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"Je peux avoir ton portable ?"
Vincent lança un regard peiné à Violet. Bien sûr, après avoir compris que fixer son écran lui faisait mal au coeur, il avait décidé de s'endormir au moins à moitié pour faire passer le temps plus vite. Mais c'était toujours son petit ami. Enfin, pas le portable au sens propre, quoi qu'aient pu en dire certaines personnes à une époque, mais dans l'idée...
"Pourquoi ?"
"Je n'ai pas fini d'y mettre tout ce que je voulais. Une caméra pourrait être utile. Et le programme pour la faire marcher."
C'était un argument.
"Et puis," plaisanta Violet, "il faut bien que je me trouve quelque chose à faire ! He, je suis coincée dans une voiture avec trois jeunes hommes, quatre avec une définition large, tous homosexuels ! C'est quelque chose que j'ai fait dans une vie antérieure ? Les chances sont quand même faibles, pas vrai ?"
"Mais l'échantillon n'est pas prélevé de façon indépendante." La remarque de Vincent n'avait pas vraiment de but, mais elle était vraie, et il devait supposer que c'était déjà ça. Cela la mettait au-dessus de la moyenne du small talk. Encore qu'on pouvait juger selon d'autres critères. La politesse et l'attention qu'on portait à son interlocuteur, déjà.
"Au fait, oui !" conclut-il, un peu tard, et avec un peu de regret, et lui tendant l'ordinateur portable. "Ca peut faire mal au coeur." précisa-t-il, parce qu'avoir la conscience tranquille était plus important que de ne pas passer pour une chochotte.
Au point où il en était, de toute façon... (mais s'il devait réécrire l'inconscient collectif un jour, il enlèverait la clause comme quoi ce n'était pas viril d'avoir le mal des transports).
Enfin bref.
Il posa sa tête contre la vitre à peu près fraîche, et continua à rêvasser.
Il lui sembla entendre vaguement les voix des sept nains. Evidemment, maintenant, ils pouvaient parler aussi. Leurs voix étaient celles du film de Walt Disney - en version originale, bien sûr. Vincent se demanda si c'était Violet ou les nains eux-mêmes qui avaient téléchargé, ou reconstitué électroniquement, les voix en question. Cela montrait un degré avancé de perfectionnisme, en tout cas. Il se demanda s'ils avaient les voix françaises quelque part, au cas où ils décideraient de parler français - la traduction automatique devait être accessible quelque part, n'est-ce pas ? Ou alors, peut-être allaient-ils parler français avec les voix anglaises ? Cela sonnerait certainement étrangement.
Et, pensait-il en s'endormant de plus en plus nettement, si Alan Turing était Blanche-Neige, endormi pour cent ans par une pomme empoisonnée - enfin, cinquante ans, mais il devait supposer que les années de sommeil était plus chères de nos jours, et puis il fallait reconnaître que cela l'arrangeait bien - cela faisait-il de lui le prince charmant ? Cette idée était traumatisante de plus d'une façon... il y avait au moins deux mots dans "prince charmant" qui ne collaient pas du tout à Vincent. Et ce n'était que le début.
Le prince charmant dans Blanche-Neige arrivait comme s'il n'avait jamais eu de problèmes dans sa vie, et qu'il lui suffisait d'arriver comme une fleur pour récupérer la fille canon. Personne n'avait jamais mentionné les embouteillages ou les problèmes pour garer son cheval, sans même parler d'incidents plus graves. Vincent se demanda si tout s'était effectivement passé à merveille pour lui, ou si des détails aussi triviaux étaient censurés dans le conte, parce que c'était l'histoire de Blanche-Neige, de toute façon. Ou parce qu'ils étaient triviaux. Si un jour, ce qui était arrivé à Alan Turing devenait connu et qu'on faisait une biographie version 2.0, Vincent doutait qu'on mentionne tous les passages où il avait fait semblant de livrer des pizzas, ou assimilés.
Bon, peut-être n'était-ce pas qu'une question de qui était le personnage principal. Peut-être étaient-ils censurés parce qu'ils étaient vraiment sans intérêt. Vincent essaya d'imaginer le prince charmant du film de Disney en train de faire semblant de livrer une pizza aux nains, avec (sans raison précise) une fausse moustache et une salopette. Il échoua.
Le prince avait-il seulement des amis prêts à lui venir en aide en toutes circonstances ? Ou une petite soeur ? Ou, en règle générale, une vie ? Ceci dit, il avait un cheval. Vincent n'avait pas de cheval ; pas même au sens figuré, puisque la voiture n'était pas la sienne, et il s'était servi de transports en commun pendant tout le long. Ceci dit, à choisir, il préférait sa situation à celle du prince charmant. Si ces amis et sa famille n'étaient même pas assez importants à son coeur pour être mentionnés dans l'histoire, il devait avoir une vie bien triste, jolie princesse ou pas. A moins que prince-charmantifier et sauver régulièrement le monde de dragons plus gros que des maisons suffise à combler ce vide. Vincent ne pouvait pas dire qu'il avait beaucoup d'expérience sur le sujet.
Et Will, dans cette histoire ? Etait-il le chasseur, envoyé par la méchante reine pour tuer Blanche-Neige, mais qui finissait par changer de camp et l'assister ? Oui, on pouvait tracer de jolis parallèles.
Ou alors il était le miroir magique, qui n'avait pas l'air franchement méchant, mais qui pourtant indiquait aux forces du mal que Blanche-Neige était encore vivante, ainsi que sa position ? En fait, quand on y réfléchissait, on pouvait trouver des parallèles entre n'importe quel schéma et n'importe quel autre, en tirant sur la corde suffisamment fort.
Ce qui n'empêchait pas que maintenant il risquait de s'imaginer le tueur envoyé à leur poursuite comme une femme en robe longue s'exclamant "ha ha ha, je suis la plus belle du monde" et brandissant des pommes. Ce qui pourrait sérieusement handicaper sa capacité à le reconnaître quand il le rencontrerait.
Un choc dans la conduite le réveilla. Sauf qu'il ne dormait pas, et le prince en salopette était une image totalement consciente. Mais cela ressemblait à un réveil quand même.
"Tadaa !" s'exclama Alexis. "On y est !"
"Il est tard." remarqua Violet, semblant soucieuse. C'était la pure vérité, et pourtant, l'espace d'un instant, Alexis lui lança un regard boudeur, comme si elle mettait en doute sa capacité à faire des excès de vitesse. "Nous laisseront-ils rentrer ?"
"J'espère bien !" s'exclama Vincent. "Je sais bien qu'ils travaillent à, hum, des choses sérieuses, mais ce sont toujours des informaticiens, non ? Ils perdraient la moitié de leur efficacité si on ne les laissait pas travailler après minuit, comme les Gremlins mais dans l'autre sens !"
"Il y a toujours quelqu'un qui surveille les entrées devant la porte." fit remarquer Will. "Je suppose que cela signifie qu'on entre encore. Mais eux ne gagnent pas forcément en efficacité après minuit."
"Plus nous passons de temps à en discuter," fit remarquer Alan, "plus nos chances diminuent."
C'était strictement vrai, et malgré ses goûts pour l'analyse de la situation et la préparation de plan, Vincent ne pouvait le mettre en doute. Se résignant à l'idée qu'il pourrait peut-être trouver un endroit tranquille pour faire ça à l'extérieur, les toilettes au pire, il sauta hors de la voiture.
Violet sembla se ranger à ces arguments aussi. Vincent lui reprit son ordinateur portable - dont d'ailleurs elle ne se servait plus - et le refourra dans son sac à dos.
Will et Alexis les suivirent.
"Je ne pense pas qu'on devrait y aller tous." murmura Violet sur le chemin. "Je peux peut-être demander qu'on laisse rentrer un de mes élèves, mais pas forcément toute une colonie de vacances. Will, Alexis, pourquoi ne pas rester à l'extérieur ?"
"Il me semble que si jamais il réussissait à rentrer," répondit Will toujours à voix basse, "je suis ce qui ressemble le plus à de la force de frappe."
Ni Vincent ni Violet n'eurent la prétention de contester. Violet marqua son approbation et son respect pour ses capacités physiques en lui confiant son gros sac de matériel électronique, qui avait d'ailleurs l'air assez lourd.
"Je ne reste pas tout seul ici ! Je ne suis pas venu pour être laissé sur le bord de la route comme un fox-terrier en vacances !" protesta Alexis, oubliant manifestement qu'il s'était fait engager uniquement en présentant son CV sur les poursuites en voiture.
"Mais pourtant," expliqua Will, "nous avons besoin de quelqu'un à l'extérieur. Pour nous rendre un compte de qui veut rentrer. Ca serait idéal si tu pouvais aller placer la voiture de façon à voir sans être vu, et que tu nous décrivais qui est autorisé à entrer. Tu as toujours ce téléphone dernier cri qui permet d'envoyer des mails ?"
"Evidemment !"
"Et tu as mon adresse ? Les téléphones portables ne fonctionneront clairement pas à l'intérieur, mais si cela arrive sur un serveur ordinaire..."
Vincent ne savait pas ce qu'il devait le plus admirer, la capacité de Will à planifier une tactique réellement utile, celle à convaincre Alexis gentiment mais fermement de rester hors de danger, ou le fait qu'il savait finalement une quantité de technique de l'information raisonnable. Avec un peu d'entraînement, il aurait pu prendre la place de Moyennement-Expert. (Oh, et s'il réussissait à rester suffisamment incognito pour garder son métier après cela. Vincent l'espérait.) D'un autre côté, il avait rencontré Alexis sur un forum...
En tout cas, pendant que Vincent était en train de penser à des choses diverses et variées, Will avait manifestement fini de convaincre Alexis (Qui avait un faible pour lui. Cela lui donnait un avantage indéniable. Mais quand même, soit Will avait beaucoup d'autorité et pouvait convaincre vite sans passer par les grandes effusions, soit Vincent réfléchissait particulièrement lentement aujourd'hui. Ou les deux.)
En moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire, ils étaient à nouveau en train d'essayer d'entrer dans un centre de crypto. Cela rappelait à Vincent des souvenirs émouvants. Ou pas. En tout cas, cela donnait une étrange impression de temps cyclique, comme si ce qui avait commencé dans un centre de crypto devait finir dans un autre... après tout, cela allait finir ici, de quelque façon que ce soit, n'est-ce pas ?
Sauf que, à bien y réfléchir, l'histoire avait commencé avant qu'il entre dans un centre de crypto.
Aussi, il n'y avait pas de premier essai parfumé à la pizza, cette fois.
Les employés de l'entrée semblaient réticents à les laisser entrer, considérant l'heure tardive. Violet dut expliquer que le décalage horaire faisait qu'elle ne pouvait pas décemment aller se coucher tout de suite. Vincent, qui n'avait jamais été doué pour distinguer sa droite de sa gauche, dut faire un petit schéma dans sa tête avec le soleil et la terre pour voir si c'était vraiment dans ce sens-là ou si elle pipotait.
Enfin, grâce aux capacités de persuasion de Violet, et peut-être un peu à son décolleté, on les laissa entrer.
On ne vérifia pas les identités de Vincent et de Will, après qu'elle les eut désigné comme ses étudiants. Vraiment, ce centre était bien moins gardé que ceux qu'on trouvait en Angleterre ! Vincent, le temps d'un éclair, se demanda s'il devait en ressentir une certaine honte chauvine, ou au contraire une certaine fierté (cela impliquait presque sûrement qu'on ne faisait rien d'aussi répréhensible que de garder des intelligences artificielles prisonnières).
Mais son sens pratique, dans un de ses rares moments d'affirmation de soi, préféra le laisser partagé entre le soulagement d'être réussi à entrer et la crainte que leur poursuivant, quel qu'il soit, entre sans le moindre problème non plus.
"Restez là." demanda Violet à Vincent et Will, les laissant dans un couloir. "Je vais aller parler à un des chefs." OK, ce n'était pas le décolleté.
"Il y a le wifi ici." remarqua Alan. "Bien sûr, il ne donne pas accès aux machines sur lesquelles sont faites les recherches les plus confidentielles, pour des raisons évidentes. Mais peut-être qu'en cherchant bien..."
Vincent imagina un instant Alan comme un poisson rouge qui était resté dans un petit sac en plastique pendant très longtemps et qu'on replongeait d'un coup dans la mer. Enfin, plutôt dans un très grand lac, pour ce qu'il savait des poissons rouges.
Et, pour filer la métaphore, il était actuellement en train d'essayer de sauter dans une toute petite flaque.
"Il va vraiment entrer dans le réseau ?" demanda Will, un peu perdu.
"Evidemment !" s'exclama Vincent avec une pointe de fierté, même s'il n'avait techniquement rien à voir là-dedans.
"Mais qu'est-ce qu'il y fait ?"
"Je ne sais pas. Il lit, sans doute ? Ou il regarde la paysage ? Il se renseigne, en tout cas. Et puis, il faut bien qu'il soit quelque part, comme tout le monde !"
Le concept du réseau informatique comme un "quelque part", et comme un quelque part où tout le monde pouvait se rendre, sembla échapper à Will. La métaphore ne semblait pourtant pas si audacieuse à Vincent... il aurait sans doute pu l'expliciter davantage, incluant une explication de pourquoi les esprits humains, par leur faculté de communiquer, ont des extensions en dehors du cadre strict du cerveau, mais il n'en aait pas vraiment le temps, là.
D'ailleurs Violet revint, comme pour en apporter une preuve supplémentaire. "C'est bon ! Nous avons toute la nuit et plus s'il le faut !"
"Je suis entré." expliqua Alan. "Quelqu'un y avait branché son portable..."
"C'est parfait ! Ce sera une bonne base pour convaincre le gouvernement anglais de notre sérieux. Vincent, Alan, vous me préparez un bon petit chantage de derrière les fagots ?"
Oui, c'était exactement ce qui avait été prévu. Arriver à un accord. Vincent se gratta la gorge et essaya de se convaincre qu'il pouvait parfaitement faire cela, pour peu qu'il n'y ait pas de système de visio-conférence impliqué.
"Je dis ça, mais il vaut peut-être mieux qu'on ne se sépare pas. Ils m'ont laissé accès à une salle bien fournie niveau hardware, et normalement ce qui me manque devrait être livré pas trop tard." Elle fit un clin d'oeil. "He, j'ai une réputation, il faut croire. Encore que la partie trop repérable, je l'ai sur moi."
Apparemment, Will, qui essayait de ne pas souffler sous la charge, en savait quelque chose.
Vincent dut sembler vraiment particulièrement naïf ou ahuri, car Violet en tira des déductions sans peine. "Quoi ?" s'exclama-t-elle, "tu ne lui as rien dit !"
Elle fixait un point qui était vaguement localisé dans le sac à dos de Vincent ; mais même sans cela, il aurait été facile de deviner à qui elle s'adressait.
"Tu es vraiment timide !" s'exclama-t-elle. "Ou bien superstitieux."
"Avant ce matin," répondit Alan, c'était censé être une surprise. Et depuis, il est vrai que je n'ai pas trop fait de plans sur l'avenir."
Vincent eut beaucoup de mal à résister à l'envie de poser toutes les questions du monde ; il y parvint de justesse grâce à sa crainte de passer pour un ahuri. Et peut-être un peu son respect pour l'élément de surprise. Et puis, cela aurait été long.
Ils montèrent et descendirent quelques escaliers (la structure des bâtiments en question semblait une première sécurité pour éviter que qui que ce soit avec moins de 120 de QI ne puisse y arriver sans passer quelques heures à pleurer sur un plan), et finirent par arriver à une petite porte, que Violet ouvrit avec la clé qu'elle balançait ostensiblement depuis qu'elle était sortie du bureau du chef.
OK, cela commençait vraiment à ressembler à un décor de science-fiction.
Violet s'assit dans un coin, commença à assembler des éléments qu'elle semblait ramasser au hasard avec d'autres qu'elle sortait de son sac. Si elle avait pu arborer un ricanement maniaque au lieu d'un froncement de sourcil modérément concentré, son comportement aurait pu être l'archétype de celui du savant fou de série télé. Mais cela gachait un peu l'effet. Quant à Will, il semblait ne pas pouvoir s'empêcher d'aider.
Vincent, lui, se posta devant l'écran de son portable (connecté par les bons soins d'Alan) et essaya de prendre l'air menaçant de celui qui allait faire trembler le gouvernement anglais (au moins la partie qui s'occupait d'espionnage) sur ses bases et le faire céder.
Bwahaha.
Tout ça.