Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search Login Register Extras
Fiction » Sci-Fi » Cendres d'étoile font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: suricate
Fiction Rated: M - French - Sci-Fi/Angst - Published: 01-20-04 - Updated: 01-20-04 - id:1502660
Titre : Cendre d'étoiles

Auteur : Suricate

Genre : science-fiction, fantasy, dark, yaoi

Warnings : Faites de beaux rêves.

Statut : en cours

Cendre d'étoiles

« Je suis belle, ô mortels ! Comme un rêve de pierre »

Les derniers rayons du jour venaient se briser dans les méandres de la grande salle. Des sons difficilement identifiables s'élevèrent en signe de protestation, et l'on tira le rideau. Des volutes épaisses obscurcissaient l'atmosphère, s'échappant de la bouche des fumeurs engourdis, et des percussions se répondaient, assourdies, d'un bout à l'autre de l'établissement. Sporadiquement, quelques mouvements indiquaient une présence, avant de sombrer dans la grande somnolence des plantes, et l'on venait silencieusement approvisionner leurs pipes. Errant parmi ces fantômes, une silhouette passait entre des rideaux de brume opaques, avec la démarche chancelante et obstinée des somnambules. Ici, le temps s'arrêtait, et les citadins y restaient jusqu'à ce que leurs portefeuilles soient vides. Ensuite, ils retournaient dans les filatures, et travaillaient autant qu'ils le pouvaient avant de ressentir le manque. Comme des animaux familiers, des corps sans visage vendaient leur jeunesse, et ça et là des souffles montaient et mourraient tour à tour. Jan entrebâilla une tenture et un pinceau de lumière embrasa la toile pourpre. Il appuya son front douloureux contre la vitre et ne vit rien tout d'abord, aveuglé par cet étroit rayon. Depuis quand pouvait-il bien être là ? Une heure, un mois, un siècle, il ne savait plus. Le tavernier l'attrapa par le col et lui assena un coup, arrivant au seul instant qu'il avait passé à ne rien faire. Jan ne s'en étonnait plus, et lui supposait un don extralucide.

La porte dévoila un large pan de crépuscule qui aveugla le tavernier, et Jan ne vit qu'une silhouette imposante avant qu'elle ne se referme. Il s'agissait sûrement d'un étranger, les gens d'ici étant toujours maigres et voûtés. Jan vint à lui, le guida dans la pénombre jusqu'à une couchette libre et lui proposa plusieurs choix de consommations.

« Est-ce que vous voulez partager avec moi ? » demanda l'étranger d'une voix feutrée. Jan refusa. Les esclaves ne disposaient pas de ce choix, et de plus cette possibilité avait de fortes ressemblances avec une autre activité, qui était le monopole des jeunes personnes des alentours. L'étranger saisit son poignet et le retint alors qu'il se levait pour aller chercher sa commande. Jan frémit, craignant que la règle ne soit enfreinte. « Attendez. » Jan attendit et sentit que le bout de ses doigts effleuraient l'envers du poignet et sa paume. Il posa un objet dans le creux de sa main et Jan retint son souffle, la surface cuisante de son visage lui apprenant qu'il rougissait violemment. « Donnez ceci à votre maître » dit l'homme en relâchant son poignet. Jan obéit et remit l'objet à Rorg, son maître, et celui-ci contempla le bijou scintillant, enchâssé de pierres qui luisaient comme des fragments de lune. Rorg sourit, jouissant de sa honte, et le renvoya auprès du client avec ordre de se laisser faire.
Jan revint donc auprès de lui et posa la pipe à plantes à côté du client. Puis il s'agenouilla, prit sa main et la posa maladroitement sur lui. « Qu'est-ce que vous faites ? » demanda le client. Il y eut un silence puis il se leva brusquement. Il se dirigea vers la porte et Jan le raccompagna, désemparé. Sur le seuil de la porte, l'étranger lui intima de le suivre comme il restait immobile. Il obéit et la lumière de la pleine lune lui révéla une chevelure claire au-dessus d'un visage aussi pur que celui d'une statue. L'étranger le dévisagea également, semblant tomber des nues.

Je vous demande pardon, j'ai dû mal m'exprimer.

Le tavernier les rejoignit avec rapidité, le suppliant presque de ne pas partir tout de suite, hypnotisé par la richesse que l'étranger lui avait fait miroiter. Tors ne pouvait détourner les yeux des chaînes assez lourdes qui liaient les chevilles et les poignets du jeune homme, tandis que le tavernier continuait son discours.

Et d'où vient-il ? demanda l'étranger au patron.

Je l'ignore, répondit le tavernier, ce bon à rien est sans doute né de la poussière et de l'ordure, spontanément, comme les puces ou les rats. C'est un marchand ambulant qui m'avait vendu des jumelles. Comme elles me semblaient dociles et jolies, je les ai achetées au prix fort. Le lendemain, quand je me suis aperçu que l'une était folle à lier et que l'autre était un garçon, le marchand s'était volatilisé...

Et la fille ? Est-elle ici ?

Non, la furie a réussi à s'enfuir, et je n'ai rattrapé que le frère. Et il ne m'a jamais avoué où elle se trouvait, et d'ailleurs je crois qu'elle ne le lui avait pas dit. Mais pourquoi voulez-vous parler de ces porcs ? Vous le voulez pour la nuit ? Remarquez, le proxénétisme est interdit ici, mais moyennant une petite récompense, on devrait pouvoir arranger ça.

Tors hésita, dans ses pensées, regardant tour à tour le maître et l'esclave. Ce dernier soutint son regard en silence, et ses yeux ne rencontraient les siens que du fond d'un rêve très profond, semblant n'entendre qu'à peine ce que l'on disait de lui. Pris d'une inspiration, Tors enleva une parure précieuse qu'il portait au cou, et la tendit au tavernier, dont les yeux rétrécirent d'exaltation.

Je vous l'achète.

J'en veux plus.

Tors enleva sa dernière parure puis refusa de discuter plus, et partit avec son bien.

Ils se mirent en route vers la station service à côté de laquelle Tors avait laissé son appareil. Le vent hurlait dans la plaine presque désertique. La terre molle du chemin s'enfonçait sous leurs pas, et de longues herbes piquantes émirent un son sec. Des rumeurs inaudibles s'élevèrent ça et là dans le grand silence qui flottait autour d'eux, et de longues nappes de brumes polluantes dérivèrent lentement dans l'air. Une odeur de soufre, un clapotis opaque entre deux monticules herbeux révélèrent qu'ils étaient dans les marais chimiques. Jan jeta un regard sur les étendues noires autour de lui, frémit. Puis il se hâta de rejoindre Tors qui continuait à avancer avec indifférence, droit devant lui. Bientôt les usines rouillées disparurent tout à fait dans le brouillard. Comment se faisait-il que le vaisseau ait pu dériver aussi loin ? L'atoll n'était-il pas stable ?

En effet, les colons de la première génération avaient mis feu au sol pour que le gouvernement le remplace par un nouveau système d'écorce flottante. Mais ils avaient été pris sur le fait et mis en exil, et l'atoll était resté tel qu'ils l'avaient laissé. Une terrible migraine les fit vaciller. C'était l'heure de la marée, qui faisait bouger l'atoll, et ses gaz toxiques s'exhalaient plus fortement. Ils marchèrent de plus en plus lentement dans le marais, enfonçant leurs jambes jusqu'aux genoux dans la boue huileuse. Tors s'assit dans les racines noueuses d'un arbrisseau qui émit un chuintement de protestation et se rendormit. Il appuya sa tête sur son tronc, et son cou se courba de manière étrange. Jan se traîna jusqu'à lui, se sentant soudain très pesant et las, posa la joue sur sa main et perdit connaissance. Les yeux entrouverts, le maître regarda longuement les branches fines et nues de l'arbrisseau devant le ciel si sombre, et dans ses yeux illusionnés par les émanations du marais, sa surface irrégulière se peupla de mille feu follets irréels.

Le commandant Tors attrapa sa petite soeur par les cheveux et essaya de lui donner une fessée, mais elle se débattit comme un démon et s'enfuit en poussant des feulements furieux et perçants. Courant dans le vaisseau de toute la vélocité de ses jambes maigres, elle sauta d'un bond dans les soutes du haut et s'y cacha, haletante de colère et de la course qu'elle venait de faire, ses cheveux hérissés sur son crâne. Tors, non moins furieux, presque aussi meurtri des coups qu'elle lui avait donnés en voulant lui échapper qu'elle, l'appela sur tous les tons, et elle pressa ses mains sur sa large bouche pour qu'il ne l'entende pas rire. Bruine suça avec satisfaction un doigt de pied sur lequel un chewing-gum était resté collé lors de sa course, et un rire dément s'échappa de sa bouche.

Aussitôt son frère apparut sous l'entrée de la soute, qui était heureusement trop étroite pour lui, et se mit à vociférer. Bruine se tordit d'un rire malin et fit une bulle de chewing-gum énorme par le trou. Tors essaya de la saisir mais seule la bulle éclata dans sa main.

J'ai failli mourir à cause de toi !

Et c'est bien triste, mais sans moi tu serais mort également. Ce n'est pas ma faute si tu refuses de payer les parcmètres et que j'ai été obligée de sortir l'Hécate du parking. Sois encore content que j'aie appelé l'escadron et qu'il t'aie retrouvé dans les brumes du marais.

Sur ce Bruine passa de la soute à l'intervalle entre les deux coques de protection du vaisseau, se balança comme un singe aux barres et s'enfuit en montant le son de son discman.

Des cris et des bruits de coups dans la carlingue firent émerger Jan d'un sommeil très profond. Il s'assit sur son lit dans une inspiration brusque, et un vertige violent faillit le faire retomber allongé. Le maître entra dans sa chambre, lui dit son nom et lui demanda le sien.

Comment ça va ? demanda Tors.

Pas très bien, dit Jan.

Je te présente ma s?ur Bruine. Quand tu iras mieux, tu seras chargé de la garder pendant que je ne suis pas là. Elle passe son temps à ennuyer mes soldats. Eventuellement, apprends-lui à rester immobile cinq minutes d'affilée, car mon père veut la marier bientôt. Je ne sais pas comment ce sera possible, d'ailleurs.

Jamais. Le père peut dire ce qu'il veut, je ne serai ni mariée, ni mariable. Et ce n'est pas un esclave qui va m'apprendre à me tenir, dit Bruine.

Elle tourna les talons et quitta la pièce avec mauvaise humeur. Tors s'excusa pour elle et Jan regarda les étoiles minuscules par le hublot. « Tu sais, hier, dit Tors, les gaz toxiques m'ont fait faire un drôle de rêve, tu étais dedans. » Jan lui jeta un regard et resta le visage tourné vers le hublot. Tors s'assit sur le bord de son lit et dit tout bas dans son oreille : « Et tu mourrais pour moi ». Jan retint son souffle et protesta que ce n'était qu'un rêve.

Tors annonça à ses soldats qu'une émeute avait éclaté à l'occasion d'une rencontre entre deux groupes de supporters d'équipes adverses, dont le match avait pris fin avec l'écroulement du stade spatial. Une rixe gigantesque aurait lieu dans les prochaines heures, les supporters de l'équipe visiteuse attaquant les autres. L'armée était chargée d'aller limiter les dégâts, qui étaient déjà considérables. Les soldats sautèrent dans leurs modules de combat et Tors demanda à Jan de veiller à ce que Bruine ne les dérange pas dans leurs man?uvres. Bruine eut un sourire malin et lui proposa de jouer aux cartes. Ils firent plusieurs parties, et elle apporta des jus de fruits. Une minute après en avoir bu, Jan tomba profondément endormi, victime de somnifères extrêmement efficaces, et Bruine sauta dans un module de combat rejoindre son frère.

Le soir, Tors réveilla Jan, et ce dernier baissa les yeux et se mit à rougir. Les soldats lui jetèrent des regards haineux, ayant été la risée des autres corps d'armée, Bruine s'étant jointe à eux les avait ridiculisés en accomplissant les mêmes tâches qu'eux. Si une fillette pouvait les égaler, alors les hommes de l'escadron étaient humiliés. Tors le considéra silencieusement, feignant la désapprobation à cause de ses hommes, mais une indifférence amusée lui donnait une contenance digne et encore plus effrayante. Les soldats firent se turent autour d'eux. Jan se prosterna et demanda sa grâce, étant esclave depuis très longtemps.

Relève-toi ! dit Tors.

Jan obéit. Tors retira son gant gauche et le gifla très fort. Jan pleura et Tors secoua la tête, navré, et frappa l'autre joue. Jan tourna les talons et s'en alla sous les rires des soldats. Puis Tors demanda qu'on aille sortir des soutes dix tonneaux de vin et qu'on l'apporte ici même. Il ouvrit le premier tonneau et remplit la première coupe, qu'il tendit à sa s?ur. Bruine tendit la main, prit la coupe et la but d'un trait.

Bruine, te voilà soldat. Tu l'as voulu, buvons à ta bienvenue.

On servit les soldats et ils burent, contraints ou libres, en son honneur. Bruine trinqua et s'écroula ivre morte au bout de quelques verres, n'ayant encore jamais bu d'alcool. La fête dura trois jour entiers en l'honneur de Bruine, et le quatrième jour, une autre offensive se préparant, on cessa de boire et l'on mangea. Commençant à avoir faim également, Jan sortit de son compartiment et tomba sur un groupe de soldats qui l'interceptèrent. Ils le tinrent responsable de l'admission d'une jeune fille dans leur escadron, sortirent leurs couteaux et appuyèrent une lame à plat sur sa gorge. Puis ils se satisfirent sur lui dans sa propre chambre, et ne le laissèrent que pour aller prendre leur repas. Tors était alors si préoccupé par une affaire qu'il ne mangea rien, et ne remarqua même pas que Jan était venu s'asseoir entre lui et sa s?ur. Les hommes se poussèrent du coude et Bruine remarqua que ni son frère ni Jan ne pouvaient avaler quoi que ce soit.

A la fin du repas, Tors se leva et annonça que la démocratie Varne venait de déclarer la guerre au royaume des Néoscrirtes. L'union des gouvernements de l'Est hésitait encore quelque peu, mais elle semblait plutôt décidée à appuyer les Néoscrirtes contre les alliés des Varnes. Les Néoscrirtes étaient un peuple assez mal connu, mais qui possédait des richesses matérielles que les Varnes prétendaient mériter grâce à leur Histoire célèbre et le prestige de leur culture. Une guerre entre ces deux nations avait déjà eu lieu quelques décennies auparavant, qui avait enlevé à chaque famille de militaires un père ou un fils au moins. En retour du sang versé, les Néoscrirtes avaient passé des contrats d'exploitations de leurs ressources minières avec les pays de l'Est, victorieux. Il était cependant difficile de savoir si les Néoscrirtes nourrissaient de la rancoeur contre le sort qui, quel que soit le vainqueur, leur enlevait leurs richesses jusqu'à faire d'eux un pays endetté.

Lors de la précédente guerre, des Néoscrirtes avaient été enlevés par milliers par des Varnes au cours de batailles victorieuses, et à la défaite finale de ces derniers, nul n'avait songé à rapatrier les exilés, notamment des enfants et des jeunes adultes utilisés dans les industries Varnes comme des esclaves, comme domestiques dans les maisons ou comme serfs aux plantations. Le grand malheur des Néoscrirtes était d'être un peuple à la fois si immensément riche et si complètement pacifique. C'était une nation archaïque, régie par des traditions millénaires et les rites d'une religion obscure dont on ne savait à peu près rien.

Mes amis, dans les semaines, les jours, les heures à venir, l'une des plus importantes pages de la diplomatie interplanétaire de notre temps va être tournée. Alors tenez-vous prêts pour une nouvelle guerre Varne Néoscrirte, dit gravement Tors.

Les hostilités débutèrent très rapidement. Contrairement à toute attente, l'union des pays de l'est prirent position pour les Varnes, démocratie fictive installée par les pays dits de l'Ouest, mais qui était restée fidèle à son opportunisme. Trop longtemps misérables, les Varnes voulaient avant leur autosuffisance alimentaire et énergétique. Tors revint sur sa parole et interdit à Bruine de participer aux violents combats qui avaient lieu, mais la jeune file déclara qu'elle irait, et mit sa parole à exécution. Elle fut tuée par hasard peu de temps après. Chaque jour, de plus en plus de soldats manquaient à l'appel, mais Tors ne pouvait penser qu'à sa soeur. Il se rendit au compartiment de Jan pour lui demander s'il n'avait pas quelques affaires de la défunte avec lui.

Jan ouvrit sa porte et baissa les yeux au supplice de le voir. Depuis l'incident de Bruine ils ne se parlaient plus, Tors parce qu'il était en deuil et Jan parce qu'il était déshonoré et qu'il pensait que Tors ne l'ignorait pas. Il était la fable du bâtiment. Il rougit beaucoup et donna à Tors le jeu de cartes dont Bruine lui avait ironiquement fait cadeau.

Tu sais, le jour où je t'ai rencontré, j'ai fait un rêve où tu étais, dit Tors. Tu étais assis au milieu d'un marécage, sous un arbre, et autour de toi, et jusqu'à perte de vue, brillaient des feux follets épars. Tu disais que tu m'aimais, et que tu mourrais pour moi.

Je le sais. Les rêves de Néoscrirtes sont toujours partagés. Mon père m'a transmis tout son savoir de prêtre par un songe, avant de disparaître. Je suis un mage, et je partage tous mes rêves, parce que ce sont des rêves sacrés, que m'envoie l'univers. Et je mourrai parce que je t'aime, et qu'il te faudra tuer jusqu'au dernier des Néoscrirtes.

Tors resta sans voix et Jan appuya son front contre le sien, et quand il ferma les yeux, les images floues du rêve s'étendirent à perte de vue, et les marais s'illuminèrent autour du mage. L'arbrisseau enfonça ses racines dans la boue et bourgeonna, étendit loin ses branches frêles et fleurit somptueusement. Les brumes se dissipant, le ciel s'éclaircit et les marais chimiques s'asséchèrent. Une herbe d'un vert tendre et lumineux poussa, ondula et le vent fit poudroyer les pétales de fleurs de l'arbre. Le mage sourit et posa ses lèvres sur les siennes. cependant l'arbre continuait à étendre ses racines, de plus en plus profondément, et un savoir infini lui fut alors dévoilé. Il le portait sans le savoir et à présent il se faisait jour dans un débordement de fleurs.

Jan soupira et rêva. Dans l'éden de feuillages, de printemps et d'odeurs, émergèrent des tours de verre, et dans la pureté du ciel se dressèrent des masses de métal, des îles de béton. Tors passa ses bras autour de lui et sa bouche durcit. Il le pressa dans ses bras de pierre et Jan se mit à gémir sans pouvoir s'arrêter. Le poids de la statue s'abattit sur lui, continuant à le serrer toujours plus fort, et elle le pénétra d'un seul élan, tendue dans un effort colossal. Le nouveau mage écartela son corps torturé et le jeta au loin. Jan ouvrit les yeux et décolla son front de celui de Tors en tremblant.

Le sol métallique du vaisseau sous ses pieds se dérobait, et les parois du compartiment enflèrent puis bouillonnèrent. Des bras ou des tentacules d'acier jaillirent des murs en se tordant noueusement, tandis que le mur à leur racines se mettait à pourrir, à s'oxyder. Jan resta bouche bée devant ce spectacle, fasciné par la progression des branches de métal vers lui. Une racine puante rampait vers lui lentement, suintant un liquide pourpre et brun, et sa surface granuleuse frémissait d'impatience. Des visages grimaçants se émergèrent dans le métal, leurs orbites vides faisant une multitude de taches sombres sans fond. Jan devint comme fou lorsqu'une racine entra dans sa bouche. Tors sourit et le prit dans ses bras, l'empêchant dans ses mouvements désordonnés de s'écorcher le visage avec les ongles. Tors posa un baiser sur son oreille puis y appuya le canon de son revolver, et pressa la détente.

Quand l'héritier parvint à repousser l'influence des esprits du métal et du minéral, il se rendit compte qu'il serrait convulsivement un corps mort dans ses bras. Les esprits absorbèrent la matière du revolver en se retirant, ainsi que la balle dans la tête de l'ancien mage de la végétation. La sourde rumeur des forces refluant comme la marée lui révéla l'étendue du pouvoir que Jan lui avait donné. Jan se retrouvant vulnérable, il avait été attaqué par les esprits les plus proches, qui espéraient trouver en lui un reste de puissance, et qui de dépit l'avaient fait assassiner par son propre héritier. L'opération de transmission de la magie était toujours extrêmement périlleuse pour celui la donnait, car la fabuleuse énergie mise en jeu attirait la convoitise des esprits alentour, ceux qui arrivaient assez tôt pour prendre part à l'événement. L'ancien mage mettait alors toute sa force à protéger son héritier et contre les attaques des esprits, et lorsque la transmission de la magie était achevée, il ne lui restait plus de pouvoir pour se défendre. Il était alors dans la plupart des cas dévoré vivant par les esprits et rendu fou. Plus rarement les esprits le tuaient, et ce surtout s'ils n'avaient rien obtenu de sa magie.

Quant au nouveau mage, il était protégé au dépends de l'ancien, qui continuait parfois à le défendre quelques temps après la transmission, conscient de la catastrophe possible si des esprits déments volaient le don. Et le nouveau mage, qui assistait passivement à cette lutte, était à tout jamais sous le sceau de ce premier contact avec les esprits, et devenait leur maître.

Tors plia les esprits du métal et du minéral à sa volonté, mais il était trop tard pour sauver les derniers Néoscrirtes. La prophétie se réalisant, ils furent exterminés jusqu'au dernier avant que Tors ait pu faire quoi que ce soit. Il fit un grand mausolée de pierre pour abriter les restes de sa soeur, et devint le plus grand industriel de tous les temps, et l'une des plus grandes fortunes jamais vues. Dans le ciel, parmi les étoiles et sur les mers étales, de hautes constructions de verre et de métal s'érigèrent, avec une rapidité étonnante. Voici comment l'on construisit un empire des cendres d'une civilisation disparue.



© Copyright 2004 suricate (FictionPress ID:393878).


Return to Top