Un parc, la nuit. La neige tombe, les arbres veillent. Un grand chêne
frissonne. Au creux de ses racines, un petit être s'est réfugié. L'arbre
écoute, l'arbre comprend. C'est une enfant, une petite fille, très jeune.
Elle est perdue, elle a faim, elle a froid. Elle pleure. L'arbre soupire,
tout son être souffre avec l'enfant. Dans le silence de la forêt endormie,
il fait bruisser doucement ses feuilles, comme un chuchotement : "Forêt, ô
forêt, que dois-je faire ? Laisser cet être mourir de faim, de froid ?"
La forêt se tait. Les chouettes, les lapins, les chevreuils, les renards,
la mousse aux pieds des arbres, les papillons de nuit, les chauves-souris,
les cascades ... La forêt écoute l'arbre. Un murmure s'élève enfin :
"Chêne, ô grand chêne que proposes-tu ?" Le chêne répond : " En moi, je
peux la garder, dans mon être l'enfouir, que l'enfant soit une Dryade ..."
La forêt frémit : " Une Dryade ? Une Dryade ? Non ... ne fais pas cela ..."
L'arbre se recueille. Fait descendre son esprit tout au fond de lui,
jusqu'au Grand Arbre qui vit au coeur de tout arbre. "Grand Arbre, ô Grand
Arbre, que dois-je faire ?" Le Grand Arbre répond : "Chêne, ô mon chêne,
fais ce que tu penses, fais ce que tu dois ..." Le chêne tremble. Ses
branches se courbent, son écorce s'entrouvre. L'enfant dort. Elle se sent
bien. Elle n'a plus faim, elle n'a plus froid. Elle n'a plus peur. Elle est
au coeur de l'arbre. Sa sève bat en elle, la nourrit, la berce. Les
feuilles bruissent, chantent des sons qui lui apprennent tous les secrets
sans qu'il y ait besoin de mots. L'arbre sait. Les oiseaux voyagent,
racontent. Les feuillent écoutent les oiseaux, le vent, la pluie, le
soleil, les nuages, et la terre. L'arbre comprend. L'enfant apprend.
Dans le parc, toutes les nuits, les Dryades se glissent au travers des
écorces pour aller danser au-dehors, libres. Leurs cheveux de feuilles
flottent sur leurs épaules nues, les Dryades dansent, jouent, rient, se
retrouvent. Dans la forêt, un rythme sourd : les coeurs des arbres battent
ensemble. Les feuilles chantonnent des mélodies gaies. L'enfant rejoint les
Dryades, mais l'enfant est différente. Des cheveux fins et blonds à la
place des feuilles. De la peau pâle au lieu de l'écorce. Elles l'entourent,
la font entrer dans leurs jeux, lui apprennent à courir avec les faons, à
tresser mille couronnes de feuilles.
Mais l'enfant grandit et elle oublie ce qu'elle a apprit. Elle devient
comme tous les Hommes. La nature la rejette car l'enfant devenu Homme l'a
rejetée.
Longtemps après, l'enfant est une vieille femme. Elle a les cheveux gris et
les yeux presque ternes. Alors elle retourne dans le parc. Elle s'assoie au
pied du grand chêne, le vent souffle et tous les deux, frissonnent. La
vieille femme pleure doucement, parce qu'elle s'aperçoit de l'erreur
qu'elle a fait, elle s'aperçoit des blessures qu'elle a causées. Alors elle
pleure car elle sait que rien ne les effacera jamais. Mais le grand chêne a
le c?ur gros, il a pitié et partage la douleur de l'enfant devenu Homme
qui a comprit. Le grand chêne demande à la forêt : « Forêt ! Ô ma forêt !
Voyez cette vieille femme, reconnaissez-vous l'enfant qui nous a quitté ? »
La forêt répondit : « Son c?ur est sage, son âme solitaire peut-être a-t-
elle compris, peut-être peut-elle devenir une Dryade ? »
Alors la grand chêne demande l'avis du Grand Arbre qu'il y a dans chaque
arbre : « Grand Arbre ! Ô Grand Arbre, vois-tu aussi cet enfant, peut-elle
devenir Dryade ? » Le Grand Arbre ne dit rien mais il ouvre son c?ur
d'écorce et de sève. La vieille femme s'assoupit contre le tronc du grand
chêne. Lorsqu'elle se réveille, elle n'est plus une vieille femme, ni une
enfant, ni un Homme. Son sang est devenu sève et sa peau pâle et ridée,
écorce pour toujours.
Ses cheveux sont faits de feuilles et de bourgeons de fleurs, ses doigts
sont des tiges, ses yeux des pétales et ses jambes des racines. Alors dès
que la nuit tombe, tous les arbres s'ouvrent et les Dryades sortent. Elles
jouent, elles chantent et l'enfant devenue Dryade se joint à elles.
Un parc, la nuit. La neige tombe, les arbres veillent. Un grand chêne
frissonne, au creux de ses racines, un petit être s'est réfugié. L'arbre
écoute, l'arbre comprend, c'est une Dryade, qui était une petite fille,
très jeune. Elle était perdue, elle avait faim, elle avait froid. Mais
désormais, elle rit.