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« L’art n’est pas un miroir. L’art est un marteau. » (John Grierson.)
Titre : Paysages.
Auteur : Nagisa Moon.
Disclaimer : Tout est à moi, sauf le bus qui existe réellement et que chacun d’entre vous a dû subir au moins une fois dans sa vie. Toute ressemblance avec des élèves existants n’est pas fortuite, et est malheureusement inspirée de la réalité.
Avertissement(s) : mention de slash, lynchage de la majorité des adolescents existants.
Résumé :
Genre : angst, thought-train.
Rating : PG-13 (il paraît que le slash n’est pas bon pour le bon développement moral des jeunes enfants…)
Feedback : , je vous promets que je ne suis pas aussi massacrante que ce texte veut bien le laisser croire.
OST non-officielle : entre autres, l’album Without You I’m Nothing de Placebo, le Best of de Blur, Royksopp (surtout les chansons « Remind me » et « So Easy. »)
Dédicace : à mon antisociale préférée, Virginie, à Hitori et Elric, et surtout à ma classe bien-aimée (sarcastique, moi ? non…)
Notes : A l’origine, ce texte n’était qu’une petite chose griffonnée dans mon carnet de dessin pendant un voyage en bus avec ma classe. Je m’ennuyais, Placebo jouait en boucle dans le baladeur entre Blur et Oasis, et j’avais vraiment envie d’écrire. Et comme vous le verrez, le bus me rend dépressive et cynique ;-) Enfin, ce texte me plaisait bien alors j’ai décidé de le reprendre, en le remaniant et en l’allongeant un peu, mais les derniers paragraphes (ceux en italiques) sont exactement ce que j’ai noté la première fois, j’y ai à peine changé quelques mots.
J’ai quand même un peu honte de publier un truc aussi court au bout de trois mois d’absence totale, autant sur qu’ici, sur fictionpress, mais c’est tout ce que j’ai produit d’à peu près correct entre-temps (et surtout, tout ce que j’ai pu finir d’écrire.) Il faut dire que niveau écriture, je suis mobilisée depuis janvier sur une nouvelle que je vais écrire pour mes TPE et que je dois finir avant la mi-mai (promis, je la publierai sur fictionpress pour compenser.)
Allez, maintenant je vais quand même vous laisser lire ! Et si vous le pouvez, laissez-moi une petite review à la fin… je ne vis que de ça !
PAYSAGES par Nagisa Moon
Les fenêtres sont opaques. La poussière, les traces de pluie, la condensation. En n’y regardant pas de trop près, on peut imaginer qu’elles sont propres et qu’il ne s’agit que du brouillard. Un brouillard qui trouble les formes, qui efface les couleurs, qui sent le dioxyde de carbone, mais un brouillard quand même, et pas une crasse innommable. Quelque chose d’un peu plus naturel que ce voile terne et épais, d’un peu moins déprimant peut-être.
Mais finalement, tu te demandes ce que ça peut faire. Après tout, tu as déjà bien regardé. Plus la peine de se faire des illusions, ce bus est crade, comme tous les autres bus que tu as déjà pris. Et puis cette couleur dégueulasse va bien avec le gris dépression de l’habitacle et le jaune mal digéré des rideaux. Tu te demandes aussi si le côté vitre était bien la meilleure option.
Décidément, tu te poses pas mal de question dans le bus. Celle qui te préoccupe le plus étant de savoir si tu finiras par en sortir un jour. Pour l’instant, ça a l’air compromis. Le trajet dure depuis une éternité, et les profs assurent qu’il en reste autant à parcourir, avec leurs sourires encourageants et leurs regards illuminés, comme si rester avachi sur son siège pendant des heures d’affilées était une expérience formidable. Tu n’as aucun mal à te figurer ce qu’ils brûlent de vous signifier :
« Mes enfants (petits-enfants, il doit bien y avoir plus d’une génération entre nous), profitons de ces trop rares instants où nous sommes tous si proches les uns des autres (au point que les genoux de mon voisins de derrière s’impriment sur ma colonne vertébrale), où aucun élément extérieur ne peut nous perturber (sauf un chauffard ou un virage mal négocié), où nos esprit n’ont à se préoccuper de rien (si on exclue le fait que je me gèle et que j’ai envie d’aller aux toilettes), pour nous trouver un sujet de discussion commun (qui n’existe pas dans cette dimension) et parvenir à une exaltante situation de communication (c’est donc ainsi qu’on désigne le fait de gueuler depuis le fond du bus de nos jours) où nous pourrons enfin échanger de fabuleuses idées (appuyées par force « voilà, quoi » et autres « puisque je te l’dis, ducon », merveilleux éléments de la puissance argumentative du discours actuel) en tout tranquillité (amen.) »
Rien que d’y songer, ça te désole. Tu te renfonces donc dans ton siège, déterminé à te montrer plus asocial que jamais.
A défaut d’autre chose, tu te laisses aller à observer les autres. Une cinquantaine d’élèves, tous plus identiques les uns que les autres. Ils sont affligeants d’insipidité, ces pseudos-artistes révolutionnaires gorgés de pop et pailletés aux reality shows. Des filles aux cheveux colorés d’auburn ou de platine, au maquillage tape-à-l’œil et aux vêtements rose Barbie, oscillants entre lolitas et femmes fatales, minaudant auprès des garçons décharnés qui essayent d’avoir l’air cool et viril à grand renfort de pulls trop larges, de pantalons démis et de baskets déchirées. Il t’a fallu près de six mois pour parvenir à distinguer une Sindy d’une Aurélie, ou un Guillaume d’un Thomas. Clones moulés, formatés, lobotomisés, qui finiront par perdre leurs illusions dès qu’ils échoueront au prochain casting de la Star Academy ou de quelque autre château imaginaire. Vivement que ça arrive, qu’ils puissent enfin reprendre contact avec la réalité et voir que la vie est toute aussi ingrate que ce putain de bus.
C’est alors que tu le sens. Le regard posé sur toi, aussi déterminé qu’angoissé, aussi intense que fragile. Il pénètre le moindre pore de ton cou et s’introduit jusqu’à tes veines, tu le sais car ton cœur se met à battre plus vite, plus fort, et l’artère sous ta peau fine pulse si bien que tu n’as pas besoin d’y poser les doigts pour compter ses palpitations. Au bout de longues secondes, alors que la chaleur de ce regard se répand toujours plus profondément encore sur ta gorge et ton visage, tu tournes la tête.
Oh, pas beaucoup. A peine de quoi élargir ton champ de vision. Une légère contorsion du cou, un mouvement de la pupille, et ça y est.
Vous vous regardez.
Tu n’avais pas besoin de le voir pour être certain que c’était lui. C’est simple, le regard des autres t’indiffère : qu’ils te fixent du coin de l’œil ou te dissèque de la pointe de l’iris, ça n’a pas d’importance. Mais pas lui. Ce n’est pas un autre. C’est ton autre. Naturellement, personne ne le sait à part vous deux, mais c’est mieux ainsi. Vous n’avez pas envie que les autres vous soumettent à leurs convenances, qu’ils y apposent des mots, qu’ils vous classent dans leurs genres bien cadrés et leurs catégories prédéfinies, et qu’ils se permettent d’y construire leur jugement.
Alors vous partagez les regards et le silence. Ca, c’est une chose qu’ils ne comprennent plus – qu’ils ne veulent plus comprendre. Qu’ils n’essayent même pas de concevoir. Et c’est tant mieux. Au moins, tu peux tout lui avouer sans qu’ils le sachent.
Là, c’est toi qui a la parole.
Hey. Tu t’es assis trop loin. Tu aurais dû jouer des coudes ou balancer ton sac à côté du mien, c’était pas difficile. Maintenant, il y a des kilomètres de route entre nous, à passer chacun dans son siège en supportant un abruti de voisin geignard, alors qu’il aurait pu y avoir toi. On ne se serait pas touchés, bien sûr, pas en public, mais j’aurais eu ta chaleur tout près et ça m’aurait suffit. De toute façon, on n’est pas autorisés à se montrer, en tout cas pas tous les deux, pas ensemble. A cause des autres. A cause de leurs mots, à cause de leurs définitions et de leur putains de catégories. Parce que s’ils savaient, s’ils décidaient de nous déchiffrer, ils nous marqueraient comme eux seuls peuvent le faire, d’une honte indélébile qui parasiterait nos ondes muettes.
Mais j’en ai marre. Regarde, je trace ton nom sur la vitre, en lettes bien nettes, dans la poussière et dans la pluie. Tant pis si un garçon ne devrait pas avoir le nom d’un autre garçon au bout des doigts et au creux du cœur, tant pis si je ne devrais pas regarder dehors au travers des arabesques de ton prénom.
Moi, je veux voir du paysage.
- Fin -
Nagisa, toute timide, sort de dessous son bureau : une p’tite review ?