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Et voici le deuxième et dernier chapitre de la première partie de cette fic. Il est aussi long que le premier mais c'est ce que j'ai voulu, faire deux grands chapitres ^^ Je dis première partie car la fic ne s'arrête pas vraiment là, disons que ça pourrait s'arrêter là mais une suite est prévue. Pour quand ? Pas pour tout de suite, non, j'ai d'autres fics en cours mais celle là fait partie de mes projets déjà en chantier ( je suis remplie de fics en cours... je sais pas comment je vais faire... ^^; )
Je ne sais pas pourquoi je me suis lancée dans une telle histoire, celle d'Armand, je ne sais pas pourquoi je fais toujours souffrir mes personnages... Enfin, la fin n'est que meilleure et les choses tournent toujours bien.
Dans cette fic comme dans les autres, vous aurez sûrement remarqué que l'amitié tient une place vraiment particulière. C'est un sentiment dont je ne pourrais jamais me passer et mes amis sont des personnes que j'adore ! Alors si vous me lisez...
J'ai aussi remis le chapitre 1 en ligne. Merci à Nagisa Moon pour m'avoir fait remarquer que j'avais parfois mis des "c" à la place des "c'est"... messenger, quand tu nous tiens... ^^
Bonne lecture !
- 2 -
Le souffle de Nicolas dans son cou le mettait très mal à l’aise aussi Armand se
dégagea t il doucement des bras de son ami. Leurs regards se croisèrent et le
bleu de celui de Nicolas brilla soudainement, tirant un petit sourire à Armand.
— Qu’est ce qu’il y a ? demanda le plus âgé.
— Je trouve… que toi aussi, tu as de beaux yeux…
— Oh… Merci ! Mais les yeux bleus ne sont pas aussi rares que les tiens. La couleur de
tes yeux est vraiment exceptionnelle…
Armand
releva soudainement le visage et regarda vers l’entrée.
— Tu… Tu ne sens pas un parfum ?
— Un parfum ?
— On dirait… celui de Yann !
Dans l’entrée, Yann jura silencieusement. Armand se dirigea vers le petit hall et se
pencha à l’intérieur.
— Yann ! Qu’est ce que tu fais là ?
— Ben… en fait, mon père a fini plus tôt et…
— Et tu es venu nous espionner ! Yann ! Ca ne se fait pas !
— Eh ! Mais c’est quand même moi qui ai fait des pieds et des mains pour que vous vous
décidiez enfin à vous mettre ensemble !
— Mais… mais…
Nicolas arriva dans l’entrée, enroulant ses bras autour de la taille d’Armand. Ce
dernier fut surpris et se dégagea doucement, sans brusquer Nicolas.
— … Mais je crois que j’y serais arrivé sans toi, Yann, dit Nicolas.
— Ah oui ? Et c’est qui qui me disait encore tout à l’heure qu’il n’était pas sûr ?
Mm ?
— D’accord, tu as gagné…
— En tout cas, maintenant, je veux ma part de crêpes. Croyez pas vous en sortir comme ça
vous deux, j’ai bossé comme un forcené chez moi et si je sens autant le parfum
c’est parce que je sors d’une douche, mes chers…
Yann passa dans la cuisine, immédiatement suivi par Armand.
— Et que vois je ? Les crêpes de mon cher Armand chéri, la douceur suprême, seule
adéquate à mon fin palais de gourmet que je suis, une délicate attention de te
part, Armand d’amour…
Yann prit un ton hautain et fit une révérence à Armand avant de se jeter littéralement sur
le tas de crêpes.
— Ne me remercie pas trop vite, je ne les ai pas faite tout seul.
— Essaierais tu de me dire que ce… poltron aurais mis la main à la pâte ?
— Eh ! Le poltron il sort avec ton meilleur ami alors un peu de respect ! lança Nicolas
qui attendait à l’entrée de la cuisine.
Armand n’en revint pas. Les mots de Nicolas résonnaient dans son esprit. Mais c’est
vrai… à bien regarder, je sors avec lui… Il prit une chaise et s’assit
doucement. Il s’attendait presque à ce que Nicolas le rejoigne mais il n’en fit
rien.
— Alors ? Lequel d’entre vous veut se mesurer à moi ? Je suis le plus grand mangeur de
crêpes d’Armand !
— Ben faudrait voir à nous en laisser ! rétorqua Nicolas.
Yann fit une grimace et regarda Armand d’un air sérieux.
— Qu’est ce qui s’est passé ? dit il d’une voix sérieuse, contrastant soudainement avec
ses pitreries.
— Comme ça ? demanda Armand.
— Ta main, qu’est ce qui s’est passé ?
— Ah, c’est rien, je me suis brûlé avec la poêle mais ça va, c’est vraiment rien, et
puis Nicolas s’est occupé de moi.
— Oh… je vois… rien de grave, hein ?
— Mais non, je t’assure, tout va bien.
— Bien, alors maintenant, le concours commence !
Yann posa le plat de crêpes sur la table et s’assit en face d’Armand.
— Toi Armand, je sais que tu es complètement incapable de me battre, mais toi Nicolas,
j’ai bien envie de me mesurer à toi. J’ai un titre à garder et je veux pouvoir
dire que je l’ai emporté contre toi.
— Ben ça va pas être dur, je suis pas un gros mangeur de crêpes.
— Tu n’aimes pas ? demanda Armand.
— Si, bien sûr ! Mais je n’en mange pas beaucoup.
— Ha ! s’exclama Yann. Je pourrai dire que tu t’es défilé devant moi ! Avoue que tu as
peur de l’impression que tu feras à Armand une fois vaincu !
— Yann… tu deviens vraiment pathétique…, dit Armand à voix basse.
Nicolas s’assit à côté du plus jeune et le festin commença. Yann avalait les crêpes à
une vitesse incroyable, comme à son habitude, mais il ne manqua pas de remarquer
le malaise entre ses deux amis. Il prit une crêpe et la lança au visage de son
meilleur ami.
— Souris. C’est un ordre.
— Yann !
— J’ai dit souris.
— Mais ça va pas ? Qu’est ce qui te prend ? Tout va bien !
— Alors arrête de faire cette tête, je l’aime pas, elle te va pas.
— Je suis juste un peu fatigué. Ah, mais j’avais oublié, toi tu n’es jamais fatigué, tu
fatigues les autres.
Yann posa le pot de confiture qu’il venait de prendre, très surpris par la réflexion de
son ami.
— Eh bien… si j’avais su, j’aurais rien dit…, dit il comme pour lui-même.
Nicolas prit une crêpe et la tartina de chocolat. Il fit une bouche, deux yeux et un
nez, le tout fait assez grotesquement. Il posa la crêpe sur son visage et se
tourna vers Armand.
— Armand ! Embrasse moi !
Yann ne put se retenir et éclata de rire. Armand, lui, eut plus peur qu’autre chose et
recula dans sa chaise.
— Nicolas ! Tu m’as fait peur !
— Allez ! Embrasse moi !
Armand sourit. Il prit une crêpe, y dessina une bouche, un nez et des yeux, et la colla
à celle de Nicolas.
— Considère que c’est mon visage. Je trouve d’ailleurs que nous nous ressemblons
étrangement.
Nicolas enleva les crêpes de son visage et s’essuya avec une serviette.
— Et maintenant ?
Armand le regarda un instant. Oh non… pas ça… pas devant Yann… Il baissa le regard.
— Je plaisante, le rassura Nicolas. Et puis ce n’est pas bien de jouer avec la
nourriture, dit il d’un ton solennel.
Il plia les crêpes et les mangea toutes les deux. Armand regardait Yann, jeta un coup
d’œil à Nicolas et sourit. Il était bien entouré ce jour là et aimait la journée
qu’il passait. Se servant une crêpe, il la plia en quatre et mordit le bout.
— Alors, Armand ? Où vas dormir Nicolas ?
— Quoi ?
— Oui, où va dormir notre cher Nicolas ? Tu as préparé la chambre d’ami ?
— Euh…
— Attends, Yann, interrompit Nicolas. Je suis pas venu ici pour dormir !
— Mais maintenant que t’es là, tu vas rester !
— Non, là tu vas un peu loin quand même, c’est pas à toi de dire ça.
— Ca ne me dérange pas que tu restes, tu sais, le rassura Armand. Et puis on pourra se
faire une soirée vidéo !
— Oui ! Une soirée vidéo ! Je m’en charge ! lança Yann juste avant de fourrer une crêpe
dans sa bouche.
Après avoir rangé la cuisine, ils se rendirent au salon, prenant place sur le canapé.
Nicolas s’assit à côté d’Armand et posa son bras derrière lui, sur le dossier.
— Alors on choisit quoi comme films ? Aventure ? Horreur ? Fantastique ?
— Ben on pourrait choisir plusieurs genres, comme ça on voit des films différents.
— C'est vrai, on pourrait faire ça. Alors aventure en premier, ensuite fantastique et horreur en dernier... Comme ça on finit bien la soirée...
— Tu aimes les films d'horreur ? demanda Armand à Nicolas.
— J'aime bien, oui. Ca met une bonne ambiance !
— Bien, alors j'y vais. Laissez moi vous faire la surprise !
— Ne prends pas n'importe quoi, Yann, dit Armand en se levant. Je paie pas pour regarder des âneries...
— Qui t'a dit que tu allais payer ?
— Eh bien trois films, tu vas pas tout payer tout seul quand même.
— Laissez moi faire, les filles ! A tout à l'heure ! Yann sortit du salon en trottant et la porte d'entrée claqua doucement derrière lui.
Armand se rassit.
— Il a gagné au loto ou quoi ?
— Je sais pas. En tout cas, cette idée de soirée vidéo l'a vraiment enchanté.
— Ca te plait au moins ? demanda Armand.
— Bien sûr ! Et puis, du moment que je suis avec toi...
Nicolas se pencha sur Armand et l'embrassa tendrement. Le plus jeune ne savait toujours pas comment agir. Il s'appuya sur le dossier du canapé et posa ses mains près de lui. Il sentait celles de Nicolas courir le long de ses bras, monter doucement jusque sur ses épaules et se glisser dans son cou qu'il accueillit au creux de ses paumes.
Armand frissonna. La chaleur des mains de Nicolas lui enflammait la peau. Il laissa ses mains suivre ses sentiments et les posa sur celles de Nicolas qui tenta à nouveau de lui voler un baiser plus adulte. Il se heurta à nouveau à cette barrière infranchissable qui le laissa perplexe. Certes Armand n'avait jamais eu de petit ami mais un baiser reste un baiser.
— Armand... je ne vais pas te manger...
— Je sais, répondit le plus jeune. Mais... pas encore...
— Pas encore ? Ce n'est qu'un baiser !
— Je sais bien mais... S'il te plait...
— Bien, je ne te forcerai pas, ne t'inquiète pas. Laisse moi au moins te prendre dans mes bras... ?
Armand leva le regard sur lui. Il voulait tout autant que lui être contre lui mais son corps avait des réactions parfois impossibles à contrôler. Il se laissa faire alors que Nicolas le pressa contre son torse, le plongeant dans sa chaleur accueillante.
— J'aimerais tellement que tu te sentes bien avec moi..., murmura Nicolas dans le creux de l'oreille de son jeune ami.
— Mais je suis bien... Tu es gentil, c'est important pour moi.
— Gentil ? Parce que je ne te force pas ?
— Oui.
— Je dirais plutôt que je suis normal. Mais gentil me convient parfaitement...
Nicolas l'embrassa à nouveau, gardant à l'esprit qu'il devrait se contenter de baiser qu'il n'avait plus donnés depuis l'école primaire. Cherchant à pimenter cette relation s'annonçant platonique, il plongea son visage dans le cou d'Armand et commença à y déposer quelques baisers, allant du creux de son cou jusque derrière son oreille, tentant même de mordiller le lobe de son oreille. Il sentit Armand frissonner à nouveau. Et il aimait ça.
Il le fit basculer doucement en arrière, très doucement, dans des gestes assez expérimentés pour ne pas le brusquer. Armand ne dit rien. Nicolas se pencha sur lui et l'embrassa, ses mains posées de chaque côté de ses épaules.
— J'aimerais tant que tu te sentes vraiment bien avec moi...
— Je suis bien...
— Je ne crois pas, non... Cette position te fait peur...
Armand tourna la tête sur le côté.
— Je ne vais rien te faire si c'est de ça que tu as peur.
— C'est un peu ça, oui, répondit Armand.
— Je ne suis pas un violeur... Je préfère qu'on m'offre une nuit d'amour au bout d'un certain temps plutôt que de la prendre... et ça ne serait plus de l'amour, je crois.
— Alors tant mieux...
Nicolas soupira et se redressa.
— Bien ! Je ne sais pas combien de temps va mettre Yann alors que proposes tu de faire en attendant ?
Armand le regarda d'un air étonné.
— Ca ne va pas ? lui demanda Nicolas.
— Si si, tout va bien.
— Alors ? On fait quoi ? Oh ! Je sais ! Montre moi tes toiles !
— Mes... non !
— Allez, montre les moi ! Je ne les ai pas vues tout à l'heure dans ta chambre ! Tu les as cachées, avoue !
— Elles n'ont rien de spécial, je t'assure.
— J'aimerais quand même voir ce que mon petit ami aime tant faire...
Armand rougit. Il se redressa, tira un peu sur ses vêtements et posa le regard sur la serviette que portait toujours Nicolas autour de la taille.
— Ton pantalon est peut être sec, lui dit Armand. Je vais aller voir.
Il se leva comme un automate et se dirigea vers l'étendoir. Tâtant le pantalon, il grimaça légèrement.
— Non... toujours pas... Je suis désolé mais tu vas encore devoir rester comme ça.
— Tant que ça ne te dérange pas...
Armand soupira doucement. Qu'est ce qu'on va faire maintenant ? Il regarda autour de lui puis se décida :
— Si je te montre mes toiles, tu me promets de ne pas te moquer ?
— Mais jamais je ne me moquerais !
— Bien... alors suis moi.
Ils montèrent tous deux à l'étage et entrèrent dans la chambre. Armand se dirigea vers son armoire et l'ouvrit en se mettant devant l'ouverture, comme pour cacher quelque chose.
— Assieds toi sur mon lit, dit il en s'accroupissant.
Il tira une toile du placard et la regarda avant de se relever.
— Voilà. Celle là je l'aime bien alors je peux te la montrer.
Il montra la toile à Nicolas qui la regarda un instant.
— J'ai eu raison de te demander à les voir... Celle là est magnifique. Je croyais pourtant que tu ne l'aimais pas, à la salle de jeu tu disais...
— Je l'aime bien. C'est juste que je pourrais mieux faire. Imaginer une ville dans le futur nous offre beaucoup de possibilité, surtout au niveau des infrastructures. J'ai voulu garder la ville comme elle est aujourd'hui mais lui donner une apparence vieillie dans le moderne... Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire... sûrement pas, il n'y a que moi pour comprendre ce genre de bêtises...
— Ne dis pas ça, je vois tout à fait ce que tu veux dire. Moi aussi, quand je prends un photo, il faut que j'imagine beaucoup de chose autour. Parfois, une seule et unique chose me plait dans tout un décor mais je ne peux pas enlever ce décor. Alors il faut que je m'imagine autre chose, et le décor que je n'aimais pas devient celui que je veux voir. Je crois que parfois, ça rend pas mal !
— Tu me montrerais tes photos un jour ?
— Oui, bien sûr ! Tu n'auras qu'à passer à la maison et je te montrerai sans problème.
— On verra alors.
— Tu ne veux pas venir chez moi ? Tu sais, mes parents sont très gentils. Et en plus, ils sont au courant pour mes préférences.
— Ah ? Et ils en pensent quoi ?
— Mon père a eu un peu de mal mais il est très tolérant. Quant à ma mère, elle avait un frère qui était comme nous.
Avait ? Armand s'assit sur le lit, à côté de Nicolas et tendit la toile devant comme pour mieux la voir.
— Mon rêve c'est d'exposer un jour.
— Tu pourrais, si toutes tes toiles sont aussi belles que ça, tu pourrais, j'en suis certain.
— Mais en même temps, je n'ai que quinze ans. Bientôt seize, mais tout de même, ça ne change rien.
— Le talent n'a pas d'âge, pas de sexe, pas de race... pas de frontière. Crois en toi et je suis certain qu'un jour tu exposeras. Je viendrai te voir à ton vernissage !
Armand sourit. L'idée lui plaisait. Il sentit soudainement la main de Nicolas lui caresser la joue et il recula dans un réflexe.
— Désolé Armand, mais j'aime être assez démonstratif dans mes relations, j'ai besoin de montrer mes sentiments par des gestes.
— Ne sois pas désolé, c'est juste que je n'ai pas l'habitude.
— Yann est pourtant très affectueux avec toi.
— Oui mais Yann est un ami, ce n'est pas la même chose.
— C'est vrai... Alors, ça te fait quoi d'avoir un petit ami ?
Armand ne s'attendait pas à une telle question. Il réfléchit un instant, regardant sa toile comme pour y puiser la réponse.
— Sincèrement, je ne sais pas. Je crois que j'ai un peu peur...
— Peur ? Avec moi, tu ne risques rien, je t'assure.
— Ce n'est pas vraiment de toi que j'ai peur, enfin, un peu, la situation est toute nouvelle mais... je crois surtout que j'ai peur du regard des autres. De ma mère aussi. Si elle venait à savoir que je sors avec un garçon...
— Pour ça, je ne peux pas t'être d'une grande aide, sans compter que je suis majeur alors si ta mère voulait s'en prendre à moi, elle pourrait le faire sans problème.
— Yann aussi est majeur mais je suis sûr que si je lui disais que je sortais avec lui, elle ne dirait rien !
Nicolas s'arrêta presque de respirer.
— Tu aimes beaucoup Yann...
— C'est mon meilleur ami. Non, en fait, il est bien plus que ça, beaucoup plus, oui...
— Tu pourrais sortir avec lui ?
— Avec Yann ? Non ! Quelle idée !
— Oh, je disais ça juste comme ça. Parfois l'amitié se transforme en amour.
— Pas avec Yann. J'ai trop besoin de lui en tant qu'ami. Il est le seul à pouvoir me comprendre.
— Oh...
Armand regarda Nicolas un instant puis lui sourit.
— Bien, maintenant que tu as vu ma toile, qu'est ce qu'on fait ?
— Je ne sais pas...
— Ah ! J'ai une idée ! J'aime bien jouer aux dames ! Ca te dis ? En attendant Yann...
— Je suis partant oui. J'y joue souvent avec ma mère, elle aime ça elle aussi. Tu devrais bien t'entendre avec elle...
Armand posa sa toile sur son bureau et sortit le jeu de l'armoire. Il posa le plateau sur lit, entre lui et son ami, et posa les pions en désordre.
— Je suis les blancs ! lança t il
— Alors je suppose que je n'ai plus le choix..., répondit Nicolas en lui souriant.
— Non, tu ne l'as pas !
Ils disposèrent leurs pions et commencèrent à jouer. Au bout de quelques minutes de silence, Nicolas décida de poser une question qui lui brûlait les lèvres depuis un moment déjà.
— Dis moi, Armand... Pourquoi as tu si peur de m'embrasser ? C'est pas un reproche, surtout pas, mais c'est juste que je trouve que ça serait plus... intime...?
— Je sais que je ne suis pas démonstratif, j'ai du mal avec ça, faut pas m'en vouloir...
— Je ne t'en veux pas du tout mais j'aimerais juste comprendre. En fait, ce qu'il y a c'est qu'avec tout ce que m'a raconté Yann sur toi, j'ai l'impression de te connaître depuis longtemps sans rien savoir sur toi.
— Tout ce qu'il t'a raconté ?
— Oui, tes manies, ta façon d'être. Rien de personnel, non, ça il m'a dit que c'était de ta bouche que je devrai l'apprendre.
— Oh. Je vois. Ecoute Nicolas... Je t'aime beaucoup, c'est vrai, je n'ai pas honte de le dire mais je sais aussi où sont mes limites et pour le moment, elles sont là. Que ce soit toi ou un autre, ce serait la même chose. Bien qu'en fait, tu arrives à me mettre en confiance assez facilement, je dois l'avouer.
— C'est plutôt un bon point pour moi ça !
— Plutôt oui.
Nicolas bougea un pion.
— Bah, de toute façon, je suis bien trop amoureux de toi pour te presser. Prends ton temps surtout, j'aimerais que tout se passe bien entre nous.
Amoureux ? Déjà ? Armand bougea un de ses pions à son tour. Il mangea un noir et sourit.
— Tu es quelqu'un de patient alors...
— Par amour, oui. Très.
Armand leva le regard sur son ami.
— Je risque de ne pas...
— Je sais. Je t'ai déjà dit que je ne m'attendais pas à ce que tu m'apprécies comme je t'apprécie mais pour le moment... j'avoue que mes espoirs éclosent alors je ne me plains pas.
— Tes espoirs ? demanda Armand en déplaçant un pion.
— Sortir avec toi. Te faire sourire sans l'aide de Yann et ses pitreries. T'avoir juste pour moi, ne serait ce que quelques instants...
— Nous sommes tous seuls, oui...
Nicolas saisit Armand par le poignet et le tira vers lui, au dessus du plateau de jeu. Posant ses lèvres sur les siennes, il laissa un son de pure satisfaction résonner au fond de sa gorge.
— Tes lèvres sont exquises, Armand...
— N'en fait pas trop, je vais finir par ne plus te croire.
— C'est pourtant vrai ! Je ne mens jamais !
Armand sourit et ses lèvres furent à nouveau capturées. Puis ils finirent le jeu, Nicolas remportant la partie de peu. Le plus âgé se laissa tomber en arrière, ses bras derrière la tête en guise de coussin.
— Dis, Armand, Yann... il est quoi ?
— Comment ça "quoi" ?
— Oui, qu'est ce qu'il aime ? Les filles ? Ou les garçons ?
— Eh bien... Armand réfléchit. En fait... maintenant que tu me poses la question...
Il réalisa soudainement qu'il n'avait jamais vu Yann avec quelqu'un. Il savait qu'il avait déjà eu des aventures mais il ne lui disait jamais rien, Yann prétextant que ce n'était que de petites aventures sans importance.
— Il n'aime pas trop m'en parler, je crois. Je ne sais pratiquement rien.
— Vraiment ? Parce que moi non plus, je ne sais pas. Il ne s'est jamais vanté d'être sorti avec telle ou telle personne. C'est étrange, tu ne trouves pas ?
— Mais pourquoi tu veux savoir ça ?
— Parce que je me disais que maintenant que nous sommes ensemble toi et moi, Yann ne va quand même pas passer son temps à porter la chandelle.
— Oui, je sais, j'y ai pensé... Mais je crois qu'il sait ce qu'il fait. Il voulait me voir avec quelqu'un de bien et me voilà avec quelqu'un de bien. Finalement, peut être que ça lui suffit. Je n'arrête pas de lui dire de penser un peu à lui aussi mais il me répond toujours : "t'en fais pas".
— Ca aurait été plus sympa que nous fassions des sorties en couple. Je crois que je vais me mettre en quête de lui trouver quelqu'un. Il suffit juste de savoir de quel sexe il s'agit maintenant...!
Nicolas rit tout bas. Il redressa un peu la tête et regarda Armand qui jouait distraitement avec les pions. Il le trouvait d'une innocence presque inquiétante. Son visage encore enfant, ses traits fins, ses lèvres roses. Seule l'expression fermée de son visage le laissait perplexe. Il se redressa entièrement et accrocha son regard en baissant un peu la tête.
— Tout va bien ?
— Oui pourquoi ?
— Je ne sais pas, je te trouve un air un peu morne.
— Oh... Ce n'est rien, je suis toujours comme ça ! Disons que je me perds vite dans mes pensées...
— Et... tu penses à quoi ?...
— Beaucoup de choses. Armand se leva et rangea le jeu. Allons nous passer tout notre temps à faire des jeux de société ? J'aime ça mais ce temps commence à m'exaspérer...
— Tu peindrais une toile pour moi ?
— Quoi ?
— Si je te donnais tout ce dont tu as besoin, tu peindrais pour moi ?
— Eh bien... tout dépend de ce que tu me demandes. Je ne suis pas un grand peintre, tu sais. J'ai des limites assez petites !
— Non, ne te sous-estime pas, j'ai vu ce que tu étais capable de faire et je pense que tu sauras faire ce que j'aimerais.
— Et ce que tu aimerais, c'est... ?
— Ah, pas encore, il faut que ce soit une surprise.
— Je vois...
Nicolas se leva, s'étira et observa la chambre.
— Il en met du temps Yann..., murmura t il. Il fit quelques pas, effleura quelques livres sur une étagère, s'arrêta devant le bureau et posa ses mains sur ses hanches. On sèche sur le français ?
— Quoi ?
— Tu as laissé tes devoirs de français en plan.
— Ah oui, je sais. Je les finirai demain.
— Besoin d'aide ?
— Non non, tout va bien, je m'en sors. Juste la paresse.
— D'accord. Le bac de français c'est l'année prochaine pour toi.
— Oui, mais je n'ai pas peur de le passer, j'y arriverai.
— J'aime les gens optimistes, c'est bien.
Le plus âgé parcourut encore la chambre et s'arrêta brusquement devant une photo dans un petit cadre, presque cachée derrière des livres entassés.
— C'est ta mère ?
Armand s'approcha de lui.
— Oui.
— Tu lui ressembles beaucoup. Elle est belle. Nicolas se tourna vers lui. Elle s'appelle comment ?
— Anna.
— Joli prénom aussi. Je fouine, je fouine mais j'espère que ça ne te dérange pas !
— Non, tu ne fouilles pas tu ne fais que regarder ce qui est voyant, et que je ne cherche donc pas à cacher.
— C'est vrai... Tu as toujours habité ici ?
— Oui, dans cette maison.
— Moi je suis arrivé en ville quand j'étais en primaire. C'était assez déroutant et à la fois amusant de faire la connaissance de nouvelles personnes !
— Moi j'aurais aimé déménagé dans une autre maison mais ma mère n'a pas l'argent.
— Tu n'aimes pas celle là ? Moi je la trouve sympa.
— Moi je ne l'aime pas. Armand se retourna et partit fermer son armoire. Tu devrais appeler tes parents pour savoir si tu peux rester ici cette nuit.
Armand rougit à sa propre phrase. C'était pourtant une proposition sans sous entendu mais le simple fait de combiner les mots "nuit", "rester" et "ici" dans une même phrase lui donna une décharge électrique.
— Ca ne te dérange pas au moins. Parce que Yann aime bien t'imposer les choses, à ce que j'ai remarqué.
— Non, ce n'est pas ça. Yann sait très bien ce que j'accepterais ou non et il a eu raison de te dire de rester. Ca me fait plaisir. Et puis comme ça, on pourra regarder des vidéos jusque tard dans la nuit !
— Alors ça me va. Mon portable est en bas, je reviens tout de suite.
— Et moi je vais faire ton lit au cas où. C'est dans la chambre à côté.
— D'accord.
Nicolas sortit de la chambre. Armand resta immobile un moment et laissa un long soupir lui échapper. Il sortit à son tour de la chambre pour regagner celle de sa mère. Il sortit des draps de l'armoire qui s'y trouvait et repartit pour faire le lit de la chambre d'ami. Sa mère gardait toujours quelques draps propres pour les occasions imprévues, occasion plus que rares en fait.
Une fois qu'il eut terminé, Armand regarda le lit d'un air torturé.
— Il va dormir là dedans...
Il recula de quelques pas et sortit de la chambre. Fermant la porte derrière lui, il tomba nez à nez avec Nicolas qui venait de finir de monter les escaliers. Il s'approcha d'Armand et déposa un baiser sur son front sans trop se coller à lui.
— Ma mère est d'accord. Elle me fait rire parce que maintenant que je suis majeur elle arrête pas de me dire : " de toute façon, tu fais ce que tu veux de ton corps ! Du moment que tu ne ramènes pas la police à la maison..."
— Elle ne s'inquiète pas beaucoup pour toi alors...
— Ma mère ? Oh si ! Mais elle adore plaisanter avec ça. Le jour de mes dix huit ans, elle a fait un double de la clé de la voiture et me l'a donné en me disant : " si tu veux faire une bêtise en voiture, je préfère que ce soit avec la mienne plutôt qu'avec celle d'un ami." En fait, sur le coup, je n'ai pas su comment le prendre mais je crois qu'elle voulait me montrer qu'elle me faisait confiance. Cela dit, je n'ai jamais fait quoi que ce soit de grave en voiture...
— J'espère bien... Ah, tant qu'on est là je vais te montrer ta chambre. Armand ouvrit la porte qu'il venait de fermer. Installe toi, fais vraiment comme chez toi. Et puis je vais te montrer la salle de bain aussi. Je te prêterai de quoi te laver, ne t'en fais pas.
— Ca me gêne quand même un peu.
— Ne te formalise pas trop, s'il te plait, j'ai besoin de me sentir à l'aise avec les gens qui m'entourent alors si je te dis que tout va bien, prend le comme ça vient !
Armand lui sourit. Nicolas ne put s'empêcher de capturer ses lèvres en un long baiser innocent. Il glissa sa main dans les cheveux foncés de son ami et caressa doucement sa nuque en faisant glisser ses doigts à travers les mèches chatouillant son cou.
Soudain la porte d'entrée claqua violemment, faisant sursauter les deux jeunes hommes.
— Ah ! Je savais que j'allais me prendre le courant d'air ! La voix de Yann résonna jusqu'en haut. Les filles ! Je suis là !
Nicolas sourit à Armand et tous deux descendirent.
— Tu sais ce qu'elles te disent les filles ? rétorqua Nicolas.
— He he ! Qu'est ce que vous faisiez en haut tous les deux ? demanda Yann d'un air coquin.
— On a fait une partie de dames et j'ai fait le lit pour lui.
— Oh. Bon, eh bien moi j'ai ce qu'il nous faut pour la soirée. Il montra un sachet contenant quatre dvd. Et puis je suis passé commander des pizzas aussi.
— Quoi ? Armand ne parut pas d'accord. Alors là tu as intérêt d'accepter mon argent !
— Armand... je ne veux pas m'énerver avec toi alors tu gardes ton argent et on en parle plus !
— Il a raison, ajouta Nicolas. Je vais payer avec lui.
— Non plus, toi aussi tu gardes ton argent. Si je ne peux même plus offrir quelque chose à mes amis, où va le monde, je vous le demande...
— Mais ça a dû te coûter cher tout ça, dit Armand.
— Bah, vous en faites pas, j'ai des connaissances...
Armand se mit à rire, suivit de Nicolas.
— Bon, je propose qu'on commence par se faire un bon petit coin télé. Ce que j'ai commandé arrivera à dix neuf heures trente donc on a encore le temps avant de bien se remplir le ventre.
— Asseyez vous, dit Armand, je vais chercher de quoi boire.
Il passa dans la cuisine alors que Nicolas et Yann s'installèrent sur le canapé. Yann posa les dvd sur la table basse et s'étira avant de se laisser tomber en arrière contre le dossier.
— J'ai eu raison de te faire confiance, on dirait, dit il soudainement.
— On dirait bien, oui, répondit Nicolas. Il est vraiment trop mignon.
— Trop mignon ? On dirait que tu parles d'un chiot abandonné.
— Tu vas rire mais c'est un peu l'impression qu'il me donne parfois.
— Ah oui ?
— Quand il a ce regard un peu perdu, dans le vague...
— Ca c'est quand il pense.
— Oui, et j'aimerais bien savoir à quoi.
— Sois pas pressé pour ça.
Nicolas ne rajouta rien. Il y avait des choses qu'il ne devait apparemment pas savoir. Il regarda Yann et sourit.
— A quand la petite copine ? Ou le petit copain, bien sûr...
— De qui ?
— Toi ! Tu te dévoues corps et âme pour Armand mais toi, tu es seul. Sans compter que maintenant, ta mission auprès d'Armand est terminée !
— Ma... "mission", comme tu dis, ne prendra fin que lorsque Armand ne sera plus de ce monde. Ou moi. Et encore...
— Tu prends l'amitié très au sérieux, on dirait.
— Très oui. Et dans le cas d'Armand, c'est bien plus que de l'amitié.
— De... l'amour ?
Yann lança un regard noir à Nicolas.
— Dis pas de conneries, tu veux ? Armand est toute ma vie, il est tout pour moi. L'amour n'est même pas aussi fort que ce qu'il y a entre nous.
— Oh... je suis désolé, je savais pas qu'il y avait tant de choses entre vous. J'espère que je ne fais pas obstacle à quoi que ce soit.
— J'aurais pas tant insisté pour que tu me suives ce matin, tu ne crois pas ?
— C'est vrai oui...
Armand arriva soudainement dans le salon, les bras chargés.
— Voilà ! Faites un peu de place sur la table, s'il vous plait !
Il posa un plateau et se laissa tomber dans le fauteuil derrière lui.
— Tu nous gâtes, Armand ! dis Nicolas en lui souriant.
— Un peu de soda et quelques crackers, si tu es gâté avec ça tu reviens vraiment pas cher, lui répondit son petit ami.
— Mais je sais me contenter d'encore moins que ça...
Yann se leva d'un coup et se planta devant Armand.
— Allez, lève toi.
— Quoi ?
— Lève toi et prends ma place !
— Eh bien, tu as des façons de céder une place à quelqu'un...
Yann se laissa tomber dans le fauteuil et posa sa jambe sur l'accoudoir. Sa pose préférée. Armand rejoignit Nicolas sur le canapé, ce dernier n'attendant pas une seconde pour l'enlacer. Il passa son bras autour de ses épaules et le serra contre lui pour l'embrasser rapidement. Il avait bien compris que l'embrasser en présence de Yann le mettait mal à l'aise.
— Vous gênez pas pour moi le filles, je vais me rabattre sur les crackers...
— Tu as loué quoi finalement ? demanda Armand pour débloquer la situation.
— J'ai pris Entretien avec un Vampire parce que je sais que tu l'adore... Tout ça parce que tu aimes bien Armand...
— Tu comptes nous faire une soirée macabre ?
— Pourquoi pas ? Pour le reste, on a Ring 1et 2 et puis pour terminer, j'ai opté pour l'Exorciste.
— Pas celui là..., murmura Armand.
— Je sais qu'il te fait peur mais Nicolas est là pour te rassurer, non ? En fait, beaucoup de films étaient déjà loués alors j'ai dû composer.
— C'est déjà sympa. Nicolas se pencha sur Armand. Et puis il a raison, je suis là si tu as peur !
— Ca ne change pas le fait que ce film me fait peur !
Nicolas rit tout bas et embrassa Armand sur le front.
— On commence quand ? demanda le plus jeune.
— Ben je pensais qu'on aurait pu commencer quand les pizzas seraient là.
— D'accord. Alors on commencera par Entretien avec un Vampire.
— Je devrais vraiment faire des paris avec toi, Armand, je me remplirais les poches à une vitesse incroyable.
— En attendant, je propose qu'on fasse un autre jeu, ça vous dit ?
— Tout ce que tu veux, lui répondit Nicolas d'un ton mielleux.
— Ouais, mais pas n'importe quoi, ajouta Yann.
— Alors un jeu de carte, je pense que ça serait bien.
— Je ne connais aucun jeu de cartes ! lança Nicolas presque désespéré.
— C'est pas grave, on t'apprendra. Moi y'en a un que j'aime bien c'est la bataille corse. C'est tout bête mais ça m'amuse toujours.
Armand se leva et ouvrit un tiroir du buffet qui trônait dans le salon. Il prit un jeu de cartes et se rassit.
— Le jeu est vraiment simple. C'est comme la bataille normale sauf que les cartes ont une valeur. Par exemple, si je pose un valet, tu dois poser en échange une carte. Jusque là, c'est normal. Par contre, si je pose une dame, en retour tu dois poser deux cartes. Pour le roi c'est trois cartes et l'as quatre. Le dix fait rejouer et le sept fait passer le tour. Si je ne me trompe pas, c'est ça. Ca va ?
— Je crois que oui. Mais en jouant ça ira mieux je pense. Ce n'est pas compliqué.
Armand distribua les cartes et tous trois se mirent à jouer. Nicolas ne quittait pas Armand des yeux lorsqu'il lui rappelait les règles, suivant le mouvement de ses lèvres et captant son regard alors qu'il l'accrochait. Il ne pouvait s'empêcher de vouloir l'embrasser.
Yann ne perdait quant à lui aucun échange entre ses deux amis. Il savait observer les attitudes amoureuses et celles de Nicolas le faisaient sourire. Il était délicat avec Armand, il faisait attention à ce qu'il lui disait, le regardait avec tendresse. Il posa une carte sur le jeu et soupira. C'était la troisième partie qu'ils faisaient.
— Bon, je vais prendre une douche, annonça t il. Le premier qui s'amuse à venir m'épier, je le noie sous le pommeau.
— Personnellement, y'a aucun risque ! dit Nicolas.
— On t'attend gentiment ici, dit Armand en lui faisant comme un signe d'au revoir de la main.
Yann monta à l'étage avec le sac qu'il avait ramené de chez lui et ferma la porte de la salle de bain. Une fois sous la douche, il ne cessa de se poser la même question : est ce qu'Armand allait encore faire un cauchemar cette nuit là ?
En bas, l'ambiance était toujours la même. Armand ne semblait pas se lasser de jouer aux cartes et Nicolas ne semblait pas se lasser de le regarder. Armand posa soudainement ses cartes et lui sourit.
— Tu vas te lasser à force de me regarder !
— Moi ? Jamais ! Je te trouve vraiment trop beau pour me lasser.
— Beau ? Je ne pense pas qu'on puisse dire ça pour moi.
— Mignon alors. Tu sais, pendant que tu étais dans la cuisine pour prendre de quoi boire, Yann m'a parlé de toi comme si tu étais la force qui le fait vivre. C'est impressionnant de voir à quel point tu comptes pour lui.
— Et à quel point il compte pour moi. Yann est tout ce que j'ai, sans vouloir te faire de la peine. S'il n'était plus là, s'il venait à disparaître, je ne sais pas ce que je deviendrais...
— Et tes parents ? Ta mère, tu sembles quand même bien t'entendre avec elle, non ?
— Même ma mère n'arriverait pas à me consoler.
— Tu sais... ma mère a perdu son frère alors qu'il n'avait que vingt ans. Il s'est suicidé.
Armand se figea d'un coup.
— Il était gay et ses parents ne l'avaient pas accepté. Ils l'avaient chassé de leur maison. Ma mère adorait son frère, quand elle m'en parle, elle se remet toujours à pleurer. Elle a mis du temps pour s'en remettre mais elle est encore là. Elle a su prendre les mains qu'on lui tendait et elle s'est laissée guider.
— Tu ne l'as jamais connu alors...
— Si, je l'ai connu. Ma mère était plus vieille de treize ans. Elle m'a eu à vingt et un an. Xavier en avait huit. C'était un enfant quand je suis né mais j'ai grandi avec lui. Je l'aimais beaucoup et je n'étais pas aveugle. Je savais qu'il préférait les garçons. Un soir, on était en vacances et il m'avait emmené avec lui se promener. En chemin, on avait croisé un homme, il devait bien avoir trente ans passés. Ils se sont parlés un instant et je les ai vu s'embrasser. C'était un baiser tout simple mais ça m'avait fait quelque chose. Il était ensuite revenu avec un sourire radieux. C'est cette image là de lui que j'ai gardé. Ensuite, à partir de dix huit ans, les choses ont changé, il était beaucoup plus noir.
— Ses parents étaient au courant ?
— Oui. Ils l'avaient surpris un jour à la sortie de son lycée. Il était avec son petit ami et ils se disaient au revoir.
— Oh...
— A ce que ma mère m'a raconté, ma grand mère en a fait tout une histoire. Moi j'étais encore trop jeune pour être dans la confidence des histoires de famille. Et puis Xavier est parti un jour pendant une semaine sans rien dire. Il était parti chez son amant et n'avait prévenu personne, même pas ses amis. Il avait déjà dix huit ans mais comme il habitait encore chez ses parents... Et deux ans plus tard... il se donnait la mort. Il me manque...
Armand vit le regard bleu de son ami se remplir de larmes.
— Je suis désolé de t'avoir fait parler ça...
— Non... t'en fais pas... Si je te raconte ça c'est pour te dire que même si l'on perd quelqu'un de cher, de très cher, il ne faut pas s'arrêter. Je suis certain que Xavier en aurait voulu à ma mère si elle n'avait pas remis le pied à l'étrier. Xavier est mort quand j'avais douze ans. Je savais déjà ce qu'était la mort mais... le manque et l'absence sont très durs à combler. Alors ne t'étonne pas si parfois je me montre un peu possessif avec toi, j'ai toujours peur de perdre ce qui m'est cher.
— La vie est si fragile...
— J'ai l'impression que tu sais des choses là dessus toi...
— Je n'ai jamais failli mourir mais... je t'avoue que j'ai déjà pensé me donner la mort.
— Quoi qu'on en dise, c'est un geste lâche. Xavier a été lâche, malgré tout l'amour que j'ai pour lui.
— Mais quand la pression est trop forte, quand tu te sens inutile et sale, je t'assure que tu en viens vite à penser à en finir.
Nicolas regarda Armand d'un air sérieux. Sale ? Il passa le dos de ses doigts sur la joue de son ami et lui sourit tendrement.
— Mais si tu décidais d'en finir avec ta vie, tu te rends compte de la peine que tu laisserais derrière toi ?
— Je ne sais pas...
— A moi tu me manquerais énormément...
— Merci..., murmura Armand.
Il releva le regard pour croiser le bleu de celui de Nicolas et s'avança un peu vers lui. Il allait donner son premier baiser, la première fois qu'il s'offrirait de la sorte, sans demande. Nicolas laissa un long et fin soupir lui échapper alors qu'il sentit le satin des lèvres d'Armand se poser sur les siennes. Il ferma doucement les yeux et le laissa faire. Mais le baiser ne dura pas longtemps.
— Eh bien..., souffla Nicolas.
— Ne t'attends pas à ce que je le fasse souvent... Je ne suis pas très démonstratif.
— Alors je garde celui là bien au chaud !
Yann surgit soudainement dans la pièce et se jeta dans un fauteuil.
— Au suivant ! Qu'est ce que j'ai raté ? Il fixa les deux autres garçons. Je crois que j'ai raté un épisode spécial là...
— Rien de spécial, non, répondit Armand. On apprend juste à se connaître un peu mieux. Et moi je vais prendre ma douche. Ne parlez pas trop de moi pendant que je ne suis pas là !
— T'en fais pas, Nicolas sait uniquement ce qu'il doit savoir.
***
Trois boîtes de pizzas ouvertes sur la table, le premier film de la soirée à la télévision et trois amis sur le canapé. Tous les ingrédients pour une bonne soirée étaient réunis. Le film préféré d'Armand le captivait toujours autant, ne se lassant jamais de ce qu'il avait vu une bonne dizaine de fois. Nicolas, près de lui, avait un bras autour de ses épaules, position classique mais angoissante pour son jeune ami. Yann, quant à lui, était au bout du canapé, ne quittant pas Nicolas du coin de l'oeil, épiant chacun de ses gestes.
A la fin du film, Yann sauta du canapé.
— Alors ? On met lequel ?
— Ring ! lança Armand. Comme ça, je vous laisserai regarder l'autre sans moi, j'irai me coucher !
— Mais ça sera moins amusant !
— Ne le force pas, Yann, dit Nicolas. Il va en faire des cauchemars !
— Mais je voulais qu'on regarde tout ensemble !
— Allez, on regarde Ring et on verra ! coupa Armand.
Yann mit le film en marche et partit s'asseoir dans le fauteuil près du canapé. Pendant les deux films, il ne cessait de regarder les gestes et attitudes des deux autres garçons et souriait même en voyant l'innocence d'Armand face aux invitations de Nicolas. Entre les deux films, Nicolas vola un long baiser à son petit ami, chose qui n'échappa pas au meilleur ami d'Armand. Puis, pris dans le second film, il ne remarqua pas qu'Armand s'était endormi dans les bras de Nicolas. A la fin du troisième film de la soirée, il vit Nicolas se lever et lui chuchoter :
— Je le monte à sa chambre, je voudrais pas qu'il se réveille en plein milieu de l'Exorciste. Ca pourrait le traumatiser !
— Non, laisse, je m'en occupe. S'il se réveille et qu'il te voit, il va avoir peur.
Nicolas sourit mais pas Yann. La remarque n'était pas censée être amusante. Il le laissa prendre Armand dans ses bras et le regarda passer devant lui.
Dans la chambre, Yann posa son ami sur le lit avant de tirer les draps pour l'y glisser. Il déposa un baiser sur son front et s'assit un instant sur le bord du lit pour le regarder dormir.
— Je ne serai pas loin si tu as besoin de moi, murmura t il comme pour lui même.
Quelques instants plus tard, il redescendit et trouva Nicolas assis devant la télévision, le générique du film venant de finir.
— Ca y est, il dort bien.
— On dirait que tu parles d'un bébé, s'étonna Nicolas.
— Mm, tu as raison, je vais devoir changer ça, je crois !
— Je te trouve quand même très protecteur avec lui. Si tu as peur que je lui fasse quoi que ce soit...
— Non, ce n'est pas vraiment ça, je crois que je peux te faire confiance mais ne crois pas toujours ce que tu vois. Si je protège tant Armand c'est surtout pour me rassurer moi même. Armand est bien plus fort que je ne veux l'admettre mais il reste Armand, avec tout ce que je sais de lui.
— Je vais encore rester dans le flou longtemps ?
— Ah, ça, ce n'est pas à moi de te le dire, Nicolas, vois ça avec lui mais je ne te demanderai qu'une seule chose : ne lui en parle pas encore. S'il te plait.
Nicolas regarda son ami un instant puis secoua la tête.
— Il m'en parlera quand il voudra. Je ne sais pas à quoi je vais devoir faire face mais j'attendrai.
Yann prit le dvd du dernier film et l'agita devant lui.
— On se le met ?
— C'est parti ! Mais te plains pas si je viens me blottir dans tes bras en pleine nuit si je fais un cauchemar !
— Ouh, je n'attends que ça...
Yann rit presque silencieusement et mit le dvd en route. Un fois le film terminé, tous deux montèrent à l'étage pour rejoindre leur chambre respective. Yann entra avec silence dans celle de la mère alors que Nicolas ferma la porte de la chambre d'ami derrière lui, échangeant un "bonsoir" presque muet avec Yann.
S'allongeant de tout son long sur le lit, il ferma un moment les yeux. Juste derrière le mur en face du lit, il y avait Armand. Il aurait voulu le rejoindre et le serrer dans ses bras, même pour dormir uniquement... Il se serait alors imprégné de sa chaleur et l'aurait regarder dormir.
— J'ai vraiment horreur d'être amoureux, je deviens une véritable guimauve..., se dit il à voix basse.
Se tournant dans le lit, il ferma les yeux.
Des pleurs... Quoi ? Quelle heure...
Nicolas ouvrit doucement les yeux. La fatigue pesait encore sur ses paupières mais il entendait des bruits dans la maison. Il y avait une voix et... des pleurs... ? Il tenta de sortir son esprit du sommeil le rappelant et écouta mieux. Ca venait de la chambre voisine. Au départ, il n'arrivait pas à distinguer correctement s'il s'agissait de pleurs ou d'une plainte mais ça venait de la chambre d'Armand. Ne sachant pas quoi faire, il attendit. Au bout de quelques instants, le silence retomba.
Nicolas ferma les yeux pour se rendormir mais son corps le trahit en lui imposant une envie pressante. Il se leva très lentement, presque au ralenti et s'assit sur le bord du lit, laissant le temps à son corps de se préparer pour le raid qu'il allait devoir effectuer. Il se dressa sur ses pieds, se traîna littéralement jusqu'à la porte et sortit dans le couloir. La nuit était claire, par chance, la pluie avait cessé dans la nuit et la lune était belle, baignant le noir de sa lumière.
Adaptant ses yeux à la claire obscurité, il se mit en quête de chercher les toilettes. Qu'il trouva sans problème. Deux minutes plus tard et une énorme envie de se recoucher, il retourna vers sa chambre. En arrivant devant la porte, il ne put s'empêcher de jeter un regard vers celle d'Armand. Et si c'était bien des pleurs ? Il hésita un moment entre aller voir Armand et repartir se coucher. La tentation était trop forte, il s'approcha de la porte d'Armand. Il s'aperçut vite que la porte avait été laissée entrouverte et il y glissa un oeil.
Ce qu'il vit ne l'enchanta guère. Yann et Armand dans le même lit, enlacés tels deux amants en quête de chaleur humaine. Il cligna des yeux, persuadé de s'être trompé mais en même temps trop sûr de ce qu'il voyait. Et il ne se trompait pas. Laissant la porte comme il l'avait trouvée, il fit quelques pas en arrière puis retourna à sa chambre. Le sommeil l'avait définitivement quitté et les draps de son lit lui parurent beaucoup moins accueillants que s'il était venu directement se coucher sans passer par la chambre de son jeune ami.
Le plafond de la chambre se trouva être un excellent compagnon de réflexion, ainsi que les ombres valsant sur le murs. Le doute rampait en lui et semait l'incompréhension. Il ne savait même pas quoi penser de ce qu'il avait vu. Armand dans les bras de Yann... dans le même lit... en pleine nuit alors qu'ils n'étaient pas ensemble tout à l'heure... Nicolas tourna dans le lit. Il ne pouvait plus dormir.
Le lendemain matin, ce fut le bruit d'une tondeuse à gazon qui réveilla Nicolas. Le sommeil avait finalement eu raison de sa réflexion. Il ouvrit les yeux d'un coup, presque comme s'il venait à peine de les fermer, et fixa le mur qui séparait sa chambre de celle d'Armand. Jamais il n'avait autant voulu pouvoir voir au travers des murs, ne serait que pour se rassurer et se dire qu'il avait tout simplement rêvé... ou fait un cauchemar.
Ecoutant les bruits de la maison, il s'aperçut qu'il y avait de l'animation, mais pas à l'étage, ça venait du rez de chaussée. Il se leva, regarda autour de lui comme pour chercher machinalement ses vêtements et posa le regard sur son pantalon qui avait atterri là comme par magie. Sec. Un mot avait été épinglé dessus.
" Il a séché dans la nuit, tu n'auras plus à porter la serviette ! "
Il reconnut l'écriture d'Armand mais il doutait que ce dernier soit entré dans sa chambre alors qu'il dormait. Yann avait dû le faire. Il enfila le vêtement et sortit de la chambre. Les escaliers lentement descendus, il arriva doucement dans le salon. Personne. Mais la cuisine était vivante, aussi s'y rendit il. Ce fut Yann qui remarqua son arrivée le premier.
— Eh ! Bonjour !
— Nicolas ! Bonjour ! Tu as bien dormi ? demanda Armand avec un sourire radieux.
— Euh... oui, assez.
— On s'est levé y'a moins d'une heure, lui dit Yann. T'as pas raté grand chose, notre Armand met un temps fou à émerger !
— Eh ! C'est pas de ma faute si je dors mal !
Nicolas les regarda un instant puis s'assit à la table. Armand lui posa immédiatement un bol et des céréales sous les yeux, ainsi que du pain, du beurre, de la confiture, et toutes sortes de choses. Nicolas regarda tout ça avec absence puis leva le regard sur Armand.
— Tu as mal dormi ?
— Bah, c'est rien. J'ai pas un sommeil très lourd, c'est pour ça.
— Ah.
Nicolas ne voulait pas trahir ses doutes tout en laissant voir qu'il n'avait pas été sourd cette nuit.
— Aujourd'hui, je crois qu'on peut sortir, dit Yann en s'asseyant à son tour, la cafetière à la main. La pluie ne tombe plus depuis cette nuit et je suis sûr que le soleil va durer aujourd'hui.
— Euh... je voudrais pas jouer les troubles fêtes mais j'ai promis à ma mère d'être à la maison ce midi. On a un oncle qui vient et comme on le voit rarement...
— Oh... eh bien ne traîne pas alors, dit Armand, la déception plus que lisible dans sa voix. Il est presque dix heures, je ne voudrais pas que tu sois en retard.
— Ca va aller, si je suis chez moi dans une heure et demie ça sera bien.
Nicolas se beurra une tartine de pain et soupira. Il ne savait pas comment interpréter ce qu'il avait vu cette nuit là et les deux jeunes hommes concernés ne montraient aucun signe les trahissant.
Après un petit déjeuner dans le calme le plus total, mis à part quelques phrases échangées pour la forme, Nicolas partit prendre une douche.
— Il a pas le réveil facile, le Nicolas, dit Yann en s'appuyant sur le dos d'Armand.
— Je suis sûr qu'il nous a entendu cette nuit... C'est de ma faute...
— Ne dis pas ça, Armand. Tu fais ce que tu peux. La prochaine fois, je dormirai directement avec toi. Je l'aurais bien fait hier soir mais comme Nicolas et moi on est parti se coucher en même temps, je me voyais mal entrer dans ta chambre en lui souhaitant une bonne nuit, tout sourire.
— C'est vrai... Mais il va finir par découvrir et je ne saurai vraiment pas quoi lui dire.
— La vérité ?
— Non, vraiment pas, non, je ne me sens pas de lui dire ça, pas encore du moins. Si je dois le perdre, alors je préfère encore attendre un peu... même si c'est égoïste.
Yann passa une main dans les cheveux de son meilleur ami et se redressa.
— Allez, sois pas triste comme ça et laisse les choses se faire par elles mêmes, on verra ce que ça donne. La cruauté de la franchise ne tombera peut être pas aussi lourdement que tu ne le crois.
— La cruauté...
Armand se leva de table et vida ce qu'il y restait. Montant à sa chambre pour faire son lit, il tomba nez à nez avec Nicolas sortant torse nu de la salle de bain. Armand se prit alors à suivre les courbes de son torse et rougit, bien évidemment. Nicolas s'amusa de sa réaction et se pencha pour l'embrasser tendrement.
— Je te fais tant d'effet que cela ? murmura t il contre les lèvres de son jeune ami.
— Tu vas attraper froid si tu restes comme ça...
— C'est toi qui prend un coup de chaud pour le moment. Nicolas fit un pas en avant et prit Armand dans ses bras. J'ai hésité ce matin, te donner un baiser ou non...
— Tu aurais pu, ce n'est pas un secret, enfin, pas pour ceux qui sont dans cette maison en ce moment.
— Oui mais quand même...
Les battements du coeur d'Armand tapèrent tout d'un coup plus fort. Il a entendu, c'est certain... Il repoussa doucement Nicolas et fit un pas en arrière.
— Je ne voudrais pas que tu soies en retard ce midi...
— J'ai encore le temps...
Nicolas saisit Armand par le poignet et l'emmena dans la chambre d'ami. Il ferma la porte derrière eux et fit s'asseoir Armand sur les draps tirés. Sans un mot, il se pencha sur lui, lui relevant le visage, et l'embrassa plus amoureusement, mais toujours innocemment. Armand ne réalisa que quelques instants plus tard où il se trouvait, cette chambre qu'il avait tant détestée pendant des années... Nicolas se fit un peu plus pressant et le renversa doucement sur le lit, se dressant au dessus de lui. Ses cheveux mouillés gouttaient doucement sur le front d'Armand, sa peau humide brillait légèrement sous la lumière du matin et sa chaleur directe fit frissonner le plus jeune.
Nicolas se redressa un peu, contemplant le jeune visage sous lui.
— Armand... Il se pencha sur lui. Je t'aime..., murmura t il.
Il captura à nouveau ses lèvres. Armand ouvrit les yeux. Ce plafond... ce plafond, encore ce plafond, et cette chaleur... ces mains, cette présence au dessus de lui, la lumière de la fenêtre, la porte résolument close et... Il rejeta violemment Nicolas en le poussant énergiquement en arrière. Il se redressa d'un coup, les cheveux emmêlés, le souffle court.
— Non, murmura t il, les yeux écarquillés.
Il glissa nerveusement jusqu'à la tête du lit et prit ses genoux contre son torse, entourés de ses bras comme pour ne former qu'une boule homogène. Il se mit à trembler et Nicolas le remarqua vite.
— Armand ? Tout va bien, je ne voulais pas te forcer à quoi que ce soit, ne t'en fais pas, je ne te veux aucun mal !
Et il commit l'erreur de l'approcher à nouveau, posant sa main sur son épaule. Ce contact soudain fit l'effet d'un déclencheur et la bombe explosa. Armand poussa un cri de peur, faisant reculer Nicolas de quelques pas. Il ne comprenait pas. Armand tremblait de plus en plus et tentait presque de se fondre dans le mur. Nicolas pouvait l'entendre murmurer entre ses dents " Ne me fais pas de mal, je t'en prie" sans cesse.
Des pas pressés résonnèrent dans le couloir et la porte de la chambre s'ouvrit en grand. Yann se précipita sur son jeune ami et l'entoura immédiatement de ses bras.
— Armand, je suis là, c'est terminé... Regarde, tout va bien !
Armand se jeta littéralement contre lui, agrippant sa chemise au point de réussir à la griffer au travers du tissu. Yann le fit descendre doucement du lit et l'aida à marcher, soutenant la forme tremblante qu'était son ami. Nicolas voulut lui venir en aide mais il n'était apparemment pas le bienvenu.
— Laisse moi passer, lui dit Yann d'un ton froid et dur. Ne t'approche pas de lui.
Nicolas resta perplexe. Il n'avait fait que vouloir embrasser son petit ami... Regardant ses deux amis passer la porte il attendit quelques instants avant d'aller voir ce qu'il se passait dans la pièce voisine, là où Yann avait emmené Armand. Il s'arrêta devant la porte entrouverte et regarda. Les images de la nuit passée lui revinrent à l'esprit et il ne put s'empêcher de se poser les mêmes questions. Qu'y avait il entre ces deux là ?
Il vit Yann allonger Armand qui restait fermement agrippé à lui et lui murmurer des choses à l'oreille. Il prit son mal en patience et attendit. Il ouvrit quand même la porte mais Yann la lui ferma au nez sans un mot.
— Qu'est ce qui se passe..., dit il à voix basse.
Il dut se résoudre à descendre. A la vue des évènements, son départ n'aurait pas fait de vagues aussi prit il la décision de quitter la maison. Il laissa un mot dans la cuisine, remerciant Armand pour son accueil et lui donnant rendez vous au lycée s'il voulait le revoir.
Sur le chemin du retour, il ne put s'empêcher d'éprouver de la peine.
— Alors c'est comme ça, se dit il, il ne m'aime pas... Et dire que j'ai été assez idiot pour lui dire...
Donnant un coup de pied dans un caillou, il s'arrêta pour se retourner. Le visage de son petit ami lui revint, cette expression terrorisée, ce visage déformé par la peur, il avait vu Armand avoir peur de lui.
— Peur de moi... je n'ai pourtant rien fait...
Il rentra chez lui.
***
— Alors, qu'a voulu dire l'auteur en affirmant cela ? Nicolas ? Nous sommes encore en classe alors si tu cherches à regarder les filles dans la cour, tu aurais mieux fait de sécher le cours !
Nicolas tourna le visage vers son professeur. Le filles... sûrement pas, non. Il soupira longuement et plongea le nez dans sa feuille.
— Alors ? Je t'ai posé une question !
— Je ne sais pas.
Le professeur le regarda un instant puis passa à un autre élève. Nicolas ne suivait de nouveau plus le cours. Armand était la seule chose résonnant dans son esprit. Ce lundi matin, il n'avait vu ni Yann ni son petit ami en arrivant. A midi, il prit son déjeuner tout seul et décida d'appeler Yann sur son téléphone portable.
— Oui ?
Un ton acide et amer.
— C'est Nicolas.
— Si tu appelles pour Armand, il va mieux.
— Ah... je suis content de le savoir mais... je ne sais pas ce qu'il a...
— Alors ne cherche pas à le savoir. Je dois y aller là.
— Ok... Oh, Yann, si...
Yann avait déjà raccroché. Nicolas regarda un instant son téléphone puis se laissa tomber dos contre le mur derrière lui. Les cours allaient bientôt reprendre. Une fois la journée terminée, il rentra directement chez lui malgré les invitations de ses camarades à passer un moment avec eux avant de rentrer. Arrivant devant chez lui, il eut la surprise de voir Yann qui l'attendait. Agréable ou non, la surprise allait devoir s'expliquer.
— Salut Nicolas.
— Salut.
— T'as cinq minutes ? demanda Yann en remettant son sac sur son épaule.
— J'ai tout mon temps.
— Y'a quelqu'un chez toi ?
— A cette heure ci il doit y avoir ma mère et mes frères. Mais on sera tranquille dans ma chambre.
— D'accord, je te suis.
Tous deux entrèrent dans la maison. La mère de Nicolas accueillit Yann chaleureusement mais ils n'eurent pas le temps de discuter que Nicolas l'emmena dans sa chambre.
— Désolé pour le rangement, y'avait mes cousins hier et...
— Je suis pas venu pour faire un état des lieux. Armand ne va pas très bien en fait. Tu risques de ne pas le voir pendant un bon moment.
— Quoi ? Mais tout à l'heure tu m'as dit que...
— Je t'ai dit qu'il allait mieux, pas qu'il allait bien.
Nicolas soupira.
— Il m'envoie te demander pardon. Il dit que ce n'était pas de ta faute, que tu n'y es pour rien et qu'il regrette.
— Pas ma faute...
— Tu ne le crois pas ?
— Si, mais c'est bien à cause de moi, de ce que je lui ai fait qu'il a eu cette... réaction. Yann, je lui ai dit que je l'aimais... Et ce que c'est ça ?
— Oh... ça, il me l'a pas dit... Tu lui as dit quand ?
— Juste avant qu'il ne me repousse et qu'il se mette à crier et... Nicolas perdit son sang froid et laissa ses émotions parler pour lui. Mince, Yann, je suis vraiment amoureux là ! Je dis pas ces mots à la légère et maintenant que je les ai dit, ça me retombe dessus !
— Ca te retombe pas dessus, crois moi. Ce qu'il y a c'est que Armand a du mal avec les comportements amoureux, les gestes et les rapports... physiques, quels qu'ils soient.
— Alors quoi ? Je vais devoir me contenter de ces baisers d'enfants pendant combien de temps ?
— Je croyais que tu savais attendre !
— Yann, je ne plaisante pas !
— Moi non plus, Nicolas ! Si tu cherches à presser à Armand et à mettre la faute sur son comportement, attends toi à me trouver sur ton chemin !
Yann ouvrit la porte de la chambre et sortit nerveusement. Les deux frères de Nicolas sursautèrent alors qu'ils étaient en train d'écouter à la porte et s'écartèrent vivement pour laisser passer Yann.
— Yann ! Attends ! J'ai besoin de comprendre !
Yann ouvrit la porte d'entrée mais s'arrêta sur le seuil.
— Yann, je t'en prie... Nicolas s'arrêta à quelques pas de lui. Je t'en prie... dis lui que je l'aime...
— T'es plutôt rapide en sentiments.
— Ca fait quand même longtemps que je le regarde et qu'il me plaît, tu devrais le savoir.
— Oui, je le sais. Ecoute, Nicolas. Je lui ferai passer le message mais ne compte pas sur moi pour le faire changer. De toute façon, c'est impossible.
— Je ne lui demande pas de changer mais au train où vont les choses... j'ai peur que cette relation ne soit vouée à l'échec...
Yann ne répondit pas. Il se contenta d'adresser à Nicolas un vague "salut" et de partir sans mot rajouter. Nicolas ferma la porte. Sa mère était venue dans l'entrée et attendait une réaction de son fils.
— Un problème avec Armand ? demanda t elle.
— Je crois, oui... Mais je t'ai pas dit que je sortais avec Armand pour que tu te mêles de mes affaires, maman.
— Eh bien, Nicolas, je pensais que tu aurais eu un peu plus de tact pour me dire ça !
— Je suis sérieux maman... Y'a des choses qui m'échappent et je crois que c'est sérieux en plus.
— Ecoute moi Nicolas. Je suis certaine que Yann te tiendra au courant, il est bien venu cette fois ci.
— Oui mais... c'était presque pour me faire comprendre que je ne pouvais pas continuer à voir Armand, bien qu'en fait Armand lui même aurait dit qu'il était désolé...
— Alors prends les choses comme on te les donne, mon fils.
Nicolas remercia vaguement sa mère puis monta à sa chambre. Le lendemain, Armand ne vint pas au lycée, ni Yann, d'ailleurs, et cela continua toute la semaine. Les seules nouvelles qu'il avait d'Armand passaient par Yann et étaient assez concises : "il va un peu mieux", "il te demande encore pardon". Nicolas commençait même à croire que Yann lui inventait des phrases pour ne pas que la séparation soit trop soudaine.
Arrivé à vendredi, il décida de rendre visite à Armand, d'aller voir par lui même ce qu'il en était. A la sortie des cours, il partit pour chez lui. La maison n'était pas grande mais elle était fleurie et bien arrangée. Il passa le petit portail qui menait à la porte et s'arrêta soudainement. Qu'allait il dire à Armand ? Il finit par frapper, laissant les choses se faire.
— Oui ?
Une femme ouvrit. Anna, la mère d'Armand.
— Euh... Bonjour, madame... Je suis une ami d'Armand et j'ai des cours à lui faire passer.
— Mais Armand se repose en ce moment.
— Ah...
— Mais je peux prendre les cours pour lui.
— Eh bien... Nicolas ne savait plus quoi faire. Il ne pouvait pas forcer l'entrée.
— Tu es un ami proche ?
— Assez, oui.
— Tu connais Yann ?
— Très bien oui, c'est un ami.
— Alors entre, mais je ne peux pas te laisser le voir longtemps. Il est malade alors il lui faut beaucoup de repos.
— Je ne resterai pas longtemps.
Anna le fit entrer et Nicolas retrouva la maison dans laquelle il avait passé une partie du week end passé. Il se retrouva tout de suite.
— Par ici, lui dit Anna en commençant à monter l'escalier.
Nicolas la suivit. Il savait où allait le mener la mère d'Armand, il savait qu'il allait le retrouver dans sa chambre. Anna tapa doucement à la porte en entrant et chuchota :
— Armand, il y a un ami pour toi. Il dit qu'il t'apporte tes devoirs. Je le fais entrer un instant.
— Un ami ?
La voix d'Armand fit presque sursauter Nicolas tant elle était faible. Anna ouvrit alors la porte un peu plus en grand et fit signe à Nicolas qu'il pouvait entrer. La première réaction d'Armand fut de le fixer comme s'il eut agit d'un revenant.
— Nicolas...
— Bonjour, Armand.
Anna les regarda un instant puis ferma doucement la porte en sortant.
— Je n'aime pas les nouvelles que me donne Yann alors je suis venu en prendre par moi même. Je suis désolé, j'ai dû mentir à ta mère au sujet des devoirs...
— Il ne fallait pas que tu viennes...
— Pourquoi ?
— Je ne veux pas que tu me vois comme ça...
— Que je te vois comment, Armand ? Malade ? Nicolas s'assit sur délicatement sur le lit. Je peux ? demanda t il en tendant une main vers le visage de son ami.
— Tu peux, oui...
Nicolas laissa alors le bout de ses doigts caresser la peau de la joue d'Armand, rien de plus qu'un effleurement. Puis il posa doucement sa main sur son front et fronça légèrement les sourcils.
— Tu n'as pas de fièvre ?...
— Je... Je ne suis pas malade comme ça...
— Pas comme... alors comme quoi ?
— Je fais de la dépression, des crises d'angoisse. J'ai peur... Je crois que je vais finir par devenir fou...
— Ne dis pas ça, tu es bien entouré, Yann est toujours près de toi et ta mère a l'air de s'inquiéter pour toi.
— Je sais... mais je finis toujours par être un fardeau pour les autres...
— Armand... je ne suis pas venu pour t'entendre te plaindre sur ton sort ! J'aimerais que tu ailles mieux...
— Ca va être difficile...
— Est ce que c'est à cause de moi ? A cause de ce que je t'ai dit ? Est ce que c'est parce que je t'aime ?
— Non... ce n'est pas vraiment ça.
— Pas vraiment ? Dis moi, Armand, je t'en prie...
Armand sortit un bras de sous les draps et tendit sa main vers le visage humide de Nicolas.
— Il pleut encore ?
— Ca s'est arrêté en milieu de semaine mais ça a repris depuis hier soir.
— Je n'avais même pas remarqué. Tu es tout mouillé... comme ce week end...
— Non, ce week end c'était bien pire ! Là je pense que je vais pouvoir garder mes vêtements !
Nicolas réussit à arracher un sourire au visage fatigué de l'autre jeune homme. Il passa à nouveau ses doigts sur la joue d'Armand et se pencha doucement.
— Dis moi que je peux t'embrasser...
— Juste un baiser...
— Juste un...
Nicolas posa ses lèvres chaudes sur celles d'Armand. Il retrouvait enfin ce qu'il avait cru perdu pendant une longue semaine.
— Tu fais de la dépression, dit il, mais à cause de quoi ? J'espère que ce n'est pas de ma faute...
— Non, Nicolas, ce n'est pas de ta faute, vraiment.
— Alors quoi ? Si je peux t'aider, n'hésite pas à me demander tout ce que tu veux.
— Vraiment ?
— Vraiment. Je ne cherche qu'a t'aider.
— Alors... s'il te plaît... prends moi dans tes bras...
Nicolas fut plus que surpris par la demande de son ami. Armand se redressa un peu et ses bras s'enroulèrent autour du cou de Nicolas alors que ceux de ce dernier entouraient délicatement sa taille. Nicolas le serra doucement contre lui, bien trop effrayé de commettre la même erreur que le dimanche précédent, si erreur il y avait eu.
Armand glissa sa tête dans le creux de son cou et soupira longuement, comme pour se libérer doucement de ce qui lui pesait. Et il se mit à sangloter, refermant ses mains sur la chemise noire de Nicolas. Ce dernier était figé, partagé entre l'envie de consoler son ami et rester ainsi et attendre qu'il se calme. La première chose qu'il choisit fut bien évidemment de le consoler mais le consoler de quelle peine ? De quel mal devait il l'aider à se débarrasser ? Il serra Armand un peu plus contre lui.
— Je suis là... Je suppose que ce n'est qu'une maigre consolation mais c'est tout ce que je peux te donner pour le moment.
— Pour le moment, c'est la seule chose que je veux de toi.
— Mais... j'aimerais faire plus, peut être autant que Yann ou même ta mère...
— Ne dis pas ça... Si Yann a une place aussi particulière pour moi c'est parce qu'il sait des choses que je ne voudrais dire à personne d'autre.
— Tu peux pourtant me faire confiance, tu le sais.
— Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire... Armand se calma et cessa de sangloter. Ce que j'ai voulu dire c'est que je ne veux pas perdre les gens à qui je tiens. Si tu venais à savoir...
— Dis moi, Armand... Tu me tends la perche pour la reprendre aussitôt, c'est frustrant de ne pas pouvoir t'aider !
Nicolas caressa doucement le dos de son ami en le pressant doucement contre son torse. Le silence d'Armand lui donna une impression étrange, il le sentait presque prêt à lui dire la vérité et pourtant les mots ne sortaient pas.
— Quoi que tu me révèles, tu ne me perdras pas, Armand, je t'assure...
Le silence restait toujours immuable. Nicolas se décolla un peu d'Armand et releva son visage en passant deux doigts sous son menton.
— Regarde moi... Tu sais, je sais bien que je n'ai pas le droit de tout te demander sur toi uniquement parce que je suis ton petit ami, mais... j'aimerais vraiment qu'on se connaisse mieux toi et moi, j'aimerais te connaître beaucoup plus que maintenant. Je suis accro, Armand, je n'ai pas vraiment l'habitude de tomber amoureux mais là... au risque de paraître ridicule, je suis dans le même état qu'une collégienne qui sortirait avec le garçon sur lequel elle a des vues depuis plusieurs mois...!
Armand esquissa un sourire.
— Sauf que mes sentiments sont loin d'être ceux d'un collégienne. Je t'aime vraiment, et c'est pas un amour éphémère.
— Je ne sais pas... Pourrais tu seulement entendre ça... J'ai tellement peur de te le dire et en même temps tellement envie...
— Je ne vais pas te forcer mais cette situation me fait plus de mal que tout, Armand. Rester dans l'ignorance est plus douloureux que de savoir la vérité...
Armand nicha à nouveau son visage dans le cou de son petit ami et s'appuya presque de tout son poids contre lui.
— Quand j'étais petit, commença t il, mon père vivait encore avec nous. Il buvait beaucoup et... ma mère lui disait tout le temps d'arrêter mais il ne le faisait jamais... il la battait...
Armand s'arrêta un instant. Il posa sa tête sur l'épaule de Nicolas tout en restant au creux de son cou.
— Mais il ne faisait pas que ça... J'étais bien trop jeune pour pouvoir me défendre... Armand se remit à sangloter, mais ce furent des pleurs qui le secouèrent bientôt. Je lui disais pourtant non, je tentais de toutes mes forces de le repousser mais il était tellement fort pour moi ! Il disait qu'il me battrait si je ne faisais pas comme il voulait et je ne voulais pas qu'il me fasse mal comme il le faisait à ma mère ! Et...
Nicolas crispa ses mains sur les épaules d'Armand. Il avait peur d'avoir compris, il avait peur de se dire la vérité, de voir les choses en face.
— Il me faisait tellement mal !...
— Je t'aime, Armand.
Ce furent les seuls mots qu'il put lui dire avant de tomber dans le mutisme complet. Armand pleurait toutes les larmes de son corps et sa mère fut bientôt alertée par les plaintes de son fils. Elle entra dans la chambre et se précipita sur lui.
Nicolas la laissa prendre soin de lui et se leva. Il ne savait pas quoi dire ni quoi faire, il ne savait pas comment agir et pourtant, il voulait réconforter Armand. Mais la douleur était trop forte, la plaie trop grande pour qu'il puisse la prendre en charge tout de suite. Sous le choc de la révélation, il sortit de la chambre et attendit dans le couloir. Il entendait Anna consoler son fils et quelques instants plus tard, le silence reprit ses droits.
La mère d'Armand sortit de la chambre.
— Je viens de lui donner un somnifère, il va dormir jusqu'à demain avec ça.
Nicolas la regarda un long moment, cherchant des traces du passé dans son regard mais il ne vit que la douleur d'une mère impuissante face aux blessures du passé.
— Je crois... que je repasserai...
Il descendit les escaliers et sortit de la maison. La pluie n'avait toujours pas cessé, évidemment. Sur le chemin, il ne vit même pas la silhouette qui arrivait vers lui.
— Eh ! Nicolas ! Tu reviens d'où comme ça ?!
— Yann ?...
— Ne me dis pas que tu étais chez Armand !
— Si...
Yann put lire la détresse sur le visage de son ami. Il l'entraîna jusqu'à un endroit abrité.
— Et ?
— Et... Les larmes de Nicolas firent leur apparition, baignant son regard azur. Il m'a dit... Il m'a dit...
Yann se figea sur place. Armand lui avait raconté son passé, il s'était ouvert à Nicolas comme il avait eu peur de le faire.
— Ne me dis pas que tu l'as rejeté... Là je te ferais ta fête avec grand plaisir !
— Non... Je... Non, je l'aime trop pour ça...
— Alors pourquoi tu n'es pas resté avec lui ? S'il t'a dit ça c'est qu'il avait besoin de toi !
— Je ne pouvais pas... Sa mère lui a donné un somnifère...
— Merde.
Yann laissa Nicolas seul sous l'abri et partit au pas de course pour la maison de son meilleur ami. Nicolas, quant à lui, rentra chez lui, marchant doucement sous la pluie. Il ne pouvait s'empêcher de penser à tout ce qu'Armand avait enduré, tout ce qu'il avait subi sous les mains de son père. Voilà pourquoi le sujet du père était délicat... Il arriva devant chez lui et entra doucement, presque sans faire de bruit. La maison était assez bruyante, comme à chaque fois qu'il pleuvait et que les jumeaux ne pouvaient pas sortir dans le jardin.
Il posa sa veste sur le porte manteaux dans l'entrée et monta directement dans sa chambre. Sa mère le vit passer alors qu'elle rangeait des serviettes dans la salle de bain et suspendit son travail pour aller voir son fils.
— Nicolas ? Tu es resté avec des copains avant de rentrer ?
— Non..., dit il à mi voix.
— Il y a un problème ? Elle s'assit près de son fils sur le lit. C'est à cause d'Armand ?
— Non maman, pas à cause...
— Oh... alors il a un problème.
— Maman... comment on fait quand on ne peut pas guérir quelqu'un qu'on aime de ce qui lui fait mal ?
Nicolas éclata en sanglots. Sa mère n'avait pas l'habitude de le voir dans un tel état aussi le prit elle dans ses bras comme elle le faisait quand Nicolas était petit.
— Dis moi ce qui se passe, mon grand...
— Son père lui faisait du mal, il lui faisait tellement de mal !
— Il le frappait ?
— Plus que ça, maman !
La mère de Nicolas parue choquée. Elle serra un peu plus son fils dans ses bras et tenta de trouver les mots qu'il fallait.
— Je suis certaine que ta présence près de lui lui est d'un grand soutien. Il a besoin de toi, c'est un appel au secours, ces révélations. Tu es grand maintenant, je sais que ce ne sont pas des révélations faciles à entendre mais il a besoin de toi, crois moi. Xavier aussi me disait beaucoup de choses que je ne voulais pas toujours entendre ou qui me faisaient peur mais il avait besoin de mon aide.
— Je n'ai pas ta force, maman... Je ne sais pas comment l'aider, je crois même que j'en suis incapable !
— Tu serais surpris de savoir ce qu'on peut faire par amour...
— Sûrement pas guérir des plaies aussi profondes.
— Mais il ne s'agit pas de les guérir, Nicolas, il veut juste que tu sois près de lui, que tu l'entendes quand il appelle au secours.
— J'ai peur, maman... Après ce qu'il s'est passé dimanche matin, j'avais peur de ne plus pouvoir le toucher et pourtant tout à l'heure, c'est lui même qui m'a demandé de le prendre dans mes bras. Alors j'ai peur de ne pas savoir comment agir correctement et surtout quand il le faut...
— Il faut parfois laisser faire les choses. Armand te guidera lui même, il te montrera la meilleure façon pour toi de l'aider.
Nicolas se redressa et regarda sa mère un instant.
— Tu réussissais à aider Xavier ?
— J'ai toujours été là pour lui, je crois que c'est la seule aide dont il avait besoin venant de moi. Je lui ai donné tout ce que j'avais comme amour pour lui.
— Alors je lui donnerai tout l'amour que j'ai pour lui...
***
Samedi matin. Yann dévala la rue qui menait à la maison de Nicolas et se précipita sur sa porte. Ce fut un des jumeaux qui ouvrit.
— Oui ?
— Salut. Nicolas est là ? Il faut que je le vois !
— Nicolas ! Le petit garçon hurla dans le couloir.
L'intéressé sortit la tête par sa porte et cria :
— Qu'est ce qui a ?
— Yann est là ! dit il en traînant sur la dernière lettre.
Nicolas sortit précipitamment de sa chambre et courut jusqu'à la porte.
— Yann ! Salut...
— Je sais pas ce que tu as dit à Armand mais il veut absolument te voir ! Il refuse qu'on entre dans sa chambre !
— Quoi ? Mais je lui ai rien dit !
— Ben en attendant il faut que tu viennes avec moi !
Tous deux se rendirent hâtivement chez Armand. La mère les attendait presque à l'entrée de la maison, apparemment fatiguée et très inquiète.
— Bonjour, madame, dit Nicolas avant d'être entraîné par Yann à l'étage.
— Armand, c'est Yann ! dit ce dernier devant la porte de la chambre. Nicolas est avec moi ! Yann se tourna vers Nicolas. Je comprends pas... D'habitude, il me laisse entrer mais là...
La porte s'ouvrit doucement et un oeil apparut dans le mince espace. Armand sortit une main et attrapa doucement celle de Nicolas pour le faire entrer. La porte se referma. Yann resta perplexe un moment puis s'assit contre le mur en face de la chambre.
Nicolas regardait Armand, le détaillait, alors que celui ci l'entraînait vers son lit. Il se glissa sous les draps, assis dans le lit, et baissa la tête.
— Je voulais te parler...
— Je t'écoute...
— Je n'ai rien contre Yann mais là, je crois que c'est à toi que je dois parler. Je... Je suis quand même content d'avoir réussi à te dire ça hier, je voulais que tu le saches mais j'avais peur de te le dire. Et puis... je me suis souvenu de ce que tu m'as raconté samedi, l'histoire de ton oncle, de ta mère, et je me suis dit que je te devais bien ça.
— Non, Armand, ça ne marche pas comme ça. Ce n'est pas parce que je te dis quelque chose que tu dois forcément me révéler toi aussi une chose. Je t'ai dit ça parce que je le voulais.
— Et moi je t'ai dit ça parce que je le voulais aussi. Je ne suis pas une poupée fragile, pas celle que Yann voudrait montrer aux autres. J'ai beaucoup plus de ressources qu'il ne le croit.
— Je crois qu'en fait il le sait quelque part...
— Je peux être faible par moment mais j'ai aussi la force de continuer et pour rien au monde je ne m'arrêterais. Mon père aurait gagné ça sur moi et je ne veux pas.
Nicolas tendit une main vers celle d'Armand et la caressa doucement.
— Je crois que Yann se fait du souci. Il ne comprend pas pourquoi tu as voulu me voir et pas eux.
— Parce que je ne t'ai pas tout raconté et je ne veux pas voir Yann ou ma mère avant de t'avoir tout raconté. Mon père m'a fait du mal, il m'a fait tellement de mal que je me sens encore sale aujourd'hui mais je ne suis pas seul et je sais que je n'ai rien fait de mal, ce que je croyais pendant un long moment. J'ai culpabilisé après la séparation de mes parents, je pensais que c'était de ma faute s'ils ne voulaient plus se voir. Mais j'avais tort. Depuis ce qu'il m'a fait, j'ai peur des autres, peur de toucher quelqu'un d'autre ou que quelqu'un d'autre me touche. Il y a des gestes que je ne sais pas encore interpréter comme il le faudrait, des mots que je ne sais pas entendre et encore moins dire. Mais j'aimerais que tu saches que tes sentiments me touchent beaucoup.
Armand mêla doucement ses doigts à ceux de Nicolas.
— Dis moi... tu nous as entendu samedi soir, n'est ce pas ? demanda Armand en relevant un peu le regard.
— A vrai dire... je n'ai pas vraiment entendu mais... plutôt vu...
— Vu ?
— Je me suis levé pour aller aux toilettes et j'ai vu ta porte entrouverte et comme il m'avait semblé avoir entendu des pleurs... je suis passé par ta chambre...
— J'imagine que tu as dû te poser beaucoup de questions en voyant Yann dans mon lit.
— Je m'en suis énormément posé, oui.
— La relation qu'il y a entre nous est très différente que ce que tu as cru voir, Nicolas. Yann n'est pas mon amant... Il est la seule personne a pouvoir s'imaginer ce que j'ai vécu.
— Je ne juge pas ce qu'i y a entre vous, je me suis juste posé des questions. N'importe qui s'en serait posé à ma place. Mais je suis certain que je peux te faire confiance. Et puis même Yann m'a assuré que ce qui a entre vous ne dépasse pas les limites d'une amitié sans bornes. C'est étrange à dire, en fait...
— Yann m'a sauvé, Nicolas... C'est pour ça que je lui dois tant, c'est ça qui nous unit. Un jour, un mercredi, mon père était rentré du travail en plein après midi alors qu'il n'aurait pas dû. J'étais tout seul chez moi, j'en avais pris l'habitude, j'avais douze ans déjà.
— Douze ans c'est quand même un peu jeune pour rester tout seul.
— Mais moi je savais m'occuper de moi même. Quand mon père est rentré, j'ai tout de suite su ce qu'il allait se passer. Je savais, avec le regard qu'il posait sur moi, je savais... Mais je ne pouvais rien faire... Je devais voir Yann cet après midi là, enfin, il devait passer chez moi, on s'entendait déjà très bien lui et moi.
Armand marqua une pause dans son récit, les sourcils froncés comme pour se souvenir d'une chose.
— Je ne sais pas si je fais bien de te raconter tout ça... Mais il faut que tu saches. Je veux que tu saches. Yann est effectivement venu ce jour là. Je suppose qu'il est entré après avoir frappé plusieurs fois, et comme personne ne répondait, il a dû s'inquiéter. Il faut dire que ma mère lui faisait entièrement confiance pour s'occuper de moi. En fait, je n'étais jamais vraiment seul chez moi. Quand il est entré dans la maison... ah... je suppose qu'il a dû m'entendre pleurer... ou même crier...
Il s'arrêta à nouveau, la voix étranglée. Il inspira deux fois profondément puis reprit :
— Quand j'ai vu le regard de Yann se poser sur moi alors qu'il entrait dans la chambre, j'y ai vu deux choses : le dégoût et la colère. Yann avait déjà quatorze ans et était bien plus grand que moi, il était bien plus fort aussi. Il s'est jeté sur mon père et... je ne sais plus trop par quel miracle il a réussi à le faire abandonner mais il réussit à me prendre par la main, me rhabilla et m'emmena chez lui. J'arrivais à peine à marcher...
Aucune émotion ne transparaissait sur le visage livide de Nicolas. Il n'était qu'attention pour ce que lui disait Armand et ne sentait que sa main dans la sienne alors qu'il la serrait presque exagérément.
— Il m'a sauvé, Nicolas... Après ça, ses parents m'ont accueilli quelques temps jusqu'à ce que ma mère et mon père se séparent. Tu comprends maintenant pourquoi je suis si proche de lui. Il m'a sauvé des enfers, il a été plus fort que toutes les personnes que j'ai connues. Je ne le remercierai jamais assez pour tout ce qu'il a fait et pour tout ce qu'il continue à faire pour moi. Grâce à lui, ma mère a eu le courage de quitter mon père et que tout ça est terminé.
— Je comprends, oui... Alors... pardonne moi pour avoir imaginé des choses sur vous deux.
— Tu ne pouvais pas savoir, je n'ai rien à te pardonner.
Armand caressa la joue de Nicolas et s'approcha de lui.
— Je ne te rendrai pas encore les mots que tu m'as donné, Nicolas, mais tu peux être sûr que j'éprouve les mêmes sentiments.
Dans le couloir, Yann attendait toujours et lorsque la porte s'ouvrit, il ne reconnut presque pas Nicolas. Il le regarda s'approcher de lui et s'asseoir par terre, tout à côté.
— Il veut te voir..., dit Nicolas à mi voix.
Yann bondit sur ses pieds mais fut retenu par la voix de Nicolas qui l'interpella.
— Yann... Merci...
Le jeune homme blond regarda son ami sur le sol puis entra dans la chambre en fermant la porte derrière lui.
La pluie efface beaucoup de choses, elle noie les imperfections du paysage, rend les lignes floues, le ciel incertain. La pluie efface beaucoup de choses mais pas les souvenirs. Cette matinée d'un lundi, au lycée, Armand en avait vécu des dizaines. Sauf que ce jour là, il y avait quelque chose de particulier, une étincelle au milieu d'une plage de poudre mouillée par la pluie... Mais lorsque le soleil brillera et que la poudre sèchera...
Nicolas près de lui sur un banc à l'abri, son bras autour de ses épaules, sa chaleur contre lui et sa voix résonnant autour de lui, il sentit alors un pincement à son coeur, il sentit peut être un bout de bonheur.