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Fiction » Fantasy » La légende de Lucifer font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Luciel
Fiction Rated: K - French - Fantasy/Romance - Reviews: 92 - Published: 05-24-03 - Updated: 11-18-07 - id:1310295

Chapitre 21 :

S’il y a bien un talent qui lui avait particulièrement rendu service dans sa vie, c’était son aisance et sa manière d’être toujours naturel. Toya avait revêtu pour sa mission un costume de travail classique des démons, composé d’un pantalon en lin noir et d’une chemise à manche courte. Il était entré par la grande porte de l’immeuble avec la masse des démons allant travailler, avait montré son badge au gardien d’un air distrait avant de se diriger vers les ascenseurs. En attendant l’un d’eux, il avait échangé quelques banalités avec ce qui semblait être un business man, comme s’il avait toujours travaillé ici. Ayant étudié avec attention le schéma de l’immeuble, il savait parfaitement où il allait - pour le moment. Il monta jusqu’au quatrième étage, traversa le service de comptabilité, serrant la main des différents démons qu’il croisait, puis prit un petit escalier de service qui l’amena au cinquième. Cette partie de l’immeuble n’était accessible que par escalier, et ne servait qu’à stocker du matériel d’entretien. Mais surtout, on pouvait accéder par-là au réseau des bouches d’aération. Ce dernier était protégé par un système de sécurité sophistiqué détectant les auras et l’énergie spirituelle, déclenchant une alerte si un intrus y pénétrait. Seulement, s’il n’utilisait pas ses pouvoirs, Toya serait totalement invisible à leurs yeux. Et en se servant de ces conduits, il aurait tout le loisir de monter au dernier étage, jusqu’aux quartiers privés de Sulfure. Après, il ne restait plus qu’à réussir à la convaincre de ne pas donner immédiatement l’alerte, et ça, c’était une autre histoire.

Après s’être déshabillé, il enfila une tenue de reconnaissance de l’armée que lui avait fournie Teynash et se mit à retirer méticuleusement les quatre vis qui retenaient la grille obstruant la première bouche d’aération. Il avait toujours été un peu claustrophobe, et l’idée de se glisser dans un tuyau en acier d’un mètre de diamètre ne le réjouissait que moyennement. Il avait mémorisé le chemin à suivre dans les tuyaux, les endroits où il devait sortir pour prendre des escaliers de service, mais c’était un véritable labyrinthe, et s’il y avait bien un talent qu’il ne lui avait jamais rendu service, c’était son aptitude à se perdre n’importe où, n’importe quand et de toutes les manières possibles. Il était censé pouvoir atteindre les appartements de Sulfure en vingt minutes, mais il avait prévu une bonne heure, juste au cas où.

Si seulement il avait pu se procurer un badge me faisant monter un peu plus haut que le quatrième étage en ascenseur…


N’ayant pas la patience d’attendre l’ascenseur, Chidori avait décidé de prendre les escaliers qu’elle gravissait maintenant à toute allure. Avant d’arriver sur Eden, elle était déjà assez sportive, mais depuis quelques temps ses capacités physiques n’avaient plus grand-chose d’humain. L’immeuble faisait soixante trois étages, elle en était au quarante deuxième et n’était même pas essoufflée. Prenant la sortie, elle pénétra dans le service de renseignement où devait se trouver Bélial. Elle devait lui dire qu’elle retournait au Paradis et que Toya se trouvait dans le bâtiment. Sa tête était remplie de questions concernant le mystérieux démon et la vérité qu’elle allait trouver dans le temple de Lucifer, elle avait complètement occulté ses sentiments vis-à-vis de Toya. A vrai dire, la visite du démon tombait à point, plus elle serait occupée, moins elle penserait à lui. Elle ne comptait même pas le voir avant de partir, sachant que si elle le confrontait maintenant elle s’effondrerait à coup sûr.

La plupart des démons qui travaillaient à l’étage ne savaient pas qui elle était, mais aucun ne lui prêta vraiment attention. Repérant celle qu’elle était venue voir, elle se dirigea vers elle et lui dit qu’elle pouvait arrêter ses recherches.

- Pardon ? lui demanda la princesse en levant les sourcils.

- Il est dans le bâtiment, je l’ai vu y entrer il y a quelques minutes, chuchota Chidori pour ne pas éveiller l’attention. Si tu passes un scan de l’immeuble en entrant sa signature spirituelle tu le trouveras à coup sûr. Je suis aussi venue te dire que je retourne « de l’autre côté », j’ai obtenu des informations que je dois vérifier.

Bélial, qui avait déjà commencé à entrer les données concernant Toya dans le système, lui demanda quand elle voulait qu’ils repartent.

- Je pars immédiatement pour ma part. Toi, vois avec Toya ce qu’il fait ici et les informations qu’il a pu obtenir. Je reviendrais après avoir consulté les quatre autres à propos de notre problème concernant la venue des deux jeunes.

- Voir Toya n’était-elle pas la principale raison de ta venue ici ? lui demanda Bélial, s’arrêtant un instant dans son travail.

- Il y a plus important pour le moment.

Chidori avait répondu en détournant les yeux, crispée. Elle doutait que Bélial s’intéresse trop à ses problèmes, et elle n’avait aucune envie de parler de Toya pour le moment. Bélial la jaugea un instant, puis retourna son attention sur l’écran.

Pour se donner un peu de temps, Chidori avait continué de prendre les escaliers pour se rendre au dernier étage. Elle devait annoncer à Sulfure qu’elle repartait, mais ne savait pas si elle devait lui dire qu’elles avaient trouvé Toya ou pas. Après tout, les intentions de la princesse la concernant restaient assez floues. Pourquoi avait-elle demandé à ce que Chidori reste avec elle ? L’étudier était une raison, mais elle en avait une autre qu’elle n’avait pas voulu aborder.

Elles avaient passé la soirée de la veille ensemble, Bélial ayant préféré aller directement commencer les recherches. Elles avaient préparé le diner dans les appartements de la princesse, et ça avait pris du temps. En général, Sulfure avait le regard et l’attitude d’une adulte, mais par moment, elle ressemblait à une petite fille comme les autres et quand elle avait voulu préparer le repas, elle s’était montrée si maladroite que Chidori n’avait pu s’empêcher de venir prendre les choses en mains. Elles avaient beaucoup ri, et le résultat n’avait pas été si mauvais. La princesse parlait beaucoup quand elles étaient ensemble et Chidori l’écoutait avec attention. Elle avait toujours aimé les enfants, et même si Sulfure n’en était pas vraiment une, c’était un détail qu’elle oubliait assez vite

Arrivée au dernier étage, elle prit encore un instant devant la porte. Après tout, elle pouvait bien lui dire qu’elle l’avait trouvé, Toya était dans son corps humain, ça ne portait pas à conséquence. Si les Séraphins avaient pu reconnaître son âme, c’était parce qu’ils l’avaient côtoyé pendant des siècles, il n’y avait aucune chance que des démons puissent en faire autant. Décidée, elle toqua en s’annonçant à haute voix.

- Entre ! lui répondit la voix enjouée de Sulfure.

Pénétrant dans la pièce, elle fut encore une fois émerveillée par la beauté de la décoration. Sulfure avait beaucoup de goût, et l’immense appartement était fantastique. Il devait y avoir trois cents mètres carrés habitables et chaque pièce avait sa touche personnelle. Des meubles en bois sculptés dont la finition aurait rendu fou n’importe quel collectionneur, de superbes tableaux représentant des paysages, tout était réfléchi et harmonieux, de la couleur des murs à l’agencement du mobilier. Allongée sur le divan du salon, Sulfure lui fit signe d’approcher, un sourire joyeux aux lèvres mais l’air épuisé.

- Ca ne va pas ? lui demanda Chidori, étonnée de la voir dans cet état alors qu’il n’était même pas midi.

- Ce n’est rien, je suis juste fatiguée. Tu tombes bien en tout cas : j’allais sortir faire une ballade le long des plages plus au nord, c’est une réserve naturelle magnifique. M’accompagneras-tu ?

Chidori eut un pincement au cœur. Elle n’aimait pas devoir dire non à ces yeux d’enfants, mais elle devait retourner le plus vite possible au Paradis.

- Je suis désolée, mais je vais devoir décliner l’invitation. Nous avons trouvé notre agent, et je dois retourner au Paradis faire mon rapport et me concerter avec les Séraphins à propos de nos futurs plans.

Le visage de Sulfure s’assombrit tandis qu’elle se levait.

- Je n’ai pas oublié notre arrangement, je reviendrai t’en apprendre plus sur les humains sous peu, je te le promets.

- Peu m’importe, tu, tu peux…

Elle essaya de dire quelque chose, mais sa respiration s’était accélérée rapidement, on aurait dit qu’elle venait de courir un cent mètres. Vacillant, la princesse essaya sans succès de prendre appui sur la commode pour ne pas s’écrouler. Surprise, Chidori se précipita à ses côtés. Sulfure avait perdu connaissance, son cœur battait bien trop vite et elle suait à grosse goutte. Soulevant le corps frêle de la princesse, elle l’allongea sur le divan avant de l’ausculter grâce à sa magie.

Cent soixante pulsations minutes, cinq de tension, température à trente neuf degrés. Tous les signes d’une tachycardie, il faut que je calme son cœur au plus vite !

Utilisant de puissants mots de pouvoir, elle fit appel aux esprits de l’eau pour lui revitaliser le corps et contrôler les flux énergétiques qui s’affolaient. Au bout de quelques instants, le rythme cardiaque de Sulfure commença à baisser, et sa tension à remonter. Soulagée, mais intriguée, Chidori dessina dans l’air un glyphe lui permettant de visualiser le spectre énergétique de sa patiente. Elle avait dans l’idée que son état devait avoir un rapport avec sa régression physique, elle-même engendrée par les blessures infligées par Satan. En temps normal, le spectre énergétique d’un être, sa représentation immatérielle, était strictement identique à son apparence physique. Si cette dernière était endommagée les conséquences pour le corps pouvaient être dramatiques, la moindre blessure sur le spectre d’une personne pouvant mettre des années à se refermer et infligeant d’intolérables souffrances. Quand elle eut terminé, celui de la princesse apparut et Chidori eut un mouvement de recul tant la vision qui s’offrit à elle était effroyable : le corps spectral de Sulfure, représentant une version adulte de la princesse, était lacéré de toute part et affichait une expression de profonde souffrance. Concentrant son énergie, Chidori s’apprêtait à lancer un puissant sort de guérison lorsque la princesse reprit ses esprits et la stoppa.

- Non ! s’exclama-t-elle en lui agrippant le bras. Si tu lances un tel sort ici tous les démons dans les cents kilomètres à la ronde vont le sentir !

- Mais je ne peux pas te laisser dans un tel état, si je ne fais rien tu en mourras !

Se redressant, Sulfure balaya de la main l’image de son spectre qui se dissout dans l’air.

- Je suis dans cet état depuis plus de cent ans, ce n’est pas une crise de plus qui va m’être fatale, ne t’en fais pas. Et puis si tu utilises ton pouvoir ici, ma garde va se précipiter et il faudra que j’arrive à expliquer comment l’assistante de Bélial peut bien posséder une force de guérison égale à celle d’un Séraphin.

Chidori marqua une pause.

- C’est pour ça que tu voulais que je reste avec toi ? Pour te guérir ? Tu aurais dû me le dire avant, je suis une prêtresse, je n’ai jamais refusé de soigner qui que ce soit !

- Ca n’a rien à voir ! s’exclama Sulfure, visiblement offensée.

Elle semblait sur le point de dire quelque chose, mais se ravisa une nouvelle fois. Se levant tant bien que mal, elle se dirigea vers le bar et ramena une bouteille et un verre. Chidori se tenait prête à la rattraper si elle venait à tomber à nouveau, tout en essayant de trouver un moyen de la soigner. Guérir le spectre énergétique d’une personne revenait à soigner son âme, ce n’était pas une mince affaire, et elle ne savait pas si elle en était capable à vrai dire.

Se rasseyant, Sulfure se versa un verre de scotch. Par reflexe, Chidori faillit lui prendre des mains, mais se ravisa au dernier moment, considérant que la princesse n’était effectivement plus une enfant. Mais au final, c’est à elle que Sulfure tendit le verre.

- Goûte, et dis moi ce que tu en penses.

Surprise, mais ne voulant pas l’offenser, Chidori trempa ses lèvres dans le breuvage. Il s’agissait d’un vieil alcool fort, ressemblant au whisky et dont le parfum était exquis.

- Il est très bon, mais je ne vois pas le rapport avec ton problème, lui répondit-elle en reposant le verre.

Le saisissant à son tour la princesse en prit une lampée, qu’elle recracha aussitôt, toussant comme si elle venait de boire du poison.

- Le rapport est là, finit-elle par dire. Mon corps est celui d’une enfant, il n’est pas capable des mêmes choses que celui d’un adulte. Mais plus que ça, il influe sur mon esprit déjà bien affaibli, et si je ne me concentre pas, je me surprends à avoir les mêmes envies qu’un enfant. Envie que l’on s’occupe de moi, envie de jouer, envie de faire de nouvelles expériences. Et entre autre, je m’en suis aperçue lors de la bataille à Phalares… le besoin d’une mère.

Chidori écarquilla les yeux.

- Ce n’est pas quelque chose de conscient ! s’exclama la princesse en se levant. Quand tu m’as prise dans tes bras et bercé ce jour-là, ça a réveillé des souvenirs depuis longtemps oubliés ! Je n’y peux rien, crois-moi, voir son esprit régresser d’adulte à enfant n’a rien d’amusant !

Chidori trouvait ça à la fois adorable et triste. Sulfure semblant de nouveau essoufflée, elle la souleva du sol, la prit dans ses bras et diffusa directement par le contact de sa peau sa magie pour la calmer. Elle lui parla à voix basse, tandis que l’enfant qui s’était un peu débattu à la base finissait par se laisser aller, avant de complètement s’endormir.

Chidori, dix huit ans, mère d’une Princesse démoniaque âgée de plus de dix mille ans… qui l’eut cru ?


Voyons voir, pensa Toya, à cette intersection, je prends à droite et je continue sur cent mètres…

Malheureusement, pour la cinquième fois, à l’endroit où aurait dû se trouver un passage pour continuer se trouvait en fait un mur. Au début, ça ne l’avait pas particulièrement affolé. Il avait fait demi-tour, prit un autre chemin et était retombé sur ses pieds - ou pas. Seulement là, cela faisait pas loin d’une heure vingt qu’il tournait, et il n’était encore qu’au vingtième étage. Où était-ce le dix neuvième ? Soupirant, il s’arrêta et s’allongea sur le dos.

La poisse, j’ai déjà vingt minutes de retard sur l’horaire et je ne suis même pas au quart du chemin. Si ça se trouve, je vais devoir redescendre tout en bas pour m’y retrouver.

La gaine dans laquelle il se trouvait était plus large que les autres, il aurait presque pu s’y tenir debout. Il l’aimait bien, il y avait de l’espace contrairement aux autres endroits qu’il avait pratiqué pour s’y rendre. D’ailleurs il allait y rester un moment pour réfléchir à une solution.

En voilà une bonne idée, pensa-t-il en fermant les yeux, après tout, si je me précipite je vais encore plus me perdre. Au moins, si je ne bouge pas, je ne m’éloigne pas plus de mon but. Certes, je ne m’en approche pas non plus, mais après tout, mieux vaut ne pas s’en éloigner que de s’en… approcher ? Ce n'est pas ça l’expression je crois. Il y avait une expression là-dessus d’ailleurs ? J’ai faim…

Alors qu’il continuait de s’enfoncer dans le flot stupide de ses propres pensées, un bruit attira son attention derrière lui. Tout d’abord lointain, puis de plus en plus proche, il était persuadé d’entendre le bruit régulier d’une respiration.

Respiration ? Comment je peux entendre le bruit d’une respiration lointaine ?

Ouvrant les yeux, il aperçut le visage perplexe de Bélial au-dessus de lui. Elle était inexpressive, comme à son habitude, mais on pouvait y deviner comme un mélange entre « je vous jure » et « heureux les simples d’esprit ». A bien y penser, ça revenait plus ou mois au même.

- Ca faisait longtemps, finit-il par dire.

Bélial leva les yeux au ciel et laissa s’échapper un long soupir.

- Je ne m’attendais pas à te voir ici, continua-t-il, étonnamment peu surpris de la voir.

- Moi non plus, si on considère le fait que je vous cherche en scannant toute la province depuis hier.

- Je t’en prie, assieds toi, lui dit-il en se redressant. Ca ne paye pas de mine mais cette gaine est assez confortable. Je viens seulement de m’en apercevoir mais je soupçonne que nous ne soyons pas loin des cuisines, je sens comme une odeur de viande grillée.

Ne cherchant pas particulièrement à comprendre, Bélial prit place en face de Toya.

- Je suppose que tu as été envoyé pour me ramener ?

- Non, juste pour vous trouver pour le moment.

- Raphaël a pondu un plan en profitant de la situation ? lui demanda-t-il, curieux.

- Quelque chose comme ça, mais a priori, ce ne sera pas possible dans l’immédiat. Je suis venu avec Dame Chidori sinon.

A l’entente du nom de Chidori, Toya revint un instant à la réalité.

- Elle est avec toi, dans le bâtiment ?

- J’ai bien peur que non, elle m’a dit repartir au Paradis après m’avoir dit que vous étiez ici. Ne me demandez pas comment elle l’a su, je ne saurais vous répondre.

- Elle t’a dit que j’étais ici ? Ce qui veut dire qu’elle m’a vu mais ne m’a rien dit ? Et maintenant elle veut repartir au Paradis, comme ça ?

- Elle m’a dit avoir obtenu de nouvelles informations qu’elle doit partager avec les Séraphins.

La princesse marqua une petite pause, puis continua.

- Elle semblait vouloir vous éviter, en tout cas c’est l’impression que j’ai eu. Je ne sais pas ce qu’elle a vu, mais a priori ce n’était pas rien.

Et si elle nous avait vus devant le bâtiment Lilith et moi ? Les chances sont minces, mais… mais en fait pas plus mince que le fait qu’elle me voie dans le bâtiment et ne me dise rien après que je sois parti sans rien lui dire en Enfer. Ou alors c’est ça, elle ne veut plus me parler parce que je suis parti sans rien lui dire ? Après tout, ça se comprendrait. Mais il faut tout de même que je lui parle mais comment Bélial peut-elle se balader ici sans problème ?

- Sulfure sait que tu es ici ? lui demanda-t-il, réalisant enfin.

- Oui, tout comme elle sait pour Chidori, apparemment elles se connaissaient déjà. Vous êtes venu pour la voir je suppose ?

- Oui, j’ai pris contact avec la résistance, et ils m’ont confié comme mission d’établir une relation ange, résistants, démons. D’où est-ce qu’elles se connaissaient ?

- Aucune idée. Ils savent que vous êtes Lucifer ?

- Leur chef sait beaucoup de choses sur moi… sur beaucoup de choses en fait. C’est un démon étrange, il connait la terre, sait d’où je viens et par quoi je suis passé. Toujours est-il qu’il faut que je rencontre Sulfure, et que je vois Chidori avant qu’elle parte aussi.

- J’ai bien peur qu’il soit trop tard pour Chidori, elle avait l’air pressée. Sulfure doit être dans ses appartements en revanche, je peux vous y conduire.

- Je t’en serais gré, soupira-t-il en se levant.

Chidori…


- Je reviendrais vite, lui promit-elle en passant sa main dans les cheveux de la princesse qui s’était rendormie.

Sulfure avait dormi une petite demi-heure, puis s’était réveillée d’un coup, ayant fait un cauchemar. Chidori était restée en sa compagnie, puis lui avait dit qu’elle devait vraiment partir, mais qu’elle reviendrait aussi vite que possible. Sulfure avait beau avoir balbutié un « tu n’es pas obligée, tu fais ce que tu veux », elle n’avait pu dissimuler la joie dans ses yeux. C’était étrange, ce petit bout de femme était un démon respecté pour sa force de caractère et sa bonté, mais aussi une enfant ayant besoin d’attention et de tendresse. Mais cela ne dérangeait pas Chidori, avoir quelqu’un à qui s’accrocher lui faisait du bien.

Après être sortie de l’appartement sur la pointe des pieds, elle salua le garde et appuya sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Maintenant qu’elle avait prévenu Sulfure, elle devait se rendre au temple de Lucifer et voir ces fameuses archives. Ensuite, aller voir les Séraphins, leur exposer la situation et entendre leur version de l’histoire concernant l’extermination des précédents habitants. Enfin, revenir en Enfer auprès de Sulfure, et continuer ses recherches côté démoniaque. Toya ne faisait pas partie de ses projets à court terme, elle ne voulait pas penser à lui pour le moment. L’ascenseur venant d’arriver, elle entra dedans, une seconde avant que Toya et Bélial ouvrent la porte des escaliers qu’ils avaient empruntés.


- Je n’ai jamais vu ça, trois gardes bloquants le passage au soixantième étage, trois autres à l’avant dernier et encore un devant sa porte… faudrait voir à pas exagérer non plus, Sulfure est une princesse démoniaque, elle peut quand même se défendre toute seule non ? chuchota Toya en apercevant le démon qui se tenait devant la porte de Sulfure.

- C’est assez compliqué comme situation, ce sont plus ses hommes qu’elle-même qui veulent la protéger.

Le démon regarda Toya de haut en bas avant de lancer un regard interrogateur à Bélial. Elle savait qu’il était un homme de confiance de Sulfure, et lui répondit donc qu’il s’agissait de la personne qu’elle et Chidori étaient venues chercher. Après avoir fouillé Toya, le démon toqua à la porte, sans succès.

- Je suis désolé, la Princesse ne semble pas réveillée.

- Réveille là, nous devons lui parler immédiatement, lui ordonna Bélial d’un ton glacial.

Le démon hésita un instant, puis toqua à nouveau. Cette fois, Sulfure leur répondit d’entrer. Ouvrant la porte, le garde les laissa passer, l’air stoïque. En entrant dans la pièce, Toya ne put s’empêcher de pousser un petit sifflement d’admiration devant la beauté de l’endroit. Après une seconde, il porta son attention sur la petite fille en nuisette noir qui les observait de l’autre côté de la pièce. Il avait beau avoir vu une photo, il fut surpris par l’apparence de la princesse.

- Je m’appelle Toya, dit-il en s’inclinant, c’est un honneur de vous rencontrer princesse. Si cela est possible, j’aimerais pouvoir m’entretenir avec vous.

- Toya ? répéta-t-elle piquée au vif. Le compagnon humain de Chidori ? C’était donc toi qu’elles étaient venues chercher. Je comprends comment tu as pu pénétrer dans le domaine infernal sans être repéré, j’aurais dû y penser avant. Et que peux-tu bien me vouloir ?

- Tout d’abords vous présenter mes excuses pour m’être introduit dans votre demeure sans y avoir été invité.

- Ce n’est rien, après tout cela a facilité la tache à celles qui te cherchaient.

- Je vous remercie pour votre indulgence. Quant à la raison de ma venue, cela concerne la résistance démoniaque. Bélial m’a informé de votre position vis-à-vis de Satan et des anges, mais que savez-vous de la résistance ?

Sulfure les invita à s’assoir sur le fauteuil en face du sien.

- Qu’ils font tout pour mettre des bâtons dans les roues à Satan et aux princes qui lui sont fidèles, mais aussi qu’ils attaquent régulièrement convois d’armes et gargouilles. Je sais qu’il fonctionne par cellules indépendantes, et que Satan ne leur prête que peu d’attention. Il ne s’intéresse pas aux problèmes internes et laisse les princes gérer leurs propres régions. Pour ma part, je n’ai jamais eu trop de problème avec eux : ils sabotent certains convois, retardent nos opérations militaires, mais je ne m’en soucie guère. Au contraire, ça me permet d’envoyer mes hommes moins souvent au combat.

Malgré son apparence enfantine, Sulfure avait un ton posé et un regard perçant. Mais sa vision de la résistance semblait favorable aux plans de Teynash.

- Si vous savez qui je suis, commença par dire Toya, vous savez pourquoi je suis venu en Enfer et quel est mon point de vue sur le « comment mettre fin à la guerre ».

- Tuer Satan ?

- Exactement. Seulement, ce n’est pas aussi simple de le faire que de le dire, j’ai cru comprendre que vous l’avez expérimenté par vous-même.

La princesse se contenta d’acquiescer d’un sourire amer.

- C’est pour cela que j’ai pris contact avec la résistance.

Même si en fait c’est plutôt eux qui ont pris contact avec moi…pensa-t-il avant de continuer.

- J’escomptais utiliser leurs ressources pour mettre sur pied un plan d’attaque, mais leur leader m’a suggéré autre chose qui pourrait être autrement plus intéressant : une alliance entre la résistance, les anges et les princes s’opposant à Satan. Bien sûr, j’ai conscience que vous ne pouvez pas officiellement vous opposer à Satan, pour le moment nous parlons juste d’une rencontre entre les différents leaders, pour voir si nous avons des points d’accroche qui nous permettraient de mettre quelque chose en place.

- Et qui seraient les représentants des anges et des rebelles ?

- Le Séraphin de lumière, Lucifer, et le leader des rebelles. Je ne puis vous dire son nom avant ladite réunion, par soucis de confidentialité.

La princesse le jaugea un instant, pensive. Soupirant, elle finit par dire :

- Premièrement, qu’est-ce qui me prouve que ce n’est pas un plan pour m’attirer dans un piège et se débarrasser de moi ? Peut-être que le but de cette manœuvre est juste d’affaiblir l’armée en le privant de l’un de ses princes. Deuxièmement, quand bien même cette alliance aurait lieu, que pourrait-elle bien apporter à mon peuple à part des risques ? Si Satan, ou même un autre prince a vent de ma trahison, nous aurons à affronter les six septièmes de l’armée régulière. Ce sera un massacre et je ne compte pas sur les anges pour nous aider si cela devait arriver.

Toya avait eu le temps de parler avec Bélial avant de venir voir Sulfure, et elle l’avait prévenu qu’il risquait de se heurter à un mur. Sulfure refuserait de s’engager dans toute action présentant le moindre risque pour les siens.

- Nous nous attendions à votre première préoccupation, nous avons donc décidé avec le leader des rebelles de vous laissez choisir le lieu et la date du sommet, et vous pourrez aussi amener des gardes du corps. Lucifer aussi a accepté. Quant à ce que vous avez à y gagner, c’est assez simple : mettre fin au joug de Satan. Même s’il vous laisse vivre et que vous allez sûrement gagner la guerre, il faut penser à l’après. Que fera-t-il quand il aura annihilé les anges ? Va-t-il se contenter de régner sur les démons tranquillement ? J’en doute, j’ai bien peur qu’il ne soit dominé par le besoin de destruction, et quand il n’y aura plus d’anges à tuer, il se retournera contre vous.

A vrai dire, Toya n’avait pas poussé sa réflexion aussi loin, c’était Teynash qui lui avait donné cet argument. A bien y réfléchir, ça semblait assez probable, et le silence de Sulfure laisser penser qu’elle l’avait envisagé aussi. Bélial, qui était resté en retrait jusqu’ alors prit par à la conversation.

- Même si des démons surprennent cette rencontre, ils ne feront pas le poids face aux forces en présence, et il n’y a aucune chance qu’ils puissent échapper à mes capacités de détection.

- En effet, aucun démon mis à part Satan ne ferait le poids face à Lucifer. Alors à quoi bon amener des gardes du corps ? S’il s’en prend à moi, personne ne pourra l’en empêcher, d’autant moins s’il est avec Lilith. Que je choisisse le lieu et la date n’y changerait pas grand-chose non plus. Non, peu importe la date, le lieu ou les gardes du corps, la seule manière d’assurer ma sécurité est qu’un otage reste ici durant le sommet. Un ange est hors de question puisqu’il ne pourrait pas pénétrer en Enfer, mais Chidori ferait tout à fait l’affaire.

Toya jura intérieurement. Il s’était attendu à cette demande, Chidori étant à la fois indispensable pour les anges et pouvait venir secrètement en Enfer. Etant lui-même un total inconnu pour les démons, la princesse n’accepterait jamais qu’il prenne sa place.

- Si vous êtes de bonne foi, cela ne devrait pas poser de problème, argumenta la princesse qui voyait Toya hésiter.

- Bien sûr, mais je dois tout de même en parler avec elle, je pense que vous comprendrez.

- Tout à fait, cependant, je n’ai aucun doute qu’elle acceptera, fixons donc de suite une date et un lieu pour ce sommet. Si on considère le temps que vous retourniez au Paradis pour avoir l’accord de Chidori, que vous reveniez confirmer avec le leader des rebelles et que tout soit mis en place, disons dans dix jours. Pour le lieu, l’idéal serait le continent tout au sud, les conditions magnétiques là-bas rendant difficile l’utilisation d’outils de communication à longue distance, ce qui facilitera la tache de chien de garde de Bélial. Je vous rappelle encore une fois que je ne m’engage à rien, je vais à cette rencontre, mais il est fort probable que rien ne change de mon côté. Je donnerai les coordonnées précise du lieu à Bélial plus tard, maintenant partez, vous avez à faire, et je suis fatiguée.

- Merci de m’avoir reçu princesse, je suis sûr que ce sommet sera décisif pour nos deux peuples.

Après s’être levé, Toya s’inclina, puis se dirigea vers la sortie accompagné par Bélial. Teynash devait l’attendre dehors, et il serait sûrement content d’apprendre que tout s’était déroulé sans accroche.

Ou du moins c’était ce qu’il avait cru : à la place du démon se tenait Sileth, vêtue d’une robe noire assez courte, de portes jarretelles et bas résilles, et coiffée d’un haut de forme de cinquante centimètres lui donnant une apparence pour le moins étrange. A vrai dire, en y regardant bien, elle ne semblait pas plus délurée ou étrange que la majorité des démons qui marchaient dans la rue. Seuls ceux qui entraient dans le bâtiment de Sulfure étaient habillés correctement.

- Alors ? lui demanda la jeune démone avec son habituel air hautain.

Bien sûr, Toya était persuadé qu’elle n’avait aucune idée de ce que Toya était venu faire et que Teynash lui avait simplement demandé d’attendre ici avec de nouvelles instructions.

- Qu’est-ce que tu fais là ? lui demanda Toya nonchalamment. Tu n’es pas recherché par la police ?

- Seuls les membres de l’organisation me voient sous ma vraie apparence. Tu vas me dire comment ça s’est passé ou pas ?

- Ou pas, lui répondit-il en souriant. Teynash t’as demandé de me dire quelque chose ?

La démone lui lança un regard courroucé, puis après un instant, finit par dire à Toya ce qu’il attendait.

- Il doit s’absenter quelques jours. Il te fait confiance pour la suite des opérations et accepte les termes de l’accord, quoi ça puisse être.

Toya soupira, amusé. Il n’aurait pas été étonné d’apprendre que le démon savait pour la présence de Bélial, voir même ce qui c’était dit pendant l’entretien. Retournant son attention sur Sileth, il s’aperçut qu’elle lui lançait des regards insistants.

- Oui ? finit-il par demander, même s’il n’était pas trop sûr de vouloir savoir ce qu’elle pouvait bien attendre de lui.

- Tu comptes me présenter ?! s’exclama-t-elle agacée.

Toya tourna la tête vers Bélial qui regardait au loin, impassible.

- Tu as choisi quoi comme nom ? lui demanda-t-il, conscient qu’il ne pouvait pas vraiment la présenter comme la Princesse qu’elle était, et sachant pertinemment que Sileth l’entendait et allait piquer une crise.

Bélial le regarda un instant puis soupira, une seconde avant que Sileth n’explose au visage de Toya qui semblait bien s’amuser.


Assise à l’arrière du petit navire furtif qui la ramenait au Paradis, Chidori regardait l’Enfer rapetisser peu à peu au loin. Sur ce continent se trouvait un ennemi sanguinaire et une armée prête à les détruire à tout moment, mais aussi l’homme qu’elle aimait et la compagne qu’il avait choisie. C’était un sentiment compliqué qui l’habitait, elle avait de la peine de quitter l’Enfer, mais en était aussi soulagée. Elle serait amenée à y revenir assez tôt de toute façon, elle devait s’occuper de Sulfure. Et quand elle y retournerait, Toya serait sûrement là pour lui parler, pour lui dire qu’il avait choisi Lilith. A cette pensée, de nouvelles larmes coulèrent le long de ses joues. Secouant la tête, elle se tourna vers l’avant du bateau. Peu importait tout cela à présent, elle allait se concentrer sur ce que cachaient les anges, et cette vérité dissimulée par Lucifer des milliers d’années auparavant. Ca ne changerait sûrement rien à la guerre, ça n’était peut-être pas si important, mais elle avait besoin de se concentrer sur autre chose, de s’oublier dans le travail pour l’instant.

Le voyage lui avait paru rapide, bien plus qu’à l’aller. A contempler le paysage splendide et à se perdre dans ses pensées, Chidori n’avait pas vu le temps passer. Elle avait accosté dans la crique d’où elle et Belial étaient parties quelques jours plus tôt, et il allait lui falloir plusieurs heures pour parcourir les centaines de kilomètres qui la séparaient du temple de lumière. Elle aurait très bien pu demander à Céleste de l’y transporter, mais elle ne voulait pas que l’on sache qu’elle était revenue avant de s’être rendue au temple. Se servant du vent pour voyager, elle se rendit à la ville la plus proche en espérant pouvoir utiliser un vaisseau de transport. Elle se trouvait en territoire Phencorien, sur une grande île au climat tropical, et la ville qui s’offrait à elle semblait peu basée sur la technologie, la plupart des habitations étaient en bois ou en bambou. La technologie variait du tout au rien selon les endroits en Phencors, et ce fut avec soulagement qu’elle aperçut un cargo de transport non loin de l’aérostation de la ville. Contrairement à la Terre où tout était payant, beaucoup de choses étaient gratuites sur Eden, et les transports en commun en faisaient parties.

Elle avait quitté l’Enfer habillée de sa tenue blanche de prêtresse, qui était très courante au Paradis, et avant de se montrer elle mit sa capuche pour ne pas être reconnue. Il y avait beaucoup de soldats en ville, on sentait que même si l’endroit ne semblait pas avoir été attaqué récemment, on était près du front. Bien sûr, aucun des gardes ne l’auraient arrêtée pour contrôler son identité vu qu’elle portait le pendentif emblème des Sages. Certains baissaient la tête en signe de respect, d’autres utilisaient des glyphes pour contrôler - plus ou moins discrètement - que c’était un vrai, mais elle put sans problème monter dans le cargo, et le voyage jusqu’au pays de cristal fut tranquille. Elle n’arrêtait pas de regarder la clef que lui avait donnée le démon. C’était une carte d’accès comme une autre, à l’exception faite que Chidori ne reconnaissait aucun des glyphes qui étaient gravés dessus. Elle n’était pas vraiment experte en la matière, mais il était tout de même étonnant qu’elle ne puisse même pas discerner l’école de magie à laquelle elles appartenaient.

Il est bien possible que ce soit des glyphes propres à Lucifer. Ce qui expliquerait pourquoi personne n’a pu ouvrir cette porte et accéder aux archives.

Elle avait déjà été devant la porte fermée que lui avait indiquée le démon, et quand elle avait demandé ce qu’il y avait derrière aux prêtresses du temple, ces dernières lui avaient dit qu’il s’agissait de l’un des lieux privé de Lucifer auquel personne n’avait accès. A l’époque, elle n’avait pas creusé plus que ça, mais à bien y réfléchir il était étonnant qu’aucun des Séraphins n’aient essayé de percer les mystères de l’ange de lumière après qu’il se soit endormi.

Remarque, ils devaient attendre que Lucifer se réveille, les anges ne sont pas spécialement du genre pressés.

Le cargo qu’avait emprunté Chidori pour se rendre au pays de cristal était un vieux modèle, et le voyage avait duré plus de quatre heures. Si on considérait qu’elle avait parcouru plusieurs milliers de kilomètres, ça ne paraissait pas si long, mais à force d’utiliser le Luminaire pour voyager elle avait perdu l’habitude d’attendre des heures sans rien faire. Enfin, elle avait tout de même pris le temps de lire les derniers événements sur le réseau d’information angélique et ça l’avait bien occupée, elle ne s’était pas vraiment ennuyée. Posant pied à terre, elle leva les yeux vers Zellnaquiem, la capitale du pays de cristal qui se trouvait à quelques kilomètres de là. Elle était resplendissante, on aurait dit un joyau avec ses grands bâtiments pyramidaux et sa verdure foisonnante. Faisant bien attention à ce que l’on ne puisse distinguer son visage sous sa houppelande, Chidori se mit en marche vers le temple de Lucifer. Les prêtresses ne lui poseraient sûrement aucunes questions, et il était peu probable que des gardes soient sur place. Non, elle n’aurait aucun problème à se rendre jusqu’aux archives. Ce qui l’inquiétait en revanche était ce qu’elle allait y trouver : le démon qu’elle avait rencontré en Enfer lui avait laissé entendre que ça devait être assez loin de la vérité qu’elle connaissait. Et si les anges avaient vraiment massacré ce peuple pour leur voler leur planète ? C’était tout de même de génocide qu’il parlait, Chidori ne pourrait pas fermer les yeux. Mais que pourrait-elle faire ? Si c’était vrai, où pourrait-elle aller ? D’un côté les anges qui lui auraient menti et massacré tout une race, et de l’autres les démons, actuellement en train de faire la même chose. Peut-être Toya avait-il été sage lors de leur arrivée quand il lui avait dit qu’ils feraient mieux d’essayer de trouver un moyen de rentrer chez eux.

Toya… mais si les anges ont bel et bien massacré cette race sans raison, c’est Lucifer qui a mené l’assaut, c’est Toya qui a exécuté le génocide.

Chidori était perdue, elle ne voulait pas croire que ça pouvait être vrai, et n’avait aucune idée de comment réagir si ça l’était. Alors qu’elle était maintenant arrivée aux portes de la ville, elle pouvait sentir son cœur s’accélérer de plus en plus.

Et si c’était vrai ? Et si c’était vrai…

Les anges passaient à côté d’elle, s’inclinaient ou continuaient simplement leur chemin. Elle n’arrivait pas à s’ôter de la tête que chacun d’entre eux était complice, conscient ou non d’un massacre de masse. Combien de personnes avait tuées Lucifer ce jour là ? Elle n’y avait jamais vraiment réfléchi jusqu’à présent, ayant accepté ce fait comme partie de l’histoire angélique, mais même si cette race était alliée des démons, cela justifiait-il leur extermination ? Les Sages qui s’étaient occupés de sa formation lui avaient appris à chérir tous les êtres et à leur apporter autant que possible paix et réconfort. Et les membres du Conseil auraient accepté, auraient appuyé un génocide ? Plus elle y pensait, et moins elle comprenait comment elle n’avait jamais pu se poser de questions à ce sujet. Mais elle allait en avoir le cœur net : elle était arrivée au sommet de la ville, et le temple lui ouvrait ses portes. Entrant, elle aperçut devant elle le trône vide de Lucifer. Près d’un an auparavant, elle était arrivée juste ici, avec Toya. Elle n’était à l’époque qu’une jeune fille comme les autres, plongée dans un monde inconnu et plus terrifiée qu’autre chose. Aujourd’hui, elle était une Sainte sur qui comptait tout un peuple, au cœur d’une guerre entre deux races ennemies, ne sachant plus où elle en était ni si ce qu’elle défendait était juste. Plongée dans ses pensées, Chidori resta un moment devant le trône, avant de se remettre en route et de s’enfoncer dans les entrailles du temple.

La porte scellée se trouvait maintenant devant elle. Elle porta les yeux vers la clef une dernière fois, puis l’enfonça dans l’emprunte prévue à son effet. Quelques instants passèrent, puis la porte s’ouvrit enfin, laissant apparaitre une large pièce rectangulaire. L’intérieur ressemblait beaucoup aux quartiers privés de Lucifer à bord du luminaire, mélange futuriste entre une chambre à coucher et un atelier de travail. Quand le démon lui avait parlé des archives de Lucifer, Chidori avait imaginé une grande pièce sombre avec des étagères de livres et autres documents, mais maintenant qu’elle y pensait, sa vision était encore très ancrée dans les standards humains. Les archives de Lucifer devaient être contenues dans le terminal informatique qui se trouvait au centre de la pièce. Elle reconnaissait d’ailleurs le modèle du terminal : il s’agissait d’une version miniature de Céleste, une base de stockage avec intelligence artificielle comme interface utilisateur. On en trouvait souvent dans les laboratoires de recherche Philiariens, cela permettait aux chercheurs de penser tout haut pendant que l’IA transcrivait tout en notes de recherche. Le terminal était une sphère noire opaque de la taille d’une balle de basket qui trônait sur un pied en acier, au centre de la pièce. Il y avait de l’espace tout autour, Chidori imaginait tout à fait Toya tourner en rond en pensant tout haut.

Enfin, ce n’était pas vraiment Toya…

Il y avait un fauteuil à l’aspect confortable dans le fond de la pièce, ainsi qu’une couche encore défaite. Un grand bureau occupait le coin à droite de l’entrée, et une armoire entre-ouverte couvrait le mur de gauche. Se laissant guider par sa curiosité, Chidori alla voir ce qu’elle contenait. Ouvrant les portes en grand, elle y trouva des vêtements, des livres, des objets qu’elle ne reconnut pas et même des photos. On pouvait distinguer sur la plupart d’entre elles Michael et Lilith, ce qui ne manqua pas de la faire tiquer. Elle referma l’armoire puis s‘approcha de la sphère, hésitante. Elle en avait déjà utilisé, et généralement il fallait que ce soit le propriétaire qui l’active pour que cela fonctionne. Mais elle ne perdait rien à essayer et après un instant, elle se décida à poser la main sur la sphère. L’effet fut immédiat, une petite lueur, un ronronnement presque inaudible, puis il apparut. Surprise, Chidori recula d’un pas : devant elle se tenait Lucifer, où plutôt son avatar. Elle n’avait pas vraiment réfléchi à l’apparence que pourrait prendre l’IA, mais elle n’aurait jamais pensé que ça aurait pu être celle de Lucifer, qui plus est une version rajeunie : il ne devait pas avoir plus d’une quinzaine d’années, et encore. L’avatar était représenté avec un pantalon noir et une chemise blanche entre ouverte, laissant apparaître un corps frêle d’adolescent. Il la regardait droit dans les yeux, ce qui l’a mise mal à l’aise, n’étant pas préparé à revoir Toya aussitôt - même si ce n’était pas vraiment lui. Se reprenant, elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais il la précéda.

- Bonjour Chidori.

La jeune fille resta interdite un instant, les yeux grand ouverts. Il avait dit ça d’une voix assurée, emprunte d’un peu de tristesse et avec un sourire diffus.

- C’est un sentiment étrange de faire cet enregistrement sachant que je ne te rencontrerai jamais. Tu dois être confuse, mais ne t’inquiète pas, tout va devenir clair dans peu de temps. Assied toi, met toi à l’aise, tu vas avoir beaucoup à assimiler, alors prête bien attention à ce que je m’apprête à te dire car c’est compliqué et que tu ne dois rien en rater. Tout d’abord, tu n’as pas en face de toi la représentation holographique d’une IA, mais un simple enregistrement, il est donc inutile de me poser des questions. Quand l’introduction sera terminée, tu pourras entrer des commandes vocales, mais pas avant. Je vais commencer par me présenter : je suis Lucifer, futur Séraphin de la Lumière. J’ai quatorze ans, ce qui est extrêmement jeune pour un ange, mais certains m’appellent déjà le messie, l’étoile de l’Aurore ou encore le porteur de lumière. Tous pensent que mon élément est justement la lumière, mais ceci est incorrect. Je suis un maître du temps, et c’est la raison pour laquelle je sais tant de choses sur toi : mes rêves sont peuplés d’images de l’avenir. J’ai rêvé de toi depuis que je suis enfant, rêvé de ta vie sur Terre, rêvé de ton arrivé sur Eden. Je sais aussi que quand tu arriveras au Paradis, je n’y serai plus. Serais-je mort ? Serais-je ailleurs ? Je ne sais pas, mes visions sont floues à ce sujet. J’ai en revanche la certitude que nous ne rencontrerons jamais.

Le jeune Lucifer avait le regard triste, mais semblait n’avoir aucun doute. Et pourtant, il se trompait lourdement, Chidori l’avait rencontré, et même aimé.

- Ceci étant dit, je peux imaginer sans trop de difficultés quelle est la première question qui te vient à l’esprit : comment puis-je bien savoir que c’est toi que j’ai en face de moi ? La raison est simple, tu es la seule à pouvoir pénétrer en ces lieux. Vois-tu, mes visions ne te concerne pas seulement toi, elle concerne l’avenir de ma race, et ce que je vois me fait peur. C’est pour cela que j’ai commencé à mettre en place un plan pour changer cet avenir, et dans ce plan tu as une place primordiale. Mais pour que tout se déroule comme prévu, tu dois être prête. Si tu es ici aujourd’hui, c’est que tu l’es. Il y a trois éléments indispensables pour pouvoir entrer en ces lieux : premièrement, avoir une âme humaine, ce que tu es la seule à posséder sur Eden. Mais tu ne devais pas avoir accès aux informations que tu vas voir avant d’avoir le pouvoir de changer les choses, c’est pour cela que j’ai ajouté la seconde condition : posséder le pendentif emblème des Sages. Enfin, il ne fallait pas que tu saches la vérité avant d’être mentalement prête à l’accepter, et pour ça j’ai créé une clef que je donnerai en temps voulu à quelqu’un de confiance qui décidera si tu es prête ou pas. Et puisque tu es là, c’est qu’il est temps. Tu trouveras dans ces archives l’ensemble de mon savoir dans tous les domaines. Magie, histoire, politique, privé, tout. Tu dois absolument prendre connaissance des informations contenues sous le code DZ6812, mais je te conseille de commencer par regarder les enregistrements de manière chronologique, pour que tu comprennes mieux qui je suis et ce qui me pousse à agir. Je ne sais pas encore ce qui va arriver en détail, juste une vision globale, mais je reste persuadé que ce que j’ai vu ne dois pas se produire, en aucun cas. Tu peux maintenant faire ton choix et interroger la base de données.

Chidori avait du mal à réfléchir, elle s’était attendue à beaucoup de choses, mais certainement pas à ça. Lucifer savait qui elle était, peut-être même pourquoi elle était venue, et pire encore, il avait des plans pour elle. Elle ne savait pas vraiment par quoi commencer, hésitant entre regarder directement le dossier DZ6812, obtenir ses réponses concernant le génocide ou tout reprendre à zéro. Dans le doute, elle préféra commencer par le commencement, et demanda à voir le premier enregistrement suivant l’introduction. Après un instant, le jeune Lucifer réapparut devant elle. Il se tenait droit, les mains croisées dans son dos et avait le regard déterminé. Il parla pendant plus d’une heure, de son entraînement en vue de devenir Séraphin, de la politique angélico-démoniaque et des personnalités importantes d’Eden. Elle apprit ainsi que les relations entre anges et démons étaient bonnes quinze milles ans plus tôt, que Michael, Raphael et Gabriel n’étaient pas encore Séraphin et que tout semblait aller pour le mieux. Semblait, car malgré cette apparence idyllique, Lucifer avait émis des doutes quant au conseil supérieur des anges, dont il craignait les motivations.

Elle regarda plusieurs heures de vidéos, avançant de plus en plus vite dans le temps. Ce qui était intéressant, au-delà de tout ce qu’elle apprenait sur l’histoire angélique vue par Lucifer, c’était de le voir changer tant physiquement que psychologiquement avec les années qui passaient. Il avait rapidement atteint sa forme adulte, aux alentours de ses vingt ans, mais plus que cela, c’était l’attitude désinvolte qu’il laissait apparaître de plus en plus souvent qu’elle trouvait amusant. Dans les premiers enregistrements, il était toujours habillé impeccablement, se tenait droit et s’exprimait clairement. Mais plus elle avançait dans le temps et plus Lucifer semblait traiter les vidéos comme une sorte de journal intime à qui il confiait ses pensées sans se soucier des apparences. Il était parfois allonger, peu habillé ou en train de mangé. Il avait souvent le regard perdu au loin. En fait, plus le temps passait et plus il ressemblait au Toya qu’elle avait connu sur Terre. Elle l’imaginait tout à fait adopter une attitude noble et charismatique pour sauver les apparences et se comporter totalement à l’opposé dans sa vie privée. La pensée d’un Lucifer en train de dormir les yeux ouverts à une réunion du Conseil lui tira un sourire. Autre chose des plus intéressantes concernait ses thèses sur la magie et la physique en général. En règle générale, Chidori ne comprenait que les grandes lignes, mais il abordait des concepts que même les Sages n’avaient fait qu’effleurer d’après les études qu’elle avait pu lire. Elle n’avait pu s’empêcher d’attraper un stylo et des feuilles pour prendre des notes, et elle voyait déjà des dizaines de manières d’améliorer ses sorts et glyphes avec les nouveaux concepts que l’ange de Lumière avait introduits. C’était incroyable, elle avait à portée de main tous les secrets de l’ange le plus puissant de la création, elle connaissait plus d’un être qui aurait vendu leur âme pour avoir accès à ce savoir. Emportée dans son élan, elle passa plusieurs heures à écouter Lucifer traiter de sujet comme la néguentropie dans le cadre de l’étude de la vie, et ce ne fut que lorsque la faim l’empêcha de se concentrer qu’elle finit par sortir de la salle d’archive. Si elle en croyait sa montre - dernier vestige d’habit humain qu’elle portait -, il était aux alentours de quatre heures du matin, elle était restée enfermée dans les archives plus de seize heures. Se rendant aux cuisines, elle croisa une prêtresse qui la dévisagea avant de s’incliner avec élégance et de lui demander si elle pouvait lui être utile d’une quelconque manière. Les prêtresses de Lucifer étaient réputées pour être d’excellentes cuisinières, et Chidori se laissa tenter. Elle allait sûrement rester au temple encore de longues heures, si ce n’était des jours, autant prendre ses aises.

Cela faisait maintenant trois jours qu’elle était arrivée au temple, elle avait vu plus de cinquante heures d’enregistrement. Les premières vingt heures, elle avait perdu du temps, se laissant distraire à chaque nouveauté que Lucifer introduisait, et au final, n’avançait ni dans la chronologie, ni même vraiment dans ses études étant donné qu’elle ne comprenait que la surface d’une petite parcelle de ce qu’il abordait. Elle avait ensuite passé une heure à élaborer un « menu » d’éléments à regarder avec l’IA, et quand cette dernière lui avait appris que Lucifer avait marqué chaque vidéo d’un numéro d’importance, tout était aller bien plus vite. En ne regardant que les vidéos prioritaires, il lui faudrait cinq jours pour tout voir. Elle avait déjà visionné plus de la moitié et il y avait un élément en particulier qui n’avait de cesse de la surprendre : le changement qui s’opérait chez Lucifer au fils des années. Bien sûr, cela pouvait paraître normal, les gens changent, qui plus est chez un être immortel voyant défiler les millénaires, mais le voir en vitesse accélérée était déstabilisant. Adolescent, l’ange de lumière était empli de principes et d’espoirs pour son peuple. Mais plus le temps passait et plus il devenait distant vis-à-vis des événements, plus il devenait froid. Par moment, son regard faisait peur à Chidori, elle avait l’impression que l’hologramme était capable de sonder son âme et d’en découvrir les moindres recoins. Ce changement avait commencé lorsqu’il avait commencé à enquêter sur les agissements du Conseil supérieur des anges. Il avait alors dix sept ans, c’est à dire vingt et un an avant qu’il ne devienne l’ange de lumière. Il avait mis à jour des manigances et autres agissement douteux dont se servaient les vieux anges pour rester au pouvoir et accroître leur influence. Le dégout qu’il avait dans les yeux lorsqu’il en parla la première fois s’atténua au fur et à mesure du temps, et son discours vertueux se transforma aussi peu à peu. Il n’appuyait pas ce que faisait les Sages, mais il comprenait : c’était le jeu, on envoyait l’ascenseur à quelqu’un, il vous le renvoyait plus tard, on fermait les yeux sur certaines choses et en retour on pouvait en contrôler une partie. Ce fut l’exemple du marchandage des runes ténébreuses qui sembla définitivement changer le regard de Lucifer vis-à-vis du Conseil. L’un des Sages supérieurs laissait un groupe d’anges introduire en Enfer des drogues à bases d’énergies angéliques qu’ils revendaient à bon prix, et dans ces drogues étaient contenues des mouchards qui permettaient au Conseil de garder un œil sur les agissements de certains hauts placés démoniaques qui étaient accrocs. La fin justifie les moyens, voilà la vérité qui était devenue celle de Lucifer. Il laissait agir le Conseil et mettait progressivement en place son propre plan. Il avait modifié ses droits d’accès à Céleste pour pouvoir à tout moment renverser le Conseil si le besoin s’en faisait sentir, il avait mis en place des équipes de développements de nouvelles armes, étudié les stratégies militaires démoniaques et corrompu des démons dans les plus hautes sphères. Sa plus grande réussite était sans nulle doute la création des Gargouilles. Loin d’être les armes de terreurs qu’elles étaient à l’heure actuelle, les Gargouilles devaient avant tout permettre de mener des combats sans sacrifier la vie de milliers d’anges. Le but était de sauver des vies en assurant une victoire rapide. Quand Lucifer en parlait, Chidori pouvait voir dans ses yeux qu’il pensait encore et avant tout au bien de son peuple, contrairement au moment où il décrivait certains événements qui était simplement révoltant. Elle comprenait qu’il était parfois nécessaire de fermer les yeux pour le bien du plus grand nombre, mais ne pouvait admettre que cette société parfaite que Michael lui avait décrite reposait sur tant de non dits et d’actes vils.

Si elle en croyait le dernier enregistrement qu’elle avait vu et la date du suivant, sept ans s’étaient écoulés entre les deux, et cela faisait six ans que Lucifer avait atteint le titre de Séraphin de Lumière. Elle trouvait intéressant que plus de la moitié des enregistrements classés importants ait eu lieue avant que Lucifer ne devienne Séraphin, et dans une période aussi courte – vingt ans ne représentaient qu’un instant dans la vie immortelle d’un ange. Après avoir lancé l’enregistrement, l’ange apparut à nouveau, assis sur le fauteuil les jambes croisées et un verre à la main. Il portait juste un pantalon, laissant son torse nu à peine recouvert par ses longs cheveux noirs. Les premières minutes, il ne dit pas un mot, se contentant de boire les yeux dans le vague. Puis quand son verre fut vide, il le posa sur l’accoudoir et porta sa main à sa tête pour se frotter les tempes.

- Combien de temps va-t-elle encore me mettre des bâtons dans les roues ? Ephiliel est une des rares Conseillères dignes de ce nom, je ne veux pas m’en faire un ennemi. Mais sa vision du monde est étriquée : le bien d’un côté, le mal de l’autre, si simpliste, si faux. Peu importe le bien ou le mal, je ne permettrais pas que le futur que j’ai vu se mette en place. Et pour ça j’ai besoin des Gargouilles, pour sauver des vies, pour que notre race ait un avenir !

Lucifer venait de balayer le verre posé sur l’accoudoir d’un revers de la main. Il resta silencieux à nouveau plusieurs minutes.

- J’ai intercepté une communication entre deux des Sages du Conseil aujourd’hui. Ils prévoient de « faire taire la voix de l’opposition ». Ils ne peuvent que parler d’Ephiliel, c’est évident. Il me suffirait d’un mot pour les faire plier, juste un mot. Juste un mot…

Il avait toujours les yeux dans le vague, puis après un instant, l’enregistrement prit fin. Chidori hésita un moment, puis se décida à lancer l’enregistrement suivant, qui avait lieu quatre jours après. Lucifer apparut une nouvelle fois, mais à la surprise de la jeune fille, il était assis par terre contre le mur, la tête entre ses mains.

- Mais qu’est-ce que j’ai fait ?! s’exclama-t-il en donnant un coup contre le mur. Qu’est-ce qui m’a pris, pourquoi est-ce que je ne suis pas intervenu ?! J’avais sa vie entre les mains, j’aurais pu la sauver, c’est ma faute si elle est morte, s’ils sont tous morts !

Chidori avait quasiment arrêté de respirer, n’osant plus bouger un muscle. Lucifer pleurait, mais ça semblait plus être des larmes de rage que de tristesse. Quand il fut un peu plus calme, il commença à expliquer ce qui s’était passé.

- Ils ont osé, je n’aurais jamais crû qu’ils en auraient le courage et qu’ils seraient assez fou pour le faire, mais ils ont osé : quand il parlait de faire taire Ephiliel, ils voulaient dire la mettre à mort.

Chidori haussa un sourcil, ne comprenant pas comment il avait pu ne pas comprendre avant de quoi les Sages parlaient quand ils avaient dit vouloir la faire taire. Puis elle se souvint qu’à cette époque, il n’y avait pas eu un meurtre depuis plusieurs siècles, et que si Lucifer et les Sages avaient utilisé leur pouvoir de manière peu louable à plusieurs reprises, jamais ils n’avaient attenté à la vie de qui que ce soit.

- Et non content d’avoir pris une vie, ils l’ont fait avec mes Gargouilles, qui ont massacré aussi son mari, et pire que tous, ont provoqué la déchéance de leur enfant, Liliel. Dans un excès de rage, elle a massacré des centaines d’anges. Je n’ai été informé de ces événements que trois jours plus tard, l’enfant a déjà été confié à Raphaël qui veut l’étudier. L’affaire a été classée et étouffée. Ils vont se servir des démons comme bouc émissaire, fragilisant encore un peu plus nos relations avec eux. Je ne peux rien faire pour la petite pour le moment, mais je trouverai un moyen de la guérir, sur ma vie je le jure.

Lucifer pleurait toujours, mais la rage avait disparu de son regard. Il était déterminé, mais elle pouvait aussi sentir autre chose.

- Quant aux Sages impliqués dans cette affaire, ils paieront de leur vie. J’ai provoqué par ma stupidité la mort de centaines d’anges, moi aussi je devrais rendre des comptes un jour, mais pas avant d’avoir changé la destinée de ma race. Mais eux, ils vont payer immédiatement, et ce sera de mes mains. Si je dois tuer, je veux sentir leurs vies s’éteindre, je veux le voir et sentir le poids de mes pêchés. Les Gargouilles sont une erreur, ils rendent la mort trop facile, ils donnent la possibilité aux lâches de ne pas se salir les mains. Ce projet prend fin dès maintenant.

L’enregistrement s’arrêta quand il eut fini sa phrase. Chidori avait des sueurs froides. Non seulement parce qu’elle découvrait un visage de plus en plus noir de Lucifer, mais aussi parce qu’elle avait une petite idée sur l’identité de la jeune ange. Liliel, une ange déchue que Lucifer jura de protéger ? Si c’était vraiment celle à qui elle pensait, les prochains enregistrements allaient être horriblement durs, car, de ce qu’elle savait sur Lilith, elle était l’esprit d’un ange déchu décédé. Se levant, elle sortit de la pièce et suivit le long couloir qui la ramena vers la surface. Apercevant la fontaine qui se situait dans le jardin derrière le temple, elle s’y dirigea et plongea la tête sous l’eau fraîche. Elle resta ainsi un instant, jusqu’à ce qu’elle se sente mieux. Quand elle fut satisfaite, elle se redressa et essora ses longs cheveux noirs. Si elle restait au soleil, il ne faudrait pas plus d’une heure pour qu’ils sèchent, ça lui donnerait le temps de se reposer un peu, et il semblait clair qu’elle allait en avoir besoin.


Assise à son bureau, Michael lisait sans grande conviction une série de documents sur l’état des ressources militaires angéliques. Elle n’avait parcouru que les premières pages, mais elle en connaissait déjà le contenu, ça ne changeait pas énormément de semaines en semaines. Fatiguée, elle referma le dossier et alla s’installer dans le canapé où Gabrielle effectuait sa méditation quotidienne. Elle faisait ce petit rituel tous les jours depuis des milliers d’années, cela lui permettait d’affiner ses capacités de médium. Elle était simplement assise, les yeux fermés et les mains posées sur ses cuisses. Prenant place à ses côté, Michael s’allongea et posa sa tête sur les jambes de la Dame des Eaux. Elle était épuisée.

Lucifer était parti en Enfer avec Lilith, Chidori et Belial les avaient suivis, et ils étaient maintenant tous hors de sa portée, elle ne pouvait faire qu’attendre et espérer qu’ils soient sains et sauf. Elle détestait ça, ne pouvoir rien faire d’autre que patienter n’était vraiment pas son fort. Cela lui rappelait les douloureux souvenirs de cette période de désespoir lorsque Lucifer s’était endormi dix mille ans plus tôt. Alors que Michael soupira une énième fois, Gabrielle passa sa main dans les cheveux blonds de sa compagne d’un geste tendre.

- Je perturbe ta méditation ? demanda l’ange des flammes sans ouvrir les yeux.

- Mon cœur risque difficilement de trouver le calme quand le tien est si agité, répondit-elle tout en continuant de lui caresser les cheveux.

Les deux anges restèrent ainsi de longues minutes, sans rien dire mais leur esprit uni dans une communion parfaite. Eau et feu, tout aurait dû les opposer, mais elles étaient tellement complémentaires que Michael ne s’imaginait plus pouvoir vivre sans elle. Ce fut l’un des assistants de Gabrielle qui vint rompre le silence, frappant à la porte. Après s’être relevé et avoir rejoint son fauteuil, Michael lui dit d’entrer.

- Excusez-moi de vous déranger, mais vous m’avez demandez de vous prévenir immédiatement si nous avions de nouvelles informations en provenance de Dame Chidori ou Dame Belial.

Michael bondit sur ses jambes et lui ordonna de continuer.

- Nous avons reçu un message du pays de Cristal, Dame Chidori serait arrivée au temple de Lucifer il y a plusieurs jours. L’une des prêtresses ayant trouvé son comportement étrange a préféré nous prévenir. Il semblerait qu’elle passe ses journées enfermée dans une salle privée de Lucifer qui était jusque lors scellée. Elle n’en sort que pour manger et se rafraîchir une à deux fois par jour.

Les deux Séraphins échangèrent un regard incrédule.

- Tu dis que Chidori est revenue au Paradis il y a plusieurs jours ? s’enquit Gabrielle en se levant. Combien exactement ?

- Un peu plus de trois jours si mes informations sont exactes.

- Ce qui signifie qu’elle n’est restée en Enfer qu’une journée, deux au plus.

- Mais pourquoi n’est-elle pas venue nous voir directement ?! finit par s’exclamer Michael rouge de colère. Elle n’a donc aucune idée d’à quel point j’étais inquiète ?!

- C’est en effet pour le moins étrange, l’appuya Gabrielle, pensive. Une salle privée de Lucifer se situant au temple ? Ce ne serait tout de même pas son bureau d’étude ?

Michael se tourna vers elle, coupée dans son élan.

- Cette pièce où il allait quand il voulait avoir la paix et dont il était le seul à avoir accès ? Maintenant que j’y pense, c’est la seule pièce du temple où je n’ai jamais mis les pieds.

- Je sais que Raphaël a essayé de nombreuse fois d’y entrer sans succès, il pensait qu’elle renfermerait peut-être des formules ou autres traces du savoir de Lucifer. Mais comment Chidori y a-t-elle eu accès ? Est-ce Toya qui lui aurait demandé d’y chercher quelque chose quand elle l’a retrouvé en Enfer ?

- Peu importe ! Elle aurait dû venir nous voir directement ! En route Gabrielle, elle va voir de quel bois je me chauffe !


De retour dans la chambre de Lucifer, les cheveux encore humides, Chidori prit une grande inspiration puis lança l’enregistrement suivant. La date indiquée correspondait à neuf mois après le massacre provoqué par Liliel. Lucifer était debout, adossé contre le mur, les épaules voutées.

- J’ai échoué, je n’ai pas pu trouver un remède à la déchéance. C’est un mélange trop complexe d’altération physique et psychique, je n’ai même pas été capable de déterminer ce qui en est la cause. Dégénérescence de l’âme influant sur le corps ? Dégénérescence du corps perturbant l’esprit ? J’ai beau y avoir passé des mois, je n’avance pas. Mais de toute façon, c’est peine perdue, Liliel s’est échappée du centre de recherche, et impossible de la retrouver.

Chidori avait de la peine pour lui, il semblait misérable. Elle savait qu’il serait amené à la retrouver, mais ça ne serait sûrement pas dans de bonnes circonstances. Lucifer continua en parlant des deux Sages qui avaient fait assassiner Ephiliel, décrivant comment il les avait mis à mort plusieurs mois plus tôt, puis l’enregistrement prit fin. Chidori lança directement le suivant, qui se situait deux ans plus tard. Lucifer apparut vêtu d’une toge blanche ressemblant à celle que portait habituellement Uriel. Il semblait serein cette fois, un léger sourire flottant sur son visage.

- Bonjour Chidori, cela faisait longtemps. Je crois bien que c’est la première fois que je ne fais pas d’enregistrement pendant une période aussi longue.

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il y a un bond de plusieurs années dans le temps. Ah, mais oui…

Surprise tout d’abord, Chidori se souvint ensuite qu’elle regardait uniquement les enregistrements marqués comme importants, elle avait sauté un nombre incalculable d’enregistrements.

- J’ai été très occupé cette année, les tensions entre anges et démons vont en s’intensifiant, je ne sais pas combien de temps nous allons pouvoir conserver cette fragile paix. Enfin, je sais déjà que nous sommes voués à entrer en guerre avec les démons, seul le quand reste inconnu. Et si nous devons nous battre, je ferais en sorte que nous vainquions. A l’heure actuelle, nous n’avons pas l’avantage. Nos puissances militaires se valent, mais la force des leaders penche en leur faveur. Ma puissance est sensiblement supérieure à celle d’Uriel, le plus puissant des quatre autres Séraphins. Les Princes démoniaques sont légèrement moins puissants que lui, mais plus que les Séraphins de l’air, de l’eau et du feu. Et comme ils sont sept et nous cinq, un affrontement nous serait sûrement fatal. Mais ils vont être remplacés sous peu. L’apprenti de Raphaël est presque prêt à le remplacer, et même si sa puissance de combat n’est pas supérieure à celle de son maître, son génie tactique est sans égal. J’ai aussi remarqué une jeune ange aux cheveux bleus qui possède un don tout à fait singulier. Elle deviendra la nouvelle Gabrielle, avec de l’entraînement et un petit coup de pouce de ma part, elle sera je le sais un atout majeur. Enfin, une jeune ange fait beaucoup parler d’elle en Phencors. Je suis allé la rencontrer, c’est un sacré phénomène.

Le sourire de Lucifer s’accentua, il avait le regard perdu dans le vague.

- Elle est forte, fougueuse et particulièrement belle.

Michael… il ne lui a pas fallu très longtemps pour succomber à son charme, pensa Chidori un peu irritée.

- J’ai mis les meilleurs anges du Paradis en charge de leur entraînement, et d’ici quelques années, ils deviendront notre principal atout dans la guerre à venir. De plus, comme les démons sont persuadés d’avoir l’avantage, nous auront l’effet de surprise de notre côté. Idéalement, il faudrait que je déclenche la guerre dès que les trois jeunes seront prêts.

Chidori se figea. Déclencher la guerre ? C’était Lucifer lui-même qui avait déclenché la première guerre ?

- Un point qui m’inquiète en revanche est ce démon dont je rêve depuis quelques temps. Une puissance incommensurable et le contrôle total des armées démoniaques. J’ai fait mes recherches, impossible de trouver en Enfer qui que ce soit se rapprochant de ce que j’ai vu. Peut-être n’est-il pas encore né, je doute que les Princes soient capables de le cacher hors de ma zone d’influence. Et s’il n’est pas encore né, il vaut mieux dans notre intérêt que cette guerre commence sans lui.

L’enregistrement prit fin, laissant Chidori seule avec ses pensées.

Mon Dieu, c’est Lucifer qui a déclenché la première guerre ? Si ces enregistrements venaient à être connus du grand public, se serait la fin pour les anges.

Pressée de savoir ce qui allait se passer ensuite, elle passa à l’enregistrement suivant, qui se situait onze ans plus tard. Lucifer se tenait droit devant l’orbe, portant un long manteau noir. Il semblait pensif, mais serein.

- Je l’ai retrouvé, ou plutôt, c’est elle qui m’a retrouvé, se reprit-il amusé. Je ne l’ai pas reconnue immédiatement, mais après l’avoir nettoyée, après avoir vu ses ailes et les marques sur son corps, l’évidence m’a sautée aux yeux : Liliel, la petite ange déchue. Elle a vécu un enfer après s’être enfuie du centre.

Il y avait de la peine dans le regard de Lucifer, du regret aussi.

- Elle a été capturée par un démon nommé Nergal, une pourriture se délectant de la souffrance et du malheur des autres. Il s’en est servi comme animal de compagnie, la faisant combattre dans une arène contre des monstres. Je ne sais pas combien de temps elle est restée là-bas, mais son corps porte les marques d’années de mauvais traitement. Il y a trois semaines, elle s’est enfuie de chez son bourreau et a échoué sur une plage du Paradis. Sur cette plage se trouve un bosquet dans lequel j’ai l’habitude d’aller pour me reposer. C’est là que je l’ai rencontrée, et c’est aussi là que Nergal est venu la récupérer. J’aurais pu les tuer lui et ses hommes pour la sauver, mais je devais agir avec prudence, Nergal me sert comme emblème de ce que les démons représentent comme mal vis-à-vis du peuple angélique, plus il commet d’exactions et plus le dégout des anges pour les démons augmente. Mais le regard que cette fille m’a lancé n’avait de cesse de me travailler, et je me suis tout de même décidé à faire quelque chose. J’ai donc monté une délégation composée de divers anges dont Raphaël et Michael, qui viennent tout juste d’être élus Séraphins. Gabrielle va avoir besoin d’encore un peu de temps pour surclasser l’actuelle Séraphin de l’eau, mais je ne m’inquiète pas. Nous nous sommes donc rendus à Kutha, où ce nuisible de Nergal n’a pas arrêté un instant de nous provoquer. Michael a bien failli le décapiter une bonne quinzaine de fois, mais elle a heureusement réussi à se contrôler. Après avoir vu comment il traitait la jeune fille, j’ai pris la décision de lui sauver la vie. Très sincèrement, je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. Depuis des années je n’ai rien fait d’autre que de mettre en place les pions sur l’échiquier qui me permettra de changer le futur, je n’avais jamais pris de décision n’ayant pas d’impact sur le futur. Enfin, ce fut la bonne décision, j’ai récupéré Liliel, et avec elle je retrouve la possibilité de me racheter. Presque tout est en place, dès que Gabrielle sera nommée Séraphin de l’eau, il me suffira d’un geste pour déclencher la guerre. Mais ça pourra attendre encore quelques années. Je continue de surveiller l’Enfer, aucun démon majeur n’a fait surface, et nous avons clairement l’avantage militaire, les démons sont à mille lieues d’imaginer la puissance de combat de Michael et Gabrielle, ni le génie militaire de Raphaël. Alors je veux prendre le temps de m’occuper de Liliel, je veux lui redonner envie de vivre, pour racheter ma faute.

Une nouvelle fois, Lucifer disparut. Il semblait de plus en plus calme et posé, mais aussi de plus en plus froid. Il parlait de tuer, de faire la guerre sans même que ça altère l’expression de son visage, il se servait des autres Séraphins comme de pions, il était à l’opposé du jeune Lucifer droit et vertueux qu’elle avait vu lors des premiers enregistrements. Elle comprenait pourquoi il agissait comme ça, mais elle avait du mal à se convaincre que la fin justifiait vraiment les moyens. Elle lança l’enregistrement suivant, et Lucifer réapparut, assis contre le mur, les yeux fixés sur Chidori. Regardant le terminal, elle s’aperçut que trois ans s’étaient écoulés depuis le précédant.

- Liliel est morte.

Chidori tressaillit sous l’effet de la surprise.

- Nergal l’a retrouvée, et l’a tuée. Je suis arrivé trop tard, je n’ai pas pu la sauver. Je n’ai pas pu me résoudre à la perdre, alors j’ai arraché son âme du flot naturel de la vie et l’ai ancré à la mienne. Liliel, non, Lilith est maintenant mon esprit protecteur.

Lucifer semblait calme, mais Chidori pouvait sentir l’agitation dans son regard.

- C’est difficile, j’ai du mal à conserver le contrôle, du mal à conserver cachée la part d’ombre de mon âme. Plus le temps passe, et plus je sens qu’elle grandit en moi. Je ne veux pas que Lilith voit cette partie de moi, je ne veux pas qu’elle voit le monstre que je suis devenu pour sauver les miens. Elle me voit comme son sauveur, celui qui l’a libérée de l’enfer, celui qui a tué son bourreau et lui a offert une partie de mon âme. Seulement elle ne sait pas que c’est à cause de moi que ses parents sont morts, elle ne sait pas que je suis la source de sa vie de souffrance. Elle ne doit pas savoir, jamais !

Lucifer l’avait regardée droit dans les yeux quand il avait dit ça, comme si il la mettait en garde de ne jamais révéler ce qu’elle venait d’apprendre. Elle avait honte, mais quand Lucifer avait parlé de la mort d’Ephiliel la première fois, l’idée de le dire à Yume lui avait traversé l’esprit.

Je me dégoute… comment ai-je pu penser faire ça rien qu’une seconde ? Même si Yume l’apprend, même s’ils se séparent, ce n’est pas comme ça que je veux le récupérer, pas en les détruisant tous les deux !

- Je dois garder le contrôle et maintenir une protection autour de son âme. Accueillir en son sein un esprit protecteur est loin d’être simple, l’onde de l’âme doit être radicalement opposée à celle de l’hôte pour que cela fonctionne. Quelqu’un voulant posséder un esprit lié à l’eau doit avoir une âme de feu par exemple. Lilith est ténèbres par nature, je dois donc être lumière. Mais avec la noirceur que j’ai développée ces dernières années, les risques sont grands. Si elle rentre en contact avec ma part d’obscurité, elle risque de s’y mélanger et de cesser d’exister en tant qu’être à part. Je ne le permettrais pas, je dois continuer sans relâche de la maintenir dans une bulle de lumière. Je dois changer pour elle, je dois redevenir comme avant. Le plan est en place, même si je ne fais rien il s’exécutera de lui-même le temps venu.

Alors que Lucifer disparaissait à nouveau, Chidori prit un instant de réflexion. Le Lucifer qu’elle avait découvert était très différent de l’image qu’elle s’était faite de lui, et elle avait du mal à définir si elle l’aimait ou pas. Il agissait par le mal pour une noble cause, mais il agissait sans vraiment avoir tous les éléments. Sa vision de l’avenir pouvait être fausse, elle en avait eu la preuve quand il avait dit qu’il ne rencontrerait jamais Chidori. Mais il en était convaincu. A vrai dire, il était très humain dans sa manière de penser et ses réactions. Si elle en croyait le terminal, il restait cinq enregistrements importants. Un quatre mille ans plus tard, un autre encore cinq cent ans après, et les trois derniers peu après.

Quatre mille ans plus tard ? Il ne s’est rien passé d’important en quatre mille ans ? pensa-t-elle en enclenchant l’enregistrement.

Lucifer était assis dans son fauteuil, il n’avait pas changé, sauf peut-être au niveau de l’expression de son visage : il était souriant, mais c’était un vrai sourire, loin de ce qu’elle avait pu voir dans les autres enregistrements où son sourire semblait toujours caché quelque chose.

- Depuis maintenant près de quatre mille ans, j’ai vécu en paix avec les miens. Mais la guerre est proche, elle peut éclater à n’importe quel moment. Je n’ai rien fait pour depuis des millénaires, mais la graine de haine que j’ai plantée est en train de porter ses fruits. Je pourrais peut-être retarder le conflit encore un peu, mais c’est inévitable. Tu dois te demander pourquoi je cherche maintenant à le repousser n’est-ce pas ? La raison est simple : j’ai pris conscience que le futur que j’ai vu est plus complexe qu’il n’en avait l’air. Peut-être est-il nécessaire que nous passions par cette guerre pour évoluer en tant que race. Ou peut-être que je me trompe. La vérité est justement là : je ne sais pas. J’ai certains éléments, d’autres me manquent, et j’ai justement besoin de plus de temps pour obtenir toutes les pièces du puzzle.

L’image de Lucifer commençait à se brouiller, et le son à se distordre.

- Mais c’est pour une autre raison que je fais cet enregistrement aujourd’hui. Je commence à avoir des doutes concer…

Brutalement, l’hologramme disparut. Chidori ne bougea pas pendant un instant, puis se décida à appeler l’IA. Cette dernière lui répondit que le reste de l’enregistrement avait été endommagé lors de l’arrivée sur la nouvelle Eden, ainsi que de nombreux autres. Tous ce qui se trouvait après ce point dans le temps et avant l’arrivée sur la nouvelle Eden avait été perdu. Chidori sentit monter un sentiment de frustration. Il ne restait qu’un seul enregistrement qu’elle pouvait regarder, le tout dernier. Il datait de trois jours avant que Lucifer ne s’endorme.

- Voilà plusieurs mois que j’hésite à faire cet enregistrement. C’est sûrement le dernier que tu verras. Déjà parce que je n’en ferais peut-être plus d’autres, mais surtout parce qu’il va changer radicalement la vision que tu as de moi et des anges. Nous haïras-tu ? Sûrement, ce serait la réaction la plus logique. Sache seulement que je regrette profondément ce qui est arrivé, même si je sais que ça n’excuse rien. Les enregistrements des milles dernières années ont été effacés, mais je supposes que tu sais en partie ce qui est arrivé : la guerre a fini par éclater, les pertes ont été lourdes des deux côtés mais nous avons fini par l’emporter, au prix de notre propre planète. J’ai donc été contraint d’ouvrir un portail vers une dimension inférieure où se trouvait la première planète habitable que j’ai trouvée. Malheureusement cette planète était habitée, et nous avons été attaqués. Quand c’est arrivé, j’étais inconscient, épuisé par les combats et l’ouverture de la porte, et les autres Séraphins, étant blessés, étaient sous stase. Le Conseil des Sages a donc pris seul la décision de riposter, et quand je me suis réveillé, nos croiseurs de combat avaient déjà bombardé plusieurs villes majeures. C’est Gabrielle qui a tout arrêté quand elle s’est réveillée peu avant moi, mais il était déjà trop tard. Les morts se comptaient par millions et leur riposte était imminente. Comment aurions nous pu les raisonner ? Leurs armes de destruction massive n’auraient eu aucun effet sur nos vaisseaux, mais auraient rendu inhabitable un grand nombre de régions du nouveau monde. J’ai maudit les Sages pour leur décision hâtive, mais ce qui était fait était fait, j’ai donc donné mon aval pour lancer une attaque décisive et rapide. J’ai personnellement mené l’attaque et massacré de mes mains un nombre incalculable d’entre eux. Un nombre incalculable d’êtres humains.

Chidori sentit son cœur se serrer et le souffle lui manquer.

- Je l’ai découvert après m’être réveillé ce jour là, au moment même où j’ai posé mes yeux sur leurs cités en ruines, j’ai reconnu ton monde, et j’ai su que la race qui habitait cette planète était l’humanité.

- Non ! C’est impossible, tout ça a eu lieu il y a plus de dix mille ans ! C’est impossible ! s’exclama-t-elle les larmes aux yeux.

- Vois-tu Chidori, contrairement à ce que tu dois sûrement croire, tu n’as pas voyagé dans l’espace pour venir ici, tu as voyagé à travers le temps. Ce qui tendrait à prouver que tu étais avec moi ou un autre maître du temps. Ce que tu peux voir sur l’écran du terminal est un enregistrement extrait de ma mémoire.

S’approchant en secouant la tête, Chidori finit par regarder ce qui s’affichait à l’écran. L’effroi qui monta alors en elle lui glaça le sang, et elle hurla de douleur : elle reconnut la tour de Tokyo et le quartier nord de sa ville préférée, un paysage dévasté, et des anges en train de massacrer les siens.

- J’assume ce que j’ai fait ce jour là, mais je ne peux me résoudre à l’accepter comme ayant été la seule solution. C’est pour ça que je vais repartir dans le passé…

Elle ne prit pas le temps d’en écouter plus, se précipitant vers la porte, la jeune fille remonta le couloir, courant à en perdre haleine. Ils avaient exterminé les siens, elle avait passé du temps, était devenue amie avec ceux qui avait exterminé son peuple. Franchissant la porte principale du temple, Chidori tomba nez à nez avec Gabrielle et Michael. Voyant le visage en larmes et paniqué de la jeune fille, les deux anges lui demandèrent ce qui se passait. Imaginant Gabrielle en train de donner son aval pour l’attaque qui scella le destin de sa race, Chidori fut prise d’une colère sans bornes et elle invoqua la plus puissante de ses glyphes d’attaque. Prise par surprise, la Dame des Eaux, dont les protections étaient au plus bas, prit l’attaque de plein fouet et fut projetée en arrière tandis que Michael resta figé de stupeur.

- Mais qu’est-ce que tu fais Chidori ?! s’exclama Michael après s’être dirigé vers sa compagne qui se relevait péniblement.

- Je vous maudis ! Comment avez-vous pu ?!

Chidori n’avait jamais été autant en colère, elle pouvait sentir son sang battre contre ses tempes et son énergie spirituelle devenir complètement erratique. Mais malgré la colère, elle était consciente qu’elle ne faisait pas le poids contre l’une ou l’autre, et encore moins les deux. Elle refusait de devoir rester en leur présence une seconde de plus, appelant Céleste, elle lui demanda de la téléporter vers le point le plus proche de l’Enfer, même si c’était en pleine mer. Elle devait y retourner, Sulfure pourrait lui offrir refuge. Michael et Gabrielle se lancèrent à sa poursuite et ordonnèrent à Céleste de ne plus prendre en compte les ordres de Chidori. Arrivée au-dessus de l’eau, Chidori créa un dragon aquatique et se mit en route vers le continent infernal. Elle était capable de voler par elle-même, mais elle n’aurait jamais réussi à semer deux Séraphins. Les deux anges étaient toujours à sa poursuite, et malgré le fait qu’elle se déplaçait à plusieurs centaines de kilomètres par heure, Michael et Gabrielle gagnaient inexorablement du terrain.

Elles vont me rattraper ! Mais ?! Cette présence ?!

Elle ne l’avait rencontrée qu’une seule fois, mais il lui était impossible de ne pas reconnaître cette pression spirituelle à la fois si étrange et familière : à moins d’un kilomètre devant elle se trouvait le démon qui lui avait donné la clef des archives de Lucifer. Derrière elle, Michael continuait de lui demander de s’arrêter sans relâche, mais elle n’en fit rien, et il ne lui fallut que quelques instants pour rejoindre le démon. Il se tenait droit quelques mètres au-dessus de l’eau, son long manteau noir flottant au vent. Il tendait sa main droite en direction de Chidori, et elle put distinguer un katana dans sa gauche. Sans hésiter ni réfléchir, elle bondit du dragon et attrapa la main tendue du démon, tandis que les deux anges s’arrêtèrent à quelques mètres de lui, l’air menaçant.

- La paix, enfants, leur dit-il en faisant passer Chidori derrière lui.

- Eloignes toi d’elle démon !

Michael était enragée, elle ne comprenait pas pourquoi Chidori s’était retournée contre eux et elle voulait des explications. Si ce démon se mettait en travers de son chemin, il allait le payer de sa vie.

- Pourquoi m’as-tu attaquée Chidori ? demanda Gabrielle en posant la main sur l’épaule de sa compagne pour essayer de la calmer.

La jeune fille ne lui lança même pas un regard, toujours cachée derrière le large dos du démon. La situation était périlleuse, mais elle se sentait rassurée en sa présence.

- Laissez la partir, dans son état comme dans le vôtre, vous ne pourrez que vous blesser mutuellement.

Un démon qui lui faisait la morale, c’en était trop pour Michael. Dégainant son épée elle l’abattit avec violence, tandis que Gabrielle passa sur le côté pour attaquer en même temps. D’un geste fluide et sans précipitions, le démon dégaina son arme et dévia le coup de Michael, se servant de l’épée divine de l’ange des flammes pour bloquer l‘attaque de Gabrielle. Les deux anges ne s’arrêtèrent pas là et continuèrent leur assaut, mais sans plus de succès. Après plusieurs échangent, le démon reprit la parole.

- Je ne cherche pas à me battre, et vous n’êtes pas capable de me vaincre, il est inutile de continuer. Si vous étiez dans votre état normal les choses seraient différentes, mais Gabrielle est blessée et tu es trop énervée pour être efficace Michael. Chidori et moi allons maintenant nous retirer. Mais ne vous en faite pas, nous sommes appeler à nous revoir.

Quand il eut fini sa phrase, le démon se retourna et couvrit Chidori de son manteau. Michael se précipita vers lui, et la dernière chose qu’elle aperçut fut le regard à la fois triste et courroucée de la jeune fille avant qu’ils ne disparaissent purement et simplement devant elle.


Bonjours à tous ! Et voilà, l'histoire s'enrichie encore d'un nouveau chapitre Je sais que les publications sont assez lentes, et on peut clairement dire que je prend mon temps :( J'en suis désolé, mais j'espère que Lucifer vous plait toujours ! Enfin si vous lisez ces lignes c'est que vous avez tout lu, ce qui représente déjà beaucoup pour moi ;) N'hesitez pas à laisser un petit mot, un commentaire fait toujours plaisir ;)


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