| Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search | Login Register Extras |
Titre : Le prince binoclard
Auteur : Yoda-Ben², Jedi Perverse
Source : Contes de fées
Genre : Parodie
Rating : PG-13
Il y avait une fois, dans un pays sombre et désolé, deux silhouettes
qui se découpaient dans le brouillard que transperçait une bruine
amère.
- Bon sang, Henri ! Dépêche-toi !
- Prends-moi en croupe, Amédée, je suis épuisé !
- Te prendre en croupe ? Ca va pas, non ?! Tes chausses trempées vont
crotter la robe de velours de Camomille ! Et je te rappelles que tu ne
dois pas m'appeler Amédée mais Brandon.
- Tiens, j'étais persuadé que ton cheval s'appelait Nestor...
- Camomille !
Henri soupira et se résigna en grommelant à marcher aux côtés de son
frère.
- M'en fiche, je le dirai à papa et maman !
- C'est ça, c'est ça, murmura le cavalier en se regardant distraitement
dans une glace.
Le prince Amédée (ou Brandon, c'est comme vous voulez) rassemblait en sa
personne une bonne partie des stéréotypes que l'on s'attendait à trouver
chez un prince charmant : grand, avec une somptueuse chevelure blonde
savamment ondulée, un corps athlétique moulé dans un magnifique et coûteux
costume, et joignant à une élégance tapageuse un sourire éblouissant et un
air suffisant au dernier degré. A ses côtés, son petit frère et écuyer
faisait triste figure : en effet, le jeune prince Henri était un maigrelet
et souffreteux adolescent, paré d'une monstrueuse paire de culs de
bouteille qui donnaient à ses yeux des faux airs d'oeufs au plat. Ses
cheveux bruns massacrés dans une atroce coupe au bol façon Jeanne d'Arc et
son corps rachitique, engoncé dans un costume trempé de pluie et raide de
boue, achevaient de brosser le portrait type de l'élève qui se fait
régulièrement tremper la figure dans sa purée à la cantine.
- Bon, voyons voir, fit Amédée (ou Brandon) en consultant une carte d'un
air inspiré. Où donc peut se trouver ce fameux château ? Ca fait des
heures qu'on marche, on ne devrait plus être très loin...
- En passant, Amédée, je trouve stupide ton idée d'aller chercher cette
princesse dans ce château. Pourquoi se compliquer la vie à aller réveiller
une fille qui dort depuis je ne sais combien de temps dans un château
délabré, et qui doit sans doute être gardée par des tas de monstres
gluants et agressifs, et...
- Henri, tu ne comprendras jamais rien à ce qui fait le prestige d'un
prince charmant, coupa Amédée. Je ne puis décemment épouser qu'une
princesse que j'aurai auparavant soustraite à des milliers de dangers, et
que j'aurai réveillée d'un long sommeil enchanté par le moyen d'un doux
baiser. Et en plus, la princesse de ce château est réputée être fort riche
et posséder un grand et puissant pays, ce qui ne gâche rien.
Henri jeta un oeil à la carte et soupira d'un air fataliste.
- Amédée...
- Brandon !
- Tu tiens la carte à l'envers.
Amédée eut un reniflement de mépris en repliant sommairement la carte et
en la jetant derrière lui. Henri la rattrapa à temps avant qu'elle ne
touche le sol boueux.
- Hah ! Pas besoin de carte quand on est un prince charmant comme moi ! Ne
t'inquiète pas, petit frère, nous allons le trouver, ce château ! En
avant, Camomille !
Il piqua des deux et s'élança droit devant lui, fendant le brouillard sans
attendre son frère qui, je vous le rappelle, était à pied. Mais Henri
n'eut pas à courir bien longtemps : environ deux cents mètres plus tard,
il trouva son frère et sa monture, pataugeant jusqu'au poitrail dans ce
qui semblait fortement être l'eau d'une douve. Henri pouffa devant le
spectacle.
- Hé bien, il semble que ta méthode soit la bonne, Amédée !
Amédée sortit de l'eau en pestant, et pour faire bonne mesure, vida le
contenu de son chapeau sur la tête d'Henri.
- Hé !! J'le dirai à papa et maman !
Mais Amédée ne l'écoutait pas et suivait déjà la douve pour retrouver
l'entrée du château. Quelques secondes plus tard, les deux princes
arrivèrent devant un imposant pont-levis, qu'ils traversèrent avec
prudence, pour se retrouver en quelques minutes dans la grande salle du
château. Hélas pour eux, la salle semblait sans issue. Elle était immense
et vide, mis à part quelques objets jonchant le sol et ayant manifestement
appartenu à d'autres aventuriers. Les deux frères examinèrent la salle
sous toutes ses coutures et durent se rendre à l'évidence : elle ne
comportait qu'une seule entrée, qui était celle qu'ils venaient
d'emprunter. Ni porte invisible, ni passage dérobé, rien. Amédée se gratta
le crâne - en faisant attention à ne pas déranger sa mise en plis, quand
même.
- Alors là, je ne sais plus quoi faire. Je me demande si c'est le bon
château...
- Tu ne sais même pas lire une carte, ça ne m'étonnerait pas qu'on se soit
perdus !
- Henri...
- Oui ?
- Tais-toi et trouve une solution, au lieu de geindre !!
Henri s'exécuta de mauvaise grâce, en grommelant des "J'le dirai à papa et
maman" pour la forme. Mais malgré son nouvel examen minutieux, il ne
trouva aucun indice. Il allait retrouver Amédée, qui vérifiait ses
racines, assis sur un vieux coffre, lorsqu'un son bizarre attira son
attention. Ce bruit semblait venir de derrière une tenture. Un second
bruit se fit entendre, plus distinct : Amédée sursauta et Henri porta
aussitôt la main à la garde du cure-dents qui lui servait d'épée, en
s'approchant de la tenture. Il écarta le lourd tissu et Amédée poussa un
cri de dégoût suraigu : la source du bruit semblait être un tas de
tentacules sur lequel on avait versé un seau de bave d'escargot, le tout
surmonté de deux petites ailes de chauve- souris, dont l'une était tordue.
Henri toucha avec précaution la chose, qui remua et gémit de douleur.
- Oh, la pauvre bête, murmura-t-il, elle a une aile cassée...
- C'est dégoûtant !! Achève-la, si tu veux l'aider !
- Non Amédée, fit Henri en commençant à soigner l'aile blessée du monstre
; ce n'est pas parce que cet animal n'est pas beau qu'il n'a pas droit à
quelques soins.
Amédée haussa les épaules et retourna à ses racines. Henri eut tôt fait de
soigner l'aile du tas de tentacules, qui ronronna de bonheur et lui posa
un appendice plein de bave sur le bras, en signe de reconnaissance.
- Et voilà ! Ton aile devrait fonctionner à nouveau dans quelques
semaines, dit Henri.
- En tout cas, ne me touche plus jusqu'à ce que tu te sois lavé et changé,
le prévint Amédée. Cette bave est tout simplement ré-pu-gnante !
La bestiole couina et se déplaça vers un mur, qu'elle traversa comme un
fantôme, sous les yeux médusés des deux frères. Ils accoururent jusqu'au
mur et gémirent de déception : le mur était en briques solides, et ne
comportait aucun passage. Ils allaient partir, résignés et déçus,
lorsque se fit entendre de nulle part, une voix de speakerine, niaise et
monocorde, du genre à laisser tout de suite imaginer une jeune femme
blonde, au regard vague et attifée d'une invraisemblable robe à volants,
posant derrière un hypothétique pot de fleurs pour débiter le programme
de la soirée. Au même moment une borne de pierre, sertie en son centre
d'une gemme bleue, apparut aumilieu de la salle :
- Félicitation, chevaliers ; vous avez brillamment passé l'épreuve de
bonté. Pour accéder à la seconde épreuve, vous devez confirmer le succès
de votre entreprise en posant votre main sur la gemme bleue au centre de
la salle.
Henri s'apprêtait à obéir aux instructions, lorsque Amédée le repoussa
d'une bourrade, se posta devant la borne, retira son gant d'un geste
élégant et cavalier et posa sa main manucurée sur la pierre bleue, qui se
mit à briller. Une seconde plus tard, une porte apparut à l'endroit où
venait de disparaître le monstre. Henri fulminait.
- Amédée !!! C'est pas juste ! C'est MOI qui avais trouvé !
- Mais c'est moi l'aîné et c'est moi le prince charmant, alors du vent,
microbe !
- J'le dirai à papa et maman !!!
- Mais oui, mais oui... Et ne m'appelle pas Amédée mais Brandon !!
Amédée, que Henri suivait loin derrière en grognant, déambula longtemps
dans une galerie aux hauts murs de pierre, éclairée de torches.
- J'espère que nous trouverons la princesse au bout de ce couloir ; j'ai
mal aux pieds.
- Arrête de te plaindre, Henri, et rends-toi utile : est-ce que mes
racines se voient beaucoup ou la lumière tamisée limite un peu les dégâts
? Dit Amédée en présentant le sommet de son crâne à son jeune frère.
Henri y jeta un oeil d'un air profondément blasé et poussa un gros
soupir.
- Non, Amédée. On ne voit pas tes racines. Ni ta moumoute,
rassure-toi.
- Ca s'appelle un Complément Capillaire, môssieur ! S'écria Amédée d'un
air outré, en se redressant de toute sa hauteur devant Henri. Mais je
savais que tu n'y connaissais rien.
- Je sais, ce sont là des subtilités qui m'échappent...
Les deux princes se disputèrent encore quelque temps, puis ils arrivèrent
devant un carrefour : trois hautes portes de bois se dressaient devant
eux. Chaque porte était surmontée d'un symbole : celui de gauche
représentait une ligne droite, celui du milieu une ligne courbe, et celui
de droite une ligne en zigzag. Au-dessus des trois portes était inscrit
sur le mur : "Quel est le plus court chemin pour se rendre d'un point à
l'autre sur Terre ?"
- Ah ben tiens, voilà autre chose, gémit Amédée. Qu'est-ce que veut dire
ce charabia ?
- C'est une énigme, répondit Henri. Je crois qu'il faut prendre la porte
qui représente la bonne réponse.
- "Le plus court chemin pour se rendre d'un point à l'autre sur Terre" ?
Mais je n'y comprends rien, moi ! Trouve la solution, Henri !
- Hé, pourquoi moi ? C'est toi, le prince charmant !
- Mais c'est toi mon écuyer, et tu dois m'obéir !
- J'le dirai à papa et maman !
- Ferme-la et réfléchis, microbe !! Tonna Amédée.
Henri finit par se résigner et lut attentivement l'énigme, alors qu'Amédée
faisait les cents pas derrière lui, en faisant mine de ronger l'ongle de
son pouce ganté de nubuck pleine fleur.
- Voyons, voyons... Le plus court chemin... Bon, ça exclut la ligne en
zigzag... Mmh.. Je serais tenté de dire la ligne droite, mais ça me paraît
trop facile.
Henri pesa le pour et le contre, puis son visage s'éclaira.
- Je crois que j'ai trouvé !
- Vrai ? Alors, quelle porte on prend ?
- Hé bien, le plus court chemin d'un point à un autre est normalement une
ligne droite, mais comme la Terre est une planète, donc une sphère, c'est
la ligne courbe la bonne réponse !
- Ah bon ? Tu es sur que la Terre est ronde ?
- Certain.
- Bon alors je vais essayer. Mais gare à toi si ce n'est pas ça !
Amédée s'avança d'un pas mal assuré vers la porte du milieu et tira le
panneau de bois avec mille précautions. Aussitôt, une borne de pierre
sertie d'une gemme bleue, semblable à celle de tout à l'heure, sortit de
terre au milieu de la salle.
- Félicitations, fit la voix de speakerine. Vous venez de passer avec
succès l'épreuve d'intelligence. Avant de vous avancer vers la troisième
épreuve, posez votre main sur la pierre bleue.
Encore une fois, Henri ne fut pas assez vif et ce fut Amédée qui posa sa
main sur la pierre. Puis il remit son gant et s'avança dans le sombre
couloir, fier comme Artaban, talonné par un Henri fou furieux qui
promettait de raconter à leurs parents, en détail et par le menu toutes
les vexations que son frère lui avait fait subir. Puis le duo arriva dans
une grande salle souterraine ornée de lourdes tentures. Amédée fit un "Ah
!" de satisfaction en apercevant au fond de la pièce un immense lit à
baldaquin rose, visiblement occupé. Amédée se tourna vers son petit frère
en jubilant.
- Nous sommes enfin arrivés, Henri ! Je te l'avais dit qu'on la trouverait
!
Mais Henri ne répondit pas. Intrigué, Amédée suivit le regard pétrifié de
son frère pour se trouver nez à nez avec le gardien de la princesse, qui
arriva par le côté opposé de la salle.
Le gardien de la princesse se trouvait être un troll. C'était un être
immense, à qui Amédée lui-même n'arrivait qu'à la poitrine. Pour faire une
comparaison un peu triviale, disons qu'il s'agissait d'un Monsieur Univers
à la peau verte, le crâne orné de deux petites cornes, un inénarrable
pagne en peau de panthère ceignant ses reins, et une énorme massue à la
main. Le troll passa une main dans ses cheveux en regardant les deux
arrivants et hocha la tête.
- Bienvenue, messires. A qui ai-je l'honneur ?
- Je suis le prince Brandon, fit Amédée avec un sourire éblouissant. Et
là, c'est mon frère et écuyer, Henri.
- Je me dois de vous féliciter, messires, pour être arrivés jusqu'ici.
L'un de vous doit à présent passer l'épreuve de force et me vaincre pour
gagner le droit d'approcher la princesse, dit le troll. Lequel d'entre
vous désire me combattre ?
- Moi ! Cria Amédée en dégainant son épée. En garde, monstre ! Je suis
sans peur !
- Bien. Qu'il en soit ainsi.
Amédée avait beau avoir beaucoup de défauts, c'était cependant un brave
combattant. Mais il fallait avouer que ses qualités guerrières
s'arrêtaient là : à peine eut-il chargé le troll que celui-ci l'esquiva
avec une rapidité que ne laissait pas présager son immense taille, et lui
asséna un uppercut qui envoya Amédée à cinq mètres, faisant valser sa
moumoute.. Heu, je veux dire son complément capillaire dans la direction
opposée. Henri assista à la scène, médusé.
- Aurais-tu envie de tenter ta chance, jeune homme ? Murmura le troll.
- Heu.. Non ! Enfin.. Pas comme ça, répondit le jeune prince en enjambant
prudemment son frère, qui gisait en un tas informe au milieu de la pièce,
une dent en moins, une calvitie éclatante sur le sommet du crâne et un
petit sourire béat aux lèvres.
Henri regarda avec anxiété l'être immense le toiser, appuyé sur sa
massue, et tenta de l'amadouer par de pathétiques paroles. Peut-être
arriverait-il à convaincre le troll de ne pas le réduire à l'état de bas
morceaux quil répandrait ensuite devant l'entrée pour que ça fasse
vraiment désordre... Aussi il se composa un visage de prêcheur passionné
et fit quelques pas en marchant d'une allure inspirée, à distance
respectable du troll :
- Mais pourquoi nous battre ? lança-t-il avec l'air de René devant les
orages désirés qui tardaient à se lever. La violence n'a jamais rien
résolu ! (Surtout quand je fais un mètre et cent kilos de moins que mon
adversaire) songea-t-l. En tant qu'êtres civilisés, pourquoi ne pas
essayer de négocier à l'amiable ce différend ? (Et comme ça, ajouta-t-il
mentalement, je courrai moins de risques de me faire étriper...)
Mais force était de constater que ces tirades enflammées laissaient le
troll de marbre : à peine leva-t-il une main pour étouffer un baillement.
Henri décida donc d'user d'une autre méthode et il s'approcha du gardien
de la princesse pour lui demander poliment :
- Heu.. Excusez-moi, messire, mais depuis combien de temps gardez-vous
cette princesse ?
- Cinquante-neuf ans, et ce sans jamais manquer à mon poste, répondit le
troll avec une bouffée de fierté. Vous devez être les cinq mille cent dix
ou cent onzièmes à venir me combattre, dit-il après un rapide calcul.
- Cinquante-neuf ans ?! Mais c'est horriblement long ! Et.. Vous ne vous
ennuyez jamais ?
Cette question sembla plonger le troll dans la perplexité. Il n'avait eu
que très rarement l'occasion de discuter avec quelqu'un depuis toutes ces
années, et c'était là la première fois que quelqu'un remettait en question
son travail.
- Heu.. Je ne sais pas. Dans ma famille, nous avons toujours été des
gardiens. Tiens, j'ai même un cousin géant qui garde lui aussi une
princesse, dans un autre château...
- Mais vous ne répondez pas à ma question, fit Henri. Est-ce que ce
travail vous plaît ou pas ?
Le troll paraissait de plus en plus mal à l'aise.
- Heu.. Hé bien.... Je.. Je ne sais pas, finit-il par dire. Je remplis cet
office depuis toujours. On m'a juste mis ici, avec cette donzelle endormie
sur le lit, là-bas, dit-il en désignant la princesse du menton, mais
jamais on ne m'a demandé mon avis. On m'a juste dit : "Tu vois la fille
endormie, là-bas ? Hé bien, tu dois la garder. Si jamais un blaireau se
pointe pour la réveiller, tu dois te battre contre lui. Si tu gagnes, tu
vires le gars, s'il gagne, tu perds ton boulot."
- C'est quand même triste de devoir faire un travail aussi ennuyeux et peu
enrichissant au niveau des contacts humains, dit Henri. Parce que je
suppose qu'en dehors des prétendants à la main de la princesse, vous ne
devez pas recevoir beaucoup de visites. Je me trompe ?
- Pas du tout, soupira le troll. Et encore, si seulement on m'avait
assigné un partenaire, je trouverais le temps moins long ! Mais bon, pour
cette princesse-là, il n'y avait pas d'énormes moyens... Non, c'est vrai :
réflexion faite, ce travail m'ennuie à mourir. Ca fait des lustres que je
n'ai pas vu le ciel. Et mon salaire est déplorable.
- Alors vous devez aller tenter votre chance ailleurs, répondit Henri. Je
suis sûr que des tas d'opportunités s'offrent à vous dehors, et qui seront
bien plus exaltantes que de devoir passer des années à surveiller une
princesse endormie.
Le troll parut réfléchir et finit par hocher la tête en souriant à Henri,
qui lui rendit son sourire en rougissant un peu. De toute évidence, la
compagnie du troll lui était de plus en plus agréable. Pendant ce temps,
Amédée (ou Brandon) se releva difficilement et se mit en devoir de
chercher à quatre pattes son complément capillaire et sa dent à pivot,
perdus pendant la bataille. Il était encore sonné par le choc, mais fut
tout de même attentif à la discussion entre Henri et le troll.
- Merci de m'avoir ouvert les yeux sur mes véritables orientations
professionnelles, murmura le troll en se penchant pour serrer la main
d'Henri. Au fait, quel est ton nom ?
- He.. Hen.. Henri, bafouilla l'intéressé, écarlate.
- Hé bien, Henri, je pense que tu as gagné l'épreuve de force, dit-il. Je
t'accorde la victoire de bonne grâce.
Au même moment, une troisième borne de pierre sertie d'une gemme se dressa
au centre de la pièce. Henri allait s'avancer pour revendiquer sa
victoire, lorsqu'une main écrasa la pierre bleue à sa place et Amédée se
releva, un sourire diabolique jouant sur ses traits, rendu ridicule par
l'absence d'une incisive.
- J'ai gagné, microbe ! JE suis le prince charmant !
- Amédée !!! Espèce de tricheur !
- C'est ça, c'est ça, fit Amédée en s'époussetant tout en s'approchant du
lit à baldaquin rose.
- Amédée ?! Je croyais qu'il s'appelait Brandon, murmura le troll en
haussant un sourcil d'un air hautement dubitatif.
Mais l'aîné des deux princes ne l'écoutait pas, et s'agenouilla au côté du
lit. L'occupante était dissimulée par des voiles arachnéens couleur rose
bonbon. Henri était sur le point de s'élancer pour empêcher son frère
d'ôter les rideaux, mais la main que le troll posa sur son épaule et son
clin d'oeil complice le dissuadèrent de faire le moindre geste.
En effet : Amédée, après avoir remis rapidement sa moumoute en place,
revissé sa dent à pivot, dissimulé comme il pouvait les déchirures de son
habit et remis un peu d'ordre dans ses cheveux, écarta le dernier
voile....
Et se trouva assailli par une abominable vieille, au visage ridé et à la
bouche édentée, à la poitrine pendante encastrée on ne savait comment dans
une robe profondément décolletée, aux bras maigres, aux cheveux gris tirés
en un minuscule chignon surmonté d'une petite couronne d'or, qui chercha
aussitôt à l'embrasser avec une lueur lubrique dans les yeux. Le troll
éclata de rire et Henri ouvrit des yeux grands comme des roues de
char.
- Mais... Mais.. Par quel prodige ?....
- Le prodige ? Il n'y en a pas ! Fit le troll entre deux hoquets. La
princesse était endormie depuis cinquante-neuf ans ; mais je n'ai jamais
dit qu'elle était restée jeune !
Henri finit par rire lui aussi ; il faut dire que voir Amédée à moitié
débraillé par une septuagénaire animée d'ardents désirs ne portait pas
vraiment à garder son sérieux.
Après avoir un tant soit peu calmé la princesse en lui promettant - contre
le gré d'Amédée, je précise - monts et merveilles du corps de son prince
charmant, les deux frères, la princesse et le troll s'en furent du château
et retrouvèrent le royaume des parents d'Amédée et Henri. Amédée avait
bien tenté de prouver à sa dulcinée à quel point sa moumoute, sa gaine
pour effacer ses poignées d'amour, son fond de teint et ses talonnettes le
défiguraient, mais la princesse, à la fois aveuglée par son amour brûlant
et par une surdité bien compréhensible pour son âge, n'avait rien voulu
entendre. Henri avait laissé à son frère la victoire et refusait de
prendre la récompense qui lui revenait pourtant de droit. Quant au troll,
il cheminait, ravi d'être enfin débarrassé de cet ennuyeux travail et
enchanté de la compagnie du plus jeune des deux princes, d'autant plus
que pendant le long et paisible voyage de retour, les longues discussions
qu'il avait eues avec Henri avaient révélé leurs passions communes, comme
l'application des pricipes de la théorie des quanta à la musique moderne,
le soap opera "Amour, passion et mièvrerie", la concoction d'explosifs
avec du liquide vaisselle, l'épépinage des groseilles à la plume d'oie,
l'art de souffler dans les papiers des pailles à boire, et la bataille à
la poutre, pour ne citer que celles-là. Bref, tout ceci avait fini par
faire fleurir en son coeur des sentiments de plus en plus tendres pour le
jeune prince...
Le petit groupe arriva enfin au château du papa et de la maman d'Amédée et
Henri. Une grande fête fut aussitôt organisée avec diligence pour fêter à
la fois le retour des deux princes et le prochain mariage de la princesse
et d'Amédée, malgré les vives protestations de ce dernier. Après avoir vu
celle qui allait devenir sa femme, même la promesse des grandes richesses
et du puissant pays à la clé ne suffisaient plus à le convaincre de passer
la bague au doigt de la vieille princesse. Mais tous ses efforts ne purent
empêcher les préparatifs des noces, car son avis n'était pas celui de la
cour en général et de ses parents en particulier. Le jour dit, Amédée
refusa de sortir de sa chambre. Le roi son père, qui comme la reine sa
femme joignait à une intelligence certaine - comme leur cadet - une
absence totale de sens moral - comme leur aîne -, eut alors l'idée
d'enfoncer sa porte et de lui faire ingurgiter de force une quantité
pantagruélique de punch frelaté, ce qui eut pour effet de rendre Amédée
complètement soûl, et de ce fait autrement plus docile à se laisser mettre
son costume de mariage, traîner devant l'autel et articuler un borborygme
que l'évêque dut prendre bon gré mal gré pour un "oui". Du moins, il s'en
contenta et le mariage fut aussitôt conclu.
Le soir même, lors du banquet de mariage, alors qu'Amédée revenait
lentement et durement à la réalité, poursuivi par les assiduités de sa
jeune et cacochyme épouse, Henri assistait à la fête, le regard un peu
perdu dans le vague. Il se servit un verre dans un saladier au hasard et
l'engloutit en une gorgée pour tromper son ennui. Il détestait les fêtes,
car il ne s'y était jamais senti à l'aise. Soudain, la tête lui tourna à
un tel point qu'il dut aller s'asseoir. Il regarda le fond de son verre et
se rendit compte avec horreur qu'il venait de boire un verre du même punch
qui avait servi plus tôt à enivrer son frère ! Lui, qui ne tenait déjà pas
l'alcool en temps normal ! Il avait chaud, soudain ; il défit la fraise
qui lui enserrait le cou et l'infortuné vêtement alla faire un vol plané
pour aller tenir compagnie aux pommes de la sangria.
Quelques minutes plus tard, le troll s'approcha d'Henri, un peu inquiet
par son comportement de plus en plus suspect ; il parvint à le faire
descendre de la table du buffet avant qu'il n'entonne son répertoire
entier de chansons paillardes. Henri lui sauta aussitôt au cou et
s'accrocha à lui avec enthousiasme :
- Vi !! Toi, t'es mon copain !
- Heu, oui Henri.. Et si on allait se coucher, hein ? murmura le
troll.
- Oui, hi hi hi ! Peux pus marcher...
Henri ponctua sa dernière réplique par un hoquet avant de s'écrouler dans
les bras du troll en riant. L'ancien gardien de la princesse soupira, prit
Henri dans ses bras et le porta jusqu'à ses appartements. Puis il le
déchaussa et l'allongea avec précaution sur son lit. Il s'assit ensuite
sur le bord de la couche pour lui ôter ses lunettes, qu'il replia avec
soin et déposa sur la table de nuit. Henri avait l'air ivre mort, et ses
paupières se fermaient toutes seules alors qu'il laissait échapper un
gloussement débile de temps à autre.
- Hé bien, Henri, murmura le troll, il semblerait que tu aies fait
quelques excès ce soir, pas vrai ?
- Pas fait exprès, grogna Henri. Je me suis trompé de truc.. Machin..
Saladier, voilà.
- Hé bien, tu en seras quitte pour une bonne gueule de bois demain matin,
fit le troll en souriant. Heureusement que tu n'as pas eu le temps de
faire ou dire des choses embarrassantes devant tout le monde...
- Et si je te disais que je t'aimais ? Répondit Henri.
Le troll fut stupéfait par cette révélation. Il rougit furieusement et
toussota avec grand embarras.
- Pourquoi t'as l'air aussi gêné ? S'enquit Henri. C'est vrai : je t'aime
!
- Heu, je.. Je crois que tu as un peu trop bu ce soir, dit le troll en se
préparant à se lever. Tu verras, demain, soit tu auras tout oublié, soit
tu t'en voudras énormément d'avoir...
- Mais non, murmura Henri avec autant de conviction que le lui permettait
sa soûlographie.
Et avant que le troll se soit tout à fait levé, Henri se leva sur un
coude, l'attrapa par le col de son costume et écrasa maladroitement sa
bouche contre la sienne. Le troll était sous le choc : jamais il n'aurait
pensé que ses sentiments envers le jeune prince étaient réciproques. Mais
à peine eut-il le temps de répondre que Henri laissa échapper un
ronflement. Il s'était endormi en quelques secondes à peine. Le troll
soupira, recouvrit Henri d'une couverture, et l'embrassa rapidement sur le
front avant de quitter la pièce.
Le lendemain, le troll se rendit compte, à l'air atrocement gêné d'Henri,
qu'il se souvenait de la scène de la veille. Il parvint à le prendre à
part, avec la ferme intention de mettre toute cette affaire au clair.
- Henri, j'ai quelque chose à te dire.
- Heu, a... avant... tout, je... je... tiens à me... m'excuser pour,
pour... pour hier soir, bégaya aussitôt Henri à toute vitesse, n'osant pas
regarder le troll dans les yeux ; je...j'étais soûl, je n'avais pas toute
ma tête, et, et...
- Et tu ne pensais pas ce que tu m'as dit ? fit le troll avec une surprise
peinée.
- Si ! Répondit précipitamment Henri. Si, bien sûr ; je tiens juste à
m'excuser des bêtises que j'ai pu faire pendant la fête...
Le troll fut très soulagé. Il mit un genou en terre et prit Henri par les
épaules. En effet, autrement, Henri ne lui arrivait qùà la poitrine, et
encore, en se haussant sur la pointe des pieds.
- Te souviens-tu de ce que tu m'as dit hier soir, dans ta chambre, juste
avant que tu ne t'endormes, Henri ?
- Heu, oui, fit-il en rougissant.
- Le pensais-tu ?
- Oui, répondit Henri avec conviction. Je t'aime. C'est la première fois
que je rencontre quelqu'un qui ne se moque pas de mes lunettes ou de ma
coupe de cheveux !
- Voilà qui tombe à point, fit le troll en riant doucement. Car moi aussi,
je t'aime.
- C'est vrai ?
- Bien sûr !
Cette petite discussion scella le destin du troll et de Henri, qui ne se
quittèrent plus à partir de ce jour. Ils vécurent très heureux, et voilà
pour eux. J'ajouterai seulement que quelques mois après le mariage de son
frère, Henri eut l'excellente idée de laisser pousser ses cheveux et
d'opter pour des lentilles de contact, ce qui eut un effet extrêmement
positif sur son apparence et ravit le troll encore davantage.
Quant à Amédée, il eut la chance de devenir veuf après seulement trois ans
de mariage ; il semblerait que les très rares nuits qu'il eut passées avec
son épouse aient suffi à la terrasser d'un infarctus, qui fit de lui le
maître d'un grand et puissant pays, regorgeant de richesses. Traumatisé
par sa brève expérience conjugale, il préféra rester célibataire et cette
petite aventure lui apprit à ne jamais plus appuyer sur un bouton à la
place de quelqu'un d'autre, ou même s'attribuer le mérite d'autrui.
Lorsque la mort de ses parents survint, de façon relativement peu
honorable il est vrai - aveuglés par leur cupidité, le roi et la reine
furent retrouvée un beau matin dans une taverne mal famée, vingt oeufs
durs coincés dans le gosier, pour honorer un pari stupide qui leur aurait
rapporté quinze pièces d'or s'ils avaient survécu - Amédée laissa
également le royaume de son père à Henri, qui le gouverna longtemps avec
grande sagesse, le troll comme toujours à ses côtés.
Fin.