêve.
La jeune fille avait choisi ses mots avec précaution. Elle attendait bien plus de Sulfure que ce qu’elle lui laissait entendre : si la princesse pouvait les aider à mettre en place des négociations avec les Princes susceptibles d’être ouverts à cette idée, cela faciliterait énormément le processus. A vrai dire, sans elle, ça risquait d’être vraiment compliqué, mais elle ne voulait pas la brusquer.
- Il est très clair que je ne me retournerais pas militairement contre Satan. Je peux mettre certaines ressources à votre disposition, avec l’aide de subordonnés dont je suis sûr, mais pour que ce soit tout à fait clair, si vous êtes découverts par d’autres de mes agents je ne vous couvrirais pas. Je regrette profondément ce conflit, et je préférerais clairement voir mourir Satan demain que de devoir continuer à envoyer mon armée massacrer les anges. Mais si je suis amenée à devoir choisir entre les miens et le destin de la race angélique, le choix est tout vu. Et j’ai bien peur que je sois amenée à faire ce choix tôt ou tard : Lucifer est puissant, je l’ai constaté aux premières loges lors de la première guerre, mais Satan est d’un autre niveau encore. Je l’ai combattu quand il est apparu, et je suis persuadée que s’ils venaient à s’affronter, votre sauveur ne ferait pas le poids. Satan est une bête, sa force n’a pas de limite. Avec ton aide et celle de Lilith vous pourriez le vaincre, mais il faudrait pour ça que vous l’affrontiez sans qu’il n’ait de support. Et parmi les Princes, deux au moins lui ont juré fidélité.
- Mais nous avons un Prince de notre côté, et si tu venais à nous aider…
- Je n’ai plus la moitié de la force que j’avais lors de la première guerre, l’interrompit Sulfure. Lorsque Satan m’a vaincue, mon état était si grave que mon corps a régressé physiquement jusqu’à cet état pour pouvoir se régénérer. A l’heure actuelle, je ne suis encore l’un des Princes que parce que j’ai l’appui de mon peuple. Il y a parmi mes lieutenants des démons plus puissants que moi. Compter sur mon aide est futile de ce côté là.
Cela expliquait l’apparence de la princesse, mais ne les arrangeait pas du tout. Bélial n’avait pu leur donner qu’un ordre d’idée sur la puissance des Princes, et si elle avait classé Sulfure dernière, Chidori n’avait pas imaginé possible que dans un système démoniaque ce n’était pas le plus puissant des démons qui était en charge. Et s’il y avait parmi ses subordonnés des démons plus puissants qu’elle, Sulfure devait sûrement être limitée dans son pouvoir de décision malgré tout. Même si elle venait à être d’accord pour parlementer avec les autres Princes, est-ce que les plus puissants d’entre eux la prendraient au sérieux ? Avec ce qu’elle avait entendu sur Astaroth, Chidori doutait fortement que ce dernier se montre conciliant même face à plus fort que lui, alors face à une Sulfure diminuée, la possibilité semblait très mince. Ceci étant, il fallait tout de même essayer, ou au moins qu’elle les mette en contacts avec les Princes qui pourraient devenir des alliés, et qu’eux mettent leur poids dans la balance.
- Mais passons, reprit Sulfure. Je suis prête à vous aider à chercher votre agent, même si je doute toujours de sa présence en Enfer, mais en retour, j’aimerais que Chidori reste avec moi jusqu’à ce que vous l’ayez trouvé.
Bélial et la jeune fille échangèrent un regard surpris, puis lui demandèrent la raison de cette demande.
- Et bien tout d’abord, parce que tu fais partie d’une race qui m’est inconnue, et je souhaiterais réunir quelques données sur votre physiologie, psychologie, culture et histoire. Avant d’être Princesse, je suis une scientifique spécialisée dans l’étude de la vie, et tu peux imaginer mon excitation face à la découverte d’une race intelligente pouvant être cousine de la mienne.
La démone marqua une pause, semblant hésiter à continuer.
- Et ensuite ? lui demanda Chidori.
Sulfure la dévisagea quelques secondes, toujours hésitante, puis finit par dire :
- L’autre raison n’est pas forcément très importante pour le moment, ne t’en fais pas. Acceptez-vous ma condition ?
Bélial interrogea sa compagne du regard, qui hocha la tête.
- Oui, tant que tu me garantis sa sécurité et que de mon côté je peux mener les recherches, je n’y vois pas d’inconvénients.
L’air frais lui faisait du bien, mais elle n’en restait pas moins pensive. Plus elle en apprenait et moins elle arrivait à cerner Teynash. La première tache qu’il avait confiée à Toya ne la réjouissait pas du tout. Ca ne pouvait pas être un hasard, il était inconcevable que ça en soit un. Elle, Toya et le démon avaient passé un peu plus de deux heures en réunion pour préparer cette mission, et si elle ne paraissait pas forcément très compliquée, elle tombait trop dans le cadre de ce qu’elle et Toya cherchaient pour être une simple coïncidence : il devait infiltrer seul les bureaux de Sulfure pour prendre contact avec elle. Il devait lui présenter un plan d’alliance entre elle, la résistance et les anges. Teynash étant recherché, il ne pouvait le faire lui-même, et Toya étant humain, il pourrait bouger librement dans le bâtiment sans être repéré, son aura n’étant pas perçu par les systèmes de détections démoniaques. Lilith avait avancé que c’était dangereux pour Toya d’y aller seul, mais Teynash leur avait assuré que la princesse lui prêterait une oreille attentive, et qu’en cas de problème le démon se trouverait juste en bas de l’immeuble pour couvrir une éventuelle fuite. Si on ajoutait le fait que la princesse était actuellement bien moins puissante que Toya, les risques étaient faibles. Et il avait aussi anticipé le fait que Lilith veuille aller avec lui, mettant en avant un possible système de détection des anges déchus, vu que Bélial avait déserté. Les chances étaient minces, ce type de modifications étant difficile à mettre en place, mais comme le sceau de protection de l’Enfer lui n’avait pas bougé, il était possible que des points stratégiques précis aient été protégés. Le regard dubitatif qu’elle avait lancé au démon ne semblait pas l’avoir trop perturbé.
Toya de son côté avait de suite accepté, voyant l’opportunité de rencontrer un prince possiblement de leur côté comme quelque chose à ne pas manquer. Il ne semblait pas avoir réalisé que mettre en place une alliance secrète entre un prince, la résistance et les anges allait l’éloigner de son but premier. Mais après tout, si cela pouvait lui faire prendre moins de risque, elle n’était pas forcément contre. La seule chose qu’elle n’aimait pas, c’était le timing qu’avait le démon : ça tombait bien, trop bien. Cette impression que le démon contrôlait totalement la situation et avait tout prévu la mettait mal à l’aise.
Après tout, si ça peut rendre notre coopération plus facile, ce n’est pas un mal.
Il sentait en revanche que ça ne plaisait pas du tout à Lilith. Il s’était rendu compte de la véritable présence de leur lien quand elle lui avait appris son existence quelques jours plus tôt sur la plage, et depuis lors il avait appris à faire la différence entre ses émotions et celles de sa compagne. Et si elle semblait faire inconsciemment confiance au démon, elle était mal à l’aise en sa présence. Elle se laissait porter par le courant, consciente de l’opportunité que Teynash représentait pour eux, mais Toya pouvait sentir qu’elle n’était pas tranquille et qu’elle cherchait à en savoir plus sur l’organisation dont leur hôte était à la tête.
D’après ce qu’il avait pu voir, en termes de moyen matériel et financier, la résistance n’avait pas de limite. Rien que leur base d’opération était un vaisseau de guerre lourd, et même s’il n’était plus vraiment opérationnel, ce n’était pas n’importe qui qui pouvait mettre la main dessus. D’après ce que Lilith avait pu glaner comme information, la résistance avait des agents placés à tous les niveaux de l’armée et des administrations. La question qui se posait donc était de savoir pourquoi une organisation comme celle là avait dû attendre l’arrivée de Toya pour prendre contact avec Sulfure. Il était évident qu’ils en avaient eu les moyens depuis longtemps, et même si Toya pouvait effectivement infiltrer le bâtiment aisément, cela ne justifiait pas d’avoir attendu son hypothétique arrivée en Enfer, sa rencontre fortuite avec Sileth entrainant sa possible venue dans la résistance. Non, si Teynash l’envoyait là-bas, c’était peut-être pour prendre contact avec Sulfure, mais ça cachait forcément autre chose. Seulement là, pour le coup, il n’était pas du tout sur la même longueur d’onde que lui.
L’opération devait avoir lieu le lendemain, à l’aurore. Si tout se passait sans accroc, il serait devant la princesse en moins d’une heure et ressorti peu après. S’il ne donnait pas signe de vie régulièrement, Teynash ferait diversion pour lui permettre de s’enfuir. Si le démon était recherché comme possible suspect dans l’enlèvement de Sileth - son père n’avait pas perdu de temps -, il ne serait pas retenu longtemps, et comme Sulfure n’avait aucun moyen de pister Toya, il pourrait s’enfuir aisément. Du moins, c’était le plan de secours, mais Teynash leur avait assuré qu’il n’en aurait pas besoin.
Méfiance tout de même.
Tant mieux, c’est ça de moins à devoir gérer.
Eteignant l’eau, il sortit tranquillement de la douche, attrapant un peignoir au passage. Son reflet dans le grand miroir attira son attention un instant. Le démon avait vécu longtemps, son corps était marqué. Des cicatrices ça et là, mais ça n’entachait en rien sa beauté : une silhouette svelte et athlétique, des cheveux blonds presque blancs et fins comme de la soie, et de grands yeux noirs comme les ténèbres de son âme. Son apparence s’était vraiment altérée au fil des années, il était impensable que quiconque le reconnaisse, et ça l’arrangeait bien.
Sans avoir pris la peine de se sécher, il alla s’installer devant l’écran de son ordinateur et relut une dernière fois les informations qu’il allait laisser filtrer à l’intention de Lilith. Pour ne pas éveiller sa méfiance, ces fichiers étaient sous la plus haute protection informatique, mais elle n’aurait pas de mal à les craquer. Il devait lui faire parvenir ce qu’il désirait, mais pas trop, pas tout de suite. Elle apprendrait la vérité bien assez tôt, mais le timing devait être impeccable, sinon il obtiendrait l’effet inverse. Tout devait être planifié minutieusement, tout devait rester sous contrôle. Il n’avait pas le droit à l’erreur, pas cette fois.
La voilà, elle est sur le réseau.
Et nous allons commencer par toi, cher démon.
Lançant les différents scripts qu’elle avait programmés pour l’occasion, elle lança la recherche sur Teynash. Plusieurs minutes seraient nécessaires au subconscient de Toya pour parcourir le réseau et stocker les données. Il faudrait ensuite encore un peu de temps pour que ses programmes traitent les données et encore plus de temps pour qu’elle les analyse elle-même. Le processus étant bien trop long pour ne rien à faire en attendant, elle décida alors de plonger elle-même sur le réseau, directement par l’esprit. Toya lui servant de point d’attache, elle pouvait librement parcourir le réseau sans retenu. Elle cherchait des informations précises, sur les défenses militaires de l’armée, et en priorité, sur leur principale force de frappe : les gargouilles. Peu d’anges le savaient, mais à l’origine, les gargouilles avaient été créées par leurs scientifiques, et la question de savoir comment les démons s’étaient procuré cette technologie, et surtout avaient réussi à en priver leur ennemi, restait un mystère. Lilith parcourait le réseau à toute allure, l’esprit de Toya analysant - à son insu bien évidement - les informations à une vitesse astronomique.
Il va avoir une sacré migraine… pensa-t-elle un peu honteuse. Tiens, qu’est-ce que…
Le subconscient de Toya venait de lui envoyer un document semblant pertinent par rapport à ses recherches. Il s’agissait du journal de bord concernant les gargouilles, écrit par le scientifique responsable du projet. Le document était protégé par des algorithmes de cryptage avancés, mais ils n’avaient pas tenu longtemps face à l’écrasante puissance de l’esprit du Séraphin de la lumière. S’arrêtant dans ses recherches, Lilith prit le temps d’analyser le fichier.
Jour 16189068 du calendrier démoniaque. Je viens d’être promu aujourd’hui comme responsable du projet Gargouille, domaine de recherche en armement de priorité maximum. Voilà bien longtemps que j’attends une telle opportunité. On m’a confié la responsabilité d’une équipe de soixante démons pour comprendre et reproduire la nouvelle technologie dérobée aux anges. Je dois bien reconnaître que le principe est fantastique : utiliser l’énergie spirituelle pour alimenter des machines de guerre à haut potentiel de destruction. Un seul sorcier puissant pourrait potentiellement en contrôler des centaines ! Si nous arrivons à modifier la gestion de l’énergie pour que ce soit de la puissance démoniaque et non angélique quoi soit utilisée, notre force militaire en sera décuplée. Quant à savoir comment nous nous sommes procuré cette technologie, mes supérieurs sont restés très flous, et je n’ai pas insisté. Jours 16189097 du calendrier démoniaque. Je ne comprends pas. Il nous a fallu à peine quelques jours pour réussir à faire les modifications et adapter les gargouilles, j’ai reçu des félicitations de mes supérieurs, je devrais en être fier, mais quelque chose ne va pas. C’est comme si on m’avait mâché le travail, les gargouilles étaient déjà presque prêtes quand nous les avons reçues. Pourtant, j’ai fait mes recherches et personnes d’autre que nous n’a travaillé dessus. Il faut que je sache, je refuse qu’on me congratule pour quelque chose qui n’est pas de mon fait. Mais je dois être méfiant, je sens que mes supérieurs voient d’un mauvais œil les questions que je pose.
Jours 16189099 du calendrier démoniaque. Je n’arrive pas à y croire, j’avais raison ! Ce n’est pas nous qui avons modifié les gargouilles, ce sont les anges ! Mes supérieurs ne sont pas au courant, même les princes semblent l’ignorer, mais ces preuves sont irréfutables, un groupe d’anges rebelles nous alimente avec des informations vitales concernant leur défense et armement. Cette manière qu’ils ont de nous fournir technologie et informations sans se dévoiler, directement dans notre système est impensable, cela signifie qu’ils ont accès à tout notre réseau ! Avec une faille de cette ampleur, il pourrait mettre en déroute tout notre système, je dois absolument prévenir nos supérieurs.
Lilith n’en croyait pas ses yeux. Le journal s’arrêtait là, brutalement. Le scientifique avait-il averti ses supérieurs ? Quelqu’un s’était-il interposé ? Si oui, qui ? Des anges rebelles ? Un millier de questions traversaient son esprit, elle n’arrivait plus à se concentrer, et dans sa situation, c’était très dangereux : Toya était son point d’attache à la réalité, mais elle devait tout de même maintenir un niveau de concentration maximum pour que son esprit ne se dissolve pas dans l’infinie étendue du monde virtuel. Peu à peu, elle sentait sa conscience s’effriter et se rependre sans contrôle dans le réseau démoniaque. Si elle ne se reprenait pas, elle risquait de ne plus pouvoir retourner dans son corps, mais aussi de se faire repérer par les systèmes de protection démoniaque qui s’en prendraient alors à elle comme à un simple virus. Elle luttait du mieux qu’elle pouvait pour retrouver son calme, mais la peur s’installait de plus en plus, et avec elle s’envolait sa seule chance de s’en sortir. Alors qu’elle commençait à perdre conscience, un profond sentiment de nostalgie l’envahit. Elle avait déjà ressenti cette douce chaleur plusieurs milliers d’années auparavant, quand elle était morte. Comme un bras puissant qui l’entourait et la tirait vers la surface, l’éloignant du froid et de l’obscurité. Elle n’était plus qu’à demi consciente, mais elle savait que tout allait bien, elle savait qu’il était venu pour elle, une nouvelle fois.
- Lilith !
Elle entendait sa voix, mais elle lui semblait distante, comme étouffée. Elle ne voyait rien, ses sens étaient brouillés. Elle savait qu’elle était dans ses bras, ça la rassurait. Ouvrant la bouche, Lilith essaya de lui dire de ne pas s’inquiéter, mais aucun son ne sortit.
J’ai été imprudente, j’aurais dû lui demander de m’assister, un dive (plongé dans le réseau) sans backup était stupide. Toya va me passer un savon… tiens, cette présence ?
- Comment va-t-elle ?
Teynash ? Qu’est-ce qu’il fait ici lui ?
- Son esprit est intact, elle est juste un peu secouée. Lilith, tu m’entends ?
Elle pouvait sentir de l’inquiétude dans sa voix malgré l’apparence calme qu’il se donnait. Se forçant une nouvelle fois, elle essaya d’ouvrir les yeux. La pièce était plongée dans la pénombre, mais elle put distinguer le visage de Toya juste au-dessus d’elle, et de Teynash un peu en retrait. Ils partageaient la même expression soulagée de l’avoir vu ouvrir les yeux.
- Je… je vais bien, chuchota-t-elle à mi-voix. Laissez-moi juste un instant.
Elle se trouvait dans les bras de Toya, et n’avait aucune envie de les quitter. De toute façon, même si elle avait voulu, elle n’en aurait pas eu la force.
Après tout, ce que j’ai découvert mérite bien une petite récompense, pensa-t-elle en se blottissant encore un plus contre lui.
Je ne peux pas la perdre, je ne dois pas la perdre.
Mais ce qui avait le plus étonné Toya, c’était d’avoir croisé Teynash se précipitant lui aussi vers la chambre de Lilith. Comment avait-il pu savoir ? Peut-être avait-il repéré sa présence dans le système et craint pour sa vie, mais cette explication n’était guère suffisante.
Il se leva, alla s’allonger à ses côtés puis la prit tendrement dans ses bras. Il avait besoin de sentir la chaleur de son corps, la douceur de sa peau et le souffle régulier de sa respiration. Alors qu’il passait la main dans ses longs cheveux blonds, Lilith ouvrit les yeux et plongea son regard dans le sien, puis sans dire un mot, elle déposa un baiser sur ses lèvres. Toya chassa d’un revers de main la mèche de cheveux qui voilait son visage, lui frôla la joue et du bout des doigts effleura sa bouche. Elle se mit à frissonner, il l’enlaça avec douceur et l’embrassa longuement, tandis que sa main glissait le long de son corps. Lentement, il dessina le pourtour de ses jambes, le galbe de ses fesses, la finesse de ses hanches puis caressa son ventre jusqu'à atteindre ses seins, qu’il pressa du bout de ses doigts. Lilith frémit et laissa échapper un petit soupir. Avec son autre main, il lui ôta sa tunique délicatement, la laissant presque nue. Toya contempla un instant les courbes généreuses de son amie. Il avait tellement rêvé de ce moment, il la désirait tant que son cœur semblait vouloir sortir de sa poitrine. Aucuns souvenirs analogues de sa vie antérieure ne pouvaient égaler ce qu’il ressentait à cet instant précis. Il l’embrassa à nouveau tout en continuant ses caresses. A présent, elle avait le souffle court, son corps brûlait de désir, tout comme celui de Toya. Se redressant, il la laissa lui retirer sa chemise, puis ils s’embrassèrent à nouveau. Il pouvait sentir la douce pression de ses seins contre lui. Il déposa plusieurs baisers dans le creux de son cou, descendit doucement, ses lèvres goûtant chaque centimètre de sa peau, jusqu'à atteindre ses seins dont il caressa les tétons du bout de sa langue. Lilith poussait de petits soupirs et sa respiration était de plus en plus haletante. Elle entoura de ses jambes le corps de son amant tandis qu’il la couvrait de baisers. Après un moment, elle posa son front contre le sien, comme pour se reposer un instant. C’est là qu’il se rendit compte qu’elle était réellement à bout de souffle. Elle n’avait pas récupéré de son immersion dans le réseau, et bien qu’essayant de faire bonne figure afin de ne pas inquiéter Toya, elle n’en pouvait plus. Ils restèrent ainsi d’interminables secondes, puis, attrapant le drap, Toya l’en recouvrit avant de l’allonger à coté de lui.
- Repose-toi mon amour, lui dit-il en déposant un baiser sur son front.
- Non, je… essaya-t-elle de dire alors que le souffle lui manquait.
- Moi aussi, mais je veux avant tout que tu récupères, répondit-il tendrement.
Elle s’excusa, les larmes aux yeux. Il lui parla de manière rassurante lui disant qu’elle n’avait pas à s’excuser. Puis, sans tarder, elle s’endormit la tête posée sur le bras de l’homme qu’elle aimait. De son côté, Toya ne put trouver le sommeil cette nuit-là.
A l’aube, épuisé mais décidé, Toya se leva et alla se préparer pour sa mission. Après une courte douche, il déposa un baiser sur les lèvres de sa compagne encore endormie, puis se dirigea vers la salle de télétransportation où devait l’attendre Teynash.
Pourquoi ?! Pourquoi l’ai-je embrassé ?!
Comment allait-elle se comporter avec Toya à son retour ? Elle se voyait mal lui demander d’oublier cette nuit. Mais, et si tout recommençait... Si après cette bataille il retournait vers Chidori, arriverait-elle encore une fois à le partager et à se taire ?
Non, définitivement, non ! Jamais je ne pourrais revenir à la souffrance de ces années là ! C’est injuste, j’ai toujours été à ses côtés, Chidori ne représente rien par rapport aux millénaires que nous avons passé ensemble, et pourtant il lui accorde autant d’importance qu’à moi ! D’abord Michael, puis elle...
Toujours allongée, Lilith pleurait à chaudes larmes, se mordant la lèvre inférieure pour ne pas crier tant son cœur lui faisait mal. Toutes ses pensées se bousculaient, elle ne parvenait plus à réfléchir calmement, c’était le chaos dans sa tête. Elle ne s’était pas rendue compte que cet état l’avait rendu vulnérable. Toutes ses défenses venaient de céder, et Toya ne tarderait pas à ressentir cette profonde tristesse. Elle fut donc surprise lorsqu’elle le vit ouvrir la porte de la chambre. Cachant son visage sous le drap, elle essaya de sécher ses larmes, sans grand succès. Toya s’assit à côté d’elle, silencieux mais le visage grave. D’un geste lent, il ôta le drap et les mains qui recouvraient le visage en pleur de la jeune femme. Lilith n’osait pas le regarder.
- Je t’aime Iloa.
Il avait prononcé ces mots distinctement et avec calme. Surprise, elle tourna la tête vers lui et se trouva face à des yeux décidés.
- Je sais que je t’ai fait beaucoup souffrir et je n’ai aucunes excuses. Mais si tu veux encore de moi et que tu peux me pardonner, si tu penses que nous avons encore une chance tout les deux alors je suis prêt à tout pour te garder.
Lilith resta interdite. Ca n’était pas possible, enfin il acceptait de lui rendre son amour, c’était une magnifique illusion et à cet instant elle était la plus heureuse des femmes. Toya reprit :
- Je ressens de l’amour pour Chidori, c’est vrai, mais toi je t’aime et c’est différent. Quand nous reviendrons au Paradis, je mettrais les choses au clair avec elle.
Lilith buta sur ces paroles, toi je t’aime et c’est différent, sans prêter attention à la suite de sa déclaration. Elle avait déjà entendu ces paroles, il y a très longtemps, il y a des siècles.
« Je ressens de l’amour pour Michael c’est vrai, mais toi je t’aime, c’est différent »
Elle se couvrit du drap puis s’assit auprès de Toya. Il paraissait sincère et réellement décidé, cependant ses expériences passées avec Lucifer l’avaient profondément blessée, et malgré son envie d’y croire, elle doutait plus que jamais. Etait-ce la peur d’y croire ou celle d’être encore trahie ? Comment savoir si l’histoire n’est pas faite pour se répéter indéfiniment ?
- Lilith ?
Elle lui sourit, se leva puis l’embrassa avant de partir s’enfermer dans la salle de bain. Elle entra dans la douche et fondit en larmes à nouveau.
Toya resta assis un moment sur le lit. Il sentait bien que quelque chose n’allait pas, mais il ne percevait plus rien venant d’elle. Il avait pourtant pris sa décision et le lui avait dit, ne le croyait-elle pas ? A bien y réfléchir, elle n’avait aucune raison de le croire après tout ce qu’il lui avait fait subir en tant que Lucifer. Il avait conscience que tant qu’il n’aurait pas clairement mis les choses au point avec Chidori, Lilith douterait de lui, mais que pouvait-il faire de plus tant qu’il était en Enfer ? Plusieurs minutes passèrent, puis il décida de taper à la porte.
- Lilith ?
Aucune réponse, juste le bruit de l’eau qui coulait.
Lilith…
La tête appuyée contre la porte, Toya essayait de trouver un moyen de ne plus la faire souffrir, de lui prouver qu’il était vraiment sincère. Il ne supportait pas de la rendre malheureuse et d’être à ce point impuissant. Alors qu’il allait l’appeler à nouveau, la porte s’ouvrit et Lilith sortit, les cheveux mouillés et les yeux rouges, mais plus ravissante que jamais.
- Il va être l’heure d’y aller, tu ferais bien d’aller te préparer, lui dit-elle souriante.
Elle semblait redevenue l’habituelle Lilith, mais quelque chose était radicalement différent par rapport à avant : elle avait bloqué leur connexion, il ne sentait plus rien venant d’elle. Il aurait voulu dire quelque chose, mais se ravisa. Elle allait avoir besoin de temps, et lui de patience.
Teynash marchait un peu en retrait, les laissant dans leur monde, puis disparut totalement lorsqu’ils furent à cinquante mètres de l’entrée principale. Le plan consistait à ce que Toya pénètre dans la forteresse en passant par la grande porte, grâce au badge d’accès factice, puis qu’il parvienne assez rapidement au dernier étage par ses propres moyens. Arrivés non loin de l’entrée, Lilith et Toya restèrent quelques minutes dans le bras l’un de l’autre. Puis ce dernier approcha son visage du sien pour l’embrasser une dernière fois, mais elle détourna la tête au dernier moment. Elle ne l’avait pas fait consciemment, ça avait été plus un mouvement d’auto-défense qu’autre chose. Elle put voir de la peine sur le visage de Toya pendant une seconde, puis il déposa un baiser sur son front, souriant à nouveau. Elle le connaissait, il allait essayer de se montrer compréhensif et prendre sur lui. Elle ne voulait pas lui faire de la peine, mais elle n’arrivait pas non plus à y croire. Elle avait besoin de preuve, elle avait besoin d’être sure.
Quand il eut passé la porte d’entrée, elle tourna les talons et se dirigea vers la base. Perdue dans ses pensées, elle n’aperçut pas Chidori qui les avait observés depuis l’autre côté de la rue, et qui pleurait en silence, les poings serrés.
Les larmes coulaient le long de ses joues, mais elle était inexpressive. Peut-être était-elle encore sous le choc, mais d’avoir vu Toya et Yume dans les bras l’un de l’autre n’avait fait que confirmer ce dont elle s’était elle-même convaincue depuis des semaines : elle n’avait aucune chance, elle n’en avait jamais eu. Sur terre, Toya n’avait aucun souvenir de sa vie passée, il l’avait choisie elle parce que Yume n’était jamais entrée en compétition, mais avec plusieurs millénaires de souvenirs en commun, comment aurait-il pu lui tourner le dos ? L’issue avait été claire depuis le début, elle s’était juste voilée la face pendant un moment.
Elle avait rarement été aussi triste, aussi seule, et pourtant, elle n’arrivait pas à exprimer cette tristesse. Elle aurait voulu crier, taper du poing, mais rien ne venait, juste un grand vide en elle alors que les passants la regardaient sans s’arrêter, se demandant surement ce qui pouvait bien lui arriver sans vraiment que ça ne les perturbe. Toujours perdue dans ses pensées, elle ne s’aperçut pas de suite que quelqu’un venait de s’assoir à côté d’elle. Le démon n’avait pas dit un mot, se contentant de regarder au loin. Chidori ne lui prêta pas attention tout d’abord, jusqu’à ce qu’il finisse par lui tendre un mouchoir. Le remerciant d’un ton plat, elle en profita pour regarder de quoi il avait l’air. Il était grand, au moins un mètre quatre vingt dix, d’apparence assez fluet mais sans être maigre. Il avait de fins cheveux blonds qui tombaient juste au-dessus de ses yeux noirs, portait un pantalon gris et une chemise blanche à longue manche, sortie hors du pantalon. Il était charmant. C’était différent de la beauté virile d’Uriel ou de la prestance de Lucifer, non, il avait une aura, un charme particulier. Elle ne l’avait jamais vu, mais il y avait quelque chose de familier chez ce démon, surtout au niveau de son regard.
- Ca ne va pas ? lui demanda-t-il après un moment.
Elle le regarda de ses yeux humides l’air de dire « à ton avis ? ».
- Désolé, la question était stupide, s’excusa-t-il un peu gêné.
Contrairement à ce qu’elle avait supposé, il semblait assez maladroit, comme Toya. A bien y regarder, il avait le même regard perdu que Toya, ce regard toujours au loin et qui semble désemparé quand il est forcé de confronter ce qui se trouve devant lui. Plusieurs minutes passèrent sans qu’aucun des deux ne disent un mot, le démon semblant vouloir la réconforter, mais ne trouvait pas les mots. Puis après un moment, il se mit à lui parler de l’histoire de la ville et de son architecture. Chidori avait toujours été passionnée par l’histoire, et le démon était un bon orateur. Elle l’écouta parler un long moment, sans rien dire, mais en montrant de l’intérêt. Elle apprit entre autre que la ville avait été construite sur les ruines d’une grande cité de la précédente civilisation en hommage à leur fin prématurée provoquée par les anges, et qu’on pouvait parfois trouver des vestiges de leur culture ici et là. Cette partie l’avait particulièrement intéressée, et elle avait commencé à lui poser des questions sur cette civilisation éteinte.
- J’ai appris qu’ils avaient essayé de détruire les anges quand ils étaient arrivés sur Eden. Vous savez pourquoi ?
- Essayé de détruire, c’est beaucoup dire. Certains d’entre eux ont effectivement attaqué les anges avec violence, mais c’était plus par peur de l’inconnu qu’autre chose. Imagine-toi qu’un jour des vaisseaux de guerre et une armée apparaisse soudainement au-dessus de ta tête, quelle serait ta réaction ? Ce que je pense, c’est que ces attaques, qui ne présentaient aucune menace pour les anges en plus, n’ont été qu’un prétexte pour les exterminer.
Chidori devait faire attention à ce qu’elle allait dire. Si elle prenait la défense des anges, elle attirerait la suspicion.
- Dans quel but ?
- Les ressources. Avant la guerre, nous vivions avec un système de partage des richesses et matières premières, et de limitation des naissances pour ne pas consumer trop vite les ressources naturelles de la planète. Les habitants de cette planète étaient déjà quasiment en surpopulation, il n’y aura jamais eu assez de place ni de nourriture pour accueillir les anges, sans parler des démons. Et plutôt que de chercher une autre planète, il était plus simple de les décréter nos alliés et de les détruire avec l’excuse de l’agression.
- Décréter ? s’étonna Chidori.
- Ce sont les anges qui ont trouvé cette planète, les démons n’ont fait que les suivre, ils n’avaient jamais eu de contact avec eux à ma connaissance.
La vision des choses que lui offrait le démon était sûrement biaisée, mais elle différait vraiment de celle des anges. Ce qui était étonnant, c’était que sa version paraissait plus logique que celle qu’elle connaissait. Elle avait toujours trouvé étrange ce manque d’informations concernant les précédant habitant d’Eden, et que la décision de les détruire avait été vraiment radicale, même s’ils les avaient attaqués. Quand elle avait demandé à Michael qui avait donné l’ordre de lancer l’attaque, elle lui avait répondu qu’ils l’avaient pris ensemble, Séraphins et Conseil. Si ce que disait le démon était vrai, cela voulait dire que les Séraphins eux même avaient pris la décision de ce génocide. Elle avait du mal à imaginer Gabrielle ou Michael prendre part à ça.
- Nous avons des preuves de tout cela ? Où est-ce notre propre propagande à l’instar de celle des anges ? lui demanda-t-elle intrigué.
- Il y en a, oui, mais pas en Enfer. Tu trouveras ici des traces de l’histoire des précédents habitants, mais rien concernant leur extermination. Je pourrais t’apporter les réponses que tu cherches, mais il est préférable que tu vois les preuves par toi-même. Quand tu retourneras au Paradis, va au temple de Lucifer, sous la salle où reposait son corps se trouve un couloir qui mène à une porte scellée, utilise cette clé et tu auras accès aux archives personnelles de Lucifer. Elles contiennent des enregistrements datant de l’arrivée des anges sur Eden, des enregistrements que personne n’a jamais vus. Là, tu auras ta réponse, et bien d’autres choses, Chidori, conclut-il en lui tendant une carte d’accès.
La jeune fille resta figée un instant, puis, alors qu’elle s’apprêtait à lui poser un millier de questions, il posa son index sur ses lèvres, l’en empêchant. Il y avait tant de tristesse dans son regard qu’on aurait cru que le démon portait toute la misère du monde sur ses épaules.
- Pardonne-moi, je sais que tu ne comprends pas, je sais que tu souffres à cause de Toya, mais crois-moi, il n’y avait pas d’autre alternative, lui dit-il, avant de disparaître purement et simplement.
Le démon s’était volatilisé, après avoir semé le chaos dans l’esprit de Chidori.