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Voici une nouvelle écrite pour Halloween, sur Halloween et n'ayant aucun autre but que de partir en live autour d'Halloween (quitte à s'en éloigner beaucoup )... Si vous n'avez pas peur, c'est normal : c'est pas fait pour .
Âme en peine
« La citrouille a l'air triste.»
Nathaniel leva le regard de ses papiers, le posa sur le cucurbitacée abandonné à l'autre bout de la table de la cuisine, puis sur le visage réprobateur de sa petite soeur.
« Tu aurais dû faire la pointe des triangles tournée vers le milieu au lieu de la faire vers les côtés, expliqua Lucie. Elle a les yeux qui tombent!
- C'est fait exprès, se défendit Nathaniel. C'est une âme tourmentée.
- Ça veut dire quoi, tourmenté?»
- Ça veut dire...»
Le jeune homme soupira en frottant ses yeux fatigués.
« Ça veut dire qu'on ne connaît jamais la paix. Ça veut dire malheureux.
- Comme toi, alors?»
Nathaniel fixa longuement la fillette, qui prit son silence prolongé pour de la contrariété et s'approcha de la citrouille pour la considérer avec beaucoup d'attention.
« Elle est belle, accorda-t-elle. Mais elle est triste.»
Nathaniel ne répondit pas. La pendule de l'entrée sonna la demi-heure.
« Je dois y aller, annonça-t-il en rassemblant ses affaires. Je t'ai laissé des trucs à réchauffer dans le micro-onde; le reste est dans le frigo.»
Il se leva et enfila son manteau. Puis il s'agenouilla pour embrasser la petite fille.
« Ça va aller, ma Lulu, tu sauras te débrouiller? fit-il en lui rangeant machinalement les cheveux derrière les oreilles. Tu es sûre que tu ne veux pas que je demande à la voisine de venir s'occuper de toi?
- Oui, assura Lucie. Madame Martin, quand elle vient, elle veut jamais jouer avec moi. Elle fait que regarder des feuilletons à la télé et elle me dit de faire pareil. Mais moi je préfère les dessins animés!
- Tu as raison, dit gentiment Nathaniel. Mais ne regarde pas trop la télévision, quand même. Je veux que tu sois couchée quand je reviens, c'est compris?
- T'en fais pas, j'ai l'habitude! assura Lucie en roulant les yeux.
- C'est cela, tu as l'habitude de t'endormir sur le canapé, surtout», la taquina son grand frère en lui attrapant le nez.
Elle se dégagea et lui tira la langue. Il fit mine de se relever, mais arrêta son mouvement en se rappelant...
« Oh, et tu as bien prévenu Camille que je ne pourrai pas t'emmener avant six heures et demie, demain soir?
- Mais oui, ça fait la troisième fois que tu demandes!»
Nathaniel sourit doucement et l'embrassa une dernière fois sur le front.
La lune s'élevait lentement dans la nuit d'automne, blanche et brillante sur le ciel d'encre. Dans le fast-food, la grosse ampoule grise tentait de lui faire écho de sa lumière glauque sous son abat-jour rococo. Sous la lampe se trouvait une table verte, et sur cette table étaient disposées deux omelettes au jambon dans des assiettes rose saumon.
« S'il te plaît, Clo, tu veux bien arrêter... ça?» s'exclama Line avec une moue dégoûtée.
Assise en face d'elle, Chloé lui adressa un sourire hargneux qui ressemblait plutôt à une grimace, mais laissa néanmoins tranquille l'anneau d'argent de sa lèvre brune qu'elle n'avait cessé d'enlever et de remettre depuis plus de dix minutes. Elle soupira bruyamment et, la tête penchée en avant de sorte que son visage se perdait dans l'ombre de ses cheveux sombres, entreprit de hacher consciencieusement son omelette à grands coups de fourchette rageurs.
« Pourquoi tu fais ça? interrogea Line en retroussant le nez. Une omelette, c'est déjà de la charpie!
- Tu comptes critiquer tout ce que je fais? s'exaspéra Chloé de sa voix rauque et atone.
- Je déteste quand tu es nerveuse!»
Chloé se laissa aller contre le dossier de la banquette en skaï rouge en haussant un sourcil étonné.
« Pourquoi?
- Parce que tu n'es jamais nerveuse! Il n'y a rien de plus stressant que de te voir perdre ton insupportable assurance...
- Eh oui, soeurette, j'ai beau avoir vendu mon âme au diable en échange d'agrafes dans les oreilles, il m'arrive tout de même d'éprouver des émotions humaines», ironisa Chloé.
Line plissa les yeux, ouvrit la bouche comme pour parler, mais se ravisa au dernier moment et secoua la tête, agitant ses boucles blondes.
« Tu es trop bête», marmonna-t-elle en portant devant son nez une bouchée d'oeuf, qu'elle contempla quelques secondes avant de la reposer dans l'assiette.
Ni l'une ni l'autre n'avait vraiment faim.
Chloé jeta un regard à effrayer la Mort à l'horloge murale en plastique orange, qui indiquait huit heures moins le quart.
« Je t'avais dit que c'était à vingt heures que les serveurs se relayaient, commenta Line avec agacement. Tu as voulu venir plus tôt, et voilà dans quel état tu es...
- Totalement sur les nerfs et prête à planter ma fourchette dans l'oeil du premier qui m'adresserait la parole, tu veux dire?»
Line ne goûta pas la plaisanterie et glissa un coup d'oeil suspicieux au couvert serré dans la main aux longs ongles noirs de sa soeur.
« Je n'aurais jamais dû te demander de m'accompagner, grommela Chloé en se servant un verre d'eau.
- Pourquoi tu l'as fait, alors?
- Je te l'ai dit, il fallait que...»
Elle s'interrompit alors qu'un courant d'air froid traversait la pièce, et reposa son verre si brusquement que l'eau en jaillit sur la table.
Nathaniel poussa la porte vitrée et le vent s'engouffra avec lui dans le fast-food. Il dénoua sa longue écharpe et passa la main dans ses cheveux ébouriffés, avant de répondre au salut d'un des serveurs.
« Sacré vent, hein? fit celui-ci d'un ton enjoué comme Nathaniel le rejoignait derrière le comptoir.
- J'ai bien cru m'envoler», acquiesça-t-il.
Il entra dans les vestiaires pour enfiler la tenue réglementaire. Il veilla comme toujours à ce que ses poignets soient soigneusement masqués par les manches de sa chemise avant de s'autoriser à ressortir, quelques instants plus tard, en enfonçant son carnet dans la poche de son tablier.
« On dirait qu'il n'y a pas foule, ce soir, nota-t-il.
- C'est souvent comme ça durant les vacances, fit Vincent en haussant les épaules, affairé à la vérification d'une addition.
- Mais ce soir c'est étonnamment paisible... murmura Nathaniel. On dirait le calme avant la tempête.»
Il frissonna. Vincent le dévisagea comme s'il avait perdu la tête.
« Va donc voir si tu peux débarrasser la six, tu deviens bizarre quand tu t'emmerdes.»
Sans protester, Nathaniel fit le tour du comptoir.
« Et essaie de sourire aux clients, de temps en temps!» lui lança Vincent.
Le garçon décida d'ignorer cette dernière remarque et se dirigea vers la table en question. D'où il était, il reconnut une chevelure noir corbeau parsemée de mèches blanches qui ne pouvait être que celle de Chloé. La pâleur de la jeune fille, qui était devenue une cliente habituelle depuis quelque temps déjà, ne laissait de surprendre Nathaniel. Lorsqu'il arriva à sa hauteur, elle délaissa la contemplation du dehors à travers la baie vitrée décorée de farandoles de petites citrouilles, et lui sourit de ce sourire étrange et provocateur qu'elle affichait toujours.
« Vous avez terminé, mesdemoiselles? demanda-t-il poliment.
- En effet», dit l'autre fille en repoussant son assiette.
C'était une blonde assez jolie qu'il ne se rappelait pas avoir jamais vue. Avec son teint rose et son pull bleu ciel, elle contrastait presque comiquement avec l'allure ténébreuse de Chloé.
« Merci, Nathaniel, dit celle-ci de son éternel ton monocorde.
- Vous nous avez amené votre soeur, mademoiselle Chloé?» s'enquit le jeune homme en ramassant les assiettes à moitié pleines.
Chloé se troubla légèrement.
« Oui, c'est ma petite soeur, Line.
- Vous vous ressemblez beaucoup», remarqua Nathaniel.
À l'expression sceptique que s'échangèrent les deux soeurs, il se demanda s'il avait dit quelque chose de mal. Il se racla la gorge.
« Et pour la suite, que prendrez-vous?»
Tandis que la dénommée Line s'absorbait dans la consultation de la carte, Chloé ne fit pas un geste, un sourire amusé se dessinant sur ses lèvres, comme s'il avait dit quelque chose de particulièrement drôle. Elle tourna vers Nathaniel ses yeux délavés qu'un maquillage appuyé rendait presque inquiétants, et répondit d'un air espiègle :
« Vous.»
Le vent souleva une vague de feuilles jaunes et brunes sous les pas des deux jeunes filles. Chloé les évitait en sautillant joyeusement d'un pied sur l'autre. Marchant un peu en retrait à côté d'elle, Line exprimait toujours la stupéfaction qui l'avait saisie un moment plus tôt.
« Je ne peux pas croire que tu lui aies dit ça.
- Je ne peux pas croire qu'il ait dit oui! Et même : j'en serais ravi!
- Oui, ça aussi, c'est parfaitement incompréhensible, renchérit la jeune fille en levant les bras avec consternation. Moi, à sa place, je me serais enfuie en hurlant!
- Heureusement alors qu'il n'est pas comme toi, lâcha Chloé.
- Excuse-moi, mais n'importe qui aurait trouvé cela bizarre de se faire inviter à une fête par une quasi inconnue!
- Mais je lui ai expliqué pourquoi...
- Oui, et c'était peut-être le pire de tout! Il n'a pas dû y croire une seconde!
- Je n'ai pourtant dit que la vérité : un de mes amis s'est désisté, et du coup il nous manquait quelqu'un.
- Tu ne crois pas qu'il va se demander pourquoi il fallait qu'on soit treize?
- Je trouve cela logique pour une soirée d'Halloween...
- Je trouve cela tiré par les cheveux. Surtout après avoir dit ça... Tu aurais tout de même pu choisir une entrée en matière plus... moins... prédatrice!
- C'était de l'humour, fit Chloé en roulant les yeux.
- Il n'a pas l'air d'avoir saisi ce détail!
- Au contraire, soeurette, au contraire...
- C'est le fait que tu aies ensuite éclaté de ce rire de fêlée qui te fait penser ça? J'ai trouvé ça plus effrayant qu'autre chose, si tu veux tout savoir...»
Chloé balaya la remarque d'un geste de la main.
« Tu n'as pas vu sa réaction? Il a sourit.
- Et c'est censé prouver quoi?
- Ce n'est que le deuxième vrai sourire que je lui connais, si tu veux tout savoir...
- Oh, mais c'est un rigolo, dis-moi, se moqua Line.
- Moi, je trouve ça fascinant, protesta sa grande soeur.
- Tu parles, fascinant, un mec qui tire la tronche en permanence!»
Chloé ne jugea pas utile de répliquer. Au bout d'une minute, Line reprit :
« Tu as dit que c'était le deuxième sourire que tu le voyais faire... C'était quand, l'autre?»
Le visage de Chloé s'éclaira une fois de plus de ce rictus de malice sournoise qui mettait la plupart des gens si mal à l'aise, et elle se retourna vers sa soeur, les yeux brillants, continuant sa marche à reculons.
« Je ne t'ai pas raconté comment j'ai réagi, la première fois que je l'ai vu au fast-food?»
Line eut l'air inquiet.
« Pourquoi, qu'est-ce que tu as fait?»
« C'est la fille bizarre?»
Nathaniel traça soigneusement des cernes grisâtres sous les yeux de sa petite soeur, qui commençait à s'agiter d'impatience dans son déguisement de fantôme.
« Quelle fille bizarre?
- Celle qui était à la table juste à côté de la mienne, une fois, et qui avait hurlé : Ça alors, vous avez une de ces classes! quand tu étais arrivé...» singea exagérément Lucie.
Le jeune homme rosit légèrement. Il s'empara de maquillage mauve afin de bleuir les lèvres de la fillette.
« Elle n'avait pas hurlé... Et elle n'est pas bizarre.
- Si, elle est bizarre! Tu as vu ses oreilles?
- Quoi, ses oreilles?
- Je suis sûre qu'elle a au moins cinquante boucles d'oreille de chaque côté!
- Non, là, tu dois exagérer un peu, tempéra Nathaniel, amusé.
- On dirait une sorcière avec ses grands ongles et ses cheveux.
- Et alors, tu n'aimes pas Harry Potter?» plaisanta le garçon.
Lucie émit un soupir à fendre l'âme.
« Tu es trop bête, dit-elle avec une profonde affliction.
- Eh, tu veux que je te dessine des moustaches, toi? menaça son frère en brandissant un crayon noir.
- NON!» cria la petite fille d'une voix aiguë en bondissant hors d'atteinte, avant d'éclater de rire.
Nathaniel la regarda avec tendresse.
« Allez, ma Lulu, mets ton manteau, on y va.»
Lucie ne se fit pas prier. Le temps de dévaler les escaliers de l'immeuble en courant, elle se trouvait déjà à sautiller à côté de la voiture, accrochée à la poignée de la portière.
« Prête pour ton sabbat de sorcières? fit Nathaniel lorsque tous deux furent installés à l'intérieur.
- Démarre démarre démarre! trépigna la petite fille.
- Je prends cela pour un oui.»
Alors qu'ils s'éloignaient dans la nuit tombante, Nathaniel jeta un dernier regard dans son rétroviseur à la citrouille creusée, accrochée à la rambarde de leur balcon.
« T'as pas de déguisement? s'étonna Lucie.
- Non. Ce n'est pas une soirée costumée.
- Vous allez faire quoi, alors?
- Probablement la même chose que toi et tes copines allez faire, les costumes en moins.
- Tu sais pas ce que vous allez faire?
- Je n'ai pas posé la question.»
Il alluma l'auto-radio et glissa une cassette à l'intérieur.
Chloé se tenait dans l'ombre de la profonde embrasure de la porte d'entrée, insensible au froid saisissant qui était venu avec la nuit. Quelques citrouilles illuminées bordaient l'allée qui traversait le jardin, dont l'herbe haute n'était plus qu'une mer sombre ondoyant sous les assauts des bourrasques de vent. Le silence était tel alentour qu'elle perçut le grondement de la voiture bien avant que celle-ci n'apparaisse devant la maison. Une musique mélancolique parvint à ses oreilles lorsque la portière s'ouvrit. Death will be my bride... Elle vit un pied toucher le sol, le moteur tournant toujours. Lorsque la chanson prit fin, le conducteur coupa le contact et s'extirpa du véhicule avec souplesse.
Chloé sourit à la vue du court manteau noir au col retourné et de l'écharpe en laine grise. En vérité, elle avait su en apercevant la voiture qu'il s'agissait de Nathaniel, mais tandis qu'il ne sortait pas, elle s'était plue à l'imaginer enveloppé d'un ample macfarlane ou d'une longue cape flottante, quelque vêtement à l'élégance démodée qui, elle en était sûre, lui siérait parfaitement. Mais elle le trouvait finalement égal à lui-même, dans cet veste usée et trop grande qui ne rendait sa grâce que plus étonnante.
Il traversa l'allée tête baissée et les mains dans les poches, sans montrer aucun signe laissant penser qu'il avait remarqué la présence de la jeune fille. Pourtant, lorsque celle-ci s'avança dans le faible éclairage des réverbères, il ne parut nullement surpris.
« Bonsoir, mademoiselle Chloé», dit-il simplement.
Elle eut un petit rire.
« Si vous continuez à m'appeler mademoiselle, il faudra que je vous dise monsieur.
- Les habitudes sont difficiles à perdre, s'excusa-t-il.
- Alors il ne faut pas en avoir.»
Chloé ouvrit la porte de la maison, d'où s'échappa aussitôt une lumière blanche et une tiédeur épicée.
« Je pense que dès que vous aurez franchi ce seuil, nous pourrons passer au tutoiement», fit-elle d'un air complice.
La maison était très différente de ce à quoi s'était attendu Nathaniel. Loin des allures de château hanté qu'il s'était imaginé, elle avait la froideur aseptisée d'un couloir d'hôpital, ce qui le mit légèrement mal à l'aise. Les murs blancs étaient nus, le carrelage immaculé n'était agrémenté d'aucun tapis. Les meubles qu'il entrevoyait de ce qui devait être le salon étaient tous couleur crème.
Un escalier de bois noir s'ouvrait en face de l'entrée.
« Line doit être dans la cuisine avec une amie, l'informa Chloé. Les autres ne sont pas encore arrivés.»
Nathaniel se laissa guider jusqu'à une nouvelle pièce, qui paraissait un peu plus vivante que les autres en raison des ustensiles en tous genres traînant çà et là, de l'abondante nourriture disposée sur la table, et des senteurs, des senteurs de curry, de safran et de cannelle, des senteurs qui donnait au lieu une couleur dont il était dépourvu.
« Line?» appela la jeune fille.
Presque aussitôt, l'intéressée entra dans la pièce par une autre porte, et Nathaniel eut de la peine à la reconnaître.
« Qu'est-ce que t'en penses, Clo? interrogea-t-elle en prenant la pose.
- J'en pense que tu as fouillé dans mon armoire sans me le demander, petite peste, répondit Chloé d'un ton ennuyé.
- Je n'y peux rien si ta garde-robe n'est qu'une immense collection de tenues d'Halloween...
- Spirituel, vraiment. Si tu fais un seul accroc à cette jupe, tu peux dire adieu à la vie.
- Oh, salut Nathaniel! s'écria Line comme s'il venait d'apparaître - et sa soeur de disparaître par la même occasion.
- Bonsoir...»
Bien que nettement moins pâle, moins maquillée et arborant toujours ses boucles blondes, la ressemblance de Line avec Chloé devenait confondante dans cet attirail gothique de cuir, de velours et d'argent.
« Clo, où sont tes manières, tu n'as même pas pris le manteau de ton invité!»
Le reproche était très certainement destinée à gêner sa soeur, mais le plus confus fut probablement Nathaniel, qui se défit de sa veste presque avec regret, comme si elle avait eu le pouvoir de le protéger de quelque menace. Il fut d'autant plus embarrassé lorsque Chloé le laissa pour aller ranger le vêtement. Il ne savait que faire de l'évidente inimitié qui séparait les deux filles.
Mais Line lui sourit gentiment.
« Attends, je vais te présenter Noëmie.»
Elle passa la tête par la porte.
« No, ne reste pas toute seule, viens donc nous rejoindre dans la cuisine!»
Un instant plus tard, une jeune fille toute vêtue de rouge et de noir apparut - et eut un hoquet à la vue de Nathaniel. Lui-même sentit un poids lui tomber sur la poitrine. Il ouvrit la bouche pour parler, mais des exclamations provenant de l'entrée l'interrompirent.
Chloé fit entrer tout le monde dans la cuisine.
« Eh voilà une nouvelle fournée!» annonça-t-elle avec bonne humeur.
Ses amis étaient venus ensemble et se dispersaient à présent dans la pièce. Chloé nota que Nathaniel fronçait les sourcils, et elle se demanda quelle gaffe sa soeur avait bien pu faire encore.
« Oh, ça a l'air bon! fit Sophie en soulevant le couvercle d'une casserole et humant la vapeur.
- C'est décidément l'endroit que je préfère dans cette damnée maison, déclara Thomas en picorant dans un plat.
- Tu nous présentes? proposa Romain en faisant tourner entre ses doigts le pic argenté qui sortait de sa lèvre inférieure.
- Oui, bien sûr. Nathaniel, ça c'est Romain - ne le laisse pas te convertir au visual rock, il fait cela avec tout le monde. Le morfal qu'on croirait sorti de Matrix, là, c'est Thomas; cette charmante jeune fille en tissu écossais, c'est Marie; le grand dadais aux rastas bleues, c'est Jérôme, mais il faut l'appeler Jay; et la dernière qui rajoute du piment rouge dans les spaghettis, c'est Sophie - Sophie, pose le paprika, tu veux intoxiquer tout le monde ou quoi?!»
Nathaniel hocha la tête à l'énoncé de chacun des noms et tous lui répondirent d'un sourire ou d'un signe de la main, hormis Marie qui lui fit un clin d'oeil appuyé - il faudrait que Chloé pense à lui faire avaler son béret, un peu plus tard. Si le jeune homme était déconcerté par l'allure des nouveaux arrivants, il n'en montra rien.
« Ils ont l'air un peu exubérant, comme ça, mais je suis presque sûre qu'ils ne mordent pas, lui souffla Chloé.
- Je ne m'attendais pas à moins, répondit Nathaniel derrière les cheveux bruns qui lui voilaient le regard. De toute façon, je suis vacciné contre la rage.»
Chloé sourit de toutes ses dents. Qu'il était charmant. Surtout dans cette chemise noire.
La sonnette de la porte d'entrée retentit - « Mes amis n'entrent pas comme des sans-gêne», souligna Line - et bientôt, tout le monde fut présent. Adrien, Mélanie, Emma et Victor, autant d'adolescents désespérément normaux, songea Chloé.
« Bien, je pense qu'on peut déclarer la fête ouverte!»
Nathaniel avait l'impression de faire partie d'une étrange procession tandis qu'il montait le grand escalier noir avec les autres, chacun portant un plat et des bougies. L'étage était plongé dans les ténèbres mais, à la lueur des chandelles, il vit qu'il était tout aussi blanc que le reste de la demeure.
Ils pénétrèrent tous dans une vaste pièce sans fenêtre, déjà éclairée par une multitude de bougies et où flottait une odeur d'encens. Sur le sol, on avait dessiné un large cercle où s'entrelaçaient des figures compliquées.
« C'est toi qui a peint ça, Chloé? fit Romain.
- Oui, confirma la jeune fille en jetant une pile de coussin à ses pieds. Il n'est pas beau, mon pentacle? C'est pour nous protéger des mauvais esprits.
- Moi, j'aurais préféré quelque chose pour nous protéger de toi, Morticia, plaisanta Romain.
- Tu as raison Gomez, mais il est prévu que vous soyez mes victimes ce soir...» murmura Chloé d'un air mystérieux.
Ils s'installèrent dans le cercle; Chloé et Marie se placèrent de part et d'autre de Nathaniel. À l'opposé, Noëmie, assise près de Line, jetait au garçon des coups d'oeil nerveux. Il se demandait par quel cruel hasard la jeune fille pouvait se trouver à cette fête.
Tous les plats avaient été placés au milieu du groupe et chacun se servait de cette cuisine odorante et relevée - particulièrement pour ce qu'il s'agissait des spaghettis, nota Mélanie en s'étouffant avec sa première bouchée.
« Et toi, Nath - je peux t'appeler Nath -, tu fais quoi, dans la vie? le questionna Marie.
- J'ai deux emplois...
- C'est vrai, déjà dans la vie active? s'étonna Adrien. T'as pas dû faire beaucoup d'études, alors!»
Chloé lui jeta un regard noir.
« Non.
- Ils en pensent quoi, tes parents?
- Mes parents sont morts.»
Un ange passa.
Lorsque Chloé relança la conversation sur un autre sujet, Nathaniel lui en fut reconnaissant. Il n'avait aucune envie de s'expliquer sur le sujet. Il fit semblant de ne pas s'apercevoir que Noëmie le fixait.
« Bon, Chloé, tu vas te décider à nous dire ce qu'on fait ce soir? quémanda Sophie.
- On... se raconte des histoires qui font peur!
- Tu rigoles? s'indigna Emma.
- Vous connaissez l'histoire de la Main Sanglante? demanda immédiatement Jérôme avec un grand sourire.
- OUI! crièrent en choeur Marie, Sophie, Thomas et Romain.
- Bon, je posais juste la question... Et celle de la femme qui rentre chez elle et trouve un tache rouge sur son drap, alors le téléphone sonne et...
- Jay, coupa Chloé, c'était pour rire.
- Ah? Oh, très bien. Alors, qu'est-ce qu'on fait?
- On va découvrir ensemble... ceci.»
Chloé sortit de derrière son dos un énorme livre relié en cuir à l'aspect miteux. Elle passa sur la couverture une main affectueuse, avant de poser le volume devant elle.
« Tu l'as acheté! s'exclama Thomas, bouche bée, en tendant la main pour l'attraper.
- Et il m'a coûté une fortune, alors éloigne tes sales pattes de là.
- Qu'est-ce que c'est? fit Victor d'un air suspicieux.
- Un grimoire.
- Oh, vraiment? railla Emma.
- Oui, vraiment, siffla Chloé d'un ton mauvais. C'est un livre extrêmement ancien, et c'est ce soir qu'on va le tester.
- Super! s'enthousiasma Thomas. Qui commence?
- Moi, annonça Chloé d'un ton catégorique, et je serai la seule.
- Et pourquoi, je te prie?
- Parce que c'est mon grimoire! Et puis, tu sais lire le latin? rit la jeune fille.
- Hum, non, concéda Thomas. Mais tu aurais tout de même pu répondre quelque chose de plus excitant. Je ne sais pas, moi, que tu es la descendante d'une puissante sorcière, par exemple...
- C'est peut-être le cas», rétorqua Chloé avec malice.
Elle ouvrit devant elle l'ouvrage qui craqua légèrement. Elle parcourut rapidement les feuilles épaisses et jaunies, couvertes d'écriture manuscrite.
« Vous croyez à ce genre de trucs? dit encore Emma, incrédule. Je veux dire, vous croyez sérieusement qu'on va faire de la magie, ou je sais pas trop quoi?
- Tout à fait, intervint Line. Avec Chloé... on peut s'attendre à avoir des surprises.
- Merci, Line», apprécia sa grande soeur.
Elle avait déjà longuement étudié le grimoire, et savait comment donner quelques frissons à ses amis - oh, de quoi s'amuser un peu pour Halloween, rien de plus... Quelle était donc la page?
« Nous allons faire un petit échauffement, juste histoire de se mettre dans l'ambiance... Il nous faut un cadre plus approprié...»
Oui, ce devait être cette page-là, elle reconnaissait le début de la formule...
Une voix vint interrompre les réflexions de la jeune fille.
« Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, mademoiselle Chloé.»
Nathaniel avait un mauvais pressentiment.
Chloé tourna vers lui une mine surprise.
« Et pourquoi donc, monsieur Nathaniel?
- Je ne suis pas certain que vous sachiez ce que vous allez faire.
- Détrompez-vous, monsieur Nathaniel, sourit doucement la jeune fille. J'égorgeais déjà des poulets à cinq ans.»
Il n'était pas certain qu'il devait rire et n'en avait pas l'envie. Il se sentait oppressé par un malaise étouffant. Mais il se contenta de fermer les yeux, se sentant soudain très las.
Il ne comprit pas tout de suite que le souffle qu'il entendait provenait de Chloé. Ses murmures ressemblaient à ceux du vent dans les cimetière, ce vent qui s'enroulait autour des tombes, taquinait les branches mortes et caressait les dalles funéraires, tout comme la voix de Chloé enveloppait chaque être dans la pièce et le coupait du reste du monde. Un courant d'air glacé frémit entre eux, faisant frissonner le jeune homme et trembloter les flammes des bougies, qui s'éteignirent d'un coup. Toutes, excepté treize chandelles de cire noire disposées devant chacun des treize jeunes gens qui se mirent à crépiter vivement. Étaient-elles déjà là, tout à l'heure? Nathaniel était incapable de s'en rappeler.
« Je n'aime pas cela, Chloé. On se croirait dans un mauvais film d'horreur!»
La voix de Marie, tout prêt de lui, le fit presque sursauter.
À la clarté vacillante des chandelles, garçons et filles avaient des traits inquiets et il remarqua que tous avaient resserré leurs bras autour de leur poitrine ou de leurs genoux. À part Chloé bien sûr, dont les yeux grand ouverts et plus délavés que jamais reflétaient le cercle des lueurs dansantes. Son regard fixe se portait sur le centre du pentacle. En-dehors du complexe tracé, rien n'était visible, et c'était comme si le monde entier se résumait désormais à ce lieu restreint. Une brise volait toujours qui vous transperçait jusqu'à l'os, alors qu'il n'avait même pu noter la présence d'une fenêtre par laquelle elle pourrait s'engouffrer.
« Et maintenant?» s'éleva la voix blanche de Mélanie.
Chloé aimait la sensation qui la parcourait en cet instant, comme elle était subitement devenue avertie de tout ce qui l'environnait, de tout ce qui la constituait, et la pulsation de son propre sang dans ses veines lui procurait une impression de fourmillement, une impression d'être habitée. Jamais encore elle n'avait vécu quelque chose de pareil.
Et maintenant?
Le vent fit tourner les pages du grimoire. Chloé posa les yeux sur le texte devant elle et se sentit sourire.
« Maintenant, je vais avoir besoin de vous.»
Elle ne reconnut pas sa propre voix. Loin de son habituel timbre cassé, elle était à présent lisse et pure comme le rire d'une source.
« Donnez-vous la main.»
À ces mots elle s'empara de la main de Nathaniel, qui tressaillit. Jamais elle n'avait été aussi consciente d'une main dans la sienne; l'étreinte lui suffisait à se représenter parfaitement les longs doigts maigres, les fines lignes de la paume, les veines saillantes du dos. Le contact en était presque douloureux.
Elle fit de même avec Thomas qui l'imita.
« On joue aux tables tournantes sans table, maintenant? Pas question d'obéir à cette malade! protesta Emma, et une crainte mal contrôlée faisait trembler sa voix. Qu'est-ce que tu comptes faire?
- Invoquer vos démons, répondit Chloé le plus naturellement du monde.
- C'est une plaisanterie, j'espère?
- Désolé Emma, mais elle n'a pas l'air de rigoler, lui chuchota Victor en gloussant. Allez, prends donc ma main, ça va être marrant.
- Il ne faut pas avoir peur, petite fille. Je suis la seule à courir un risque.»
Offensée, Emma saisit brutalement la main tendue de son ami.
Lorsque Chloé commença à chanter, Nathaniel se sentit envahi par une foule de pensées et d'émotions, qui n'étaient pas les siennes. Ce n'était pas à proprement parler un chant, mais une longue suite de mots aux sonorités étranges, que la jeune fille débitait en cascade sur un rythme claudicant et des notes languissantes. Il ne savait plus ce que lui-même ressentait ni ce qu'il voulait. Est-ce qu'il ne devrait pas désirer s'enfuir d'ici au plus vite, loin de cette folie furieuse? Il ne se trouvait pas vraiment en mesure de réfléchir. Depuis que Chloé avait pris sa main, il se sentait vidé de toute volonté propre.
La voix de Chloé semblait nourrir les ténèbres, à moins que ce ne soit l'inverse. Elle s'élevait, claire, et emplissait tout l'espace, et enfermait les jeunes gens dans un cocon de noirceur. Et l'ombre se faisait toujours plus dense et plus étendue; les treize chandelles moururent lentement.
L'obscurité était totale et impénétrable. Nathaniel ne savait plus si ses yeux étaient ouverts ou non. Il ne sentait plus la paume froide de Chloé contre la sienne, ni celle de Marie. Il reconnut le sifflement d'une respiration dans le silence opaque, et comprit bientôt qu'il s'agissait de la sienne.
Désorienté, il se leva et tourna sur lui-même, écarquillant les yeux en vain. Ses pas n'émettaient aucun son en foulant le plancher, il ne percevait plus la présence des autres.
Puis, comme si ses sens parvenaient à repousser leurs limites, il commença à deviner un environnement. S'il n'avait pas su se trouver dans un lieu clos, Nathaniel se serait cru tout à fait ailleurs, dans une forêt, oui, un sous-bois humide aux odeurs fortes d'humus et de champignon, avec mille et un petits bruits qui formaient ensemble un silence pesant. Se pouvait-il qu'il imaginât tous ces détails?
Il tâtonna sans conviction à la recherche d'une âme qui vive, mais acquit vite la certitude qu'il était seul. Et que le sol était trop spongieux pour être fait de lattes de bois.
Il commença à déambuler dans le noir, espérant rencontrer un des murs de la pièce, espérant trouver une preuve qu'il se trouvait toujours dans la maison. Espérant chasser l'angoisse de cette forêt familière.
Chloé était entourée d'un blanc si lumineux qu'elle en était aveuglée et que bientôt tout ne fut plus que multitude de couleurs fuyantes. Elle ressentait un bien-être comme seul en éprouvent les trépassés. Les tâches colorées s'assemblèrent en contours, et elle reconnut avec une sorte de joie légère et insensée les formes immobiles de ses amis, assis dans le pentacle sur le plancher opalescent. Leurs regards étaient vides et gelés, leurs corps figés. La scène était illuminée d'une clarté tellement vive qu'ils paraissaient plus pâles que des défunts, si pâles en vérité que Chloé avait l'impression d'être capable de voir à travers eux, de lire en eux, d'entrer en eux.
Elle constata avec un certain amusement qu'elle réalisait son observation par-dessus sa propre épaule. Elle avait envie de rire en voyant son corps de l'extérieur. Ses longs cheveux pendaient devant son visage, et à la différence des autres, elle avait l'air de dormir.
Elle se déplaça, plus ténue que l'air. Elle posa le bout des doigts sur la tête de Thomas en passant derrière lui... et fut aussitôt prise par la panique.
Les ténèbres. Le vent violent. Une odeur de sel.
Elle retira sa main avec perplexité, pour retrouver immédiatement la quiétude qu'elle avait quitté. Rassurée, elle lui caressa tendrement la joue.
Le tangage du bateau, les vagues, la tempête... La peur diminua et les sensations devinrent moins violentes tandis qu'elles se déchargeaient en elle.
Lorsque le moment vint où elle crut sombrer, elle s'éloigna d'un pas de Thomas et se replongea dans la lactescence sécurisante de cet entre-monde où elle se trouvait maintenant, pour laisser avec soulagement les émotions s'écouler d'elle.
De sa démarche flottante, elle s'avança jusqu'à Sophie. De nouveau, sa tentative de contact fit naître de la terreur.
Troublée, elle regarda plus attentivement tout autour d'elle. Corps prostrés, regards voilés. Quoi d'autre? Elle remarqua une tache de nuit dans la blancheur de l'image. Ses contours étaient diffus, son coeur ressemblait au néant.
Elle se trouvait juste derrière Nathaniel.
Nathaniel aurait juré qu'une branche avait griffé son front, mais lorsqu'il se retourna pour la saisir, ses doigts ne rencontrèrent que du vide.
Là...
Non, ce n'était rien. Une seconde, il avait cru attraper... un souvenir.
Il marchait sans but, comme aveugle dans cette obscurité sans fin, et pourtant, pourtant il voyait dans sa tête tout ce qui se trouvait autour de lui... Il se rappelait chaque détail.
La pluie fine, la nuit sans étoiles, le terrain glissant, les claquement des flammes, l'odeur de pneu brûlé.
Et il courait, comme la dernière fois, et il trébuchait, et il arriverait trop tard, sauf que, peut-être, ce ne serait pas pareil, peut être...
Les feuilles mortes collées à ses paumes, la douleur, le goût salé des larmes, la racine rugueuse, et encore tellement de peine et tellement de peur...
L'explosion.
La fumée âcre, le corps contre l'arbre, puis dans ses bras, le visage paisible, et l'étreinte...
Mais, un instant, les images se dissipèrent et un peu de frayeur s'évanouit, lorsqu'il sentit une chaleur, douce comme une plume d'ange, balayer sa joue. Un instant, les ténèbres s'irisèrent de lueurs.
Et l'instant suivant, il serrait de nouveau, serrait beaucoup trop fort, et les cheveux fins glissaient entre ses mains crispées, et les petits poings se relâchaient...
L'effroi.
Et il riait, comme seuls rient les fous.
Chloé était fatiguée. Les tourments du garçon était trop grands. Tant d'horreurs... À chaque fois qu'elle avait tenté de conforter un de ces amis, elle s'était sentie plus vulnérable. Cela avait-il seulement le moindre effet? Il lui avait semblé que leurs regards regagnaient progressivement en éclat...
Nathaniel était presque transparent, d'allure si frêle qu'elle s'était attendue à le voir se briser lorsqu'elle lui avait touché le visage.
Elle voulait l'aider, elle voulait...
Chloé vint se placer devant le garçon et entoura ses épaules de ses bras.
Mort.
Un froid saisissant envahissait la jeune fille. La peau de Nathaniel était glacée.
Pourtant elle savait qu'elle avait assez de chaleur pour lui... Il le fallait.
Elle le serra plus fort contre elle et appuya sa joue contre la sienne.
Nathaniel tenait un cadavre dans ses bras. Absurde, non?
Un éclat de verre brisé sous ses doigts. Long et tranchant.
Il fallait qu'il soit sûr d'être en vie lui-même avant de tirer des conclusions hâtives, n'est-ce pas.
Il enfonça délicatement le verre dans la chair de son poignet. Il n'avait rien senti. Il fit de même avec l'autre poignet. Toujours rien.
Il regardait à présent de ses yeux aveugles la vie s'enfuir de son corps à gros flots rouges, riant toujours faiblement.
Et puis, d'un coup, le sang cessa de se déverser, et c'était comme si quelqu'un le tenait contre lui pour le consoler.
Il vit des lueurs frémissantes danser en cercle dans la nuit sans fond.
Doucement, il sentit les lèvres de Chloé sur ses poignets, sur ses yeux, et sur son rire.
« Et deux omelettes au jambon, annonça Nathaniel en déposant les assiettes.
- Merci, beau ténébreux», susurra Chloé avec un sourire en biais.
Nathaniel regarda la jeune fille d'un air troublé, puis se détourna. Chloé éprouva une sensation étrange, et elle se surprit à se dire que les cheveux du garçon auraient dû être bruns. Mais c'était idiot, ils avaient toujours été noirs, noirs avec ces quelques mèches prématurément blanchies aux tempes qui la fascinaient tant. Elle teint les siens de cette façon, mais elle n'aurait surtout pas voulu avoir l'air de le copier.
Levant les yeux au ciel à la réplique de sa soeur, Line cessa de jouer avec l'anneau qui ornait sa lèvre et ôta son béret écossais qu'elle laissa sur un coin de la table. Les deux filles entamèrent leur plat avec appétit.
« J'ai fait un rêve très bizarre, cette nuit, dit Chloé.
- Ah oui? fit Line. C'était quoi?
- En fait, je ne m'en rappelle pas vraiment. Je me souviens juste que c'était bizarre. Et qu'il y avait Nathaniel.
- Tu veux dire le serveur? pouffa Line. Quand tu disais que tu le trouvais classe, je ne pensais pas que c'était à ce point-là...
- Ce n'était pas ce genre de rêves, petite sotte.
- Oui, enfin, puisque tu ne t'en souviens pas, cela peut être n'importe quoi... glissa Line. Fais attention quand même : ce type-là, il lui manque un case. Lorsque Noëmie a su qu'il travaillait ici, elle n'a plus voulu venir.
- Pourquoi?» s'étonna Chloé.
Pour elle, c'était plutôt le contraire.
« Il se trouve que Noëmie vient de la même ville que lui; elle le connaissait par son frère. Oh, l'histoire est tout à fait sordide, tu devrais peut-être d'abord finir de manger...
- Arrête, tu sais très bien qu'en disant cela, tu aiguises ma curiosité!»
Line regarda alentour pour s'assurer de leur tranquillité, puis commença sur le ton de la confidence :
« Il y a quelques années, ce même Nathaniel a eu un accident de voitures avec ses parents et sa petite soeur. Lui s'en est tiré, mais les autres sont morts tous les trois. La mort de sa soeur n'est d'ailleurs pas très claire...»
Les yeux pâles de Chloé s'assombrissaient. Elle pouvait parfaitement s'imaginer la scène.
« C'est vraiment terrible.
- Attends, ce n'est pas fini. Lorsqu'on a retrouvé Nathaniel, sur le lieu de l'accident, il était prostré, le corps de sa soeur dans les bras, et il s'était ouvert les veines.»
Les ongles noirs de Chloé griffèrent la banquette en skaï rouge.
« En fait, il est incompréhensible qu'on l'ait retrouvé en vie. Les entailles étaient profondes, il aurait dû se vider entièrement de son sang, mais au lieu de cela, il n'en a perdu que très peu.
- C'est dingue... murmura Chloé.
- C'est lui qui est dingue. Il paraît que quand il est parti pour venir s'intaller ici, peu de temps après, il a pris deux places de train. Et quand on lui a demandé les raisons de son départ, il a répondu que sa petite soeur avait envie de voir l'océan.»
Nathaniel observait Chloé depuis le comptoir. Il se souvenait vaguement avoir rêvé de la jeune fille, la nuit passée. Il ferma les yeux.
Lucie était partie. Elle lui avait dit qu'elle le pardonnait, et elle était partie. Il se sentait seul à présent...
Mais non, voyons, Lucie était morte depuis des années maintenant, à quoi pensait-il donc? Cela faisait des années qu'il était seul.
Nathaniel fronça les sourcils. Un instant, il avait cru...
« C'est l'heure de ta pause, Nath», l'informa Vincent.
Il décida de sortir prendre l'air, espérant que le froid serait salutaire à son mal de crâne et ses idées emmêlées.
Il s'adossa à la vitre en soupirant. Il devait être fatigué. Il voyait des lumières danser derrière ses paupières closes.
La porte près de lui s'ouvrit soudainement.
« Allez, va rejoindre tes amis et laisse-moi rentrer toute seule, soeur indigne!» s'exclama la voix inimitable de Chloé.
Line éclata de rire. Elle embrassa sa soeur qui refermait frileusement son manteau, avant de s'éloigner avec un signe de la main. Ces deux-là s'étaient toujours bien entendu.
« Tiens, salut, Nathaniel, fit Chloé en le voyant. C'est votre pause?»
Il acquiesça d'un mouvement de tête. Le regard scrutateur de Chloé l'embarrassa un peu, et il s'éclaircit la voix.
« Vous avez fêté Halloween, hier soir?
- Oh, oui. Personnellement, je ne rate jamais une occasion de faire du vaudou entre ami en mangeant du chocolat», rit-elle.
Nathaniel avait la nette impression que ce n'était pas une plaisanterie. Cela lui plaisait.
« Du vaudou? Pas de poupée à mon effigie, j'espère.
- Bien sûr que non. Si j'avais à m'en prendre à quelqu'un ici, je m'occuperais plutôt du cuisinier... Et vous, vous vous êtes amusé?
- Pas vraiment. Je ne fête jamais Halloween. Ma soeur, elle...»
Il s'interrompit et se traita mentalement d'imbécile.
« Vous avez une soeur?» fit gentiment Chloé.
Nathaniel ne répondit pas immédiatement.
« Non, elle... Je n'ai plus de soeur. Mais elle aimait beaucoup Halloween.
- Je suis désolée.»
Le garçon se passa une main dans les cheveux.
« C'est la Toussaint, aujourd'hui. Je crois que je vais aller visiter sa tombe... Je n'y suis jamais allé; c'est un peu loin d'ici.
- Vous y allez seul?
- Oui. Mes parents y sont aussi. Au cimetière, je veux dire.»
Nathaniel n'avait pas l'habitude de se dévoiler ainsi à une inconnue. Mais, pour une raison quelconque, Chloé ne lui semblait pas une inconnue.
« Vous voudriez que je vous accompagne?»
Il la dévisagea, surpris.
« Je suis habillée comme pour la Toussaint tous les jours de l'année, autant en profiter», plaisanta-t-elle comme pour excuser son audace.
Nathaniel sourit, un vrai grand sourire comme il n'en avait pas eu de puis longtemps.
« J'en serais ravi.»
NdA : Death will be my bride est une chanson de Brendan Perry, le chanteur du génial groupe Dead Can Dance. J'ai écrit cette nouvelle avec sa voix ensorcelante dans les oreilles. Voici les paroles de la chanson en question :
Woke up this morning
Set off down the road
Left behind me all those years
Searching for a comming soul
I've been looking for a thousand
And one distractions
To empty my mind
Of thoughts of loneliness
I've been looking for someone
To take away my frustrations
But all I find is a sea of emptiness
Death will be my bride Death will be my bride
Three hours from sundown
I'm still on the road
With those voices in my head
Ringing down the years
For the wind whispers my name
And the leaves they lend a helping hand
If I don't reach you by this time tomorrow
I'll be stone cold dead in the ground
Death will be my bride Death will be my bride