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Memento Mori
01
La soirée était insipide -mais c'était exactement ce à quoi Valerian s'attendait. Il se considérait comme trop vieux pour ce genre de futilités , pour feindre de ne pas voir cette superficialité devenue trop courante dans ce monde qu'il prétendait avoir quitté sans jamais pouvoir s'en défaire.
Lorsqu'il avait eu une vingtaine d'années, il se parait de noir et aimait contempler son pâle reflet dans les yeux de ceux qui l'entouraient , cette foule de pantins impersonels amoureux d'eux mêmes. Il se prétendait ceci ou cela, sans rien incarner véritablement , disant chérir la mélancolie et la tristesse , posant un calque sur son être pour ne pas avoir à scruter son âme. Lorsqu'il avait mûri, il n'avait pu s'empêcher de sourire amèrement en regardant celui qu'il avait été. En vérité , la Mort et ses sombres atours n'avaient jamais eu de réels attraits pour lui ; c'était seulement la Vie qui n'en avait pas assez. Il n'avait cherché qu'un exutoire pour tromper son ennui -cet énnemi éternel , qui ,féroce, le guettait à chaque instant ; il avait voulu oublier l'insignifiance de son existence en la niant. A présent, débarassé de ses illusions mais pas de sa lassitude , il cherchait à retrouver cette passion de la vie sensée habiter chaque créature. Mais rien n'y parvenait ; les femmes ou la drogue ne lui offraient qu'un répit qui lui semblait bien éphémère. Et même de cela , il se lassait de plus en plus vite. Il replongeait alors dans les eaux ténébreuses de la mélancolie , conscient qu'approchait le jour où il ne pourrait plus échapper à leur étreinte et où elles se refermeraient sur lui pour l'immense éternité. Si au moins elles avaient eu la douceur de celles du Léthé, il les aurait acceptées avec grâce ; mais il souffrait de cette lente et pesante tristesse qui l'accablait.
C'était encore malgré lui qu'il fréquentait la clique des mortels vêtus de sombre; ses meilleurs amis en avaient fait , et en faisaient toujours partie.
Une des proches amies de Valerian était de celles là. Elle se faisait théatralement appeler Phaedra Nightfall .Après toutes ces années , il ne connaissait toujours pas son prénom réel ; tout comme lui , pour la jeune femme et tant d'autres, n'était connu que sous le sobriquet de Valerian Wolfsbane. Phaedra , comme tant d'autres , ne cherchait qu'un semblant de personnalité préfabriquée - et il ne pouvait pas lui en vouloir , ayant fait la même chose. Il l'avait rencontrée dans une soirée , le même genre de soirée à laquelle elle l'avait traîné aujourd'hui. Valerian avait accepté de venir, même si il était loin d'être enthousiaste.
Mais il se devait de reconnaître que les organisateurs avaient bien fait leur boulot - du moins question cadre. Ils se trouvaient dans un château en ruines à une cinquantaine de kilomètres de Paris - parfait pour l'ambiance qu'ils recherchaient tous. La neige était tombée dans l'après midi, et elle recouvrait les arbres et les pavés , venant rajouter un petit supplément d'atmosphère appréciable. De nuit, l'endroit était superbe.
Les jeunes femmes en robe victorienne à traîne et décolletées jusqu'au nombril, aux longs cheveux chatoyants et aux coiffures extravagantes ; les jeunes hommes en costumes de velours et chemises à volants ; tous avaient l'air pleinement à leur place dans ce décor , et l'illusion de se trouver des centaines d'années en arrière était presque parfaite. La lumière de la lune se reflétait sur leur traits pâles et faisait briller le maquillage sombre et les parures de métal.
Adossé à un arbre , un cocktail à la main, Valerian les observait sans trop oser se mêler à eux. Il n'avait rien à leur envier physiquement, bien qu'il soit un peu plus âgé ; mais spirituellement, c'était une autre affaire. Sous le velours de leur apparence, ils reflétaient le néant - mais pas de la manière dont ils l'auraient voulu.
Au moins, étaient ils agréables à regarder, se dit Valerian pour se consoler...
A l'intérieur , c'était une autre affaire. Derrière les hautes fenêtres médiévales , entre les murs de pierre plusieurs fois centenaires , l'ambiance était tout autre. Le DJ passait disque sur disque des Sisters of Mercy ,alternant avec Christian Death dont il semblait posséder tous les -nombreux - albums. Il ne fallait surtout pas envisager des groupes existant encore -enfin, façon de parler , songea Valerian. Mais ça devait plaire aux filles et aux garçons en vinyle qui dansaient comme des furieux dans le château abandonné.
Phaedra sortit et vint rejoindre son ami. Elle avait vingt cinq ans, un corps fluet et très peu de formes que son corset et sa jupe de velours violet s'efforcaient de mettre en valeur. Elle avait mis des lentilles de couleur bleu clair, trop de maquillage qui alourdissait ses paupières , trop de bijoux sur son cou dénudé et ses poignets fins. Ses cheveux teints en un noir profond étaient relevés en un savant chignon dont de nombreuses mèches s'échappaient, sans que l'on sache si c'était voulu ou si ce n'était que l'effet de trop de temps passé sur la piste de danse. Malgré cela, elle avait une certaine allure , à la fois étrange et distinguée, qui la faisait se démarquer des nombreuses comtesses de pacotille qui erraient en ces lieux.
"Tu ne viens pas danser ? " demanda t elle à Valerian.
"Peut être quand on remplacera le DJ par un nouveau. Un plus jeune, si tu vois ce que je veux dire..."
Phaedra sourit à demi. Elle avait l'habitude de ne jamais rire , ce que son ami trouvait détestable. Il n'était pas d'un caractère particulièrement joyeux non plus, mais il trouvait néanmoins qu'elle s'efforçait de se donner un style qui la contraignait en permanence.
"Il n'y a pas de mal à apprécier les artistes des époques passées."
"Pas pendant toute une soirée...Quelle heure est il ? "
"Deux heures du matin."
Valerian soupira. Phaedra l'avait emmené avec sa voiture , et elle aurait sans doute l'intention de ne partir qu'au matin. Evidemment, vu l'endroit où ils se trouvaient, pas question de rentrer à Paris à pied.
"Honnêtement, Phaedra...Tu ne vas pas me dire que tu apprécies ça ? "
'Ca' désignait à la fois le lieu, la musique ainsi que les gens.
"Je crois que tu deviens vieux ", dit elle sans l'ombre d'un sourire. "Je plaisante , bien sûr...Mais tu devrais t'amuser."
Phaedra repartit en trottinant à l'intérieur , laissant perplexe Valerian sur sa capacité à danser avec d'aussi hauts talons.
Et malheureusement, il n'y avait là personne qu'il connaissait. Phaedra l'avait prévenu ; c'était une de ces soirées où seuls les privilégiés peuvent rentrer. Valerian pressentait qu'il allait passer le reste de la nuit à s'ennuyer mortellement - comme toujours...Il n'avait pas la moindre envie de faire connaissance avec ceux qui s'étaient réfugiés dans le jardin enneigé, sous la lune pleine et ronde. Il ne fallait pas se leurrer ; si ils étaient là , ce n'était sûrement pas parce qu'ils n'appréciaient pas la musique. Ils cherchaient juste un partenaire pour la nuit, pour se donner l'impression d'exister avant que l'aube, triste et claire, ne survienne. Puis l'habituel désoeuvrement reviendrait les hanter , et il ne succomberait pas avant que le soleil ne se couche une nouvelle fois.
Comme il les méprisait...
Qu'est ce qui lui avait pris de venir ? Peut être un souci de faire plaisir à Phaedra, qui avait lourdement insisté . Il savait parfaitement qu'elle ne connaissait personne d'autre qu'elle jugeait digne de l'accompagner. Si pour lui, ce genre de soirée n'était qu'une réunion de poseurs en tout genre , pour la jeune femme , c'était tout autre chose, le moyen de se faire accepter dans ce milieu fermé. Sa vie se limitait à cela , à l'apparence qu'elle donnait - Valerian avait essayé de la faire changer, mais...Non, il n'y parviendrait pas maintenant. Elle resterait cette éternelle rebelle adolescente, une jeune femme qui aurait pu devenir quelqu'un d'intéressant si seulement elle avait dépassé tout cela. Si seulement elle faisait l'effort de ne pas se limiter qu'à l'aspect...
Mais après tout, si elle voulait passer sa vie à écouter de la cold wave, c'était son problème.
Dans l'obscurité , deux yeux de chat l'observaient. Et depuis un bon moment en plus, se rendit compte Valerian. Il avait une sensibilité particulière à ce genre de choses . Allons bon...Encore une de ces jolies black lolitas sans cervelle qu'il intéressait depuis quelques temps, sans trop savoir pourquoi. Toujours à la recherche de l'accessoire assorti à leurs tenues , se dit il , légèrement désabusé.
Il s'avéra qu'il se trompait, et que la personne qui l'observait en silence était un garçon. Il sortit des ténèbres, et se dirigea vers lui d'une démarche souple et féline. C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui au vu de son look aurait dû se trouver à l'intérieur , à danser comme tous les autres. Il n'était pas très grand, était excessivement mince et portait un de ces t shirts en résille que beaucoup de ceux qui se trouvaient dans le château arboraient, garçons comme filles ; et pour compléter le tout, un pantalon en vinyle noir. Valerian faillit s'en aller avant qu'il n'aie la moindre chance de le rattraper ; mais il y avait quelque chose d'étrange en lui , qu'il n'aurait su définir, et qui l'intriguait...A commencer par ses cheveux, d'un blond beaucoup trop clair en ce lieu où le noir était de mise. Ils retombaient sur son visage aux traits androgynes en mèches fines, qui volaient librement au gré du vent.
"On dirait bien qu'on va avoir droit toute la nuit à des groupes morts..." fit le garçon pour toute introduction.
Ce qui étonna Valerian. Ce n'était pas le genre de remarque à laquelle il se serait attendu ; mais après tout, peut être s'était il trompé et y'avait il des gens réellement intéressants dans cette soirée.
"Vu le mal qu'ils se sont donnés pour faire une ambiance, j'aurais au moins cru qu'ils se seraient donnés un peu plus de mal question musique ", répondit il.
"Il n'y a que des poseurs ici...Je ne dis pas ça pour t'offenser , bien sûr. C'est un ami à moi qui m'a trainé ici...J'ai pas pu dire non."
"Moi aussi , c'est une amie qui m'a emmené...Comment tu t'appelles, au fait ? "
"Serverin. Enfin, pour cette soirée au moins."
Valerian baissa les yeux sur le collier de cuir noir qui enserrait son cou, ainsi que sur les bracelets cloutés à ses poignets. A n'en pas douter, il n'avait pas choisi son surnom par hasard...
L'envie de s'en aller loin , très loin, refit surface. Il n'était pas spécialement attiré par ce type de relations.
"Moi c'est Valerian."
"Alors...Valerian..." murmura Serverin en se rapprochant , levant vers lui son regard immense, d'un bleu profond magnifique. "Qu'est ce que tu comptes faire au juste, cette nuit ? Il n'y a pas grand chose à faire, ici..."
Il y avait de nombreuses chambres à l'étage , certaines en bon état, et d'autres largement moins ; sans doute les premières étaient elles destinées à être vues par le public . En effet, lorsque le château ne servait pas de cadre à des soirées, ses propriétaires le faisaient visiter aux touristes de passage dans la région.
Serverin semblait bien connaître l'endroit , comme si il était déjà venu plusieurs fois ; il fallait d'ailleurs une clé pour entrer, mais il ne donna pas d'explications sur le fait qu'il en possède une.
La chambre dans laquelle il l'avait emmené était assez grande ,et pourvue d'un certain charme mystérieux. La lune éclairait la pièce, dispensant ses pâles rayons à travers les rideaux de dentelle noire qui ondulaient au gré du vent léger , devant les hautes fenêtres. Si Valerian avait regardé au dehors, il aurait vu le jardin, peuplé de sa faune élégamment vêtue errant comme des âmes en peine. Un lit aux montants de bois sculptés, recouvert de draps de soie grenat à l'aspect neuf, trônait au milieu de la chambre . Devant la cheminée éteinte et emplie de cendres , qui n'avait pas servi pendant des années , un tapis aux motifs noirs et ésotériques était étendu sur le parquet de bois sombre . A côté du lit, seul réel vestige du luxe qui régnait autrefois en ces murs , il y avait un miroir sur pied. Mais ses dorures étaient parties avec le temps, et la glace était poussièreuse. Les murs étaient nus, d'une couleur qui tirait sur le blanc crème.
Valerian fit le tour de la pièce . En réalité , le château n'était abandonné que par son apparence extérieure...
Il finit par se retrouver devant le miroir , sans que ce ne soit totalement un hasard. Comme tous les autres, il adorait son reflet , et aurait pu passer un temps fou à se contempler. D'ailleurs, ça ne l'étonnait pas qu'un tel objet se trouve en ce lieu. Même dans le hall, il y avait des miroirs partout . Tant pis pour les vampires, alors.
Valerian remit en place le noeud de sa cravate noire , passa la main dans ses cheveux aile de corbeau pour écarter les longues mèches qui retombaient sur son visage. Ils étaient plus courts derrière ; il avait fini par les couper, un jour qu'il en avait eu marre de ses cheveux mi longs . Il avait quand même gardé des mèches plus longues sur le devant, ce qui lui permettait de se donner un air mystérieux en les laissant tomber devant ses yeux bleus. Ca l'amusait quelque peu...Même si aujourd'hui, il ne reconnaissait plus celui qu'il avait été. Il y avait une dizaine d'années, il n'avait pas l'air aussi sombre. Son visage aux traits fins avait , quoi qu'il fasse, cet air perpétuellement grave dont il ne parvenait pas à se débarasser. Bien sûr, il n'en paraissait que plus élégant, pour le plus grand bonheur de ses admirateurs tels que Phaedra - ou Serverin, que son charme ne laissait pas indifférent ; le charme de l'obscurité et des froides ténèbres , que son être entier reflétait , par son apparence aussi bien que par son âme .
Serverin , aussi discret qu'un chat , se glissa derrière Valerian , passa les mains autour de sa taille. Le jeune homme était beaucoup plus petit que lui, remarqua t il au passage.
"Je déteste les miroirs ", dit il. "Je hais mon reflet."
"Tu ne devrais pas " , dit Valerian d'un ton neutre.
Le jeune homme n'eut pour toute réponse qu'un sourire énigmatique.
Serverin l'emmena jusqu'au lit , l'allongea sur les coussins pourpres et l'embrassa. Ses mains habiles s'empressèrent de défaire la cravate de Valerian ; puis il lui retira aussi promptement sa chemise blanche et l'envoya sur le sol. Manifestement, il avait l'habitude...Sans doute passait il sa vie dans ce genre de soirée, à brancher un peu n'importe qui n'importe où. Mais après tout, c'était une manière comme une autre de passer le temps...
Le jeune homme jeta un rapide coup d'oeil sur la petite croix d'argent que Valerian portait autour du cou ; puis il s'arrêta, comme si il venait de penser à quelque chose.
"Tu ne m'en veux pas ? " demanda t il sans à-propos.
"De quoi donc ? "
Le blond recula, s'assit sur ses talons et le regarda avec l'air contrit d'un enfant qui a fait une bêtise , la tête légèrement baissée. Dans ses yeux bleus se lisait à la fois inquiétude et soumission , sans que Valerian ne puisse deviner si elles étaient feintes ou non. Mais il devinait plus ou moins ce qu'il voulait...
"De ne pas te demander ton avis...Tu peux toujours me punir ? " dit il d'une petite voix.
A quoi est ce qu'il s'attendait ? Valerian posa sa tête sur les oreillers et soupira. Ce genre de jeu ne l' intéressait pas vraiment - à supposer qu'il existe quelque chose en ce monde à l'intéresser. Mais les pervers branchés SM l'affligeaient plutôt qu'autre chose , même si il avait parfois essayé - uniquement en pensant qu'il pourrait y trouver un exutoire à sa fatigue de la vie.
Et en plus de ça, le jeune homme s'y prenait vraiment mal. Peut être aurait il voulu que Valerian prenne les devants, il n'en savait rien...Est ce qu'il avait vraiment l'air d'un sadique pour ceux qui ne le connaissaient pas ? Il commençait à se poser des questions.
"Comment dire...Je ne suis pas vraiment là dedans."
"Oh . Désolé..."
Il était déçu, et cela s'entendait. Après quelques instants d'un silence gêné , Serverin se leva et remit rapidement ses cheveux en place.
"Où est ce que tu vas ? "
"Je sais pas..." murmura le jeune homme , perdu dans ses pensées.
Il gardait la tête baissée ,mais son attitude avait changé en quelques instants. Il se lisait un certain chagrin sur ses traits , peut être réel, Valerian n'en savait rien. En tout cas, son assurance avait disparu ; et il restait figé sur place , comme perdu. Comme si brusquement , la tristesse l'envahissait et qu'il ne pouvait rien y faire.
Valerian se leva à son tour et s'approcha du jeune homme ,ne sachant pas trop quoi dire. Il se sentait quelque peu embarassé , et ne comprenait pas pourquoi son refus l'affectait autant. Est ce qu'il tenait vraiment tant que ça à se faire brutaliser ? Il n'avait pourtant pas l'air de l'obessionnel typique , incapable de se focaliser sur autre chose que ce qu'il voulait bien.
"Ca va ?"
"Je ne sais pas..."
Lorsque Serverin leva de nouveau les yeux vers lui, Valerian comprit aussitôt qu'il ne mimait pas sa détresse. Il réalisa , à travers son simple regard, qu'il y avait quelque chose , en lui, qui le tourmentait depuis longtemps, quelque chose qu'il avait cherché à fuir sans le pouvoir , mais qui transparaissait maintenant à travers tout son être. Il avait vécu quelque chose qui l'avait profondément marqué , quoique ce soit ; et à présent, il ne cherchait qu'à remplacer cette douleur par une autre , comme d'autres. Mais sa peine était si profonde , si poignante qu'elle se communiquait à Valerian , qui ressentait lui aussi ,maintenant, ce sentiment douloureux et déchirant , sans pouvoir le comprendre. Comme si la force de son malheur était telle que le jeune homme réussissait à le partager, sans toutefois pouvoir se débarasser de son lourd fardeau. Il y avait des abîmes de désespoir dans ses yeux immenses , un océan dans lequel on pouvait facilement se perdre à jamais. Si le Léthé appelait Valerian, c'était l'Achéron qui possédait Serverin.
Le sensation ne dura qu'une seconde à peine, mais ce souvenir devait rester gravé à jamais dans la mémoire de Valerian. Il n'avait jamais éprouvé quelque chose d'aussi intense et saisissant , et à ce moment, le garçon sans surprises qui l'avait abordé devint un être mystérieux et inaccessible, que sa souffrance sublimait tel une icône mystique.
Ne trouvant rien à dire , il le prit dans ses bras , espérant calmer son chagrin et le sien. Mais il se dégagea d'un geste , farouche comme une bête blessée.
"Laisse moi."
"Explique moi ce que tu as ? " insista Valerian.
Sans qu'il ne se l'explique lui même, il se sentait touché , pour la première fois depuis longtemps. Mais Serverin avait l'air décidé à ne rien dire de plus.
Le jeune homme se sauva rapidement sans rien dire ; et lorsque Valerian sortit à son tour, il avait disparu.
Il retourna dans la chambre et s'assit sur le lit, le coeur plein d'amertume. Il aurait voulu l'aider , lui qui ne ressentait jamais que du dédain pour ceux qui aspiraient à souffrir intentionnellement ; mais il y avait quelque chose en Serverin qui ne pouvait laisser indifférent, même un homme tel que Valerian.
Il ressentait toujours la douleur que le jeune homme avait partagée avec lui ; elle était là, logée dans son son coeur, perçant son âme comme rien d'autre auparavant.
Une larme translucide vint bientôt se briser sur les draps , arrachant un étrange sourire à Valerian. Il ne serait pas cru encore capable de pleurer, après tout ce temps.
Il passa le reste de la nuit à chercher le jeune homme, sans succès. Personne ne semblait avoir fait attention à lui, et personne ne l'avait vu partir.
Valerian résolut de le retrouver. Il ne pouvait pas l'oublier , pas après ce qu'il avait ressenti.