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Auteur : Himitsu
Genre : Fantasy, moins mal au crâne promis
Bla : Voui, ENFIN le chapitre 7, mais pas ma faute si Fansa a pas assez de chapitres pour faire une up date sur son site, j'ai trouvé une solution pour Angie chan et Ed (au fait, Omedeto pour ton ADSL).
Warning : le premier qui me demande de le réécrire celui-là, je te-me-le défragmente ! (par contre le précédent un jour j'avoue que je le reprendrais, gomen)
Statut : En cours.
7. Du désert de Pesentaldecirèn à la forêt de N'disasdalène
Duncan me réveilla en me secouant un peu. L'aube d'un jour nouveau s'introduisait dans Lluxaploy. Mahamandûka avait encore évolué. La structure étincelante et virevoltante de la veille s'était véritablement ancrée. C'était l'?uvre de Duncan qui seul pouvait lui rendre son intégrité, redonner vie aux magies de l'endroit. Pour preuve de ce renouveau le Peuplétoil nimbait le sanctuaire de ses courses effrénées. On aurait dit de minuscules fées étincelantes et espiègles dont les piaillements avaient longtemps manqué aux âmes errantes de Lluxaploy. Duncan m'expliqua qu'ils étaient attirés par les lieux de pouvoir et qu'ils servaient de gardiens de la mémoire. C'était grâce à eux que la matrice originelle de Mahamandûka avait été conservée et que le Pilier avait pu être reconstitué.
Je sentais la présence du Pilier en Duncan, comme s'il conversait en permanence avec lui. En ce moment même il ne cessait de lui répéter des mots étranges dont le plus fréquent était : Ahknaplévayu. Je n'en demandais pas la signification, elle s'imposait d'elle même à mon esprit, le Pilier de l'Air nous attendait. Notre tâche était accomplie en ces lieux, nous ne devions pas nous attarder. Nous avons rejoint Mahamandûka pour entrer dans la masse mouvante et vivante. Une voie lumineuse s'est dressée sous nos pas pour nous mener le long du Sceau jusqu'à notre destination. Nous avons transité sans pouvoir nous arrêter par le C?ur Empathique, le Kekkaï auquel étaient reliés tous les Piliers. Il était dans un état tragique, seul le point d'ancrage de Mahamandûka ressemblait au joyau de nacre qu'il avait dût être autrefois. Le reste avait été dégradé, il n'en restait plus qu'une vieille scorie dont Kilzemol avait trop abusé et qui ne semblait pas capable de résister aux turbulences des courants du Sceau qui en faisaient vibrer la structure. Le C?ur Empathique était le point névralgique du réseau énergétique de toute la planète et ayant été perverti il menaçait l'équilibre fragile de la vie. Le Sceau se rebellait contre le parasite mais s'en prenait à sa victime. Alors même que le vide du lieu me faisait frissonner, une présence fugitive et menaçante posa le regard sur nous mais n'eut pas le temps de faire quoique ce soit.
Lorsque nous avons débouché sur le même désert sombre qu'à Lluxaploy je me suis demandée s'il y avait eu erreur puis j'ai réalisé qu'il s'agissait d'un autre endroit. Ici il n'y avait pas de dunes, rien qu'une étendue plane où de fragiles silhouettes se découpaient dans le lointain, escortant un troupeau de bétail qui soulevait une brume grise. Je ne savais pourquoi en ces lieux le soleil ne nous frappait pas de la même manière qu'à Lluxaploy.
Les sylphes d'air aussi ont été attaqués, ils ont de même perdu leur Pilier. Il est resté ici assez de survivants pour reconstruire le sanctuaire. La vie n'a pas totalement disparue de ce désert qui est une punition et un avertissement de la part de Kilzemol. L'air permet que la température reste supportable alors que Lluxaploy est abandonnée.
Nous avons marché toute la journée dans une direction tangente à celle des bergers. Une sensation assourdissante de silence me troublait et je pris conscience de l'absence de Duncan dans mes pensées. Mon esprit s'était refermé aussi hermétiquement qu'avant.
Nous ne pouvons être liés qu'en certains endroits, à certains moments, lorsque c'est vraiment vital. Mais il faut absolument que tu saches que tu ne seras plus jamais vraiment seule. Un tel lien ne s'efface pas, il reste dormant.
Pour prouver ses dires, je perçus son besoin de convaincre comme il avait senti mon inquiétude. Je hochais la tête et réglais mon pas sur le sien. Lorsque nous avons croisés les silhouettes qui avaient grandi lentement, on nous accorda un accueil méfiant. Leurs traits étaient comme tirés en avant, leur nez plus proches du museau qu'autre chose. Leurs vêtements amples de la couleur du sable étaient lisses et leurs yeux immenses étaient presque aussi noirs que leur peau glabre. Duncan parlementa avec eux un moment et leur offrit un petit sac contenant des graines. Lorsqu'ils en connurent la contenance, l'atmosphère se dégela. Ils frappèrent une bonne dizaine de fois dans leurs mains selon un rythme joyeux, très enthousiastes. Ils nous offrirent du lait qui se révéla désaltérant et nourrissant en même temps. Leur troupeau comprenait plusieurs espèces, il y avait des chèvres noires aux sabots blancs et ne portant qu'une corne pointée vers l'avant, de minuscules bestioles qui devaient leur être apparentées, zébrées et fauves. Le gros du bétail était constitué de grands bovidés de couleur acajou pouvant occasionnellement servir de monture. Nous avons suivis les Mohinâms, exclusivement des hommes et des garçons, jusqu'à leur Khan. A l'abri de ma cape je commençais à m'inquiéter de cette société qui m'avait tout l'air patriarcale.
Restes bien dans l'ombre, ils ne connaissent pas ta race. Tu ne crains rien avec eux. Ma vertu est plus en danger que la tienne, plaisanta-t-il. Tu m'évitera juste de répéter mon histoire un demi million de fois en restant discrète.
Alors que le jour tombait le Khamsin se leva, fouettant les abris de toile avec violence. La magie devait intervenir quelque part car à l'intérieur pas un grain de sable ne filtra. Nous avons bu une infusion de racines aigres et mangé du fromage étalé sur du pain légèrement sucré. Le plat de résistance était constitué d'un étonnant ragoût de légumes et de poisson. Stupéfaite, je me demandais où les Mohinâms avaient pu se les procurer. Je mangeais dans un coin d'ombre, prenant garde à ne pas me brûler avec la nourriture. Signe supplémentaire qu'il y avait anguille sous roche : la générosité des portions que je saluais d'un soupir ému. Nos hôtes s'intéressèrent à moi à la fin du repas, questionnant Duncan puisque je n'ouvrais pas la bouche. Il dût inventer un bobard suffisamment convainquant pour qu'ils laissent tomber même s'il était clair que les plus petits ne me quitteraient plus du regard.
Quand le vent faiblit un peu les Mohinâms se retirèrent les uns après les autres. Je resserrais ma cape autour de moi lorsque je quittais la douce tiédeur de la tente communautaire. Un vieux Mohinâm usé mais vif nous guida jusqu'à une série de grandes tentes communautaires où brillaient des dizaines de regards curieux par les entrebâillements du tissu. De toute évidence il s'agissait du « quartier dortoir » du Khan où l'on nous attribua une toile placée non loin des autres. L'intérieur était des plus sobre, un creux dans le sable et c'était tout. Je me suis étendue et j'ai essayé de dormir avec toute la volonté que j'ai pu y mettre. Mais rien à faire, je n'arrivais pas à me réchauffer. Ce désert ne différait pas des autres sur ce point : on caillait la nuit. Lassée de chercher le sommeil, je me glissais silencieusement hors de la tente. Malgré mes précautions je sentais peser sur ma nuque une bonne vingtaine de regards. Ces petits monstres restaient aux aguets et devaient m'avoir entendu me retourner durant la dernière heure. Recourant à un procédé auquel j'avais réfléchi en approchant des bergers dans la journée, je déployais mon réseau en contenant sa lumière, j'inversais le processus et le fis comme aspirer mon image. Lentement je libérais sa rotation, puis l'accélérais jusqu'à ce que je disparaisse. C'était un peu enfantin mais j'avais envie d'essayer. Les murmures excités me confirmèrent que c'était efficace. Pour assurer mes arrières j'ajoutais une suggestion de sommeil qui les envoya vite fait dormir alors que j'arpentais le khan à la recherche du sommeil qui me fuyait.
Durant les quelques minutes qu'avait duré mon expérience Duncan était resté présent pour observer ce que je faisais. Lorsque je rentrais dans la tente un rire étouffé m'accueillit. Je me penchais au dessus de lui et lui demandais ce qui l'amusait. Un bras jaillit de l'amas de tissu et me tira à ses côtés. La joue contre son épaule, je m'installais dans l'étreinte qu'il ne semblait pas prêt de vouloir desserrer. Il m'embrassa à la naissance des cheveux comme à regret et sombra immédiatement dans le sommeil. Après un long soupir de contentement je l'imitais. Il me restait pas mal de choses à éclaircir, entre autre la raison pour laquelle il n'avait pas profité de l'occasion. Le mélange de passion et de crainte que j'avais perçu me troublait.
Le lendemain je m'éveillais longtemps avant l'aube. Je me trouvais nez à nez avec un Duncan au regard amusé.
Tu es très loquace, la nuit.
Je sentis la température de mon visage augmenter. C'était une maladie de famille. A la maison les nuits étaient très instructives. Je m'inquiétais de ce qui avait pu passer mes lèvres lorsqu'il éclata de rire. J'avais bien une idée pour le faire taire mais j'hésitais un instant de trop. Nous nous sommes dépêtrés des diverses couches de tissu dans lesquelles nous avions passé la nuit. Je sortais sans savoir identifier la voix qui m'appelait. J'avais envie de danser, de voler, mais j'avais l'impression d'être manipulée. Le premier rayon de soleil passa l'horizon et vint frapper les turquoises. Le tissu épais et moelleux me protégeant des arêtes vives et qui était confondu avec les pierres depuis l'extérieur absorba immédiatement la chaleur, me permettant de réellement sentir l'aube naître. Le pagne de la dakini était d'un blanc pur mais je m'étais rendue compte que les broderies étaient faites avec des fils d'or. Les sandales étaient d'une telle finesse que j'avais l'impression d'aller pieds nus. Il n'y avait pas un chat dehors. On aurait pu croire le khan désert. Je libérais le réseau que je sentais palpiter d'impatience et jouais avec les rayons du soleil en un spectacle lumineux qui exprimait mon inspiration artistique du moment. On se serait cru à l'intérieur d'une gemme, la lumière chatoyait dans la naissance du jour et je tombais sans jamais toucher le sol, le réseau voltant rythmiquement, immobile et incandescent puis passant par toutes les couleurs en s'entrecroisant si vite qu'il devenait une coquille fragile d'arc-en-ciel. Je m'absorbais dans la transe si totalement que Duncan dû me contacter par l'esprit pour se faire entendre. Les déflagrations d'énergie avaient troublé le silence qui était maintenant revenu mais d'une qualité différente. En effet les Mohinâms au grand complet faisaient le cercle autour de l'étendue de verdure qui était née de ma magie. Chaque jour j'amassais de l'énergie et celle-ci devait être libérée de temps en temps, sauf que quelqu'un s'était servi de moi pour accomplir cette démonstration précise et je me demandais pourquoi.
Je rejoignis Duncan en me sentant encore plus petite que d'habitude. Il était en grande conversation avec un des anciens les plus imposant. Celui-ci avait un sourire en tranche de courge tout en désignant le sol à plusieurs reprises.
Ne t'inquiètes pas, quelqu'un voulait juste vérifier qui tu étais. Le Porteur d'Air est un être assez particulier ; enfin ce que nous en connaissons. Il dort depuis deux siècles et des poussières, mais il a laissé des instructions à son peuple. Tu as été testée et tu as réagis comme ils l'espéraient.
Les Mohinâms regardaient l'herbe drue comme le saint Graal. Ce minuscule rond d'herbe était un peu ridicule dans ce désert, mais je distinguais une structure dans son élaboration. Il avait été créé à un endroit précis, à un point de convergence qui lui permettrait de régénérer à très long terme une partie de la région.
J'ai horreur des prescients grogna Duncan.
Nous avons été guidés vers Pesentaldecirèn dans une procession festive, les plus jeunes ouvraient le chemin tandis que les anciens quittaient la troupe quelques fois pour dessiner dans le sable des arabesques. Je sentais l'énergie qui s'en dégageait comme en volutes pour prévenir de notre arrivée. Le paysage se faisait de moins en moins engageant, le sable de plus en plus sombre et brûlant. Je doutais qu'un semblant de vie puisse exister en ces lieux. Je repensais alors au sanctuaire de Lluxaploy et cherchais des yeux les ruines de la cité elfique, mais il n'y avait rien d'autre que le désert. Les effluves des signes tracés dans les sables se faisaient de plus en plus insistantes, saturant l'atmosphère. Je distinguais des mirages troubles qui nous cernaient, soulevant la poussière en un lent mouvement giratoire. Nous étions comme dans l'?il d'un cyclone qui nous suivait pas à pas. Nous n'avons bientôt plus rien distingué qu'un mur opaque de fumée noirâtre qui faisait obstacle à la lumière. Lorsqu'il s'est dissipé nous n'étions plus dans le désert.
La clarté intense des lieux m'aveugla quelques instants. Nous nous trouvions sous terre. Les parois de terre étaient couvertes de végétation lumineuse où se détachaient des excroissances claires en verre, formant les mêmes runes qu'à Lluxaploy avec une inspiration aérienne. Les Mohinelles, gardiennes des territoires souterrains nous accueillirent. Tout comme leurs hommes, leurs tatouages devinrent fluorescents en ces lieux mais leur habillement était réduit à sa plus simple expression ; un léger voile noué autour de la taille et des bijoux à profusion. Nous avons étés conduits, presque poussés dans un corridor très ouvragé. Quoi qu'ils gardaient en ces lieux cela devait être important. Nous sommes arrivés dans une salle où le verre couvrait entièrement les parois et était bien plus vif, plus sain que partout ailleurs. Duncan fut retenu tandis qu'on m'encourageait à continuer seule. Au centre se dressait une colonne de tiges de verre enchevêtrées, en son c?ur si on plissait les yeux on pouvait distinguer deux silhouettes.
Je suivis du doigt une ligne dans le verre et me coupais. L'index dans la bouche pour stopper le saignement je continuais mon examen, gardant mon autre main pour une occasion qui servirait à quelque chose. Je trouvais enfin la rune du Porteur d'Air. J'y passais un peu de sang et en me plaçant face à elle je libérais mon réseau. La salle était un peu juste, le réseau toucha le verre et s'y logea comme si elle avait été faite pour lui, ce qui était effectivement le cas. L'entrée disparut et tandis que la colonne et moi restions immobiles, le monde me parut tourner autours de nous. Petit à petit la colonne perdait de sa grosseur, s'effilochait comme une corde, libérant ses prisonniers. L'air sifflait en un chant grave la renaissance du puissant mage qui avait su stopper la course du temps et pressentir mon arrivée. Au fur et à mesure que la lumière s'intensifiait, mes forces étaient comme drainées. Vacillante, je lançais des fibres du réseau pour m'ancrer dans les énergies extérieures mais ne ramenais qu'une faible récolte, ce pays se mourrait. Un esprit inconnu mais bizarrement familier vint m'épauler, restaurer les connections calcinées des fibres de cristal qui parcouraient le territoire des elfes d'air. Dans l'?uf de verre, une lumière dorée naquit.
Les deux êtres qui se distinguaient de mieux en mieux étaient on ne peut plus disparates. Je reconnus un Mohinâm même si ses traits étaient beaucoup moins prononcés que ceux que je connaissais. Il s'agissait d'un jeune garçon à la peau d'un noir bleuté, avec une longue chevelure blanche et lisse. Il était habillé d'une tunique argent et bleu richement brodée avec un pantalon sombre et de hautes bottes où étaient cousues des plaques de métal. A ses côtés il y avait un canidé de la taille et la corpulence de Schwarzenegger. Un loup garou avec un pagne semblable à celui des Mohinelles. Tous deux étaient endormis dans les bras l'un de l'autre en une étreinte complice. Ils se posèrent lentement au fur et à mesure que le verre se retirait. Ils ne bougèrent pas immédiatement, d'abord l'enfant puis son gardien, prirent une grande inspiration. Un visage curieux pointa entre les bras protecteurs. Sa voix aiguë gronda en une langue inconnue, chantante, et il se libéra.
Cet enfant était adorable, mais je devinais dans son expression une malice terriblement perspicace et désabusée. Duncan avait parlé d'un prescient, apparemment ce genre de don ne laissait pas place à la naïveté. La jeunesse de son apparence ne devait pas me laisser oublier qu'il avait plusieurs siècles et qu'il avait abandonné sa vie pour son peuple sur la seule base que je viendrais le réveiller dans un futur possible.
As-tu fait bonne route ? me demanda-t-il dans ma langue.
On peut dire ça comme ça. Tu sais qui je suis ?
Je te connais un peu, Lir'n ? C'est bien comme ça que Dew'm t'appelle ?
Je préférerais Julie et Duncan si ça ne te dérange pas, hoquetais-je. Comment peux-tu ?
J'exploite mes dons depuis bien plus longtemps que vous, la prescience me permet d'explorer des routes qui sont interdites à la plupart. Je m'appelle Lékiméyamérasu, mais tu peux m'appeler Léki. Pardonne mon impolitesse, mais il y a si longtemps que je vous attendais.
Il s'avança vers moi et entoura ma taille de ses bras, posant sa tête contre mon ventre.
Si longtemps que je t'attendais. Soit la bienvenue. Laisses-moi te présenter quelqu'un qui compte beaucoup pour moi : Snaag est mon plus fidèle garwu et mon meilleur ami. Je n'ai pas eu le c?ur de le laisser quand il s'est jeté à ma suite dans la colonne. Ne te fie pas à ses airs de butor, c'est un sage.
Ne t'ai-je pas enseigné de toujours garder les informations utiles pour toi ? Tu viens de me priver de mon jeu favori. Cela fait une éternité que l'on me parle de vous, je suis honoré de faire votre connaissance enfant du C?ur.
Le gigantesque garwu s'inclina cérémonieusement et je l'imitais. Alors que je ne m'y attendais pas il m'ébouriffa les cheveux. Le contact inattendu eut une réponse encore plus surprenante : le garwu se retrouva projeté à cinq mètres et menacé par le réseau.
Je t'en avais pourtant parlé, Snaag. Nous aurons du mal à régler ce problème. Ne t'inquiètes pas pour lui, Lir'n, il est solide. Tu commences à être affectée par le mal qui touche tous les empathes de ce monde. A terme il interdit tout contact, et comme l'équilibre des empathes repose sur ceux- ci. C'est pourquoi nous devrons nous montrer prudents, même les membres du C?ur, comme Dew'm l'est déjà je crois.
Je t'ai demandé d'éviter les clefs, sifflais-je en frissonnant violemment. Je te prierais aussi de ne pas te mêler de ma vie privée et encore moins de l'étaler en place publique.
Ah ! Tu ne l'as pas volé cette fois Léki. Excusez-le, il a pris de mauvaises habitudes ce dernier siècle à se mêler de la vie de tout le monde. Pourtant il faudra bien que vous le laissiez vous aider, sinon Kilzemol dévorera votre âme.
Snaag se redressa sans paraître souffrir de sa chute. La porte ayant réapparu nous sommes sortis sans tarder. La pièce continuait à changer même si elle ne tournait plus. Les autres nous attendaient quelques mètres en retrait. Duncan s'avança, très raide, me demandant si j'allais bien, si j'avais pensé à son inquiétude lorsqu'il avait réalisé qu'il ne pouvait m'atteindre. Je lançais un regard intrigué à Léki qui m'expliqua que notre lien lui permettait une plus grande liberté pour un moment, et que cela seul me permettrait d'échapper à la fièvre close. Il n'eut pas le temps de bavarder d'avantage. Il fut happé par une foule compacte, bigarrée et bruyante. Durant ce qui me parut des jours entiers, la fête battit son plein. Le peuple Mohin fêtait le retour de son grand mage et nous ne fûmes pas épargnés par la tornade. Etourdie par tant d'émotions je ne remarquais pas vraiment les changements qui continuaient dans la salle de cristal et qui affectaient la cité de Pes dans son intégralité.
Au matin nous nous sommes retrouvés sur les rives du Neklez, l'un des lacs souterrains où les Mohinelles élevaient des poissons. Une lumière grandissante m'avait tiré de ma somnolence épuisée, la première aube depuis que Léki était entré en sommeil. Le lac blanc était situé en dessous de la salle de verre. La colonne qui l'avait maintenu en stase si longtemps était en fait un proto Pilier qui n'attendait que le contact du réseau pour se reformer. Le Pilier d'Air, Ahknaplévayu, était en train de sortir de la voûte surplombant le Neklez accompagné du chant murmuré du peuple Mohin pour se poser sur le crâne d'oiseau qui émergeait de l'eau. Lorsqu'il s'y posa, le fond de verre pur sembla s'illuminer, révélant les milliers de poissons argentés qui firent scintiller leurs écailles dans un tumulte compréhensible le long des ailes sculptées. Et au milieu des reflets et des hululements victorieux, le Peuplétoil apparut, fendant l'air en réveillant les rares dormeurs. Je vis Léki s'approcher d'Ahknaplévayu d'un pas ferme, s'installer en son centre et s'y fondre un instant. Lorsqu'il reparut, il portait le Pilier en son c?ur. Deux Piliers réactivés sur quatre, notre tâche ne me semblait plus si impossible. Mais déjà un nouveau nom résonnait dans nos esprit : le Gaïdana de la forêt dryadique N'disasdalène nous attendait.
Nous avons cette fois pris le temps de faire quelques provisions et d'emmener un minimum d'équipement, même si je commençais à croire qu'un sortilège mystérieux poussait les habitants de ce monde à faire v?ux involontaire de pauvreté. Les possessions ayant une grande facilité à disparaître, ou subir les pires outrages. La relation presque fraternelle entre Léki et Snaag ainsi que la liesse de leur peuple nous permit d'oublier la situation extérieure. Je me permis enfin de penser à ceux que nous avions perdu pour en arriver là sans toutefois me laisser envahir par les remords. Yaël et Pépito avaient décidés de leur fin, je leur devais de réussir au mieux, rien de plus, mais rien de moins. Leur souvenir me rassura et renforça dans ma détermination. Pes ne permettait pas de se complaire dans la mélancolie, la cité resplendissait et on avait du mal à croire qu'il s'agissait des sous-sols de l'ancienne métropole des airs.
Au matin du septième jour, Snaag me conduisit en surface sans m'expliquer pourquoi. Le soleil encore bas dans le ciel rendait visible la structure cristalline et éthérée qui s'élançait à l'assaut de l'azur. Pesentaldecirèn renaissait. Nombreux furent ce jour ci les Mohins qui scrutèrent la résurrection de leur ville. L'air avait pris une texture différente, je me demandais si le désert mettrait finalement si longtemps à disparaître. Quand nous sommes rentrés dans la partie souterraine de Pes, nous avons laissé quelques Mohins endormis dans les creux des arcs de cristal. Le verre chantait doucement dans le vent et son peuple l'accompagnait en fredonnant dans son sommeil.
Léki nous attendait sur les berges du Neklez et Duncan sortait juste de l'eau. Il s'ébroua vigoureusement mais la majeur partie de l'eau fut comme absorbé. Léki farfouilla dans le tas des objets qu'il avait cherché aux quatre coins de Pes. Il en sorti un gigantesque bâton de combat en bois ouvragé dont l'une des extrémité présentait une lame large au fil semblant capable de trancher la lumière elle-même.
J'ai retrouvé ton arme Snaag. On dirait que tu viens de la tirer de l'Arbre-roi. Je savais qu'elle pourrait nous servir un jour. Les dryades reconnaîtront au premier coup d'?il l'un de leur plus rares présent.
Seulement si elles nous laissent suffisamment approcher, nuança Duncan. Le peuple de la Terre a lui aussi perdu son Pilier mais Kilzemol n'a pas réussi à désertifier leur pays. Les attaques quotidiennes les ont rendues paranoïaques. Nous n'avons de nouvelles d'elles que par l'intermédiaire de leur émissaire à la Citadelle, et encore il faut lui soutirer ses informations avec autant de prudence et de subtilité que pour voler un de ses ?ufs à un dragon. Jinjitsu s'arrachait les sourcils à chaque fois que l'elfe Mère l'envoyait parler à Kashira.
Duncan se perdit un instant dans le souvenir rêveur de son tuteur et de son enfance austère près des elfes-mages. Léki sembla un instant préoccupé mais se contenta de répartir le reste du monticule entre nous. J'héritais d'un fin diadème argenté semblable à celui qu'avait formé le dédale lors de son premier éveil.
Tu le portais dans la première vision que j'ai eu de toi. J'ai utilisé l'Air pour le faire. J'espère qu'il facilitera le lien entre toi et moi, ainsi Duncan ne sera pas seul pour t'épauler en cas de problème.
Je posais le présent sur ma tête et ne le sentis pas. Je percevais une fois de plus cette impression d'être au centre d'une étoile dont Duncan et Léki occupaient deux des branches. Pourtant il y avait autre chose qui m'attachait au sylphe d'eau, les liens rompus que nous avions avec Yaël s'étaient d'une manière ou d'une autre rencontrés et avaient fusionné pour ne plus en former qu'un seul. La présence de Léki se fit plus intense, le voile qui lui permettait d'isoler son esprit tomba et nous avons fait connaissance. Le sylphe d'air dissimulait une profonde douleur, il avait été déraciné de sa vie, avait perdu presque tout ses amis et n'aspirait plus qu'à la chute de Kilzemol. Malgré cela il nourrissait un attachement démesuré pour l'ensemble de son peuple. Durant son sommeil il avait veillé avec attention, conservant ainsi un contact ténu avec sa lignée même si ses proches étaient morts depuis des années.
Un instant avait suffi, c'était comme la reconnaissance d'une vérité oubliée, une certitude que nous avions conservé secrètement jusqu'alors et que notre rencontre avait permis de reconnaître. Léki s'approcha de moi et je déployais le réseau qui nous enveloppa tous les deux, emportant le diadème au passage, lequel s'enroula étroitement autour des mailles brillantes. Chaque rencontre nous change, j'en avais l'intime conviction sans en avoir eu la preuve aussi évidente que la subtile altération du réseau auquel la composante de l'Air s'ajoutait. Léki tendit sa main droite au travers des runes lumineuses dont une partie s'imprima sur son bras. Il se tourna ensuite vers Duncan et lui fit signe de l'imiter.
Le même motif orna le poignet de Duncan et se détacha presque en relief Je suivis des yeux les mouvements de Léki tandis qu'il activait la fraction de réseau pour faire apparaître une épée très ouvragée. La lame était constituée du Sceau et les mailles de réseau enserraient légèrement la main enfantine en dessinant un motif d'aile.
Une plume de Sceau ! souffla Duncan. Il y a une éternité qu'on en a perdu le secret.
L'épée de Duncan était différente, plus robuste et évoquant des écailles. Ils firent siffler un moment leur nouveau jouet. J'échangeais un regard amusé avec Snaag et levais les yeux au ciel. Ah, les hommes étaient partout les mêmes, j'aurais presque entendu les caractéristiques « vroum vroum ». Lorsque Léki s'engagea dans le Neklez, il y eut une affluence de poissons qui restèrent tout de même à distance, projetant sur nous une lumière vibrante. Nous avons pris pied sur la base d'Ahknaplévayu avec difficulté, la pierre était glissante et étroite. En nous tenant les uns aux autres nous avons attendu que le sylphe d'eau appelle le Portail qui nous était destiné. Comme toutes les courbures permanente elle apparut sous la forme d'une route si lumineuse qu'elle nous paraissait s'élancer dans l'obscurité en supprimant cette impression de désorientation qui survenait quand l'esprit réalisait qu'il progressait entre les mondes.
Nous étions en vue du Kekkaï immaculé du C?ur Empathique lorsque nous avons réalisé qu'il y avait un problème. Le Kekkaï était habité, une présence menaçante scrutait notre approche avec le plus grand intérêt. Mon imagination débordante me faisait croire à une paire d'yeux surplombant le sommet de la structure. Seulement, j'en vins à me demander s'il s'agissait réellement d'un effet de mon imagination. L'?il gauche cligna juste avant que la première secousse n'ébranle la courbure. Nous nous sommes jetés sur le sol pour ne pas dégringoler plus bas. Je n'osais imaginer ce qu'il adviendrait en ce cas, une chute éternelle sans doute. La seconde secousse nous projeta en avant, droit dans le C?ur Empathique qui se referma sur nous en un tonnerre assourdissant.
Kilzemol ! ragèrent mes compagnons avec un bel ensemble.
Un rire monumental secoua les parois en décrochant quelques morceaux de nacre instables. Je déployais le réseau, dressant les lames offensives du gardien de Lluxaploy aussi bien qu'aurait pu le faire un hérisson. Snaag n'était pas inclus dans le réseau mais semblait tout à fait d'attaque pour se défendre tout seul. Les sylphes activèrent leurs plumes et se mirent en posture de combat. J'avais réfléchi en voyant Léki extraire du réseau une arme, cela voulait dire que le reste des runes qui le parcourait pouvait aussi être utilisées ainsi. Cela expliquait l'impression de puissance offensive qui m'avait prise lors de l'ouverture du Pilier d'Eau. Je résorbais le réseau puisque Léki et Duncan insistaient, mais je laissais aux sylphes des runes de protection et je vins me mettre à leurs côtés. Ainsi Snaag pourrait combattre avec nous et non en solitaire et nous serions plus autonomes. Nous nous sommes placés dos à dos sans tarder et nous avons tenté de localiser l'ennemi avant de réaliser qu'en fait il était partout.
Kilzemol avait infiltré le C?ur Empathique et nous observait sous toutes les coutures depuis les parois du Kekkaï. Comme nous lui avions repris la moitié de son contrôle sur le C?ur, il ne disposait pas de toute la puissance, auquel cas nous n'aurions pas survécu à sa première attaque. Il avait compris ce qui était arrivé puisqu'il s'en prit à Duncan en premier, il lui fallait en effet détruire les Porteurs pour pouvoir de nouveau prendre le contrôle des Piliers. Duncan sembla prendre feu instantanément. Cerné de flammes serpentines, il se tordit de douleur tout en ouvrant un Portail à l'aide du tranchant de sa plume pour engloutir les flammes. Repoussant centimètres après centimètres le rideau de feu, il activa les runes de protection, limitant ainsi les dommages. Snaag fit tournoyer sa lance et petit à petit sur le sol immaculé je distinguais un cercle runique qui déployait ses racines dans toutes les directions, étendant sa protection tout en minant l'emprise de l'adversaire. Lorsque l'attaque fut repoussée un hurlement emplit l'espace, faisant crisser la nacre comme un ongle sur un tableau d'ardoise, hérissant le poil avec dégoût.
Traître à ta race hurlèrent les murs, rejoins les tiens et retrouves la seule famille que tu n'as jamais eue. Je ne te le proposerais pas une seconde fois. De toute façon tu finiras à ma botte, demandes donc à ton devin : de gré ou de force, avec les honneurs ou en esclavage, tel est ton destin.
Cette ordure as assez babillé, qu'en penses-tu, Léki ? fit Snaag sur le ton de la conversation.
Tout à fait d'accord.
Nous étions prêts lorsque Léki doubla d'incantations le cercle de Snaag qui lançait des extensions vers les crevasses lépreuses du C?ur, ce qui lui permit de déstabiliser le réseau d'énergie de Kilzemol. Il eut un ignoble rugissement de colère et de souffrance. Il n'avait pas dût être si touché depuis bien longtemps. Duncan s'élança à l'attaque en direction de la courbure qui nous mènerait vers le Pilier de Terre que Kilzemol avait occultée. Je libérais les lames d'énergie qui s'enfoncèrent dans les parois fragiles et s'incrustèrent tout autour de la voûte close comme dans du beurre. Kilzemol momentanément coupé du point d'ancrage de la courbure menant au Pilier de Terre, le sylphe d'eau tenta d'ouvrir la courbure permanente sans y parvenir. En désespoir de cause Duncan lança une courbure à l'aveuglette, cherchant l'autre point d'ancrage de la courbure permanente. Le C?ur fut pris de folie, un grondement chthonien libéra une nouvelle pluie de débris, de larges fissures apparurent sur le sol en surimpression du cercle de Snaag. Un pan de mur se détacha et les courants du Sceau gémirent de plus belle dans l'ouverture. Duncan incanta pour stabiliser sa courbure. S'engager sur la pellicule de lumière terne qui en résulta tint de l'acte de foi, Kilzemol tentait de la résorber et Duncan devait batailler pas à pas tout en gardant son équilibre menacé par les courants.
Il est très imprudent de s'engager sur une courbure imparfaite, certaines affleurances de monde étaient si proches que Kilzemol put en tirer des séides. A nous trois tout en protégeant Duncan qui ouvrait la voie, nous avons combattu une dizaine de gobelins accompagnés de trois garwus. Snaag n'eut pas d'hésitation et tailla en pièce l'un de ses congénères. Les gobelins étaient désavantagés par la courbure plane qui nous dispensait de leurs attaques aériennes, mais ils étaient terriblement agiles et menaçaient à tout moment de nous contourner et de s'attaquer à Duncan. Celui-ci se tenait le côté touché par les flammes tout en se concentrant sur le Pilier de Terre.
Comme je n'avais aucune technique de combat, j'adoptais un style qui tenait plus de la bataille de chiffonnier qu'autre chose, le réseau en longues griffes de Sceau courbes et acérées autour de mes mains, des épines comme les nommait Léki. D'un monde de feu et de glace débarquèrent une dizaine d'êtres volants aux yeux entièrement noirs et à la bouche carnassière, une nuée restant à nous observer dans l'embrasure fluctuante sans pouvoir prendre pied sur le mince ruban de la courbure. Comme des requins, ils possédaient plusieurs rangées de crocs mais se déplaçaient avec la célérité de serpents, frappant de leurs deux cimeterres la moindre de nos ouvertures. Comme nous arrivions, je ne savais comment à leur tenir tête, Kilzemol ordonna de détruire la courbure. Tandis que nous étions occupés avec les deux garwu restant et les volants, les gobelins déchirèrent la fragile étoffe qui nous soutenait tous. Snaag envoya d'un revers sec le dernier garwu se perdre dans le Sceau, les volants reculèrent prudemment. Il planta sa lance dans la courbure et des racines en sortirent, reliant l'arme au voile de plus en plus impalpable en deux séries de haubans d'énergie de la Terre. Un cri de Duncan nous averti qu'il était arrivé mais que nous ferions mieux de nous dépêcher. Snaag tint la position tandis que nous prenions de l'avance puis il s'élança à notre suite. La courbure était tellement ténue que ses griffes la perçaient à chaque impact. Le miroir du Portail se faisait de plus en plus mat et trouble, comme pris de frissons. Lorsque nous l'avons passé j'eus l'impression d'avoir été ébouillantée, ma peau me brûlait sans qu'il y en ait de signes visibles. Enfonçant profondément nos talons dans la boue qui nous montait jusqu'aux genoux, nous avons tiré de toutes nos forces pour sortir Snaag de la courbure qui s'effondrait. Les crissements déformés des volants nous parvenaient totalement déformés. L'un d'eux, plus rapide que les autres, agrippa au dernier moment Snaag et nous ne nous en sommes débarrassé que lorsque le Portail se fut refermé sur son hurlement discordant. Le corps du colosse faillit nous noyer quand il s'effondra sur nous. Nos efforts conjugués nous permirent de nous en sortir et nous avons put nous traîner hors du marigot insalubre.
Nous étions dans une forêt qui correspondait à l'idée que je me faisais lorsque j'évoquais une forêt millénaire de l'époque des légendes. Les troncs gigantesques s'élançaient trop loin au dessus de nos têtes pour que je donne une approximation de leur taille, je n'en distinguais pas la cime qui se perdait dans une brume épaisse. Tout autour de nous les mares s'étendaient à perte de vue, suggérant un ancien champ de bataille dévasté par les obus.
Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour une douche ! m'exclamais-je en reniflant la boue suspecte qui nous couvrait tous.
A peine eus-je prononcé ces mots qu'un éclair retentissant frappa non loin, bientôt la pluie vint m'exaucer et grimaçais une mimique d'excuse sous les regards de reproche de mes compagnons.
Snaag était inconscient.
C'est bien notre veine, il n'y a que lui qui connaisse le coin râla Léki en essorant une chaussette.
Je croyais que tu étais préscient ?
Je ne crois pas que tu comprennes ce que ça implique, ce n'est pas une science exacte. Je ne contrôle rien, c'est bien pour ça que les devins avaient si mauvaise réputation avant même mon époque. La Citadelle que tu considères comme ta cité mère a longtemps été la source des doctrines les plus extrémistes. Comme s'il était possible d'exercer ce sacro-saint contrôle sur les dons !. C'est à croire que la fièvre close a attaqué les maîtres-mages en premier. C'est à cause d'eux que j'ai dût disparaître, ils auraient divisé les peuples elfiques pour me retirer mon autorité. Comme si je n'avais jamais représenté pour les Mohins plus qu'un membre étrange et merveilleux mais terriblement impatient. Tous de fieffés trouillards.
Léki mâchouilla la fin de sa tirade avec hargne et ressentiment. Je filais un coup de coude dans les côtes de Duncan et fronçais les sourcils pour l'empêcher de prendre pour lui cette réponse motivée par une vieille blessure. Snaag fit un effort pour attirer l'attention en ouvrant la bouche, mais incapable de s'exprimer, il se contenta d'une légère bourrade qui dérida Léki. Je souris en reconnaissant mon mode d'expression chez le garwu. Alors que leurs deux mains se joignaient, la première flèche atterrit presque contre la cuisse de Snaag qui se leva précipitamment.
On cours d'abord, on s'expliquera ensuite, si on est encore vivants !
Sur cet encouragement judicieux de notre guide, nous avons pris nos jambes à notre cou sous le déluge sporadique de traits acérés empennés de couleurs fauves. Les vraies blessures n'ont pas du tout le même aspect qu'à la télé. Le sang coula, lourd et onctueux le long du flanc de Léki, tâchant sa chevelure plus aussi immaculée qu'elle l'avait été si peu de temps auparavant. La piste de gouttelettes prenait des reflets argentés dans la pénombre mouvante et trompeuse des étangs. Sourd et houleux, un vent violent approchait. Lorsqu'il nous rejoignit je pus distinguer nos attaquantes. On aurait d'abord dit une multitude de gemmes dorées enchâssées dans l'émeraude mouvante de la forêt, elles approchaient comme portées par une marée. Les branches les étreignaient avec une douceur maternelle, les propulsant toujours plus vite en leur laissant libre usage de leurs bras pour se servir de leurs arcs. La brume troublée prit des formes fantomatiques à leur passage et laissa apparaître les petites femmes à la peau d'or et aux parures plus ou moins bariolées qui nous encerclèrent.
Elles n'avaient pas le teint chaud d'asiatiques, elles étaient d'un jaune brillant ombré d'ocre. Leur visage était très rond, presque ovale en largeur. Leur bouche très large était entourée de lèvres pâles et fines, surmontée d'un nez très peu prononcé dont les ailes s'étiraient en de fines fentes. Leurs parures de fleurs et de plumes multicolores couraient sur leurs corps en un code mystérieux, et au milieu des duvets se cachaient des épines acérées. Elles avaient un physique assez délié et des phalanges d'une longueur exceptionnelle, terminées en forme de spatule. L'une d'elles se distinguait par sa mise blanche qui semblait une marque de distinction par sa simplicité. Des mèches couleur d'ivoire striaient sa chevelure rouge comme le sang où étaient tressées en couronne une multitude de petites fleurs crèmes. Rapides et lestes, elles se posèrent sans montrer d'hésitation à quelques mètres de nous. La trentaine d'arcs resta pointée dans notre direction durant toute l'opération sans décocher de flèche depuis que nous nous étions immobilisés.
Je te laisse la parole Léki, tu sais bien que j'ai toujours massacré leur langue quelques soient mes efforts. Adresses-toi à leur princesse héritière avec le temps de majesté comme je te l'ai enseigné.
La main plaquée contre son flanc, le petit sylphe d'air s'avança et commença à s'incliner gracieusement toutes les dix voyelles qui constituaient pour la plus grande partie le chant hésitant.
Intéressant fit celle vêtue de blanc, je n'avais jamais encore entendu un tel accent. Déjà que les garwus sont incapables de moduler le dryadique, alors quand ils se chargent de l'enseigner.A présent sachez que nous ne faisons pas de prisonniers. Expliquez-moi ce qui nous retient d'abréger votre vie. La sylve de N'disasdalène est sacrée et votre arrivée des plus suspectes.
Je me demandais ce qui devait passer pour écorché dans sa langue quand j'eus compris son accent à couper au couteau. Le corps frêle de Léki s'arqua en arrière et un cri de détresse mourut entre ses lèvres tandis qu'il s'affaissait. Snaag le rattrapa d'un bras et supplia maladroitement.
Quelles qu'aient été nos offenses je te prie de patienter encore quelques instants, enfant de la feuille. Si mon peuple t'est hostile j'ai ici la preuve de mon amitié avec l'Arbre-roi.
Il n'est pas évident de tendre une arme sans sembler menaçant. Les guerrières s'interposèrent mais la princesse leur fit signe de s'écarter. Le regard méprisant et vigilant qu'elle posa sur la lance de Snaag ne présageait rien de bon et je me préparais au pire. La princesse sursauta et changea radicalement d'attitude, elle était presque effrayée.
Respectés seigneurs, dit-elle en gommant laborieusement son accent, pardonnez la méfiance qui vous a accueillie. Qu'on les emmène immédiatement et qu'ils soient traités avec égards. Prévenez ma mère dans l'heure. Je soignerais l'enfant moi-même.
Elle arracha sans ménagement sa couronne de fleurs qu'elle écrasa entre ses mains puis appliqua sur la blessure de Léki. Son expression inquiète s'effaça, elle leva les yeux dans le vide et posa sans appuyer ses paumes sur les pétales. Au début rien de remarquable ne se produit, puis une mélodie d'une pureté inhumaine sortit de sa gorge. Une lueur verte la baigna, sembla s'écouler de ses doigts jusque sur la blessure. Les pétales froissés se raffermirent, de petites feuilles apparurent et des racines claires rassemblèrent les chaires. Le c?ur des fleurs se teinta légèrement de pourpre et l'hémorragie s'arrêta. Léki gardait un teint grisâtre mais ses traits se détendirent. Un instant ses paupières se soulevèrent et il captura le regard de la dryade. Il eut un sourire mystérieux puis s'endormit.
Qui est cet étrange enfant ? Qui êtes-vous tous et pourquoi avez-vous pénétré dans nos terres ?
Peut-être serait plus judicieux d'attendre pour les explications que l'on ait gagné des lieux sécurisés ? Demanda Snaag sans parvenir à atténuer le grondement qui lui servait de ponctuation.
Elle ne releva pas l'impolitesse qu'aurait pu avoir sa phrase dans une autre gorge et nous fit signe de la suivre. Léki fut emporté par trois dryades qui montèrent sans difficulté le long du tronc lisse avant d'atteindre les premières branches qui les propulsèrent encore plus rapidement vers les hauteurs. L'ascension ne nous fut pas aussi aisée. Les prises qui se creusaient pour un moment sous les pas de nos hôtesses ne nous laissaient pas le temps de traîner. Snaag avait saisi sa lance entre ses crocs, provoquant une grimace de désapprobation générale. Sur notre passage le chant des oiseaux, au lieu de s'éteindre, emplissait l'espace. La pluie glaciale fit peu à peu place au brouillard qui se dissipa ensuite. La mousse et l'écorce poreuse sous nos doigts se fit plus sèche et dégageaient une odeur presque musquée. Les rayons du soleil percèrent le feuillage et nous réchauffèrent un peu. A mesure que nous montions, les prises se firent plus profondes, puis il y eut de véritables marches qui tournaient lentement autour du tronc. La boue qui nous couvrait avait fini par sécher et nous ressemblions un peu moins à une bande de cormorans mazoutés. Nous avons ensuite atteint une zone où les branches étaient si larges qu'elles permettaient la circulation d'espèces de gros écureuils qui transportaient des ballots fermement arrimés sur leur dos. Ils étaient menés par des dryades d'aspect plus robustes que celles qui nous avaient accueillis et elles étaient vêtues plus sobrement avec des matières végétales tressées qui leur ceignaient la poitrine et les hanches pour retomber en un voile qui bruissait doucement. Les chevelures nattées offraient une palette infinie allant d'une chaude couleur rouille au chaume des blés, sans toutefois approcher le flamboiement de la princesse.
Lorsque nous avons pris pied sur la ville basse Muhié, le trafic stoppa net dans un silence accablant. Tous les regards fixés sur nous firent vibrer l'air. La princesse allait s'exprimer lorsque plusieurs dizaines de petits lémuriens planèrent depuis les hauteurs pour se poser où ils pouvaient et s'enfuir immédiatement dans la cachette la plus proche. Quelques instants plus tard l'ensemble des êtres vivants qui peuplaient les environs se vit plaqué contre la surface horizontale ou non la plus proche par une bourrasque monstrueuse. L'air se raréfia, devint plus épais, comme une matière liquide. Je parvins tout de même à me redresser pour prendre appui sur une structure quasi invisible, semblable à celle qui renaissait au dessus de Pes. Elle s'étendait partout alentours. Lorsque j'arrivais en vue de l'elfe d'air, le spectacle était dantesque. Une tornade dont il occupait le centre créait un nuage de feuilles déchiquetées qui griffaient l'air avec un sifflement suraigu. Je ne le reconnu pas. Son teint était brumeux, comme s'il s'effaçait, perdait de sa substance. Son regard voilé abritait un soleil incandescent et il gardait une immobilité totale dans la folie ambiante, les bras croisés autour de sa poitrine, suspendu au centre de la toile qui soutenait ses pas.
En me protégeant le visage, je traversait laborieusement les feuilles virevoltantes et approchait de Léki. De ses lèvres entrouvertes sortait un hurlement inaudible et sans fin. Le bouquet sanglant à son flanc avait pris de l'ampleur et ne remplissait plus son rôle, au lieu de le guérir il le vidait de sa vie et semblait s'attaquer au fondement même de sa force. La vacuité de ses traits rappelait avec une douloureuse intensité l'énergie qu'il lui fallait déployer au quotidien pour se maintenir dans le temps présent. Je le sentais entraîné, disloqué par les flots du Temps qui depuis trop longtemps malmenait sa destinée.
J'entrais dans l'?il du cyclone comme on pénètre dans une tombe, assourdie par le silence et pétrifiée par la crainte. Tel un fantôme, intrigué par l'approche d'un vivant, son regard aveuglant se tourna dans ma direction. Les mailles de son environnement immédiat étaient dures et glissantes et je finis par me frayer un passage dans le fouillis qui l'entourait. La première chose que je fis ce fut d'arracher le végétal qui se nourrissait de lui. Il y eut un flash dans lequel je distinguais le terrifiant regard qui trônait sur le C?ur du Sceau puis il relâcha son emprise à regret, nous promettant de proches et sinistres retrouvailles. Plaquant mes paumes contre son flanc, je refermais la blessure tout en éliminant ce que je pouvais des racines infimes qui s'étaient infiltrées sous la peau. Le sifflement s'éteignit peu à peu tandis que le corps de Léki s'alourdissait dans mes bras. Je me rendis compte de mon erreur lorsque ses paupières se clorent et que nous avons commencé à chuter. Serrant résolument l'elfe dans un bras, je lançais l'autre à la recherche d'une branche mais je n'agrippais tout d'abord que des rameaux. Je n'avais pas le temps de réfléchir, nous tombions trop vite pour mon esprit fatigué et paniqué. Les extrémités des ramures que nous heurtâmes par la suite nous empêchèrent de prendre trop de vitesse sans nous meurtrir vraiment. Je commençais à perdre espoir lorsque j'attrapais une branche de taille respectable. Notre course ralentit jusqu'à ce qu'elle plie puis se brise. La suivante était plus solide mais je sentis une douleur intolérable brûler le long de mon bras tandis que la violence du choc disloquait quelque chose dans mon épaule. Je tins quelques instants de plus avant de perdre le contrôle de mes doigts et nous nous sommes écrasés, emportés par notre élan, dans le creux d'un tronc.
Quand je pus bouger, je vérifiais l'état de Léki qui n'était pas brillant. Même s'il n'avait pas repris connaissance, il n'était plus en danger immédiat. Le bras collé au corps, je rageais en me demandant comment j'avais bien pu me faire aussi mal et par quel moyen j'allais me déplacer dans ce monde vertical. Nous avions perdu beaucoup de hauteur et le tronc était redevenu tellement large que ma raison en rejetait presque l'idée. Nous avions eu de la chance de tomber à cet endroit, bien que ce ne fut pas évident, je commençais à distinguer des passages abordables, même avec mon bras en moins.
Il y aurait plus simple, tu sais.
Je failli ne pas reconnaître la voix rauque de Léki, il me regardait entre ses cils, comme incommodé par la lumière grise ambiante, le visage fiévreux. Il avait replié son bras contre sa blessure et nous avons échangé un regard ironique.
Heureusement, parce qu'avec l'équipe de bras cassés que nous formons, on va pas aller bien loin autrement !
Je le laissais se redresser à son rythme. Son sang s'était arrêté de couler sans pour autant que sa pâleur disparaisse. Une fois d'aplomb, il me tendit avec hésitation sa main libre que je pris avec prudence de mon bras valide. Comme nous nous attendions tous les deux à la brûlure qui fulgura, elle ne nous prit pas de cours alors que la fièvre close étendait son emprise sur mes perceptions. Ce handicap tout comme mon épaule m'irrita et je combattis la compulsion qui me poussait à rejeter le contact de Léki et le vertige qui me fit vaciller dangereusement. Nos deux paumes se touchèrent et je sentis la douleur irrationnelle parcourir mes nerfs avant de s'apaiser. Pour un temps, promettait le dernier frémissement.
Il ne nous reste plus beaucoup de temps.
J'acquiesçais silencieusement et pris sa suite, inquiète de sa respiration irrégulière et de ses gestes incertains. Lorsque le besoin s'en faisait sentir, il créait quelques marches transparentes qui nous permirent une progression régulière. Nous dépassâmes la hauteur des voies que nous avions atteintes avant de tomber, mais il n'y avait aucun signe d'occupation visible. L'écorce des voies disparaissait sous la végétation mais nous avancions facilement. Nous changeâmes plusieurs fois d'arbre, je n'eus bientôt plus aucun repère et je craignais de ne pouvoir retrouver nos compagnons et les dryades. Que faisaient-elles d'ailleurs, elles avaient bien sût nous trouver tout à l'heure ? Les troncs sombres et rugueux ne semblaient pas avoir connu le pied d'une dryade, la lumière filtrée par la brume s'était peu à peu éclaircie et était teintée d'un vert doré par les feuilles de la canopée. L'odeur de la forêt devenait si forte qu'elle nous enivrait alors que le bruissement des insectes venait concurrencer les chants d'oiseaux. Au bout d'une large branche tapissée de mousse bouclée et dorée, nous avons découvert comme une large clairière nichée au c?ur de l'arbre. Les rayons de soleil qui l'illuminaient tombaient en pans irréguliers qui ondulaient avec paresse avec la brise imperceptible. Le tronc s'évasait brusquement et repartait à la conquête du ciel comme pour renforcer l'illusion de la clairière. Dans les creux de l'écorce où des feuilles étaient venues se décomposer, des plantes touffues, de l'herbe ronde et des fougères avaient poussé à travers le lierre. Nous hésitâmes avant de nous aventurer prudemment près de l'eau que nous entendions clapoter dans son bassin de bois.
L'eau était claire et sentait la sève. Elle voyageait dans un système situé sous l'écorce qui ne pouvait être qu'une intervention dryadique. Epuisé, Léki s'étendit sur la mousse dorée et ferma les yeux, à la lisière du sommeil. Mon regard erra dans le sanctuaire où les ombres et la lumière se pourchassaient doucement. Une brise légère caressa ma peau et fit chanter les feuilles, m'apportant un parfum de fleur capiteux. J'entendis d'abord ses pas, comme si elle avait marché sur de la neige. C'était un bruit moelleux et délibéré, elle ne voulait pas nous surprendre. Sa silhouette imprécise s'encadra entre deux piliers végétaux à la limite du cercle de lumière et elle attendit un instant avant d'approcher. Elle était très différente des autres dryades, sa chevelure sombre éclatait de reflets écarlates en une cascade bouclée qui lui descendait à mi-mollets. Sa peau était d'un or plus profond que ses s?urs et ses sobres vêtements verts rehaussaient la couleur de ses immenses iris jades. Son physique semblait constitué uniquement de courbes et elle se mouvait avec une grâce nonchalante. Cette impression de douceur me rassura et je la laissais s'approcher sans bouger.
L'enfant est blessé, laisses-moi l'observer. chanta sa voix avec un fort accent.
Sans le toucher, elle passa ses mains au dessus de Léki. Ses traits se figèrent un instant et je devinais une longue série de jurons devant sa grimace contrariée. Les fibres végétales qui s'étaient insérées sous la peau s'étiolèrent et la plaie retrouva une apparence saine. La dryade gardait les lèvres serrées et pourtant nous percevions qui filtrait, le murmure furieux qui retentissait sous son crâne.
L'idiote ! Cette petite peste présomptueuse n'a pas pu s'empêcher d'utiliser le pouvoir de l'Arbre-roi alors que le Gaïdana est infecté. Elle a fait plus de mal que de bien. Je peux toujours dire ce que je veux, on ne me donnera jamais raison avant qu'il n'arrive quelque chose d'irréparable. Combien seront sous son emprise alors ?
En même temps que son monologue, elle finit ses passes d'un geste sec qui claqua sèchement et l'étreinte qui étouffait Léki se relâcha. Il eut un soupir triste et compréhensif.
C'est l'une des raisons pour lesquelles je suis entré en stase. Me souffla Léki en aparté. Le pouvoir effraye et aliène.
Elle se redressa et nous détailla d'un drôle d'air, ses yeux passant sur nous sans croiser notre regard et fixant un point juste au dessus de nos têtes. Elle fit résonner le bois d'un coup de talon et ses narines papillotèrent.
J'aimerais savoir ce qui vous a amené en ces lieux, d'autant que la Sylve ne me donne aucune information intéressante à votre sujet. Mais d'abord vous devriez vous éloigner de l'eau, quelqu'un approche.
Désorientée par son avertissement, je jetais un regard à Léki qui arborait une expression stupéfaite, le regard rivé à la dryade. La surface de l'eau auparavant opaque prit l'aspect d'un miroir dépoli d'où surgit Duncan comme un diable de sa boite. La seule réaction de notre hôtesse fut de pointer dans sa direction ses longues oreilles effilées où étaient tressées des perles qui tintèrent à son mouvement.
Je ne peux rien faire pour votre épaule sans provoquer la même réaction que chez votre compagnon, peut-être même pourrais-je provoquer plus de dégâts encore. se moqua-t-elle sans tenir compte de Duncan qui tentait de s'interposer.
Il y eut comme un frissonnement de l'écorce sous nos pieds qui se propagea de la plante des pieds jusqu'au crâne. Elle remonta jusqu'aux cimes où un murmure naquit.
La reine convoque une assemblée, je suppose que vous serez les invités « d'honneur »... On va venir vous chercher mais il vous faut quitter cet arbre. Suivez cette voie jusqu'à changer de branche. Si on vous le demande, vous ne m'avez jamais vue.
Elle s'inclina souplement et marcha d'un pas décidé vers une des colonnes végétales, elle prit quelques pas d'élan et s'élança contre l'écorce. Au lieu du choc attendu, elle se dissolut au contact de la paroi rugueuse et elle disparut en quelques secondes sans rien laisser derrière elle à part nos mines abasourdies.
Tu avais déjà vu.ça ?
Duncan déglutit et secoua la tête négativement alors que Léki semblait comprendre quelque chose sans que ça lui plaise plus que ça. Les gardiennes nous attendaient à l'endroit indiqué mais ne firent pas un geste pour soutenir Léki qui s'appuyait sur Duncan.
Môsieur a produit son petit effet, soufflais-je au sylphe d'air en l'accompagnant dans son ricanement.
Le chemin que nous avons suivi ensuite nous ramena dans une partie de la sylve bien plus peuplée, plus lumineuse. Duncan ne broncha pas et je m'inquiétais de son regard fixe et lointain avant qu'il ne croise le mien et qu'un sourire mystérieux n'apparaisse fugitivement.
Tu ne devineras jamais ce que les guetteuses ont déniché à l'aube.
Je ne vais donc pas deviner, dis !
Un scraal mal embouché en train de se chamailler avec son esprit vengeur.
... ?
Shullan ! Cette engeance gluante a réussi à nous localiser la dernière fois que nous avons traversé le Sceau. Il n'a pas beaucoup apprécié mon précédent cadeau d'adieu, il ne contrôle presque plus Shaïa et ça ne lui plait vraiment pas. Mais alors pas du tout.
J'imagine. Et Shaïa ?
C'est elle qui pose le plus de problèmes, mon sort de confinement l'a coupée de son contrôle, et sa nature ne l'incite pas à l'indulgence. Les dryades l'ont enfermée dans un proto kekkaï, mais elle n'y restera pas éternellement.
La nouvelle semblait avoir eu sur lui le pouvoir d'effacer toutes les « contrariétés » de cette épouvantable journée. Je me mordis l'intérieur de la joue pour éviter de rire mais ne pus éviter un gloussement en croisant le regard malicieux de Léki.
Il va mieux, beaucoup mieux. Me rassura celui-ci qui connaissait mon inquiétude pour le sylphe d'eau qui semblait vivre de ses réserves ces derniers temps.
Oh, ça sur le plan physique c'est sûr, par contre ses pouvoirs sont complètement bridés, continua Duncan sans comprendre. Il ne pourrait même pas invoquer une crotte de troll si on lui permettait d'essayer.
Je toussais discrètement puis repris contenance en sentant mon épaule brûler. J'espérais que nous n'allions pas voir immédiatement le scraal, sinon je ne pensais pas pouvoir résister au fou rire nerveux qui me menaçait. Heureusement la bienséance la plus élémentaire voulut que nous soyons d'abord présentés à la reine des dryades : Tiamr-e-klusan.
J'avais réussi à immobiliser mon bras dans une position supportable mais la douleur avait tendance à me distraire. Je ne vis donc pas arriver ce qui tenait lieu de trône à la reine dryadique. Un arbre à l'écorce claire et à l'allure élancée en comparaison de ses frères mais de taille impressionnante tout de même. Un espace qui semblait marquer le respect séparait le trône des autres troncs, créait une trouée dans la canopée et illuminait l'espace ainsi créé. Et partout où se portait le regard, on ne voyait que des dryades, perchées sur chaque branche des arbres de la clairière, murmurant en un bourdonnement joyeux.
Alors que nous approchions du trône, la houle de chevelures rousses s'anima, faisant naître un grondement sourd qui se complexifia magnifiquement petit à petit. Des danses celtes, les tapotis aigus des pointes, le profond claquement des talons, et les ondulations hypnotiques des ocres et des verts. C'était un spectacle qui vous subjuguait. Des flûtes aux becs fins avec des hanches étroites et à l'extrémité évasée semblaient charmer la foule qui ondulait et tambourinait en suivant les harmoniques. Le son était si intense qu'il faisait vibrer le coeur, pas seulement par le volume, mais aussi par l'espace qu'il semblait vouloir prendre entre les cordes vocales. Il était impossible de ne pas participer, les vibrations se propageaient jusque dans ma gorge et sans que j'ai à faire autre chose que respirer, ma voix était guidée dans le chant, prenant la place qui lui était réservée et s'intégrant harmonieusement.
Nous avons rejoint Snaag, gardé par un nombre conséquent de dryades armées jusqu'aux dents. Léki, cramponné à son avant-bras, il ouvrit la marche, s'approchant de la vieille reine, foulant avec prudence l'écorce lisse et potentiellement glissante. Le noyau d'ombre d'où nous observait la dryade ressemblait de plus en plus à une place forte en miniature, un château dont le pont-levis pouvait être relevé à la moindre alerte, que nous soyons dessus ou non. Le trône qui était enchâssé légèrement en hauteur dans le tronc n'était pas sculpté, mais il présentait les plus incroyables circonvolutions que j'eus jamais vues. Tiamr-e-klusan était très longiligne et pâle, elle était vêtue d'une robe longue et sans ornements. Une chevelure semblable à celle de Léki, blanche et lisse mais bien plus longue, coulait librement le long de ses bras. Son visages acétique n'accordait que peu de concessions au passage du temps et dégageait une autorité sans pareille. Sa voix s'éleva, grave et rauque mais facilement compréhensible dans le silence qui s'était soudain abattu.
Voici donc revenir la Voix du Vent Impalpable accompagné du Croc Solitaire.
Hochant presque imperceptiblement la tête, Léki acquiesça. Leurs deux regards se croisèrent, comme on croise le fer.
Tu n'as pas beaucoup changé depuis notre rencontre, Tiamr.
Le rire qui résonna contenait bien trop de tristesse pour être qualifié de rire, presque un sanglot. Le sylphe d'air avait touché juste. Tiamr-e-klusan lui accorda le point d'un cillement rapide.
Depuis que la porteuse du Gaïdana s'est sacrifiée, tu n'as plus reparu sous les feuilles de N'disasdalène, ma s?ur Megeli-ze-loss t'aimait beaucoup, tu aurais dû revenir la voir. La sylve a dépéri mais Megeli-ze- loss est toujours là à nous protéger. Vas la voire lorsque tu te sentiras prêt.
Touché à son tour, Léki se tu et recula dans l'ombre du garwu qui soutint l'examen que lui fit subir l'observation scrutatrice de Tiamr-e- klusan. Tendant sa paume ouverte dans la direction de la lance du garwu, elle se concentra à peine un instant avant de s'incliner.
Sois le bienvenu, je devais vérifier que le présent de l'Arbre-roi n'avait pas été souillé par une contamination de ton âme. Tu es le dernier de ta race à être libre de tes pensées. Nos frères garwus qui couraient et chassaient avec nous ont vu leurs âmes se faire dévorer, ils sont nos ennemis.
Enfin, le regard de Tiamr-e-klusan se posa sur moi. J'avais pourtant appliqué ma tactique la plus classique visant à me placer dans un angle mort sans toutefois trop me cacher, ce qui aurait au contraire attiré l'attention de la reine aux perceptions sur le qui-vive.
Et qui sont vos compagnons ? elle fronça les sourcils. Je ne perçois presque pas la fille. pourquoi sa structure mentale s'étend-elle ainsi ?
Julie vient réveiller les Piliers, nous sommes poursuivis et le Sceau ne nous sera certainement pas accessible lors de notre prochain déplacement. Duncan est l'un des rares elfes d'eau survivant de Lluxaploy, le seul mage. Nous venons purifier et restaurer le Gaïdana.
Soufflée, Tiamr-e-klusan repris à plusieurs fois son souffle, accusant le coup avec dignité, puis finit par arriver à rire amèrement.
Des sauveurs, tu sais combien j'en ai reçu depuis que tu es entré en stase ? Nous en comptions au moins dix par année le premier siècle, ensuite le taux a baissé, les empathes s'éteignent, ils n'arrivent même plus à survivre jusqu'à sortir des langes. C'était donc ça, je me disais aussi que je connaissais cette impression. Tu sais bien sûr que la fièvre a commencé à la ronger, la claustration n'est plus bien loin.
Je le sais, mais nous avons un atout, celui que j'ai guetté toutes ces années et dont j'ai guidé la course. Julie, je t'en pris.
Fixée par tous, nerveuse, l'invitation de Léki vint à point me permettre de déployer le réseau sans le moindre effort. Je crus un moment que dans la lumière éclatante du jour, il ne serait pas bien visible, mais sa lumière ne devait pas être de la même nature, j'avais l'impression de pouvoir la voir les yeux fermés. Snaag et la reine eurent un sursaut et évitèrent de s'approcher. L'expression de Tiamr-e-klusan ne me rassura pas, on aurait dit qu'elle regardait un monstre. Elle se tourna vers Léki et une question muette passa entre eux. La réponse n'eut pas l'air de la rassurer.
On nous attribua des quartiers confortables dans le niveau le plus élevé de N'disasdalène, Cimes. Il y avait un trafic intense d'oiseaux de toutes les tailles qui transportait une variété incroyable d'objets. Les chants sans être assourdissants me fatiguèrent assez vite. On avait immobilisé mon bras droit dans une attelle après l'avoir badigeonné d'une huile parfumée qui diffusait une sensation de fraîcheur. Duncan y avait eu droit lui aussi pour soigner les brûlures consécutives à notre bataille dans le Sceau. Snaag s'allongea sur une des paillasses et s'endormit immédiatement, Léki disparu dès que je l'eus quitté des yeux et Duncan resta dehors à observer les alentours. Sur de petites terrasses, on faisait sécher des aliments, des céréales, de la viande et des fibres dont on nous servit un bouquet. Craquantes et fondantes à l'intérieure, elles étaient très sucrées et les fibres tendres sous l'écorce avaient un goût prononcé de réglisse.
Comme on ne nous avait pas interdit de sortir, j'en profitais pour faire du tourisme lorsque je me réveillais d'une longue sieste. Mon organisme commençait à savoir se contenter des pauses qui lui étaient offertes et je me sentais presque d'attaque. Léki était parti dès qu'il avait été soigné, je m'inquiétais un peu. Sans que je le veuille consciemment, mes pas me portèrent dans une partie déserte de N'disasdalène. J'avais traversé la ville intermédiaire Pogot, emprunté les ponts de lianes que j'avais dû négocier prudemment avec un seul bras, me faisant doucher agréablement par les cascades qui abondaient à ce niveau. La chaleur était moite, les cultures et oiselleries abondaient.
Lorsque je rentrais de nouveau dans la ville basse Muhié, les voies de ce secteur étaient pratiquement désertes. Je remarquais les pots collecteurs de sève qui étaient dissimulés à intervalles réguliers. Alors que je me penchais pour renifler la surface, j'aperçus un mouvement loin devant moi. Malgré la distance, je reconnus l'elfe d'air. Hésitante, je me dirigeais vers lui en essayant de ne pas me faire remarquer. Un souffle juste à coté de moi manqua me faire mourir de peur. Décidément je n'avais pas la conscience tranquille. Duncan et Snaag étaient juste derrière moi. Je ne les avais pas entendu arriver et ils m'avaient suivie sans que je les remarque. Pestant intérieurement je leur lançais un regard interrogatif.
Tu ne pourras pas faire la suite toute seule, je sais où il va, mais il vaut mieux le suivre de loin.
Nous sommes descendus petit à petit de Muhié, gagnant la terre ferme. La forêt était encore plus sombre que ce que j'avais attendu. Certes nous étions vraiment loin de Cimes mais les ombres inquiétantes qui nous frôlaient ne semblaient pas seulement dues à notre imagination. L'odeur de putréfaction qui nous prit à la gorge devenait de moins en moins supportable. Je lançais un regard inquiet à Snaag, me demandant jusqu'où nous devrions nous aventurer dans ce secteur inquiétant.
Nous y sommes presque, restez groupés, ce n'est pas l'heure du danger, mais nous nous aventurons aux limites de N'disasdalène, l'ennemi pourrait avoir monté un piège. C'est pour ça que nous vous avons suivis, et certainement pour cela aussi que tu l'as suivi. Je vous présente à tous les deux l'Arbre-roi, ce qu'il en reste.
Il était plus qu'impressionnant, il était époustouflant. La contamination l'avait affaibli mais pas enlaidit. L'écorce noire ressortait dans l'ombre, traçant des traînées d'obscurité qui coulaient de ses cinq troncs. C'était un seul arbre mais il avait une base si basse qu'on aurait dit que cinq arbres avaient décidés de pousser au même endroit. Ils s'évasaient harmonieusement, en courbes gracieuses. Ils avaient une grâce sinueuse, ils étaient les tentacules d'un kraken qui s'étirait hors d'une mer de poussière calme et grise. Haut, très haut dans le ciel, un peu comme les cèdres, les branches s'épanouissaient en plateaux, absorbant toute la lumière.
Dissimulés dans les fougères qui nous seraient montées plus haut que la taille si nous ne nous étions pas courbés, nous avions pu suivre Léki qui ne prenait pas de grandes précautions. Il marchait comme dans un rêve mais ne semblait pas pouvoir être distrait de son but. Porté par un filet d'air vagabond, un chant d'une tristesse déchirante nous parvint. Je ne comprenais pas les paroles mais le serrement de gorge que j'entendais dans la voix de Lékiméyamérasu me fit frissonner.
De l'écorce dont les motifs étaient fins et peu marqués, jaillissait une silhouette torturée dont les bras se tendaient vers le seul rayon de soleil qui perçait le couvert et l'illuminait directement, par un étrange hasard ou une raison inconnue. Le sylphe d'air se blottit contre elle et gémit doucement les paroles qui nous parvenaient distinctement.
Il s'agit d'un antique chant de deuil Mohin. Je vais vous en traduire une partie.
La voix du garwu rendue rauque par l'émotion se fondit dans la plainte de douleur pure qui montait de l'elfe d'air :
Regardes-moi, l'ombre me dévore
L'espoir m'oublie, je suis fatigué
Je n'ai plus de foyer
Je plie sous les remords
Mais rien à faire
J'ai beau me taire
Le silence résonne encore
De ton absence qui me mord.
Pur esprit retiens ma vie
Avant que mon âme brisée
N'hère pour l'éternité
Je dois éclairer ta nuit.
Le garwu repris son souffle, il n'avait pas le c?ur de continuer. Nous n'avions pas celui de le lui demander.
Qui est la personne prisonnière de l'Arbre-roi ? demandais-je pour briser le silence devenu pesant.
Il s'agit de Megeli-ze-loss, la précédente porteuse du Gaïdana qui est dissimulé dans l'Arbre-roi. Lors de l'attaque de Kilzemol sur la sylve, elle a été forcée de se sacrifier en fusionnant avec l'Arbre-roi. C'est pour ça que la Sylve a survécu et n'est pas devenue un désert. Je n'en sais guère plus, Léki n'a jamais été très bavard sur ce sujet, la plupart des choses que je connais de cette histoire je les ai soutirées aux dryades. Léki était très lié à Meg, c'est sa mort qui l'a décidé à entrer en stase.
Le silence qui suivit fut encore plus déprimant. J'évitais de poser une nouvelle question, de peur qu'avec mon tact et mon flair légendaires je ne trouve le moyen de retomber sur la question à ne pas poser.
Léki rentra sans encombres, peinant mais prenant son temps. Au bout d'un moment, lorsqu'il sentit qu'il n'en pouvait plus, il lança un regard circulaire.
Allez, sortez de là, je suis mort de fatigue, trop crevé pour vous faire grand mal, un petit coup de main ne serait pas de refus.
Un peu penauds, nous avons émergés de notre planque, légèrement gênés. Léki le prit bien, il nous avait très certainement repérés depuis le début, tout ce qu'il voulait c'était que nous le laissions y aller. Son état n'était pas brillant. Il avait perdu beaucoup de sang précédemment et ne s'était pas reposé. Snaag prit l'elfe poids plume sous le bras puis le hissa sur ses épaules. Les dryades nous aidèrent heureusement sur la fin du trajet. Lorsque nous avons regagné nos pénates, nous nous sommes écroulés sur les paillasses, bien décidés à tuer quiconque proposerait une quelconque activité synonyme du mot effort. Tout un programme.
L'intention y étant, nous avons dormi d'un sommeil de plomb une dizaine d'heures. Une sensation de vertige me réveilla. Mon lit, non la pièce entière tanguait. Un grincement sourd accompagnait les balancements dont les oscillations se faisaient de plus en plus amples. Dehors, le vent sifflait férocement. Un craquement d'apocalypse finit de réveiller les derniers dormeurs. Une tempête venait d'éclater. Les gifles irrégulières du vent devenaient de plus en plus puissantes. Par l'ouverture, une douche inopportune finit de nous décider. Il n'était vraiment pas judicieux de rester à Cimes avec un temps pareil. La dryade qui vint nous chercher semblait elle aussi de cet avis.
Un instant immobile sur la terrasse, je contemplait à la lueur des éclairs la tempête qui s'avançait sur la Sylve. Une lumière perchée sur l'un des arbres les plus élevés retint mon attention, attirant mon regard comme un phare guide les bateaux. Elle émanait d'une silhouette dorée entourée d'un halo de brume qui emportait en volutes tourmentées une aura de soleil spirituel. Des rafales furieuses fouettaient les lames sifflantes de la mer végétale qui s'étendait sous mon regard. L'écume tranchante des feuilles arrachées nous cingla et nous permit d'émerger de notre stupeur. Nous avons suivi difficilement la dryade qui glissait avec assurance sur les voies fragiles de Pogot. La nuit qui régnait sous le couvert était d'encre, si elle avait été plus claire, nos yeux plissés jusqu'à se réduire à deux fentes infimes ne nous auraient pas permis de distinguer grand- chose. Le vacarme augmentait en intensité, celui du vent qui grondait comme un fauve furieux, celui des branches qui claquaient, craquaient et gémissaient, celui d'une Hurlante de combat qu'entama chaque dryade, emplissant la sylve de résonances guerrières, sourdes, courageuses jusqu'au désespoir.
Soudain, un flash vint nous aveugler malgré les quelques dizaines de mètres qui nous séparaient de Cimes. Me sentant déséquilibrée, j'accrochais à tâtons l'étoffe de la tunique de Léki. Le spasme bien qu'atténué vint immédiatement. Ce fut à travers lui que je perçus la venue de l'ennemi. Je le sentis aux vibrations qui traversaient la moindre flaque ou goutte d'eau ainsi que dans le souffle dément qui fut déplacé par le tonnerre qui claqua bien trop proche, réduisant mon univers à un carillon de cloches en folie.