| Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search | Login Register Extras |
Il y eut plusieurs minutes pendant lesquelles Vincent eut l'impression qu'on fourrageait dans son esprit avec un rayon laser, mais très honnêtement, il y avait de bonnes chances pour que ce soit psychosomatique.
Enfin, il entendit Violet s'exclamer : "Première étape effectuée !"
Vincent se demanda quelle était cette étape. Il ne se sentait pas anxieux ; Will, lui, semblait l'être pour deux ou plus. Il n'avait pas l'habitude des machines infernales. Vincent non plus, en pratique, mais il en avait beaucoup plus entendu parler. Dans tous les cas, il n'avait pas l'impression d'une quelconque altération de la conscience ou de son environnement, et en fit la remarque.
"He, qu'est-ce que tu crois ! Que le but est de te laver le cerveau entièrement, pour balancer ta psychologie sur Internet ?"
Vincent l'avait effectivement cru, mais la phrase de Violet était formulée de telle sorte que le confirmer apparaîtrait comme légèrement humiliant. Il préféra arborer l'air de l'élève qui écoute un discours magistral sans la moindre intention d'interrompre quelque chose de déjà si parfaitement structuré.
L'expression, ancrée dans la conscience collective des professeurs et des étudiants depuis le commencement des temps, eut l'effet escompté. "Cela ne fait que créer une copie." précisa-t-elle. "On ne touche pas au cerveau des gens ! Pour l'instant !"
"Ca veut dire," demanda Vincent, "qu'il y a actuellement une copie conforme de mon esprit en train de se balader sur Internet ?"
Sa question contenait un muet "et devenir intime avec Alan pendant que moi je ne peux pas". Cela aurait quand même été extrêmement déplaisant si tout avait bien tourné pour tout le monde, lui y compris, sauf lui. En quelque sorte. En plus, cela aurait fait mal à la tête d'un point de vue logique. Ou du moins, nécessité la création de nouveaux pronoms.
"Conforme, c'est une des questions." précisa Violet. "Il y a de la compression, je dois avouer. Mais la question est de savoir si c'est discernable..."
"Mais alors, Alan ?" demanda Vincent.
"J'aime à m'imaginer que je suis une copie exacte ou presque de ce que j'étais dans mon corps humain. Il est possible que certains de mes souvenirs aient disparu et que je sois incapable de m'en rendre compte. Je pense que mon inconscient, lui, a été affecté. Il est plus lié à la structure intime, plus difficile à coder, mais je ne peux pas savoir dans quelle mesure."
"Il y a donc eu deux versions de toi aussi ?" Vincent regarda la machine d'un oeil torve qui lui allait très mal, surtout à considérer qu'elle marchait.
"He bien, pendant un court instant, oui. Mais j'avouerai que le dispositif que j'avais créé m'inquiétait un peu. Un essai me semblait dangereux, pourrait créer un être conscient mais incomplet. Je ne me suis résolu à l'utiliser sur moi qu'une fois qu'il a été évident que je... qu'il allait mourir."
"Bien sûr..." murmura Vincent.
Alors, maintenant, il avait un double maléfique sur Internet ! Enfin, pas forcément maléfique. Mais s'il évoluait comme Alan, il allait devenir tout-puissant et pouvoir utiliser l'Internet comme puissance de calcul ! Vincent se demanda un instant s'il deviendrait une force maléfique en ayant l'occasion d'être tout-puissant sur Internet et de pouvoir faire les calculs les plus compliqués en quelques micro-secondes. Il n'avait aucune confiance en lui-même, surtout lui-même hors de son corps. Et puis, qui savait s'il n'y avait pas eu des changements subtils ? Apparemment, ça n'avait pas été traumatisant pour Alan... mais il avait déjà été génial avant et il avait vécu l'amélioration des capacités des calcul des ordinateurs en direct !
Et puis même si le double virtuel en question n'était pas maléfique, il pouvait très bien être aigri envers lui, pour avoir un corps et toutes ces choses ! Est-ce que lui-même n'était pas en train de s'aigrir profondément juste parce que son double pouvait aller discuter avec Alan de plus près, hein ? Et peut-être beaucoup mieux s'entendre avec, même si la copie n'était pas exacte, d'autant plus si elle ne l'était pas. Vincent se refusait à penser qu'il puisse y avoir une simplification violente de la personnalité : Alan lui semblait profondément humain. Mais il pouvait tout de même y avoir des différences, ou des changements potentiels dans l'évolution, ou des détails de nature totalement non apparente pour lui, mais qui, du point de vue d'une intelligence artificielle, le rendraient beaucoup plus agréable à fréquenter...
Même sans pouvoir jurer qu'il avait eu la plus mauvaise moitié, il avait eu l'impression de s'être fait avoir dans le processus. Il n'avait pas eu de rival, finalement, et il avait réussi à s'en créer un tout seul ! Ou au moins, presque tout seul. Violet aurait pu expliquer mieux avant de demander son avis.
"Benton," fit remarquer Alan, "est-ce vraiment votre joie de vous faire considérer comme un savant fou stéréotypé qui joue avec des forces supérieures ? Et si vous racontiez un peu la suite ?"
Elle eut un sourire faussement embarrassé. "Si tu dois me gacher mes effets..." Puis, s'adressant à Vincent. "Bon, le but premier n'est pas de créer une intelligence artificielle entièrement indépendante, bien sûr..."
"Vous voulez dire que votre expérience a complètement échoué, c'est ça ?" demanda Vincent, sans se prononcer, même intérieurement, sur le degré de sa question.
"Je ne le sais pas encore !" s'exclama-t-elle avec un air réjoui qui aurait paru déplacé si Vincent ne vivait pas déjà à l'intérieur du croisement bâtard entre un film d'espionnage et un de science-fiction. "Mais jusqu'ici, nous ne faisons que répéter une expérience qu'Alan a déjà pratiquée avec succès."
Alan eut un toussotement d'approbation. Apparemment, de l'interaction était déjà en train d'avoir lieu. Cela avait effectivement marché. Et le double n'était pas excessivement maléfique, sinon, Alan le dirait. Ou alors il cachait très bien son jeu. Et même en mettant les choses au pire, Vincent ne pensait pas que l'accès à une grande puissance de calcul puisse le changer si vite.
Après tout, il était toujours un scientifique, même s'il avait aussi fait du Windows récemment. Cela était-il surprenant que ce qui avait déjà été fait une fois puisse être recommencé aussi bien, avec du matériel de meilleure qualité, du temps, une grande scientifique sur le projet, et l'assistance de l'inventeur originel lui-même ? Bien sûr, dans un film de science-fiction, avec la fascination des scénaristes pour les expériences non-reproductibles quasi-magiques, cela n'aurait pas fonctionné une seconde fois. S'ils avaient eu un peu de conscience professionnelle, cela aurait été mis ici sur le compte, justement, d'une erreur dans les souvenirs d'Alan. Malheureusement, souvent, les indices d'une intervention divine pour expliquer à l'homme son hubris semblaient être plus à la mode.
Non, plutôt que de réfléchir aux clichés auxquels il échappait, Vincent ferait mieux de reconnaître que c'était normal que cela ait marché exactement comme ça, et d'écouter Violet qui poursuivait : "Mais Alan a aussi développé, depuis quelque temps, une façon de réunifier en une conscience commune des branches séparées. Et bien sûr, je suppose que cela marche mieux quand les deux versions sont numérisées, mais cela vaut la peine d'essayer, n'est-ce pas ?"
"Ce que vous voulez dire," résuma Vincent, est "remettez ce casque sur la tête, j'appuierai sur un bouton que j'ai gardé secret jusqu'à maintenant, et alors je pourrai enfin réécrire votre cerveau, et cela règlera cette affaire de double maléfique..." Joignant le geste à la parole, il se coiffa du casque électronique que même lui trouvait maintenant ridicule (oui, il avait changé d'avis avec une parfaite mauvaise foi), ce qui laissait présager lugubrement de son effet sur les foules ordinaires. Mais l'alternative lui semblait pire, et après tout, c'était une expérience terriblement intéressante.
"En fait, cela sera une fusion ponctuelle," précisa Violet, qui, apparemment, n'avait pas l'intention de déformer la vérité par charité. Vincent lui en était reconnaissant, d'une certaine façon. "Ceci dit, si elle n'a aucun effet traumatique, on pourra envisager de la répéter à intervalles suffisamment courts pour que ce soit indiscernable. Crie si ça fait mal. Et, évidemment, évite autant que tu peux de crier si ça ne fait pas mal - sur le coup de la surprise, par exemple."
C'était certainement une bonne idée de le préciser à l'avance.
"Resynchronisation !" s'exclama Violet en tapant une ligne de code ; avec ce sourire juste un peu embarrassé qui sous-entendait qu'il fallait lui pardonner de s'abandonner à ces délires cliché, mais qu'elle en avait eu envie depuis sa naissance et avant.
Vincent eut juste le temps de réaliser que si cela marchait correctement, son double allait savoir ce qu'il avait pensé de lui, et réciproquement ; ce serait horriblement embarrassant.
Ce fut comme quand on se rappelle un rêve le matin en se réveillant, avec des petits détails qui finissent par en appeler d'autres et par faire un ensemble presque structuré, quoique pas vraiment crédible. Mais (au moins pour l'instant) il n'y avait pas le passage où les mémoires s'effaçaient ensuite au fur et à mesure, ne vous laissant qu'avec le souvenir de les avoir eues.
Une voix vraiment agréable...
Au début, il n'y avait eu qu'un afflux de connaissances, trop difficiles à interpréter toutes à la fois, presque douloureux, mais en fait cela ressemblait plus à de la frustration.
A force d'obstination et de peau des joues pincées, Vincent ne cria pas de surprise, même un peu.
"Je vais te communiquer le software pour refaire les transformations en sons et en images, ça sera plus facile."
Ah oui, bien sûr, c'était Alan qui était venu l'aider !
Alors qu'il était en même temps en train de discuter avec lui à l'extérieur ! Le vil trompeur ! C'était pensé affectueusement, bien sûr. Avait-il lui aussi séparé sa conscience en deux, ou était-ce plus l'équivalent de tenir deux conversations MSN à la fois ?
Les souvenirs se reconstituaient peu à peu, et cela avait plus de logique qu'un rêve, tout en étant beaucoup plus bizarre. Recevoir des informations par autre chose que les cinq sens était quelque chose à quoi Vincent n'était pas habitué... enfin si, quand c'était réfléchir avec des bases qu'on avait déjà, et de fait, cela y ressemblait un peu, sauf que le reste de l'univers virtuel était en train de réfléchir à l'intérieur de la tête de Vincent. Même s'il savait bien que techniquement, c'était le contenu de sa tête qui était en visite.
En tout cas, il pouvait tout aussi bien choisir de "lire" virtuellement un fichier texte que de l'"entendre". Il se demanda ce qui se passait quand on entendait une image. Probablement le même bruit que quand on essayait de le faire sur son ordi, pour plaisanter, il avait déjà essayé. Il recommencerait bien, juste pour voir.
Mais, pour commencer, il répondrait bien à Alan.
Sauf qu'il ne s'agissait que de souvenirs, et même si à aucun moment il ne se révoltait "je n'aurais jamais fait ça, jamais !" il ne se sentait pas non plus capable de prendre des décisions conscientes dans cet univers-là.
Sans doute parce que, comme le mentionnait Violet, ça n'avait été qu'un bref contact. Et s'il avait voulu répondre à Alan à ce moment, très probablement, son double aussi. Ou alors, il était en train de s'amuser à écouter des photos de fleurs. Lui-même avait hésité, après tout.
"Tout va bien ?" demanda Violet. Il hocha la tête. Will lui effleura l'épaule, comme pour être certain qu'il n'était pas un hologramme. "Alors oui, je vais essayer d'accélérer la synchronisation."
"Laissez-moi deviner : vous n'avez pas rajouté de dispositif permettant de lire mes pensées, je suis juste terriblement prévisible."
"Gagné !"
"Vous l'êtes aussi !"
Elle bidouilla quelque chose, et Vincent se retrouva dans un paysage très différent, qui apparemment n'était pas une photo de fleur non plus. Cela ressemblait plus à un charmant paysage champêtre, et Vincent, effet de son intelligence brute ou des souvenirs qui se cristallisaient, reconnut tout de suite le pique-nique dont Alan lui avait parlé. Il avait finalement pu l'y inviter. D'ailleurs, il pouvait distinguer Alan lui-même, avec exactement l'apparence qu'il avait sur les photos. Il était en train de s'ébouriffer les cheveux parce que - Vincent se le rappela - son double venait de faire une plaisanterie sur sa raie sur le côté qui le faisait ressembler à Jean-Pierre Stevens dans "Ma Sorcière bien-aimée". Alan, apparemment, venait d'invoquer sa puissance informatique encore-plus-rapide-que-google pour aller voir ce que signifiait cette comparaison, et n'en était pas très satisfait.
Et maintenant, Vincent avait envie de lui ébouriffer les cheveux lui-même, et il était certain que son double allait le faire - ils se ressemblaient, après tout. Pendant que lui en était réduit à se dire que c'était quand même la honte d'utiliser la traduction française, mais Dominique avait toujours regardé comme ça quand Vincent était petit, et il n'avait jamais pris la peine de télécharger la VO...
"Ca va toujours ?" demanda Violet.
"Ouaip !" lança Vincent.
Elle relança le dispositif. Vincent, cette fois, se sentit clairement en train de caresser la joue d'Alan, et une surcharge de bonheur, une impression de douceur... mais en même temps... était-il en train de communiquer à son double sa frustration en même temps qu'il recevait cela ? Si oui, le moment de la révolte des machines devait être proche. Pourtant, il avait tellement envie de...
Pourquoi son double informatique allait-il aussi vite dans l'évolution de sa relation avec Alan, aussi ? Etait-ce toute cette puissance de calcul qui accélérait les réflexes, ou bien se sentait-il moins gêné sorti de son corps physique ? Ou alors il n'avait pas confiance en Violet et pensait que l'expérience pouvait cesser à tout moment ?
"Tu es sûr ?" demanda Will, un rien inquiet.
Vincent se rappela où en était ce côté de la conversation, et il lui sembla que Will posait cette question d'une façon moins scientifique qui Violet - et qui risquerait moins de déboucher sur une interruption totale, par inquiétude ou vexation, s'il se plaignait.
"Le problème," expliqua-t-il, "c'est que je n'ai pas la conscience de ce qui est en train de passer. Juste des souvenirs par à-coups. Et ils sont agréables, ce n'est pas le problème, mais... Seigneur, ce doit être ce que ressentent les ordinateurs quand ils rament !"
"Mais la conscience elle-même n'est-elle pas uniquement du présent, et seulement constituée de souvenirs ?" interrogea Will.
"Juste !" Est-ce qu'il avait un diplôme en philosophie, en plus de la police appliquée ? "Ca ne change peut-être pas la structure de la mémoire, mais certainement celle de l'anticipation, qui n'est pas la même du tout ! Et le présent peut être illusoire, mais le futur imaginé fait autant partie de la conscience que le présent !"
Violet lança encore une fois le dispositif.
Mais différemment, cette fois.
Vincent eut la conscience d'avoir posé sa tête sur l'épaule d'Alan, puis celle de la douceur du vent, puis celle d'avoir encore reçu cette surcharge de frustration, puis celle de n'être plus frustré, et la douce anticipation de ce qui allait se passer, en même temps que pour des raisons différentes il murmurait "il est temps !". Aussi, il se rappelait que s'il était allé si vite, c'était pour en faire le maximum avant la prochaine interruption qui gachait vraiment l'ambiance.
"Ca a marché ?" demanda Alan avec plus d'émerveillement que d'étonnement.
"Oui ! Ca y est !" Vincent se serra dans ses bras. Ils étaient chaleureux. C'était parfait. Parfait.
Sauf que, troublant la paix de ce décor champêtre et virtuel, il entendit la voix de Violet. "Et là ? Un peu de feedback régulier, ça serait trop demander ?"
"Tout va bien ! Vraiment !" Il essaya de ne transmettre les opérations qu'à son côté à elle de la barrière virtuelle, mais échoua ; les deux consciences étaient synchronisées avec une fréquence trop microscopique pour qu'il puisse faire la différence, ce qui était d'ailleurs exactement ce qu'il avait demandé. Sauf, donc, que les questions de Violet cachaient l'ambiance, et s'il ouvrait les yeux, il voyait le visage d'Alan, mais aussi celui de Will, dans une perspective très différente, et c'était un peu perturbant, en plus de ressembler à un montage digne d'une case de manga pour filles. "J'ai juste des problèmes, comment dire... de surcharge sensorielle ? Enfin, c'est seulement en double, pas comme tout à l'heure, mais..."
"Peut-être qu'il serait possible de couper cette partie-là avec des somnifères ? Ou avec des méthodes plus traditionnelles - ne t'inquiète pas, je n'ai pas embarqué la poële à frire de tes parents. J'aurais peut-être dû, d'ailleurs, pour les empruntes digitales."
Vincent fit un effort pour vérifier quelques détails sur sa sûreté personnelle dans la salle d'informatique, même si le monde virtuel l'intéressait beaucoup plus actuellement. Il se demanda un instant si Alan pouvait le blâmer pour son absence de concentration, avant de se rappeler qu'il pouvait lui aussi entendre tout ce qui se passait dans la salle, à cause d'un micro bien placé dans son portable. Cela rendait les choses plus pratiques.
"Vous ne pouvez pas faire ça en appuyant sur un bouton ?" demanda Vincent, méfiant, enfin juste un peu, pas assez pour arracher le casque quand même. De toute façon, des gens avaient réellement eu l'intention de le tuer. Cela lui permettait de relativiser un peu la paranoïa sur tous les autres points.
"Si c'était le cas, je serais un génie de la bio du cerveau, en plus, et, comment dire, pas vraiment. Je n'ai lu que les articles nécessaires qu'Alan avait sélectionnés, et c'était déjà hard. Ceci dit, même si tu dormais, il serait possible que ça te mette juste en état de rêve lucide, ou que ça interagisse de façon encore plus bizarre. En attendant, on va faire à l'ancienne : ferme les yeux, je vais essayer de ne pas faire de bruit, et pour le contact de tes fesses sur la chaise, oublie, tu as mieux à en faire."
Vincent se demanda si le rire salace était le fruit de son imagination. En tout cas, il avait changé d'avis : il aurait peut-être préféré qu'Alan n'entende pas la conversation.
Mais, toujours très correct, il n'y fit pas référence.
Par contre, il caressa le cou de Vincent d'une façon qui le fit frissonner - le sens du toucher avait mis plus longtemps à se simuler que les autres sens, mais c'était vraiment réussi. Et, peu de temps après, il l'embrassait d'une façon qui n'aurait certainement pas été qualifiée de correcte à son époque ; mais, pour Vincent, il était impossible de faire mieux.
En fait, même s'il n'y avait pas eu une période d'approche incroyablement nulle et frustrante pour faire contraste, il aurait peut-être bien considéré que c'était le meilleur baiser possible. Mais dans ces circonstances, la question ne se posait même pas.
Vincent, presque malgré lui, bredouilla une phrase sur son bonheur et sur le temps qu'il avait entendu cela. Heureusement, elle était à moitié incompréhensible, aussi elle ne ruinait que quatre-vingt-dix-neuf centièmes de sa réputation en tant que mec cool.
"Je crois te battre sur la longueur !" protesta Alan. Vincent rougit en pensant aux années passées à ne rien faire, puis se demanda... mais il fut interrompu dans ses reflexions par Alan qui riait doucement. "Je plaisantais. Ca ne fait pas si longtemps que je veux vraiment cela. Juste avec toi."
Vincent l'embrassa de nouveau.
Alan sembla contrarié, et Vincent se demanda ce qu'il avait bien pu faire de travers.
"Apparemment, nous venons de recevoir un message vraiment urgent." dit Alan, le front soucieux. "Est-ce que tu veux attendre avant d'en prendre connaissance, ou..."
"Non, non !" s'exclama Vincent. "Autant savoir le plus vite possible, et ce sera fini."
Ce fut sous la forme d'une fenêtre qui s'afficha dans le ciel bleu, d'une forme familière. "Euh, bonsoir ?" disait-elle en anglais.
Vincent voulut s'entraîner à répondre d'une pensée, pesta, s'emmêla mentalement avec les systèmes d'entrée-sortie, et y arriva finalement. "Oui ?"
"Euh, vous devez vous souvenir de moi ? Le pote à John... celui qui a des films porno sur son disque, je veux dire !"
Oh. Si Vincent, avait eu un peu moins de mémoire, ou avait été juste un peu plus déconcentré, il aurait pu pensé à un chat gay mal placé, mais effectivement, cela lui disait quelque chose...
"Des services secrets anglais ?"
"Oui. Je voulais vous dire" - Il tapait encore plus lentement que tout à l'heure, constata Vincent - "qu'on n'a pas réussi à joindre l'agent qui a été envoyé pour, vous savez, s'occuper de vous..."
Quoi ! s'exclama Vincent avec une horreur intérieure, avant de faire apparaître la même chose sur la fenêtre, en lettres majuscules. Alan semblait alarmé.
"Ils ont essayé !" s'exclama-t-il, semblant plus désireux de défendre l'honneur de son service que tout à l'heure.
"Et alors ? Vous assassins ont souvent du matériel en panne ?"
"Non ! Mais il a disjoncté, il pense que cette communication est un faux, qui a été simulée par une intelligence artificielle qui a pris contrôle du réseau mondial ! Je ne sais pas ce qui lui prend !" Bien sûr, se rappela Vincent, un employé local ne connaissait pas les détails. "Il se refuse à faire confiance à tout système de communication à distance, aussi ils ont envoyé un autre agent directement sur place pour l'arrêter, et" - il y eut encore une pause - "ils le font sérieusement, vous savez ! Mais il faut le temps d'arriver."
Vincent ne savait s'il était temps de paniquer ou au contraire de tomber dans le dernier degré du cynisme. Il n'avait même pas le courage de définir la situation par "oops".
"Ils ne savaient pas s'ils devaient vous prévenir, que qu'ils réussissent ou pas ça ne changerait rien," compléta l'employé anonyme ami de John et amateur de films porno, "mais j'ai pensé que ça pourrait être bien."
"MERCI." eut la force morale de communiquer Vincent, encore une fois en grosses lettres, avant de couper la connexion.
Puis il s'adressa à Alan : "Je crains que vu le danger à l'extérieur, il soit nécessaire que j'y aille."
"Je le crains aussi." soupira Alan. Ce fut lui qui lui ébouriffa les cheveux, cette fois. "Nous attendrons tous les deux un peu plus longtemps. Nous n'en sommes plus à ça près."