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Il était une fois un prince qui s'ennuyait.
On pouvait lui proposer n'importe quoi, il s'ennuyait toujours. Ses parents avaient fait venir les plus grands savants, les plus grands artistes, les plus grands guerriers, les plus grands sportifs, les plus grands conteurs, pour tenter de distraire le prince. Toujours, il s'ennuyait.
Quand il était enfant, il avait pris pour habitude de répondre "J'sais pô, j'm'en fous." à chaque sollicitation. Puis il avait laissé tomber ces paroles de son enfance, qui ne l'amusaient plus, pour d'autres plus élaborées. "Quelle est l'utilité de tout ça? Ces vanités pourront-elles chasser l'ennui qui ronge mon coeur?"
Jamais ils ne rabrouait ses parents qui tentaient de le dérider, mais jamais il ne faisait non plus semblant de leur être reconnaissant, même un tout petit peu. Toutes les démonstrations d'amour - ainsi, d'ailleurs, que les crises de colère - glissaient sur lui sans jamais parvenir à le toucher.
En son adolescence, il s'était soudain découvert un intérêt : il avait imaginé un idéal de femme, éthérée, douce, triste, belle à couper le souffle. Mais il ne prenait pas la peine d'essayer de la chercher parmi les jeunes filles qu'il connaissait. Et bien entendu, aucune des princesses qu'on lui avait présentées, toutes plus belles et plus aimables les unes que les autres, ne l'intéressait. Il soulevait vaguement une paupière à leur arrivée, puis décrétait qu'elles n'avaient aucune conversation, bien avant d'avoir essayé d'en lancer une. Et quand on lui demandait ce qu'il en avait pensé, il répondait : "Fade, si fade... comme la fadeur est triste!", ce qui, au fond de lui-même, voulait dire "J'sais pô, j'm'en fous."
Un jour, le Roi son Père décida que son fils devait partir en voyage initiatique. Le prince ne fut pas contrarié par un tel choix : cela lui était, comme tout au monde, indifférent. Il partit sur son cheval, et c'était heureux que sa mère aie eu l'idée de lui préparer un repas pour la route : il n'y aurait peut-être pas pensé seul. C'était également heureux que son cheval soit très sage, intelligent, et de plus doué de parole : le prince se serait probablement perdu sans lui.
Il voyagea de nombreux jours, et les gens, heureux et fiers d'accueillir l'héritier du royaume, lui proposèrent le gîte et le couvert, qu'il accepta avec indifférence, comme toujours. Puis, les gens ne le reconnurent plus, on lui proposa de moins en moins de services gratuits, et le prince sut qu'il était passé en terre étrangère. Car, même s'il ne prenait pas souvent le temps de réfléchir, considérant la pensée comme une vanité inutile, il lui arrivait quand même de comprendre quelque chose de temps en temps, sans l'avoir cherché.
Il arriva un jour dans une ville où personne ne lui accorda l'hospitalité, malgré sa belle apparence qui jusqu'ici l'avait toujours bien servi. Du plus grand des châteaux jusqu'à la dernière maison du village, tout le monde lui claqua la porte au nez. La dernière vieille dame, ricanant, lui dit "Tu n'as qu'à aller dormir dans les ruines de l'ancienne forteresse, jeune jouvenceau, au nord de la ville... si tu en as le courage!" puis elle éclata d'un rire suraigu.
Le cheval conduisit donc le prince vers le nord de la ville, où il y avait en effet une ruine en suffisamment bon état pour protéger encore de la pluie et des courants d'air. Mais alors, un vagabond passa, et fit de grands signes au prince. Il lui expliqua que des fantômes hantaient cette ruine ; que personne ne pouvait y rester sans mourir de peur ; et que d'ailleurs, le roi local avait promis sa fille à celui qui y passerait la nuit. Il enjoignit vivement le prince de partir.
Mais le prince lui répondit "Je suis en ce lieu en ce moment. A quoi bon m'escrimer à en gagner un autre? Je verrai bien ce que le sort me réserve.", ce qui, au fond de lui, signifiait "J'sais pô, j'm'en fous." Mais ce n'est pas ainsi que le comprit le vagabond, et il promit que tout le monde dans la ville connaîtrait le courage du prince - il ne faisait aucun doute dans son esprit que ce serait à titre posthume.
Le prince se prépara à dormir. Mais, alors que sonnaient, au loin, les douze coups de minuit, une horde d'os tomba par la cheminée, réveillant le prince. Baillant, il observa les os se rassembler pour former vingt-deux squelettes parfaits.
"R'gardez, r'gardez, un avinturier." dit un squelette au fort accent. "Ca vous dirait-y pas, les gâs, de jouer au football avec sa tête?" Tout autour de lui, les autres approuvèrent, éclatant en cris joyeux. Puis ils se retournèrent pour voir l'effet de leur petit discours sur le prince. Ils furent déçus. Il était occupé à se curer les ongles noircis par la nuit dans une ruine.
"T'as entendu, le gâs! Jouer au foot avec ta tête! Et faudra la détacher du corps avant, sinon è'risque-t-y de pas n'être équilibrée." Encore une fois, les autres squelettes montrèrent leur joie dans des cliquetis d'os. Le prince, lui, leva à demi la tête, et répondit "Faites, faites, mais cessez de faire ce bruit abominable, ce n'est guère poli.", ce qui, au fond de lui-même, voulait dire "J'sais pô, j'm'en fous."
Mais les squelettes interprétèrent mal son attitude. Ils le trouvèrent très courageux, et craignirent qu'il n'aie sur lui un moyen de les détruire tous jusqu'au dernier. Alors ils se mirent à trembler - ce qui fit un bruit peu agréable, un peu comme des castagnettes agitées par quelqu'un qui ne sait pas en jouer - et s'enfuirent par la cheminée.
Tout se passa très vite le lendemain : quelques pauvres gens vinrent, menés par le vagabond, pour doner au prince une sépulture décente. Le voyant bien vivant, ils tombèrent à ses pieds murmurant des actions de grâces. Avant midi, tout le village savait qu'un jeune homme de fort belle prestance avait vaincu les squelettes, et avant quatre heures de l'après-midi, la fille du roi arrivait en personne pour faire la connaissance de notre prince. Elle soupirait d'ailleurs de soulagement : depuis que son père avait arrangé son mariage en fonction de cette maison hantée - édit fort débile, si on laissait la princesse donner son avis - elle craignait d'être obligée d'épouser un homme rustre, inculte, mal rasé, alcoolique, et avec des poils partout même sur les épaules.
Le mariage fut donc signé, mais même ceci ne parvint pas à dérider le prince. En fait, il n'avait accepté que par crainte de faire un esclandre fatigant, et ce n'était pas sa faute si l'officiant au mariage avait interprêté comme un "Oui." un grognement qui voulait en fait dire "J'sais pô, j'm'en fous."
La princesse était charmante, franche et directe, avec de longs cheveux châtain, un joli petit visage rond et rose, et un bon caractère. Mais chacun de ses sourires, chacune de ses blagues, rappelait au prince qu'elle n'avait rien à voir avec ce qu'il cherchait, et au bout de quelques mois passés en compagnie du prince sans parvenir à l'intéresser en rien, elle commença à désespérer et à s'ennuyer aussi.
Un jour, le cheval du prince, qui avait été logé dans les écuries royales, vint chercher son maître. Il lui demanda s'il était heureux. Le prince répondit honnêtement que non, mais que depuis plus de vingt ans que cela durait, il finissait par s'y habituer sérieusement. Le cheval lui demanda s'il ne voulait plus chercher la princesse de ses rêves. Le prince répondit que pourquoi pas. Alors, autoritairement, le cheval embarqua le prince sur son dos, et force est de dire que son épouse s'en consola raisonnablement.
Il chevaucha encore pendant plusieurs semaines, qui devinrent des mois, et arriva dans une ville où se dressait un magnifique château. Le cheval, qui avait repris des gouts de luxe pendant son dernier séjour en écurie royale, y amena le prince pour demander l'hospitalité.
La reine locale était une très belle jeune fille élancée aux cheveux noirs. De nombreux rois étrangers l'avaient déjà demandée en mariage, mais elle les avait tous rejetés, car elle était très cruelle, et elle tirait grand amusement de les voir pleurer. Elle crut au début que le prince était un prétendant de plus, et elle se réjouit en son coeur. Et elle fut très surprise quand, l'ayant invité à venir regarder les étoiles avec elle, il lui répondit "Les étoiles? Quel intérêt peut-on trouver à de si tristes lampions?", ce qui, au fond de lui-même, voulait dire "J'sais pô, j'm'en fous."
La reine enragea secrètement. Petit à petit, elle se rapprocha du prince, essayant de plus en plus de le séduire ; et elle était vraiment belle, et connaissait toutes les techniques de la séduction. Mais le prince restait indifférent, comme toujours. Chacune des manoeuvres de la reine ne faisait que lui rappeler que ce n'était pas la jeune fille qu'il cherchait.
Finalement, son cheval vint le chercher, car, malgré le grand luxe des écuries, meilleures que celles qu'il avait jamais connues, il fut pris de scrupules. Il savait qu'il devait accompagner le prince et l'aider dans sa quête. Il vint donc demander au prince s'il était satisfait d'être le favori de la reine, qui faisait tout pour lui plaire. Le prince répondit avec honnêteté que non, mais que cela faisait plus de vingt ans qu'il n'était pas satisfait, et que cela ne faisait pour ainsi dire plus de différence. Le cheval lui demanda s'il voulait chercher la princesse de ses rêves, et le prince lui répondit que ça ou autre chose... Alors, le cheval embarqua cavalièrement son cavalier, et se remit en route. La reine, qui avait fini par avoir vraiment des sentiments pour son indifférence, se consola en faisant exécuter quelques serviteurs.
Ils firent route pendant encore quelques mois, et c'était même un miracle qu'on parle encore la même langue que dans leur pays de départ. Il faut dire que le prince parlait peu, et qu'on lui parlait beaucoup ; il avait donc le temps d'apprendre au fur et à mesure les changements de langage.
Un jour, ils passèrent près d'un château qui avait du être magnifique, mais qui était en ruines. Son cheval lui dit alors "Regarde ce château. Peut-être y loge-t-il quelque belle princesse?" Et le prince y jeta un coup d'oeil distrait, et dit "Ici, ailleurs, quelle importance? Jamais, au grand jamais, je ne trouverai la jeune fille de mes rêves!", ce qui, au fond de lui-même, voulait dire "J'sais pô, j'm'en fous."
Alors le cheval le mena à travers la forêt sombre qui entourait le château, et qui était une forêt de ronces ; mais les épines s'écartaient sur leur passage, comme si le prince était attendu depuis longtemps, et ils cheminèrent ainsi jusqu'à la cour du château, où un escalier montait vers les étages supérieurs.
Et le prince, poussé par les demandes de son cheval, et qu'au fond ça ne dérangeait pas plus qu'autre chose, monta les escaliers, et arriva jusqu'à une belle chambre. Il écarta des tentures roses qui entouraient un lit, et c'est là qu'il LA vit.
C'était une princesse, belle comme le jour, aux cheveux d'or cendré, aux lèvres douces et roses, éternellement belle dans son lit épargné par le temps, et il sut qu'elle était douce et pure comme la femme de ses rêves. Et il comprit qu'il avait enfin trouvé l'unique personne en ce monde qui ne le laisserait pas indifférent.
Puis il imagina que d'un baiser sur les lèvres, il pourrait la réveiller ; et alors, sans doute, qu'elle lui parlerait, puis qu'elle se lèverait, et qu'elle vivrait toujours avec lui dans ce château enchanté, et qu'elle l'aimerait, et qu'elle sourirait, et qu'elle l'épouserait, et qu'ils auraient des enfants et règneraient ensemble et vieilliraient ensemble.
Alors il se releva, ne la toucha pas, et sortit par la porte de derrière, refusant de tuer, en le faisant devenir réel, le rêve qu'il avait chéri toute sa vie. Et les ronces se refermèrent derrière lui, et il sut que personne ne rentrerait plus jamais dans ce palais, et que la beauté de la jeune fille qui y dormait serait éternellement préservée.
Puis il continua sa route, et une chanson lui vint aux lèvres ; c'était une très belle chanson, qui parlait d'une jeune fille prisonnière dans un château de ronces. Ce n'était pas tout à fait la vérité, le château était en pierre, juste entouré de ronces, mais le prince était maintenant devenu un poète, et les poètes ont l'habitude de modifier ce genre de détails dans leurs chansons : on appelle ça des métaphores.
Au lieu de monter sur son cheval, il marcha à côté de lui, malgré ses réprimandes constantes. Il ne se souciait pas de ses réprimandes, pas plus qu'il ne les contrait par une phrase vide dont le sens aurait été "J'sais pô, j'm'en fous." Il jeta son beau costume dans le fossé : de toute façon, il faisait trop chaud.
Et quand il arriva au hameau suivant, il chanta ses chansons aux villageois, et pour une fois, il se souciait d'être écouté. Et même, certaines personnes l'écoutèrent, et il en retira une grande joie. Au deuxième village, il se passa la même chose, et aussi à la prochaine ville, où il rencontra même un certain succès.
Quand il apprit à son cheval qu'il comptait s'y établir définitivement et ne jamais rentrer chez lui, et qu'il vivrait comme un poète, dans la pauvreté et l'exaltation, jusqu'à la fin de ses jours, le cheval le quitta, écoeuré, récriminant sur les princes qui ne savent pas tenir leur rang.
Au dernier moment, furibard, il lui demanda encore. "Et tu es content, de te vautrer dans la boue? Tu es satisfait, d'avoir laissé seules toutes ces princesses que tu aurais pu épouser, et aider à gouverner? Tu es heureux, comme ça?"
Et le prince - anciennement prince, nouvellement poète maudit - réfléchit à la question. Longuement. Pas trop quand même, parce que le cheval était vraiment pressé. Il se demanda "Suis-je satisfait? J'ai vu la beauté. Je suis le seul à l'avoir vue pure, car tous les autres croyaient la voir dans le monde ordinaire qui les entourait. Je ne l'ai pas touchée, je ne l'ai pas prise, je ne l'ai pas détruite, je suis juste ressorti pour en parler aux autres, éternellement, pour la leur apporter. Suis-je heureux?" Et il répondit "Oui."