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Chapitre Cinq
Dora
III - Anile, l’air
Dora ouvrit les yeux pour se retrouver instantanément sur une des montagnes de Chydes, au milieu des flammes. Posant ses mains sur son front, elle fit apparaître le bâton sacré, sans s’effrayer de la proximité du feu rougeoyant. La danse du feu débuta alors. Celle-ci était composée des mêmes mouvements de la danse de l’eau, mais pas la même chorégraphie si Dora pouvait l’appeler ainsi. La danse terminée, le feu avait disparu, ou plutôt il était parti là où il aurait du être. Dora, quant à elle, observa le bâton sacré qui faisait sa taille : il était devenu plus qu’un simple bâton bleu : surmonté par une patte de taille humaine, mais avec des griffes immenses, il était devenu le mélange des deux bâtons des deux prêtresses.
Elle n’eut pas le loisir de le contempler davantage qu’une horrible douleur lui traversa son poignet gauche. Se doutant que c’était fortement lié avec la prêtresse du feu, elle regarda son poignet pour y contempler un oiseau comme tatouage. Dora fit la grimace. Comment trouver un oiseau dans les montagnes, c’était impossible ! Les oiseaux se trouvaient là où il y avait beaucoup de nourritures, et dans Chydes, le climat était assez dur. Existait-il une race d’oiseau capable de résister à ce climat aride ? Sofane était autant informée qu’elle : les prêtresses avaient toujours eu des tatouages, mais jamais elles n’avaient compris leur signification. De plus, quel était le rapport entre un oiseau et du feu ? N’était-ce pas plutôt un élément de l’air ?
Continuant sa route, elle tomba sur un troll étrange qui ne la remarqua pas tout d’abord. Hésitant à l’accoster – ils étaient en guerre ! – elle se permit de l’étudier : il transportait des paquets perforés par endroits dans une grande carriole, même s’il semblait avoir quelques difficultés. Voyant qu’il allait dans la même direction qu’elle et qu’il ne semblait pas aussi fanatique que ses congénères, elle décida de l’accoster. S’approchant timidement de lui, elle constata avec horreur qu’il faisait au moins deux fois sa taille, malgré le fait qu’il soit courbé par l’effort de tirer sa carriole. Parmi les Valos, elle avait déjà remarqué que les trolls étaient grands, mais celui-ci était immense ! Elle n’avait jamais fait attention à ce genre de détail lorsqu’elle en avait combattu, mais à présent elle se disait qu’elle avait été folle de se mesurer à des gens aussi immenses !
— Oh, bonjour, petite demoiselle, fit-il avec un sourire hésitant et en cherchant aux alentours. Tu es toute seule par ici ?
— Oui, je... je ne voulais pas vous faire peur. Je m’appelle Dora et vous ?
— Argan Bynehl , répondit-il après une hésitation. Je... je ne suis pas un soldat, si cela peut vous rassurez : je ne suis qu’un modeste marchand d’animaux. Et vous, que faites-vous dans les parages ? Ce n’est certes pas un endroit pour une jeune fille...
— Peut-être, fit-elle évasivement. Je suis à la recherche d’un elfe. En avez-vous vu un qui allait dans cette direction ?
— Non. A part des créatures innomables, je n’ai croisé personne. Voulez-vous faire route ensemble ? Je m’en voudrais de vous laisser seule, et puis vous pourriez m’aider.
— Bien sûr ! Que transportez-vous ?
— Un peu de tout, des rongeurs, des félins, des oiseaux, des prédateurs... Je vais à Thiodam pour vendre mes petits.
— Oh, fit Dora en songeant à ce que le Dieu lui avait dit à propos de cette ville. J’ai entendu dire qu’il y avait un dragon dans les environs de cette ville...
— Ce ne sont que des commérages, rit Argan. J’ai vécu, plus jeune à Thiodam, et il n’y a jamais eu de dragons. Bon, il est vrai que cela fait des années que je ne suis pas revenu chez moi, mais... Bon, allons-y.
Reprenant leur route relativement en silence, Dora fouilla les environs pour détecter d’éventuelles traces du passage de Coryn. En fait, ce serait tellement bien s’il avait réellement trahi, ainsi il ne serait pas mort... Le soir, Argan indiqua qu’il allait chasser pour manger un peu, laissant à Dora le soin de surveiller le feu et les animaux.
La jeune fille regarda en coin les différents paquets qui étaient relativement calmes. Pourquoi ce troll était-il dans les parages ? Intuitivement, Dora se dit que cette chance était sûrement due aux dieux. En effet, elle avait besoin d’un oiseau pour sa prêtresse de feu et comme par magie, un marchand d’animaux était apparu, transportant dans ses nombreux paquets des oiseaux... Dora se rapprocha des paquets et se demanda où était son cadeau...
Posant sa main sur chacun des paquets, elle attendit une sorte de message... Au bout du quatrième, son tatouage se mit à briller faiblement d’une lumière bleue intense. Respirant à fond, Dora ouvrit la cage de papier et découvrit un aigle. Il était magnifique. Cependant, dès que sa cage fut à peine entrouverte, il se mit à piaffer et à battre de ses longues ailes. Surprise de cette réaction, Dora prit peur et recula, ne voulant pas être blessée.
L’oiseau en profita pour s’envoler. Affolée, Dora lui courut après, essayant de se concentrer pour utiliser son pouvoir mystérieux qui pouvait bouger les êtres vivants. En effet, le feu et l’eau était exclus, si elle ne voulait pas le blesser. Seulement, ne faisant pas attention où elle mettait les pieds, la jeune fille ne remarqua pas que la montagne s’arrêtait à cet endroit. Tombant irrémédiablement, Dora hurla tout en essayant de se raccrocher à ce qui saillait de la pente. S’erraflant la peau, elle ne réussit qu’à se casser des ongles. Et puis le vent était si fort ! Un courant d’air la fit percuter la pente, avant de la faire reculer, l’empêchant tout espoir de se reprendre. Emportée par ce qu’il semblait être un tourbillon insensé, l’air devint rare, l’empêchant de respirer. Pourquoi ? En manque d’oxygène, Dora sombra dans le monde l’inconscience... encore une fois.
Avec sa peau dorée et ses grands yeux blancs, la prêtresse était grande. Ses sourcils remontaient légèrement vers ses tempes, comme des ailes, tandis que ses cheveux étaient d’argent pur, et des plumes étaient tressées dedans. Deux nattes encadraient son visage et lui descendait jusqu’à la taille, le reste cascadant sur son dos à part une mèche relevée en chignon sur sa tête. La prêtresse portait des bijoux faits de fils d’argent délicatement tressés, qui retenaient des cristaux entre leurs mailles.
Elle portait une étrange arme, une sorte d’épée dont la pointe recourbée évoquait, d’une manière inquiètante, une serre d’oiseau. L’autre extrémité de l’arme était munie d’un anneau rond. Dora constata aussi que ses cheveux n’étaient pas seulement ornés de plumes, mais aussi des perles de cristal. Cette personne en imposait tellement, qu’il en irradiait un calme et une patience intenses.
— Prêtresse de l’air, psalmodia Dora en sortant du nuage où elle était installée. Je m’appelle Dora. J’ai en moi la prêtresse de l’eau et Sofane. Si vous désirez ne faire qu’une avec moi, dépêchons-nous, je dois...
— Je m’appelle Anile, déclara froidement la prêtresse de l’air. Mais je refuse de jouer à cette mascarade !
— Mais je suis l’élue que vous attendiez, fit Dora, puis elle comprit qu’elle n’avait pas été polie avec la prêtresse et elle s’inclina, espérant se faire pardonner. Je vous demande pardon de toute mon âme, mais j’ai passé une très mauvaise journée. J’étais à la poursuite d’un aigle et je devais absolument l’empêcher de s’enfuir !
— Voulais-tu le capturer, demanda durement Anile en mélangeant le vouvoiement et le tutoiement sans s’en rendre compte. Je n’accepte pas les excuses de gens comme vous. Et qu’importe si vous êtes une humaine ! Quel effet cela te ferais d’être dans une cage alors que la liberté est juste à côté de toi ?
— Je ne compte pas le mettre en cage, affirma l’humaine. J’essaye de l’attraper parce qu’il est le symbole du feu.
— Ce n’est pas logique, répliqua Anile. Un oiseau vole dans les airs, c’est le symbole de l’air. Il n’a rien à voir avec le feu. A votre avis, pourquoi j’ai des habits comme ça ? Ce n’est certainement pas pour imiter le feu.
— Je ne comprend pas tout moi-même, admit-elle. Mais le tatouage que j’ai sur le poignet montre que le symbole du feu, c’est l’oiseau. Le symbole de l’eau, c’est le loup. Dès que vous ne ferez qu’une avec moi, vous comprendrez bientôt.
— Que vous dites !
— Ecoutez-moi. Nous sommes parties sur de mauvaises bases. Je sais que j’ai été désagréable avec vous dès que je suis arrivée, mais j’étais irritée d’être obligée de mourir à moitié quand je traverse vos klayes.
— Les klayes des prêtresses sont totalement différents des klayes que fabriquent les elfes ordinaires. Nous sommes sur un autre plan et pour y accéder, il faut se séparer de son enveloppe corporelle. Mourir est le seul moyen.
Anile semblait quand même camper sur ses positions...
— En fait, commença Dora. je crois qu’au plus profond de vous, vous avez peur.
— Peur d’un moucheron, répéta-t-elle dédaigneusement.
— Non, dit sérieusement Dora et sans s’offusquer. Vous avez peur de me confier votre vie parce que si je meurs, vous mourrez. Vous vous dites que vous ne me connaissez pas. Donc que je n’ai pas à vous obliger à ne faire qu’une. Mais je sais que votre prophétie sur votre élue vous empêche de me laisser partir sans rien faire. Donc je propose que l’on fasse un compromis. Si vous le voulez, vous pouvez tout aussi bien m’accompagner matériellement, au lieu de psychiquement.
La prêtresse soupira et s’assit à côté de la jeune fille, sur le nuage. Elle secoua la tête et dit :
— Non, cela n’est pas aussi simple, et je sais que je n’en fais qu’à ma tête. Par contre, élue, la vie n’est pas aussi facile que cela. Moi, je n’ai pas le choix, mais tu ne pourras jamais rallier tout le monde à ta cause et beaucoup de concessions devront être faites. Ecoute ce poème :
Sur cette toile, une araignée,
Un papillon y est coincé.
Lequel des deux vas-tu sauver ?
Dora réfléchit. Si elle écrasait l’araignée pour que le papillon s’échappe, l’araignée mourait ! Si elle faisait juste échapper le papillon, l’araignée mourait de faim ! Et si elle laissait le papillon, le papillon mourait ! Elle ne poursuivit pas ses raisonnements car Aline lui fit signe qu’il ne fallait faire qu’une.
Dora, déjà habituée à la manoeuvre, se coucha sur le vide tout en ayant un ressentiment du fait qu’elle se couchait sur un nuage. Mais elle fit confiance à Anile et attendit que la prêtresse l’embrasse sur le front. Et c’est ce qu’elle fit. Aline s’enfonça dans le corps de l'humaine très facilement. Dora ferma docilement les yeux et se sentit s’enfoncer dans le klayes pour réapparaître sur... elle ne savait pas trop où !
En effet, elle était toujours dans la tornade. Elle sortit son bâton sacré et remarqua qu’entre la griffe, se tenait une boule de cristal. Et à l’intérieur, il y avait une fumée blanche qui se baladait où elle le voulait. Dora reçut les informations de la prêtresse de plein fouet. Elle empoigna fermement le bâton et exécuta la danse de l’air. Le bâton virevolta comme si une majorette professionnelle le faisait tourner.
Le bâton partit derrière, devant, à gauche, à droite, en-dessous, au-dessus. Puis, enfin, la jeune fille prit le bâton à deux mains et le maintint fermement devant elle en un signe autoritaire. Elle demanda à l’air de la déposer quelque part. La demande arrangée, Dora fit dissiper l’air. Elle regarda autour d’elle, mais ne savait pas trop où le vent l’avait déposée.
A suivre...