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Annaëlle
Marie-Anne prend son stylo-plume. Elle prend une grande respiration, elle approche sa plume à quelques centimètres de la feuille blanche. Et puis rien. Elle le repose. Elle n’y arrive pas. Elle ne peut plus écrire. Il y a trop de choses qui l’en empêche. Trop de choses qui lui trottent dans la tête. Des sanglots la secouent. Elle ne peut plus écrire.
Tout d’abord, Martin. Elle l’aime encore. Mais lui ne l’aime pas. Il est amoureux d’Annaëlle. Entre eux deux, c’est infernal. Annaëlle le rabaisse, l’humilie, l’insulte, le ridiculise, le fait souffrir, tout en lui faisant miroiter qu’elle l’aime. Et il sortent ensemble. Et il en redemande. Quel crétin. Quelle salope.
Mais Annaëlle cache bien son jeu. Elle est première de classe, elle fait du basket, elle a des tas d’amis, elle est gentille. En apparence. En fait, c’est un vrai vampire. Elle aspire votre énergie, vos idées. Votre bonne humeur. Une fois, elle était venue chez Sarah alors qu’elle et Marie-Anne préparait le poème pour l’anniversaire de Martin. Quand elle est repartie, les deux filles étaient au bord des larmes.
Les profs adorent Annaëlle. Elle travaille bien. Elle est scolaire. Et puis… Elle fayotte quand même pas mal. Elle veut aller en section scientifique. Marie-Anne et Sarah en littéraire. Bon débarras. La prof de français a mis Marie-Anne hors d’elle, un jour où elle faisait son éloge devant la classe pour une dissertation qu’elle prétendait digne d’un niveau de bac. Mais de toute manière, cette prof n’a aucun goût. N’empêche, Marie-Anne lui aurait arraché les yeux.
En plus, Annaëlle refuse d’admettre ses torts. Sarah lui a déjà fait des remarques sur son comportement avec Martin. Annaëlle a répondu que c’était normal. L’amour, c’est ça. Bien sûr. Idiote, en plus. A quinze ans, sous prétexte d’avoir déjà eu des petits copains, elle croît tout savoir sur l’amour. Ses précédentes relations étaient pourtant loin d’être idylliques. Alors que Sarah, une fois de plus, lui disait qu’elle avait tort, elle s’était attirée une réponse très basse sur sa propre vie sentimentale. Teigneuse, par dessus le marché.
Marie-Anne a déjà essayé de lui expliquer. Elle n’a rien voulu savoir. Elle l’a renvoyé sur les roses. A chacune des crises de colères que Marie-Anne, à bout, piquait, Annaëlle se faisait un plaisir de la rabaisser et de la faire culpabiliser. Ca marchait à tous les coups. Mais cette fois, le point de rupture a été atteint. La culpabilité est toujours là. Mais il y a quelque chose de nouveau. La haine. La méfiance. Parce qu’Annaëlle s’accroche. Marie-Anne voudrait l’envoyer se faire foutre. Mais elle n’ose pas.
Mais plus ça va, plus Marie-Anne trouve Annaëlle horripilante. La façon dont Annaëlle se met entre elle et les garçons dont elle rêve… Martin tout d’abord. Josselin ensuite. Alors pas touche à Matthieu, non mais ho ! Marie-Anne est au bord de la crise de nerfs.
Marie-Anne reprend son stylo. Elle hésite. Elle le repose. Elle prend sa chemise à élastique, sa feuille, ses crayons et son disque, descend au salon et met la musique en marche. Après deux mesures, elle reprend son stylo. Elle le pose sur la feuille. Elle écrit un mot. Puis un deuxième. Et la voilà, écrivant sur la feuille blanche le cri de haine qu’elle n’ose pas pousser.
30 mai 2004