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OPIUM
Chapitre 1
Il était 22h00, et comme la coutume le voulait, j’étais assis devant mon ordinateur, une tasse de café en guise de compagnie, et j’attendais. Voilà un mois maintenant que tous les soirs, j’attendais cette heure précise, que mon correspondant virtuel qui se prénommait lui-même « Alpha », prenne contact avec moi et débute une conversation qui se prolongerait jusque très tard dans la nuit. Toutes les lumières étaient éteintes dans mon appartement, comme s’il s’agissait d’un rituel que j’effectuais chaque soir, seul l’écran de l’ordinateur éclairait la pièce qui me servait de chambre.
« Ne croyez-vous pas que les gens sont comme des ombres chinoises ? »
Cette phrase venait d’apparaître sur l’écran de mon ordinateur, c’était mon correspondant. Comme à son habitude, celui-ci débuta le dialogue par une question, mais je n’étais pas plus étonné, d’ailleurs moi-même lui répondais souvent pas une seconde question, pour essayer de comprendre les phrases énigmatiques qu’il m’envoyait. Une énigme, c’était bien le mot que je devais employer, car de cette personne je ne savais rien, juste qu’elle se faisait appeler « Alpha ». Etait-ce un homme ou une femme ? Quel âge avait-elle et d’où venait-elle ? Aucune idée. Pourtant, chaque soir je pianotais sur mon ordinateur et discutais avec elle. Ce n’était pour moi qu’un moyen de me détendre après une longue journée de boulot, alors pourquoi chercher à en savoir plus sur l’identité de cette personne, alors que de son côté elle non plus ne savait rien de moi, et n’avait jamais cherché à le savoir. Bercé par l’atmosphère calme et silencieuse qui régnait dans la pièce, contrastant avec l’agitation que faisaient supposer toutes ces lumières qui dansaient dans la ville de New York, je me laissais simplement aller à une conversation sans contraintes et sans obligations, une façon pour moi de me libérer.
« Nous sommes dans un théâtre d’ombres, et les personne que nous croisons dans nos vies et qui animent ce théâtre, en sont les ombres chinoises, puisque nous ne savons pas ce qu’elles cachent derrière leur apparence. »
— Je ne sais rien.
— COMMENT CA TU NE SAIS RIEN ! TU DOIS BIEN AVOIR UN NOM OU UNE ADRESSE QU’ILS T’AURAIENT LAISSEE !
— PUISQUE JE VOUS DIS QUE JE NE SAIS PAS QUI SONT CES TYPES !... Ils ont débarqué un soir dans le quartier et ils ont proposé aux personnes qui étaient là de se faire de l’argent facile en revendant leur marchandise. On recevait une part du gâteau sur les ventes qu’on effectuais, mais c’était toujours eux qui prenaient contact avec nous. Je ne sais rien d’autre sur ces types, ni leurs noms, ni d’où ils venaient.
— MAIS BON SANG, C’EST PAS POSSIBLE !
— Calme-toi, Peter ! Ca ne sert à rien de s’énerver ! Ce n’était qu’un petit dealer, le marché de la drogue est un réseau bien trop bien organisé pour qu’on puisse épingler aussi facilement les cerveaux de l’affaire.
Ca je le savais déjà. Voilà maintenant six mois que j’étais sur l’affaire de trafic d’opium, sans succès. A chaque fois que je tombais sur ce genre de petit dealer de rue, je n’arrivais jamais à mettre la main sur leur fournisseur. Ca m’énervait, mais c’était encore raté pour cette fois.
— Tu devrais peut-être prendre ta pauser et te changer les idées un moment.
— Tu prends cette histoire bien trop à cœur. Je sais quelles sont tes raisons, mais tu ne devrais pas t’investir autant, tu vas finir par te rendre malade.
— Peut-être, mais je ne m’arrêterai pas tant que je n’aurai pas démantelé cette organisation qui se fait appeler « le Dragon Noir ».
— Comme tu veux, mais ne fais pas d’excès.
— Hum… j’essaierai, mais je ne promets rien. Bien, alors je te laisse la suite des opérations, je prends ma pause.
— Pas d’problème !
— Je savais que je finirai par te trouver ! Bonjour !
Quelqu’un vint briser ma solitude. Alors que je me perdais dans mes songes, une voix enjouée et que je connaissais parfaitement, me ramena à la réalité.
— Trina ? Que fais-tu là ?
— Je suis passé te voir à mon bureau mais tu n’y étais pas. Ton collègue, Jack, m’a dit que tu venais de prendre ta pause et que tu serais sûrement dans ce café, et me voilà.
Tout en finissant sa phrase, Trina s’assit en face de moi.
— Qu’est-ce qui t’amène ?
— Rien de spécial ! J’avais juste envie de te voir. N’est-ce pas une raison suffisante ?
— Si tu l’dis.
— Tu n’as pas l’air dans ton assiette. C’est à cause de ton boulot ?
— Hum… j’ai l’impression que mon travail n’avance pas, je reviens toujours au point de départ.
— Ne dis pas de bêtises, depuis que je te connais, je ne sais pas combien de malfrats tu as arrêté.
— De toute évidence tu broies du noir, alors si on sortait ce soir pour décompresser un peu ? Je ne travaille pas cette nuit, ce serait une bonne occasion pour s’amuser.
— Je n’ai pas très envie de sortir.
— Et qu’est-ce que tu comptes faire ? Tu vas encore te cloîtrer dans ta chambre avec ton ordinateur ? Je vais finir par croire que tu le préfères à moi.
— Ne dis pas d’bêtises.
— Je n’fais que constater, depuis un certain temps je te trouve distant. Tu as peut-être rencontré quelqu’un sur le net. Et puis qui c’est cet « Alpha » avec lequel ou peut-être laquelle tu passes ton temps à discuter ?
— Ca n’a rien à voir, tu te montes la tête toute seule.
— Bien, alors rien ne t’empêche de sortir avec moi ce soir.
Et voilà, je m’étais encore fait avoir. Trina savait toujours comme s’y prendre pour arriver à ses fins. Ca faisait un an qu’on sortait ensemble, mais je pense qu’elle se sentait plus attirée par mon argent que par moi. J’ai fais l’erreur de tomber amoureux d’elle, et aujourd’hui j’étais pris au piège. Mais qui aurait pu résister au charme de cette grande brune ? Depuis qu’elle savais que je chattais sur internet, elle était devenue infernale. Je commençais à en avoir assez.
— Tu verras, c’est un très bon restaurant.
C’était ce que ne cessait de me répéter Trina depuis qu’on était entrés dans ce resto qu’elle fréquentait depuis peu. « Un très bon restaurant », ça je n’en doutais pas, c’était Trina qui l’avait trouvé, donc il devais forcément être très chic, et les tarifs très « chocs ». Je sentais que mon porte-monnaie allait en pâtir, pourtant je ne regrettais pas d’être venu ici, l’ambiance me plaisait. C’était un restaurant chinois et avait pour nom « L’Orient ». Ca me changeait de ces autres restaurants classiques dans lesquels Trina me traînait d’habitude. Heureusement que j’avais un peu d’argent en réserve, sinon j’aurais vite été ruiné, puisque ce n’était pas mon salaire d’inspecteur qui m’aurait permis d’entretenir une femme comme ça. Pourtant je ne croyais pas que j’aurais pu maintenir encore longtemps cette cadence.
— Je ne te trouve pas très bavard ce soir.
— Je réfléchissais.
— A quoi ?
— A toi.
— Intéressant. Et que pensais-tu de bien sur moi ?
— Qui t’as dit que c’était forcément en bien ?
Ma réponse l’avait faite sourire, visiblement, ça l’amusait de savoir que je puisse avoir des pensées négatives à son égard. Elle devait prendre ça pour un jeu.
— Alors que pensais-tu de mal sur moi ?
— Je me disais que tu étais une femme redoutable.
— Redoutable ? Alors que je dois être dangereuse.
— Effectivement.
On se parlait souvent sur ce ton ironique, dans ces cas-là, on ne savait jamais quand l’autre plaisantait. C’était assez ambiguë, mais ça tenait plus du jeu entre nous qu’autre chose. Ca faisait longtemps que je ne croyais plus en l’amour que Trina pouvait me porter. Notre relation n’était basée que sur une mascarade, c’était pathétique. Et pourtant, je continuais à m’accrocher, je devais être fou.
— Comment as-tu découvert cet endroit ?
— Ce sont des amis qui m’y ont emmenée la première fois, et depuis j’essaie de passer quand j’ai un p’tit temps d’libre. Tu verras, la nourriture y est excellente, tu me donneras ton avis après.
— Hum. Justement, voici la serveuse qui vient prendre notre commande.
— Une serveuse ? Où vois-tu une serveuse ? C’est un homme, puisque toutes les femmes qui travaillent ici portent une robe chinoise et que ta soi-disant « serveuse » n’en porte pas.
— Eh ben, c’est là-dessus que tu bases tes déductions, toi ?
— Ici le costume de travail c’est robe pour les femmes et tunique pour les hommes. Et puis il me semble que ce serveur soir nouveau, je l’ai jamais vu auparavant.
— Dis-donc, tu m’as l’air bien informée. C’est pas toi qui m’avais dit que tu n’avais pu venir ici que très peu de fois, et pourtant tu sembles bien connaître le personnel qui y travaille.
— Evidemment, sinon je l’aurais remarqué.
— Ah !
— Ben oui, des bels asiatiques de ce genre on n’e voit pas partout. J’aime bien ce côté exotique qui émane des étrangers.
— Mais tu sais, des serveurs asiatiques, il n’y a pas que ça ici.
— Je t’ai dit « bel asiatique ». En plus, le fait qu’il ressemble très fortement à une femme lui donne ce petit quelque chose d’exquis et de vraiment unique. Quel gâchis ! Avec une telle beauté, il devrait se trouver sur la couverture d’un magazine au lieu de travailler dans ce restaurant.
— … Tu sais que je suis assis juste en face de toi et que j’entends tout ce que tu dis. Et puis ce n’est pas parce qu’on est beau qu’on doit obligatoirement se trouver sur les pages d’un magazine. Quelle fille superficielle tu fais !
— Dis-moi, tu ne serais pas en train de me faire une petite crise de jalousie, par hasard ?
— Ca t’amuse ?
— Pauvre petit chéri ! Mais voyons, tu sais très bien que je n’ai d’yeux que pour toi.
J’avais du mal à la croire.
— Et puis il fallait bien que je trouve un sujet de conversation qui t’intéresse puisque tu n’as pratiquement pas ouvert la bouche depuis qu’on est arrivés, et celui-là semblait vraiment te passionner.
— Toujours réponse à tout.
Je reçus en guise de lot de consolation qu’un petit sourire malicieux de la part de Trina, qui répondit à ma dernière phrase. Cette fille est barje. Ca ne la gênait pas d’afficher son admiration pour quelqu’un d’autre devant moi. Heureusement que ce serveur avait été retenu par un couple qui cherchait une table pour dîner, sinon je suis sûr qu’elle n’aurait pas hésité à continuer son discours en sa présence. Il avait eu d’la chance.
— Trina, il est tard, je voudrais rentrer.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Il n’est que minuit.
Elle me prenait vraiment pour un idiot. C’était au moins la troisième fois que je lui demandais de rentrer et qu’elle me répondait par la négative. Après le resto, on était venus terminer la soirée dans cette boîte de nuit très huppée, « L’Once ». C’était là que j’avais rencontré Trina, et là où elle travaillait. Je savais que je n’aurais jamais dû accepter de venir ici. Ca faisait maintenant un peu plus de deux heures que je la regardais se trémousser et s’amuser avec ces gens de la nuit qu’elle seule connaissait, « ses amis » comme elle les appelait. Pour elle ça lui semblait tout à fait naturel de me laisser en plan pour aller danser avec ces étrangers.
— Ecoute Trina, j’ai eu une dure journée de boulot et je suis vraiment fatigué. Alors il serait préférable qu’on rentre. De plus cette musique assourdissante devient insupportable.
— Il serait préférable qu’on rentre ? Mais dîtes-moi, Mr l’inspecteur, ce serait préférable pour vous ou pour moi ?
— Ne commence pas à faire ce genre de réflexion.
— Je ne commence rien du tout. Depuis le début de la soirée, j’essaie de te divertir comme je le peux, mais mes efforts ne servent à rien. Si à 26 ans tu es déjà comme ça, je ne veux pas voir ce que ça donnera dans quelques années.
— Tu devrais essayer de me comprendre un peu. J’ai travaillé toute la journée et je voudrais bien me reposer maintenant. J’ai essayé de te faire plaisir en t’accompagnant ce soir mais je vois que pour toi aussi c’est insuffisant. Alors maintenant j’en ai assez, fais ce que tu veux.
— Très bien, alors tu n’as qu’à rentrer, moi je reste ici. Je trouverai bien quelqu’un pour me raccompagner.
— C’est vrai que des amis ce n’est pas ce qui te manque ici.
— T’es vraiment qu’une tête de mule. Tu n’as qu’à te débrouiller tout seule, moi j’m’en vais.
Et puis tant pis pour elle, j’en avais assez de la supplier et de céder à ses caprices. Si elle n’était pas contente c’était la même chose.
Quelle charmante soirée, vraiment. Comme d’habitude Trina m’avait embobiné, et voilà le résultat. Maintenant j’étais seul dans ma voiture à faire le chemin inverse pour regagner mon appartement. Seule différence, j’avais préféré prendre la rue qui m’obligeait à passer en plein cœur de China Town, alors que tout à l’heure j’avais fait un détour par la ville pour me rendre à L’Once… encore un caprice de Trina. Mademoiselle n’aimait pas les bas quartiers, alors c’était pour ça qu’elle m’avait fait perdre mon temps dans les carrefours. Qu’est-ce qu’il fallait faire …
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Quelqu’un venait de débouler devant ma voiture. Je n’avais pas vu d’où il était sorti, heureusement que j’avais de bons réflexes. « Eh, mais il s’est évanoui ! ». Je me précipitai hors de ma voiture pour voir ce qu’il en était de cette personne, et arrivé devant elle, je ne pus que constater qu’il s’agissait du serveur du restaurant où j’avais dîné ce soir avec Trina.
— Il est en piteux état. Mais qu’est-ce qu’il fait là à une heure pareille, et ainsi couvert de sang ?... Mieux vaut l’emmener à l’hôpital.
Hier soir, ou plutôt ce matin, j’étais rentré à 02h30, et tout ce dont je n’avais pas besoin à cet instant précis c’était qu’on me tire de mon lit. Malheureusement, depuis dix minutes, quelqu’un n’arrêtait pas de sonner à la porte. Je pensais que cette personne finirait par se décourager et s’en irait, mais elle ne semblait pas du même avis que moi. Le soleil était levé depuis longtemps et j’avais du mal à ouvrir les yeux face à sa lumière qui m’aveuglait. Je sortis de mon lit à grand-peine et me traînai jusqu’à la porte. En ouvrant, j’eus la surprise de sentir deux bras enlacer mon cou et des lèvres se poser sur les miennes. Le parfum qui émanait de cette personne m’était familier, suave et typiquement féminin. Pas de doute, c’était…
— Trina ? Mais qu’est-ce que tu viens faire ici ?
— Quel accueil ! Il est 10h00 et je pensais que tu étais déjà réveillé, mais malheureusement, je vois que c’est moi qui t’ai sorti du lit, et que ça t’a mis de mauvaise humeur.
— Tu n’es pas content de me voir ?
— Tu n’as pas répondu à ma question.
Trina s’avançait vers moi et s’apprêtait à m’enlacer de nouveau, mais je lui fis comprendre de s’arrêter.
— Je suis venu te demander pardon pour ce qu’il s’est passé hier soir. Je ne voulais pas que la soirée se termine aussi mal. Je suis désolée.
— Tu m’en veux toujours ?
— Tu crois qu’il suffit de te ramener de bon matin pour que j’oublie tout comme par magie ?
— A chaque fois c’est la même chose avec toi. Tu fais ta capricieuse, on se dispute, et tu finis par revenir avec ton air désolé en espérant que je passe l’éponge sur ce qui est arrivé.
— Est c’est ce que tu fais.
— Aujourd’hui j’n’ai peut-être plus envie de le faire. J’en ai marre, j’ai passé l’âge des relations d’ado, et avec toi je n’ai jamais rien de constructif.
— Et ça veut dire quoi ? Que tu veux rompre ?
— … Je sais plus…
— … Je suis vraiment désolée. Je sais que mes manières t’agacent, mais tu es obnubilé par ton travail et moi je ne sais plus quoi faire pour que tu y penses moins.
— En tout cas une chose est sûre, je ne veux pas qu’on rompe. Et ce matin j’étais pas venue pour qu’on se dispute. Je pensais plutôt qu’on se réconcilierait.
— Je t’aime, Peter, et ne je veux pas te perdre.
Bizarrement, ces mots sonnaient faux dans la bouche de Trina. J’avais tellement l’habitude qu’elle me mente, du moins, c’était ce que je ressentais à chaque fois qu’elle semblait vouloir être sincère. Elle, Trina et ses formes voluptueuses, ses grands yeux noirs, ses longs cheveux bruns ondulés qui lui tombaient sur les hanches, et ses lèvres humides qui se pressaient aux miennes depuis un moment. Cette femme passionnée savait comment s’y prendre pour obtenir ce qu’elle voulait. Et moi… je m’étais une nouvelle fois laissé fait prisonnier par le charme qui s’évadait de son corps, ses caresses sensuelles et son regard langoureux. Pourquoi un homme devenait-il toujours aussi faible face aux avances d’une femme ? J’avais honte de moi. Hier soir j’avais traité Trina de femme superficielle, alors que moi je l’étais tout autant qu’elle. Il suffisait qu’elle joue de ses charmes pour que je succombe et essaie de croire en nos sentiments fictifs. En fait, je n’essayais que de me donner bonne conscience en feignant d’agir par amour, mais je ne devais pas aimer Trina autant que ça, puisque j’acceptais qu’elle se donne à moi comme une vulgaire courtisane. Cette relation était plus charnelle que spirituelle. Après tout… cela devait me convenir.
Je venais de sortir de la salle de bains lorsque j’eus un coup de fil de l’hôpital. Il était 12h30 et une infirmière m’annonça que le jeune serveur que j’avais secouru tôt ce matin avait disparu. A ce qu’il paraît, il était toujours endormi lorsqu’elle lui avait apporté le petit déjeuner, mais à midi, il était parti, il n’y avait pas longtemps puisque le lit était encore chaud. Ils avaient cherché à l’intérieur mais aussi à l’extérieur de l’hôpital, sans trouver aucune trace de lui. En apprenant la nouvelle, je filai immédiatement à sa recherche et laissai Trina endormie sur mon lit. Je décidai d’aller directement dans le quartier de China Town. Notre fugueur avait deux côtes cassées, il ne risquait pas d’aller bien loin. C’est pourquoi j’avais pensé à le rechercher là où je l’avais trouvé, c’était ma seule chance. Je n’avais aucune idée d’où il aurait pu se rendre à part là, c’était le seul endroit où il reviendrait. J’étais passé au restaurant où il travaillait et le patron ne savait pas non plus où il logeait. Apparemment, cette personne ne prenait son service qu’à 15h00, donc je ne risquais pas de le trouver à cette heure-ci. Et puis je ne pensais pas qu’il serait venu travailler dans l’état où il était. Je me demandais bien ce qui s’était passé avant que je ne lui porte secours. Ce jeune homme semblait avoir de sérieux ennuis. Les hommes en noir qui le poursuivaient, des asiatiques comme lui, n’avaient pas l’air commode. J’eus juste le temps de le porter jusqu’à ma voiture et de démarrer avant que ses ravisseurs ne déambulent d’une ruelle à la recherche de notre blessé. Qu’est-ce qu’il avait bien pu faire puisque ces hommes semblaient vraiment furieux ? Où est-ce qu’il pouvait bien être ? Ca faisait un moment que je sillonnais le quartier et aucune trace… ou presque. La silhouette que je voyais marcher devant moi avançait péniblement, de dos il me semblait la voir se tenir les côtes. Ce devait sûrement être ce serveur et en me rapprochant un peu plus, je reconnus ce corps si particulier, si… efféminé, caché sous de longs cheveux noirs et souples. Lorsque ma voiture fut arrivée à sa hauteur, je baissai ma vitre pour pouvoir l’appeler.
— Eh ! Toi là ! Arrête-toi !
La personne s’arrêta et se tourna légèrement vers moi pour voir la tête de son interlocuteur.
— Oui ? Que puis-je faire pour vous ?
— Pourquoi t’es-tu enfui de l’hôpital ?
— … Quel hôpital ? Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— L’hôpital dans lequel je t’ai emmené tôt ce matin, après que tu te soies évanoui devant ma voiture. Ca te revient maintenant ?
— Je vois. C’est vous qui m’avez secouru. Je vous en remercie, mais si vous êtes revenu pour me ramener là-bas, n’y comptez pas. Je n’y mettrai plus les pieds.
Tout en me parlant, le serveur continuait sa marche et je décidai de descendre de ma voiture pour le suivre tout en prenant précaution de la fermer à clef. Le quartier n’était pas très sûr. Des vieux immeubles dont les murs étaient fragmentés de cassures ici et là longeaient la rue étroite où jouaient des enfants. Quelques adolescents fumaient dans un coin et semblaient me dévisager. Faut dire que j’étais le seul à ne pas être asiatique ici, je ne devais pas être vu d’un très bon œil.
— Attends ! Ecoute-moi… je ne sais même pas ton nom.
— Et vous n’avez pas besoin de le savoir.
— Soit ! Je n’ai pas l’intention de te ramener à l’hôpital si tu ne le veux pas, mais tu devrais quand même te soigner.
— Et puis, pourquoi ne pas y retourner ? C’est parce que ces hommes sont à ta poursuite ? Qu’est-ce que tu leur as fait pour les mettre dans un état pareil ?
Le serveur s’arrêta soudainement et se retourna vers moi. Je devais sûrement l’agacer avec toutes mes questions mais sur son visage aucun signe ne le laissait transparaître. Il me parlait toujours avec cette voix calme, posée.
— Dîtes-moi, vous êtes flic ?
— Inspecteur.
Il me regarda un rapide instant avant de se remettre en route et finalement entrer dans l’un de ces immeubles, toujours suivi de très près par moi.
— Ce n’est pas parce que vous êtes inspecteur que ça vous donne le droit de me faire subir un interrogatoire. On ne vous a jamais appris à respecter la vie privée des gens ?
— Apparemment non.
Nous avions monté les escaliers et étions arrivés au deuxième étage. Vu de l’intérieur, les murs de ce vieux bâtiment étaient identiques à ceux de l’extérieur, avec quelques graffitis en guise de décoration.
— Dis-moi, si ces gens te cherchent, ils chercheront sûrement où tu vis… ou l’auront déjà trouvé.
La porte de l’appartement avait été forcé et restait ouverte.
— Mon dieu, j’espère qu’ils ne l’ont pas pris…
Le jeune serveur allait se précipiter à l’intérieur mais je le retins par le bras.
— Ne fais pas ça ! Ils sont peut-être encore à l’intérieur.
J’allais prendre l’arme dans mon dos qui m’accompagnait toujours lors de mes sorties, mais une voix qui appelait le nom de « Kaël » me stoppa dans mon action.
— Kaël, te voilà enfin. Tu as pu leur échapper, heureusement, je m’inquiétais.
Cet homme était apparu par la porte d’en face, sûrement un voisin de palier. Il avait appelé le jeune serveur « Kaël », alors c’était son nom ?
— Qu’est-ce qui s’est passé chez moi, Lee ?
— Hier soir après t’être enfui, ces hommes ont cherché partout où tu vivais. Des gens du quartier leur ont sûrement indiqué ton appartement puisqu’ils ont débarqué peu de temps après et se sont introduits chez toi.
— … Est-ce qu’ils m’ont pris quelque chose ? Mon ordinateur ?... Ma mallette ?
Je ne savais pas de quoi « Kaël » parlait mais il semblait vraiment inquiet pour sa mallette.
— Je ne sais pas, mais en les voyant se lancer à ta recherche en bas, je me suis machinalement précipité à ton appartement et j’ai ramené ton ordinateur et ta mallette chez moi. Tu m’as toujours dit que c’était les choses les plus importantes pour toi.
— … Merci. Je vous en suis vraiment reconnaissant.
— Je suis allé jeté un coup d’œil chez toi après leur passage et malheureusement, ils ont tout saccagé.
Effectivement, en allant inspecter les lieux, nous avons découvert l’appartement sans dessous dessus. Tout semblait avoir été fouillé. Pourquoi ces hommes s’étaient-ils donnés autant de mal pour retrouver Kaël ?
— Ils n’ont eu aucune pitié envers mon mobilier.
— D’après ce que j’ai vu, tes poursuivants avaient l’air plutôt rageux.
— Pas étonnant après ce que je leur ai dit.
— Et qu’est-ce que tu leur as dit ?
— Je les ai menacés de les dénoncer à la police.
— … Et pour quelles raisons ?
— Pour avoir essayé de dealer de la drogue à un jeune non consentant.
— C’est pour ça qu’ils t’ont poursuivi ?
— Pourquoi ton ami n’a-t-il pas prévenu immédiatement la police dans ces conditions ? Il les a pourtant vus t’agresser.
— Sérieusement inspecteur, vous pensez réellement que la police se serait déplacée pour un pauvre inconnu qui se faisait tabasser en plein cœur de China Town, au beau milieu de la nuit qui plus est ? Par les temps qui courent ça n’aurait pas été prudent.
Il avait les idées bien arrêtées sur la police, celui-là.
— Mais il s’agissait ici de trafic de drogue.
— Je suis profondément désolé mais je ne savais pas qu’il fallait prononcer le « mot magique ». De toute façon, Lee n’a pas le téléphone, comme la plupart des gens ici, alors même s’il avait voulu prévenir la police, il n’aurait pas pu le faire. Maintenant désolé, j’aurais bien aimé vous offrir le thé mais comme vous pouvez le constater, il n’y a plus rien qui tienne debout dans ma maison. Alors je suis dans l’obligeance de vous mettre à la porte, je dois chercher un nouvel endroit où loger.
Eh bien, il avait une langue bien pendue pour quelqu’un qui venait de se faire de nouveaux ennemis, et par la même occasion perdre sa maison. La situation ne l’avait apparemment pas affecté du tout. Il gardait un sang-froid remarquable alors que d’autres auraient paniqué il y a longtemps. Son visage sombre ne trahissait aucun signe de peur. Cette espèce de froideur qu’il manifestait ne s’estompait uniquement que lorsque la douleur de ses côtes cassées le faisait souffrir, marquant ainsi une certaine gêne à se déplacer.
— Tu devrais porter plainte. Tu as sûrement dû t’attaquer à des gens dangereux qui ne veulent pas se faire connaître. Tu as vu leurs visages, tu peux les identifier.
— Vous êtes vraiment coriace. Vous êtes toujours comme ça ?
— Avouez que ça vous arrangerait bien que je dénonce ces personnes.
— Je suis sur une affaire de trafic de drogue depuis plusieurs mois alors le moindre petit indice m’est indispensable.
— Et vous pensez que je vais vous aider à élucider cette affaire ? Vous ne manquez vraiment pas d’audace. Vous n’arrêtez pas de me suivre depuis tout à l’heure, vous vous introduisez chez moi sans permission, bientôt vous allez me dire que vous allez me mettre sous votre protection jusqu’à ce que vous ayez mis la main que ces trafiquant qui m’ont attaqué.
— Exactement.
— Sortez de chez moi, et ne vous mêlez plus de mes affaires.
Il m’avait dit ça sur le même ton calme qu’il avait gardé depuis le début mais je pouvait ressentir cette fois-ci une pointe d’autorité.
— Tu devrais peut-être l’écouter, Kaël. Si ces hommes sont toujours à ta recherche, ils reviendront sûrement ici pour te chercher. Ils n’avaient pas l’air d’apprécier que tu mettes le nez dans leurs affaires et que tu les menaces par-dessus le marché. Tu n’es pas en sécurité dans ce quartier.
Le voisin de palier qui était resté muet jusqu’à présent avait pris la parole pour essayer de raisonner son ami. Tenter de le raisonner… je ne pense pas qu’il était inconscient au point de mettre da vie en danger, ni qu’il avait peur des répercussions s’il dénonçait ces types puisqu’il était resté calme jusqu’à présent. C’était autre chose, il semblait vouloir cacher quelque chose… mais quoi ? Son identité peut-être, mais pour quelles raisons ? Ces trafiquants connaissaient sûrement son visage à présent.
— Et si j’acceptais, comment compteriez-vous assurer ma protection ? En m’isolant dans un lieu inconnu, loin de la ville ? Il n’en est pas question.
— Je connais un endroit plus sûr…
— Chez moi.
— Kaël, tu devrais accepter. Il te protègera mieux comme ça. Et puis je te regarde faire des grimaces depuis tout à l’heure quand tu te déplaces, si tu es blessé et qu’ils finissent par te retrouver, tu ne pourras pas leur échapper une nouvelle fois.
Kaël me fixait avec des yeux sombres dans lesquels se noyait un nuage de vert amande, quelque chose d’extrêmement rare chez un asiatique, ce qui accentuait encore plus le mysticisme qui se dégageait de lui. Un regard aussi sombre que l’expression qu’il arborait depuis le début. Une mèche de cheveux cachait une partie de son visage dont ce sang asiatique permit de dessiner des traits aussi fins. Une peau légèrement rosée… pas étonnant que je l’ai eu pris pour une femme la dernière fois au restaurant. C’était la première fois que je voyais un homme dont la ressemblance avec une femme était aussi troublante. D’ailleurs, si je n’avais pas entendu son nom, j’aurais persisté à croire que c’était bien une femme, car même sa voix grave était empreinte de féminité. Depuis tout à l’heure je l’écoutais parler et pas une seule fois il ne m’avait tutoyé alors que moi ne cessais de le faire, même son ami qui en faisait de même avait droit à ce vouvoiement. Je pouvais concevoir qu’on ait eu une bonne éducation et qu’on soit extrêmement poli, mais son langage était bien trop soutenu pour quelqu’un issu des bas quartiers de China Town. Alors qu’est-ce qu’un être aussi raffiné faisait ici ?
— Bien, j’accepter votre proposition mais dès que tout cela sera terminé, je ne veux plus avoir à faire à vous.
— Compris.
— Et comment je vais faire pour mon travail ? Il se situe aussi dans ce quartier.
— Je préviendrai ton patron pour lui dire que tu t’absenteras un certain temps.
— Et vous croyez qu’il acceptera ?
— Je tâcherai d’être convaincant.
— Bien puisque nous allons nous côtoyer pendant un moment, il serait temps de se présenter. Apparemment tu te prénommes « Kaël ».
— En effet, je m’appelle Kaël… Kaël Wild.
— Wild ?
— Ma mère était américaine. Et vous ? Quel est votre nom ?
— Peter Anderson.
— Peter… Anderson.
Deux heures et demie s’étaient écoulées depuis que j’avais quitté mon appartement. Il était 15h30 quand j’étais arrivé chez moi en compagnie de Kaël, et en ouvrant la porte, je suis tombé sur Trina qui était réveillé depuis longtemps.
— Eh bien, te voilà enfin ! Tu en as mis du temps pour revenir, je commençais à désespérer. C’était quoi ce mot que m’as laissé ? Tu m’as écrit que tu avais une chose urgente à faire… mais tu ne m’avais pas dit que tu allais ramener ce beau jeune homme à la maison.
— Parce que je ne le savais pas encore.
— Je le reconnais, c’est le fameux serveur du restaurant ! Mais qu’est-ce qu’il vient faire ici ? Et c’est quoi ces bagages que tu transportes ? C’est ton nouveau pensionnaire ?
— Ca suffit ! Au lieu de poser toutes ces questions tu devrais aller t’habiller correctement.
Trina haussa les épaules dénudées et s’était enveloppée d’un drap blanc. Visiblement, elle n’avait pas pris la peine de se rhabiller et cela ne semblait pas la gêner le moins du monde de se pavaner entièrement nue sous son drap qu’elle tenait d’une main. Au lieu de ça, elle avait tendu son autre main à Kaël pour se présenter.
— Comme Peter ne semble pas vouloir nous présenter, je le ferai à sa place. Bonjour, je m’appelle Trina MacKenzie ! Et vous ?
— Kaël Wild, enchanté.
— Moi de même.
La situation n’avait pas mis Kaël mal à l’aise, au contraire, il semblait plutôt amusé car je l’avais vu esquisser un sourire. Le premier sourire depuis que je l’avais rencontré.
— Bien, puisque nous avons maintenant fait connaissance, je vais vous laisser pour aller prendre un bain et m’habiller puisque mon petit ami me regarde bizarrement depuis tout à l’heure. N’est-ce pas, chéri ?
— Je te laisse t’occuper de ton hôte, à tout à l’heure messieurs.
En finissant sa phrase, Trina me fit un clin d’œil comme pour accentuer sa malice naturelle et disparut derrière le couloir de gauche.
— Elle est culottée votre petite amie.
— Tu n’sais pas à quel point. Viens, je vais te montrer ta chambre.
On s’était dirigés vers le couloir de droite. J’avais une chambre d’amie où Kaël pouvait s’installer.
— Voilà ! Tu peux prendre cette chambre. Il y a une armoire où tu peux mettre tes affaires.
— Cette chambre est spacieuse, vous avez un bel appartement.
— C’était celui de mon père.
— Et où est-il maintenant ?
— Il est mort.
— Bien, je vais te laisser te reposer. Si tu as besoin de quoi que ce soit tu me le demandes. A partir d’aujourd’hui tu es ici chez toi. Je vais appeler un médecin pour voir ce qu’il en est de tes côtes cassées, comme ça on pourra te soigner.
— Merci pour tout.
A présent que Kaël s’était installé chez moi, j’espérais que sa déposition m’aurait aidé à avancer un peu plus dans mon enquête, car il faut dire que depuis le début de mes recherches, je n’avais rien trouvé de consistant. Un témoin potentiel n’était donc pas de refus. Cette organisation, « le Dragon Noir », qui avait causé la mort de mon père six mois auparavant, ce père que je n’aurais jamais cru capable d’être mêlé à de si sombres magouilles. Et pourtant, cet homme d’affaires si intègre avait été assassiné pour avoir essayé de doubler « le Dragon Noir ». Qui pouvait être à la tête de ce commerce si nocif ? Le seul indice que j’avais trouvé était sur le contrat que mon père avait signé avec cette organisation, faisant de lui leur associé. Il semblerait que leur enseigne soit le caducée d’Hermès. Quelle ironie mal placée que de prendre le dieu Hermès comme protecteur de leur vente illicite. Et dire qu’ils se remplissaient les poches de narcodollars au détriment de la vie des gens. Que de mystères entouraient cette affaire. Le « Dragon Noir », l’opium, Kaël… Lui, que pouvait-il bien cacher dans sa mallette noire à code ? Il y avait tellement de secrets, tellement de points obscurs à éclaircir… Est-ce que j’allais y arriver ?