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En fait, ce texte est au départ destiné à être intégré à un récit (et au tout début, c'était même censé être une fanfic). Seulement, après avoir griffonné ces quelques lignes, je me suis rendue compte que je n'avais aucune idée de ce que je pourrais bien inventer pour la suite, et que j'avais simplement envie de m'amuser en décrivant une version assez peu probable de la vie après la mort
LE PASSEUR
Félix Martin était mort depuis environ quatre jours, selon les critères purement humains.
Mais là-haut, ce genre de valeurs perdait toute signification. Cela faisait peut-être bien une éternité qu'il patientait dans ce long couloir gris, aussi raide qu'une falaise et suffisamment étroit pour tuer un claustrophobe, avec pour seule compagnie un vieillard bourré de tics.
Il ne se souvenait absolument pas des conditions dans lesquelles il avait perdu la vie, ni des quelques heures - peut-être plus - qui avaient précédé sa mort. Quant au souvenir qu'il gardait de ses premiers pas dans l'univers impénétrable des défunts, il ressemblait vaguement à un lointain paysage, vu à travers les yeux d'un myope astigmate.
Aussi loin que voulait bien le renvoyer sa mémoire, il se revoyait debout dans une vaste pièce aux airs de hall d'hôtel. Les couleurs y étaient plutôt criardes, et la décoration un peu kitch. Comble du mauvais goût, il semblait se diffuser dans l'air une vague mélodie d'ascenseur. Intrigué, il s'était approché du bureau derrière lequel une femme, la trentaine et coiffée d'un chignon impeccable, griffonnait quelques notes au stylo à bille.
_ Excusez-moi...
La jeune femme avait relevé la tête et avait fendu son visage d'un sourire d'hôtesse d'accueil, agaçant et hypocrite. Elle avait les dents trop blanches pour être honnête.
_ Félix Martin, c'est bien cela ?
_ Je... Oui, c'est bien moi.
_ Parfaitement dans les temps. On va pouvoir remplir vos papiers.
Sans plus de cérémonie, elle avait tiré un formulaire d'un monticule de paperasses, et elle s'était remise à gratter, sans laisser à Félix le loisir de se poser la moindre question.
_ Est-ce que je pourrais d'abord savoir où nous sommes ?
Pour toute réponse, la jeune femme avait pointé son doigt vers le plafond :
_ Vous êtes mort. Vous êtes là-haut.
Félix s'était étonné de voir avec quel détachement elle lui avait annoncé une nouvelle aussi macabre, et il aurait aussitôt répliqué s'il ne s'était pas finalement aperçu qu'il savait déjà dans quel piteux état il se trouvait.
_ Bien... Reprit la jeune femme en ajustant ses lunettes rectangulaires. Vos dates de naissance et de décès s'il vous plait ?
_ Né le 29 février 1956, et décédé... A vrai dire je...
_ Je vois... Profession ?
_ Enseignant.
_ Espèce ?
_ Je vous demande pardon ? Avait relevé Félix en fronçant les sourcils.
_ Je vous ai demandé à quelle espèce vous apparteniez. Humain ? Sorcier ? Vampire ? Loup-garou ?
_ Humain... Il me semble.
_ Vie sociale ?
_ Comment ça vie sociale ?
_ Marié ? Des enfants ?
_ Non.
_ Qualité de l'accueil ?
L'air perplexe de Félix avait invité la jeune femme à préciser sa question, avec une neutralité déconcertante :
_ C'est pour nos statistiques. Que pensez-vous de l'accueil ?
_ Mauvais, avait répondu Félix avec les prémices de l'agacement dans la voix.
Ces questions plus ou moins monosyllabiques commençaient sérieusement à l'irriter. Mort ou vivant, il restait Félix Martin, asocial au possible et particulièrement antipathique. La jeune femme lui avait encore posé quelques questions, puis lui avait fait signer dans un encart au bas de la feuille. Pour finir, elle avait plus ou moins magiquement séparé la feuille en deux parties identiques et en avait tendu une au professeur, tandis qu'elle avait rangé l'autre dans l'un de ses innombrables tiroirs métalliques.
_ Tenez monsieur Martin. Je vais vous demander de patienter dans le couloir là-bas, porte rouge. On va bientôt s'occuper de vous.
Félix n'avait pas été mécontent de quitter cette salle rococo et son hôtesse de supermarché, et il n'avait donc pas cherché à poser de questions. Le couloir dans lequel il s'était retrouvé et où il patientait en cet instant était encore pire. Finalement, il préférait les moulures du hall que ce couloir gris et froid comme la mort.
Cela faisait donc une petite éternité (abandonnons les critères humains) qu'il patientait, et il avait profité de cette attente pour remettre ses idées en place.
Il était donc mort, c'était une certitude. Il lui restait encore à savoir comment et pourquoi. Il portait encore son costume gris, dans lequel il avait désespérément tenté d'enseigner la physique-chimie à plusieurs générations d'adolescents boutonneux, cela signifiait au moins qu'il n'était pas mort dans son sommeil (le vieillard en face de lui portait une chemise de nuit, un bonnet et des charentaises). Ses cheveux poivre-sel, ses rides et sa brioche trahissaient son âge, mais il s'estimait cependant un peu jeune pour mourir. Sa mort n'avait donc rien de naturel. Il tenta alors de se remémorer le dernier visage qu'il avait vu avant que tous ses souvenirs ne fussent happés dans un trou noir et béant. Il lui semblait avoir eu une conversation avec monsieur Voisin, directeur du collège de province dans lequel il enseignait, dans le bureau de ce dernier. Cette entrevue avait été interrompue par un autre personnage, peut-être Elvire Desroche. Tout cela était bien vague, mais pouvait éventuellement signifier qu'il était mort sur son lieu de travail. Cela supposait bien sûr une multitude de décès différents : sa vieille 2CV avait subi quelques modifications de la part d'un groupuscule d'élèves malintentionnés ; ou bien Elvire Desroche, nouvelle professeur de latin, timide à l'extrême et peu aidée par la nature, l'avait assassiné par pure vengeance suite aux diverses humiliations qu'il lui avait fait subir auprès de ses élèves.
Une autre question vint alors s'imposer dans son esprit, sans qu'il s'y soit pourtant attendu. Une question à laquelle il n'avait pas encore pensé. Il tenta de la chasser, mais un revers de main ne suffit pas. Elle prenait à présent une place bien embarrassante.
Que pensait-on de sa mort en bas ? Il doutait assez fort que quelqu'un verse la moindre larme. Mais mettrait-on au moins son corps dans une tombe, aussi simple soit-elle ? Aurait-il droit à quelques marguerites séchées sur son tombeau ? Félix secoua vivement la tête. Il n'était pas dans ses habitudes de s'inquiéter. L'avis des vivants ne l'avait jamais intéressé, et l'intéressait encore moins à présent qu'il était mort.
_ Vous aussi, n'est-ce pas ? L'interpella le vieillard, coupant court à ses réflexions.
Félix tourna à peine la tête, déjà épuisé à l'idée d'avoir à dialoguer avec le vieil homme.
_ C'est bien malheureux de se retrouver ici... Quand je pense à mes petits- enfants... Etant donné l'héritage que je leur ai laissé, ils ont dû célébrer ma mort à coup de bulles et de cotillons.
« Voyez-vous cela, songea Félix avec cynisme. N'attendrait-il pas de moi que je verse une larme ? » Seulement, puisqu'il n'en versait pas pour sa propre mort, il n'irait certainement pas gémir sur les tombeaux des voisins. Il tenta donc de reporter toute son attention sur le bout de ses chaussures, espérant que cela suffirait à décourager le vieillard. C'était peine perdue.
_ Et quand je pense à ma femme... Se lamenta-t-il. Je n'ai même pas eu le temps de lui dire combien je l'aimais, et combien je l'aime toujours... Elle a toujours été si discrète et si présente à la fois... (le vieillard poussa un profond soupir) Elle a quitté notre monde deux mois seulement avant ma propre mort.
« Sans doute est-elle morte d'ennui » songea Félix en faisant mine de regarder ailleurs.
_ Il me semble que cela fait plusieurs jours déjà que je patiente ici. Je tarde de la revoir.
Cette dernière réplique eut sur Félix un effet à peu près similaire à celui d'un électrochoc. Etrangement, il sortit aussitôt de son mutisme.
_ Plusieurs jours ? Est-ce que cela signifie que nous ne sommes pas reçus immédiatement ?
_ On voit que vous n'êtes pas un habitué, releva le vieil homme avec un sourire triste.
« Une pointe d'humour, de mieux en mieux... » Cette fois-ci, le vieil homme comprit au seul regard de Félix qu'il avait été trop loin, et il reprit aussitôt, après s'être légèrement tassé dans son siège.
_ A vrai dire, je ne sais même pas ce que nous attendons vraiment. J'espère simplement qu'on me recevra bientôt.
A cet instant, et comme pour répondre à leurs attentes, un homme de taille moyenne à l'air plutôt jovial passa sa tête dans l'entrebâillement de la porte, à l'autre bout du couloir.
_ Monsieur Martin, si vous voulez bien me suivre...
Le vieil homme, outré, entrouvrit la bouche pour protester. Félix lui décocha alors un regard acéré qui lui ôta toute envie de polémiquer. L'homme ne sembla pas relever ce petit accrochage et ouvrit grand la porte pour laisser passer Félix. Il la referma aussitôt qu'il fut entré et se frotta les mains. Il prit le formulaire de Félix et le parcourut un instant des yeux :
_ Bien, monsieur Martin. Asseyez-vous, je vous prie.
D'une main, il désigna un fauteuil d'aspect plutôt confortable. Félix, méfiant, sonda le visage trop réjoui de l'homme. Ce visage un peu rond trahissait un attrait particulier pour les glucides, et ses lèvres semblaient figées en un éternel sourire. Félix resta ainsi immobile quelques secondes, et décocha d'une voix cinglante :
_ Je vous remercie. Je suis bien debout.
_ Comme vous voudrez.
L'homme alla s'installer derrière son bureau et contempla Félix avec satisfaction. Il tapota un instant ses doigts en silence avant de prendre la parole.
_ Monsieur Martin, si je reprends les critères d'ici bas, vous êtes décédé il y a exactement 92 heures, 23 minutes et une petite dizaine de secondes.
_ Bientôt quatre jours...
_ Vous calculez vite.
_ Je sais que je calcule vite. Je suis un scientifique. Maintenant, si nous en venions aux faits et que vous me disiez où je suis et qui vous êtes, peut-être pourrions nous gagner du temps vous et moi.
_ Hum... Bien sûr...
L'homme se tassa un peu plus dans son siège et planta son regard dans celui de Félix. La remarque de ce dernier ne semblait pas l'avoir affecté. Il prit une profonde inspiration et se lança :
_ Mon nom n'a aucune importance. On m'appelle parfois le passeur. Je vous laisse libre de me nommer comme bon vous semblera. Mon rôle est de m'occuper de certains... Cas.
_ Vous ne m'éclairez pas.
_ Peut-être que je ne commence pas par les bonnes informations.
_ Dîtes-moi alors où nous sommes, insista Félix.
Le visage de l'homme s'éclaira à nouveau d'un sourire, illuminant ses pommettes roses. Plutôt que de l'embarrasser, le comportement de Félix semblait l'amuser.
_ Sans doute vous êtes-vous déjà demandé s'il existait une vie après la mort, comme semblent l'affirmer la plupart des croyances. C'est une question qui fait froid dans le dos n'est-ce pas ? Mais à moi de répondre à cette question aujourd'hui : Non, vos jours ne se limiteront pas à votre passage sur Terre ! Seulement, comme vous êtes un mort « récent », il va vous falloir patienter un peu avant de rejoindre l'Au-Delà. Pour l'heure, vous n'êtes pas au Paradis. Vous n'êtes pas en Enfer non plus. Vous êtes, si je puis dire, dans ce que nous appelons communément le tunnel. Un tunnel que tout être de notre planète, quel qu'il soit, a dû franchir avant de se rendre dans l'Au-Delà. Le passage peut se faire plus ou moins rapidement. Pour certains, il suffit de signer les formulaires officiels, et ils sont aussitôt conduits vers le Paradis, ou vers l'Enfer. C'est d'ailleurs ainsi que les choses se passent pour une grande majorité de la population.
_ Une majorité dont je ne fais pas partie...
_ En effet, votre cas est assez particulier. Mais laissez-moi vous expliquer. A tout être vivant de cette planète est attribuée une sorte de balance. Celle-ci peut pencher du côté du bien ou du mal. Elle n'est jamais immobile et varie selon les actes et les pensées. Vous trahissez un secret, et votre balance va pencher du côté du mal. Vous aidez une vieille dame à traverser la route, et elle penchera du côté du bien. Bien entendu, les variations sont relatives à la gravité ou à la grandeur de vos actes. A votre mort, il suffira de voir de quel côté penche la balance pour savoir si le sort qui vous est réservé est le Paradis ou l'Enfer. Rien de plus simple, et c'est ainsi que Nous fonctionnons depuis la nuit des temps.
_ Tout cela est très intéressant, dit Félix avec une ironie mauvaise dans la voix. Mais je ne vois pas le rapport avec moi.
_ Le rapport avec vous, c'est que votre balance ne penche d'aucun côté, c'est extrêmement problématique. Nous ne pouvons pas vous envoyer au Paradis, où vous risqueriez fort bien de troubler l'ordre établi. Mais Nous ne pouvons décemment pas vous envoyer en enfer non plus, car, ne méritant pas un tel sort, ce serait assez cruel de Notre part.
_ Et quelle solution avez-vous envisagé pour ce genre de cas ? Suis-je destiné à croupir éternellement dans ce couloir ? Je tiens à vous dire que je préférerais passer l'éternité dans les flammes avec les parias de la société plutôt que...
_ Allons, calmez-vous. Votre cas est extrêmement rare, mais il n'est pas unique. La solution envisagée serait de vous envoyer en enfer un certain temps, dans la section des cas les moins extrêmes bien entendu, afin de vous punir de vos actes, et de vous faire rejoindre le Paradis par la suite.
_ Une sorte de prison au Paradis. Comme c'est touchant...
L'homme pencha légèrement la tête et toisa Félix avec des yeux compréhensifs :
_ Je comprends que vous soyez affligé mais...
_ Je préfère vous reprendre tout de suite, coupa Félix avec virulence. Je ne suis absolument pas affligé ! Au contraire, si vous pouviez me conduire directement dans ma cellule, qu'on en finisse enfin...
_ Vous ne m'avez pas laissé terminer. Asseyez-vous, je vous prie, et peut- être pourrons-nous discuter.
Félix ne chercha pas à protester et se laissa tomber dans son siège.
_ Avant tout, il n'est pas question de cellule. Il n'y a pas de prison par ici. Ensuite, une autre solution a déjà été envisagée pour votre cas.
_ Je crains le pire... Avez-vous chargé une petite armée de diablotins de me cuisiner dans les flammes de l'Enfer à coups de tridents avant que j'aille me faire dorloter sur un nuage en buvant de l'hydromel ?
_ Je note une pointe d'ironie dans votre voix.
_ Décidément, vous êtes très doué.
_ Votre vision de l'Enfer est très intéressante, monsieur Martin, mais elle est fausse. C'est beaucoup plus organisé que vous ne semblez le croire. De toute façon, vous n'aurez pas l'occasion de voir à quoi il ressemble en réalité, car vous n'y mettrez pas les pieds.
Félix fronça les sourcils. Son silence permit enfin au passeur de s'exprimer.
_ Dîtes moi si je me trompe, mais les vivants vous ont toujours considéré comme un être désagréable, antipathique, invivable, et surtout effrayant.
_ C'est à peu près ça.
_ Votre physique peu avantageux a dû, j'imagine, alimenter le mythe. On a dû vous affubler de quelques pseudonymes amusants n'est ce pas ?
_ Monstrueux Martin, Nessie, Yéti... Je ne les trouve pas amusants, mais c'est bien cela.
_ Parfait. Vous allez donc pouvoir accomplir une mission d'ordre public, au service de l'Au-delà. Nous allons vous renvoyer sur Terre en temps que protecteur du patrimoine terrestre ! Alors, qu'en pensez-vous ?
A en juger par le sourire du passeur, Félix aurait sans doute dû sauter au plafond.
_ Dois-je vous rappeler que je suis mort ?
_ Bien sûr que vous êtes mort, mais la mission que je vous propose correspond parfaitement à votre profil et il meurt de moins en moins de personnages dans votre style. Voyez-vous, depuis quelques temps, Nous devons pallier la pénurie d'esprits frappeurs...
_ Vous allez me renvoyer sur Terre sous forme de fantôme ? S'étrangla Félix.
_ Bien sûr. Sous forme d'esprit frappeur pour être plus précis. Nous vous avons d'ailleurs trouvé un charmant château écossais à la merci des pilleurs depuis plusieurs mois, le dernier fantôme ayant occupé les lieux ayant été rapatrié chez Nous pour cause de dépression chronique.
_ C'est une plaisanterie.
_ Absolument pas. Nous n'avons pas l'habitude de nous mêler de ce qu'il se passe ici bas, mais les Autorités Supérieures sont très sensibles aux ?uvres d'art et autres trésors du patrimoine, et c'est pour cela qu'à été créée une confrérie d'esprits frappeurs il y a de cela quelques siècles. Leur tâche n'est pas bien compliquée. Il suffit de veiller à la sécurité du patrimoine en éloignant les pilleurs. Croyez-moi, ça fonctionne, bien que les esprits frappeurs se fassent de plus en plus rares de nos jours, et surtout moins efficace.
Un instant, le passeur crut que Félix ne l'avait pas entendu. Il fallut plusieurs secondes à ce dernier pour encaisser pareille nouvelle. Et lorsque enfin il sembla comprendre, il se fendit d'une simple remarque :
_ Vous me prenez pour un imbécile. Vous allez donc bien gentiment me conduire à ma cellule, avant que je vous envoie moi-même en Enfer à coup de trident.
_ En réalité, ce serait impossible puisque mon sort a déjà été scellé. Ma balance.
Félix se leva de son siège si violemment, que celui-ci tomba à la renverse. Le passeur eut un sursaut, et il jugea préférable de ne rien ajouter.
_ Très bien, reprit Félix. Laissez-moi donc discuter avec votre supérieur.
_ Mais... C'est impossible... Répondit l'homme avec une voix à peine audible.
Intérieurement, Félix ne put s'empêcher de ressentir une pointe de satisfaction. Il avait finalement fait disparaître ce sourire stupide du visage du passeur.
_ Mon supérieur... Est constamment occupé à exaucer les prières, assister aux messes, faire des miracles... Il a un programme très chargé et... Je ne sais pas s'il peut vous recevoir.
_ Je vois.
L'homme chercha alors à reprendre un peu d'assurance.
_ De toute façon vous n'avez pas le choix, vous devez retourner sur Terre. Mais ce n'est pas définitif. Vous devriez être remplacé d'ici deux ou trois siècles.
_ En fait, je vous trouve plutôt amusant... Dit Félix avec une ironie que le passeur ne sembla pas comprendre. J'imagine que maintenant vous allez m'énoncer quelques conditions.
_ Oh ! Rien de bien méchant...
_ J'en étais sûr, soupira Félix.
_ C'est simple, vous devez taire tout ce que vous venez de voir et d'entendre. Personne ne doit savoir ce qui l'attend après la mort. Nous ne voulons ébranler la foi de personne !
_ Et si je ne respecte pas cette condition ?
_ Vous rentrez illico ici. Et vous croupissez pour l'éternité dans les flammes les plus mordantes de l'enfer, en compagnie des démons les plus sadiques, ou peut-être subirez-vous le supplice de Tantale, c'est très à la mode en ce moment.
_ C'est consternant. Et si j'échoue et que des pillards s'emparent malgré tout d'un quelconque tableau ?
_ Le même sort vous est réservé. Nous devons être sûrs que vous accomplirez votre mission avec le plus grand sérieux.
_ Vous êtes répugnants...
_ C'est un peu arbitraire, je vous l'accorde, mais nécessaire, répondit le passeur en soupirant.
Apparemment, ce petit jeu commençait à le lasser.
_ De toute façon, votre destin est déjà tracé, et vous n'avez pas votre mot à dire là-dessus. Nous avons assez perdu de temps comme ça. J'ai d'autres clients qui m'attendent.
_ Des clients... Grimaça Félix.
_ Parfaitement monsieur Martin, des clients. Maintenant, si vous n'avez pas d'autres questions, je vais directement vous conduire... Là où vous devez aller.
Le passeur ne laissa pas à Félix le temps de protester. Il se leva et alla se poster contre le mur au fond de son bureau. Félix se demanda un instant ce qu'il faisait face au mur, lorsque l'homme souleva la tapisserie, révélant ainsi une nouvelle porte, dont il n'aurait jamais soupçonné la présence.
_ Derrière cette porte, expliqua le passeur, se trouve une vieille chambre située dans l'aile gauche du château. Je vous conseille de faire un état des lieux dès votre arrivée, afin de vous y familiariser.
_ Et après ?
_ Après, jouez votre rôle d'esprit frappeur.
_ C'est tout ?
_ C'est tout.
Félix fronça les sourcils. Avec aussi peu de bonne volonté de sa part, il laisserait sans doute le premier venu s'emparer du château entier. Il finirait très certainement par rôtir dans les flammes de l'Enfer. Face à son silence, le passeur sortit un énorme trousseau de clefs de sa poche, et commença à les examiner avec difficulté :
_ C'est à chaque fois un problème... Il ne faudrait pas que je vous envoie n'importe où...
_ En effet, il ne vaudrait mieux pas... Reprit Félix d'une voix sombre.
_ Le dernier esprit frappeur que j'ai renvoyé sur Terre s'est retrouvé au milieu d'une foule de badauds. Il a eu de la chance, c'était mardi-gras. Personne ne l'a remarqué.
_ Et ça vous fait rire...
_ Allons ! Déridez-vous ! Ah, je crois que je la tiens !
L'homme brandit alors une grosse clé rouillée, un large sourire aux lèvres. Il introduisit la clef dans la serrure, et ouvrit la porte :
_ Nous y voilà, je ne me suis pas trompé cette fois-ci.
Derrière la porte, on ne distinguait presque rien. Félix aperçut dans la noirceur, quelques meubles et autres vieilleries. Mais il ne bougea pas d'un pouce. Le passeur s'était écarté de la porte, et la lui désignait d'une main.
_ Après vous.
Félix n'avait absolument aucune envie de s'engager dans cette porte. Mais il savait d'avance qu'il n'avait pas le choix. Après un soupir d'exaspération, il fit un pas.
Lorsqu'il eut enfin disparu, le passeur claqua la porte avec un soupir de soulagement. Un drôle de personnage ce Félix Martin... Il consulta la liste de ses clients. Le suivant était un vieillard dépressif destiné à la réserve d'un musée. Avec un peu de chance, il serait moins réticent.
Voilà pour cette petite nouvelle ! J'espère qu'elle vous a plue !
-Moâ-