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C'est assez ironique. A l'âge de quatorze ans, dans la fleur de ma puberté, je suis entrée chez les Soeurs, jurant que l'amour ne toucherait jamais ni mes yeux, ni mes oreilles, ni mes lèvres, ni le bas de ma robe, ni la moindre boucle de mes cheveux. Cela fait trois ans.
Certains jeunes garçons, de mon village, des villages voisins, ou venus d'endroits plus lointains, pleuraient. Ils avaient enfin compris, en ce jour de solennité, que je ne serais jamais à aucun d'entre eux. J'avais pris l'habitude de les voir me poursuivre, louant la fierté de ma démarche, l'éclat de mon regard, la luxuriance de mes cheveux, et toute ma beauté qui a toujours semblé à tous surnaturelle. J'avais pris l'habitude de rejeter les demandes en mariage, de dire que je ne connaîtrais jamais l'amour. Mais ils pensaient à une coquetterie, et ne l'ont vraiment cru que quand ils m'ont vue prononcer mes voeux, sous le grand arbre de notre village.
Certains garçons pleuraient, mais certaines filles souriaient beaucoup. Je ne les en blâmais pas : c'était d'ailleurs beaucoup plus adapté à l'image que je voulais garder de cette cérémonie, qui consacrait ma virginité éternelle.
Tous les matins, nous nous levions à l'aurore, puis nous priions les dieux, dans une communion d'esprits et de coeurs. Jamais l'idée de les trahir mes voeux ne m'avait effleurée. Même si nos coutumes ne nous en avaient pas garanties, même si mon serment ne m'avait pas irrémédiablement liée, mon dégout des choses de l'amour avait été mon moteur premier. Et je remerciais secrètement les dieux d'avoir créé cette communauté, qui permettait aux femmes dans mon cas de trouver un état, de ne pas vivre seules et méprisées, comme cela avait été le cas dans les temps anciens, où l'existence d'une femme ne pouvait être différenciée de sa qualité de procréatrice. Pour cela, et parce qu'ils étaient des Dieux, je leur consacrais avec plaisir ma vie
Nous entendions, bien sur, des bruits venant de l'extérieur. Nous ne devions pas connaître le monde physiquement, mais il était encouragé d'avoir des idées, de pratiquer la philosophie, de mettre en doute ce que l'on nous apprenait, de connaître et de juger.
Le peuple disait que le jeune empereur Phedric, qui venait de montrer sur le trône, était le meilleur qui avait jamais été. Qu'il se souciait de son peuple plus que de son bien-être, plus même que de sa propre vie. Qu'il était courageux et fort, mais sans aimer la guerre. Et que de surcroit, avec des boucles brunes et ses yeux verts, il était le plus beau jeune homme de tout l'empire.
Ces paroles nous surprenaient, de la part d'un peuple qui avait toujours été très occupé à noircir ses dirigeants. Ce qui est d'ailleurs une forme de liberté.
Cependant, de sombres bruits sur lui vinrent nous rassurer, nous prouver qu'on ne nous avait changé que notre empereur, et pas la personnalité même de nos paysans. On contestait ses relations avec les femmes. Il n'avait pas encore pris femme, à dix-neuf ans. Mais il se laissait énormément influencer par sa cousine aînée, qui avait toujours son mot à dire dans les affaires du royaume, et par sa soeur. On ne savait même pas pourquoi il tolérait cette dernière auprès de lui. C'était, de l'avis de tous, une sorcière, une meurtrière et une perverse - même si personne ne daignait dire qui elle avait tué, ou à quelles perversions elle s'était livrée.
Quand j'y repense, peut-être pensait-on simplement que de pures religieuses ne devaient rien savoir de ce genre de choses.
Je recevais les nouvelles sur l'empereur avec plaisir. Je pensais, moi aussi, de temps en temps, au bien-être du peuple. Peut-être aussi pensais-je au bien-être de mes parents, bien que j'aie juré de renoncer au monde. Il avait une place dans mon coeur, une douce image, auprès de la rosée qui tombe du ciel, du miel sauvage, et des autres bontés des dieux qui soulagent les vivants.
Mais cette belle image que j'avais de lui ne devait pas durer éternellement. En effet, pour mon malheur, je l'ai un jour vu en chair et en os.
La Mère Supérieure avait reçu la visite de deux envoyés impériaux aux livrées vertes, puis elle était venue me parler.
"L'empereur voudrait te voir."
Je m'étais rebellée. Plus aucun homme ne devait me voir. Je l'avais juré. La Mère Supérieure m'a regardée avec douceur, et m'a raconté que les plus grands prophètes du royaume, réunis, avait délibéré, et vu que si l'empereur épousait la plus belle jeune fille du royaume et lui donnait un enfant, s'ensuivraient cent siècles de prospérité. Et que toutes les rumeurs du royaume, alimentées par les légendes de mon enfance, m'avaient désignée.
Je croyais aux prophéties. J'en avais vu plusieurs se réaliser. Cependant, j'aurais pu rire de la stupidité de celle-là. On avait à la fois l'impression qu'on l'avait entendue mille fois car c'était un des pires clichés prophétiques, et en même temps qu'aucun devin n'aurait pu s'abaisser à une bêtise pareille.
J'aurais pu en rire si elle n'allait pas bouleverser ma vie.
"La prophétie dit que quelqu'un doit sacrifier ses sentiments pour le bonheur de tous." C'est la dernière chose que j'ai entendu de la bouche de celle qui avait été pour moi comme une mère, et qui m'a abandonnée.
Le dévouement de l'empereur à son peuple, que j'avais admiré, lui servait maintenant de prétexte. Il allait sans dire, pour les prophètes, pour son entourage et pour lui, que cette prophétie passait toutes les lois, même celles, sacrées, de notre ordre.
Je me suis donc présentée, visage à découvert, devant lui. Il m'a regardée fixement. Il était pâle et bouleversé. Puis il a dit "C'est bien elle.", et mon coeur s'est arrêté de battre.
C'est alors que j'ai compris que s'il m'aimait, peu importaient toutes les prophéties du monde : je devais mourir.
Mais on ne semblait pas m'en donner l'occasion. On m'avait enlevé mes armes. Et les gardes qui m'escortaient ne semblaient vouloir me rattraper qu'avec douceur.
J'ai été emmenée au palais, dans les plus grands honneurs, et j'ai été présentée en grande pompe à la famille de l'empereur. J'ai ainsi vu celles dont on m'avait tant parlé.
Sa soeur, Myriam, était bien telle que je pouvais l'imaginer. Rousse, aux cheveux qui avaient l'air en désordre malgré sa coiffure sophistiquée, avec des vêtements outrageux qui gâchaient sa beauté, alors qu'ils avaient de toute évidence été prévus pour la révéler.
Par contre, sa cousine Ariane n'était pas du tout la vieille manipulatrice, conseillère de l'ombre, que je m'étais figurée. En vérité, elle ne devait avoir beaucoup plus de vingt-cinq ans. Ses longs cheveux châtain lui tombaient jusqu'aux pieds, elle portait une longue robe blanche, elle avait un visage doux et diaphane. Sa beauté la faisait ressembler à un ange.
C'est à ce moment solennel que je me suis écriée, à la face de l'empereur. "Il est impossible, totalement impossible, que je me marie avec vous ou qui que ce soit! J'ai juré, et je ne le veux pas de toute façon!"
Il y a eu un brouhaha dans l'assistance. J'espérais vaguement que le scandale suffirait à me faire bannir de la cour à jamais, à annuler ces projets ridicules. J'ai regardé plus en détail les figures royales. L'empereur et sa cousine semblaient être très tristes, tandis qu'un sourire retors apparaissait sur les lèvres de sa soeur.
Mais on ne m'a pas chassée. On m'a raccompagnée dans ma chambre, avec toujours ces maudits gardes, dont pas un n'avait une arme que j'aurais pu utiliser d'un geste vif.
On a annoncé plus tard l'entrée de cet empereur que je m'étais mise à détester, et qui, entrant dans le vif du sujet, m'a demandé.
"Ainsi, vous ne voulez pas m'épouser.
- Je mourrai plutôt."
J'ai continué à être grossière et bête. Je voulais encore avoir l'espoir qu'un empereur aussi raffiné ne pourrait pas, comme les garçons de mon village, ne m'aimer que pour mon apparence. Qu'il lui faudrait autre chose, que j'étais bien décidée à ne pas lui donner.
Le visage de l'empereur était triste.
"La prophétie dit que quelqu'un doit sacrifier ses sentiments pour le bonheur de tous."
Je lui criai que je me moquais bien du bonheur terrestre de tous, que le serment que j'avais fait compromettait mon âme immortelle, et que s'il croyait à des prophéties aussi idiotes, il pouvait bien croire à cela aussi.
Il baissa la tête. Il dit :"J'avais la faiblesse de penser que ce quelqu'un serait moi."
Il ne m'aimait pas.
J'ai eu un espoir, j'ai essayé de le convaincre, de le tenter. Je lui ai figuré le bonheur qu'il pourrait avoir s'il épousait une jeune fille qui l'aimait vraiment et qu'il aimait vraiment. J'ai essayé de le faire douter de ses prophètes, de l'influencer de toute ma force.
"Même si je ne devais pas vous épouser, il m'est impossible d'épouser celle que j'aime."
Intérieurement, je me suis répandue en conjectures. Un interdit... Probablement sa soeur ou sa cousine. Dans notre pays, les membres des familles dirigeantes n'ont plus le droit de se marier entre eux, quand les liens de parenté sont plus proches que le second degré. Il y a eu trop de problèmes de consanguinité dans le passé - je l'ai appris dans les livres d'histoire de l'ordre.
"Mais même si je le pouvais, je ne pourrais ainsi sacrifier mon peuple." Il se retourna vers moi. "Aussi, je vous demande de venir avec moi pour préparer le mariage, ce soir."
Il s'est retiré, et j'ai décidé que je le détestais, plus que jamais. Non seulement il allait, selon toute probabilité, réussir à m'épouser et à me voler ma vie, mais en plus, j'éprouvais envers lui un sombre sentiment d'infériorité, en comparant son abnégation à mon égoïsme de jeune fille, alors qu'il n'avait que deux ans de plus que moi.
Je réussis, pour ma satisfaction personnelle, à me convaincre que ce n'étaient que de belles paroles, et que s'il avait pu contracter son mariage répugnant avec une proche, jamais il n'aurait fait attention à la prophétie. Il devait juste essayer de me persuader. Peut-être même jouait-il entièrement la comédie, et essayait-il de me séduire. Je ricanai. Personne n'en était capable.
Le soi même eut lieu la réunion de préparation. Les deux princesses y étaient. Je les regardai avec curiosité. De laquelle l'empereur était-il amoureux?
J'ai écouté les conversations douces, observé les visages. J'ai entendu ce qu'on ne pensait pas que j'entendrais - j'ai l'ouïe très fine. J'ai vu Myriam se fâcher, invoquer les sentiments du prince, les miens - que se soucie-t-elle de mes sentiments! J'ai vu Ariane triste et pâle, ne rien dire. Je pensais que ce pouvait être n'importe laquelle des deux.
Mais j'ai vu le prince soupirer d'un air distrait aux extravagances de sa soeur, qui proclamait qu'elle tuerait le ministre du culte plutôt que de laisser le mariage se faire. Par contre, je l'ai vu regarder chaque mouvement de cils d'Ariane, d'un air bouleversé.
Et là, le doute n'était plus permis.
Mais si Ariane l'aime aussi, si Myriam l'aime, ce qui est encore possible, ce mariage ne plait absolument à personne. Pourquoi doit-il se faire, dieux? Pourquoi ne pas me permettre de le fuir? Pourquoi les princesses ne tentaient-elles pas de l'empêcher, elles aussi? Pourquoi leur amour ne leur faisait-il pas tout faire pour cela?
C'est à cela que je réfléchissais, ayant regagné ma chambre en haut de la tour.
Alors j'ai vu entrer, sans que personne ne l'annonce, la soeur de l'empereur, la tueuse, cette Myriam-la-rousse qui, me semblait-il, m'avait toujours rejetée.
"Tu es venue pour me tuer, de ta part, ou de celle de la princesse Ariane." ai-je essayé de deviner, plein d'espoir. "Je ne me défendrai pas."
C'était vrai : la mort ne me faisait pas peur du tout, si seulement je pouvais vivre ma vie en accord avec moi-même. Tout le monde doit mourir. Il est de pires sorts.
Elle a haussé les épaules, s'est assise sur le canapé près de moi, et déclaré : "Elle ne ferait jamais ça. Elle ne pense qu'à l'avenir du peuple. Elle n'est pas comme nous."
J'ai rougi de me voir mettre dans le même sac que Myriam, mais elle n'avait pas complètement tort. J'aurais du être le sacrifice. Tout le monde est d'accord pour l'être. Sauf moi.
En même temps, voir mon espoir déçu m'avait énervée.
"Alors que viens-tu faire ici, sorcière?" lui demandai-je en appuyant sur le dernier mot.
"Tu ne m'aimes vraiment pas?" a-t-elle demandé, sans répondre à ma question.
J'ai secoué la tête, en signe de dénégation.
"L'univers ne tourne pas rond." a-t-elle dit de sa voix traînante. "Mais ce n'est pas plus mal, parce que même si ce n'étais pas le cas, je ne pourrais pas t'empêcher d'épouser mon frère. J'ai essayé."
Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire, et elle a du lire mes questions sur mon visage.
"Tu dois penser que je ne te connais pas, et ce n'est pas complètement faux... Mais tu es tellement belle, tu as du déjà connaître ça. Inspirer de l'amour à tout le monde, sans pouvoir y échapper...
Je me suis affolée, je lui ai demandé si elle voulait bien dire qu'elle m'aimait. Entendre ça de la part d'une femme était un choc pour moi. Mais j'ai eu un bête espoir, et je lui ai demandé, comme preuve d'amour, son aide.
"Mais je ne peux pas te faire sortir de là!" a-t-elle dit d'un ton désespéré dans lequel, pour la première fois, j'ai senti de la sincérité. "Ma magie n'est pas assez forte.
- Mais tu peux entrer et sortir, seule."
Elle a acquiescé.
"Si tu m'aimes - elle a fait un mouvement de la tête - si tu m'aimes et que tu es ce que les gens prétendent, ramène-moi un couteau, ou du poison, de quoi me tuer.
- Tu ne peux pas me demander ça!" Sa voix s'était mise à trembler.
"Si, je peux." Je voyais enfin un espoir. "Tu ne ferais pas ça pour moi."
Elle a eu l'air vaincu, puis s'est sauvée. Je ne savais pas si elle reviendrait. J'ai quand même attendu, pendant des minutes qui m'ont semblé des heures. Mais elle a finalement réapparu.
Elle m'a tendu une fiole en détournant la tête de moi. Elle a dit d'une voix altérée. "Mes poisons habituels sont trop douloureux. Celui-là est ce qu'utilisent les devins pour leurs transes. Mais il est connu qu'en excès, il est dangereux. Tu plongeras juste dans un rêve dont tu ne te réveilleras pas."
Malgré ses efforts, j'ai vu qu'elle pleurait. J'ai pris la fiole et, par reconnaissance, j'ai attendu qu'elle soit partie avant de la boire.
Je n'ai d'abord rien senti, et je l'ai maudite, j'ai cru qu'elle m'avait trompée, qu'elle ne voulait pas que je meure, et qu'elle m'avait donné n'importe quoi.
Mais j'ai commencé, après quelques heures, à sentir une très douce, mais irrésistible fatigue. Et je sais maintenant qu'elle avait raison. Quand je m'endormirai, je ne me réveillerai pas.
Je suis une fille égoïste. J'ai abusé des sentiments de la dernière personne à m'avoir aimée, j'ai bu le poison, j'ai rejeté la prophétie qui devait sauver le monde, et plus rien ne pourra inverser le processus.
Je sais maintenant que je vais mourir, tuée par l'abnégation, la compassion et la tendresse de la sorcière, par ce que je me vois forcée d'appeler de l'amour.
J'en suis tellement sure que ce n'est plus de la confiance. C'est le pouvoir des devins lui-même qui m'envahit. Les rêves affluent, alors même que je ne dors pas encore. J'en ai trop pris ; je verrai plus loin qu'aucun d'entre eux.
Je sens que je vais mourir, vierge et pure comme je l'avais souhaité. Mon corps sera brulé, mon âme sera préservée. Cette vision est douce. Il en est d'autres qui m'assaillent.
J'ai l'impression que je sais tout...
Je vais mourir... Et ainsi - bien que votre modestie ne vous ait pas laissé voir cette issue - vous serez, Ariane, la plus belle femme du royaume... La réalisation de cette prophétie passe toutes les lois, n'est-ce pas? Je vous souhaite tout le bonheur possible. Je suis une fille égoïste... La fin est la meilleure possible pour moi. Mais aussi pour vous deux. Et pour le peuple. Il n'y a qu'une seule personne qui aura des raisons de pleurer cette mort...
Celle qui a sacrifié ses sentiments, celle qui aura permis ma mort, qui, par pur hasard, aura permis le bonheur de tous...