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Fiction » Fantasy » Chroniques de Néérune font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Fifine
Fiction Rated: M - French - Romance/Adventure - Reviews: 84 - Published: 07-19-04 - Updated: 12-26-05 - id:1669487
Chroniques de Néérune.

Chapitre premier : ChâteauBrise.

Roken, Seigneur de ChâteauBrise, observait ses hommes en train de s'entraîner d'un oeil attentif. Il les connaissait tous et discutait avec chacun d'eux, se mêlait à eux dans leurs activités quotidiennes. On aurait pu le prendre pour quelqu'un du commun mais ceux qui y regardaient plus d'une fois pouvaient aisément se rendre compte qu'il n'en était rien. Roken était à la fois aimé, craint et respecté par tous ses sujets. Les gens du peuple et même ceux de la noblesse adoptaient une attitude humble en sa présence. Sa prestance n'avait d'égale dans tout le royaume de Néérua que celle de son frère jumeau, le roi Dulken. Il faut dire que ces deux jumeaux de sang royal se ressemblaient énormément, autant par l'aspect physique que l'aspect psychologique. Ils avaient été élevés dans le but de devenir roi et ce, même si le titre de roi ne pouvait être discerné uniquement à l'un des jumeaux : Dulken étant l'aîné, c'était à lui que revenait la couronne. Ils avaient aussi un autre frère du nom de Kerko. Ce troisième frère était leur cadet d'environ dix ans et approchait de la trentaine. Kerko était très différent de ses aînés. Il était d'une part beaucoup plus jeune, et d'autre part, il n'était pas très proche d'eux, du fait qu'il existât entre Roken et Dulken ce lien et cette intimité que seuls des jumeaux semblaient en être pourvus. En outre, Kerko avait un caractère difficile et beaucoup d'ambition. Sa manière de voir les choses en grand l'avait tout naturellement conduit à devenir le principal diplomate et négociant de Néérua.

Roken retira son regard de ses guerriers et de ses gardes pour le porter vers la gauche du terrain d'entraînement quand il entendit des voix d'enfants et celle de son épouse. Il les repéra immédiatement. Hirunie était une très belle femme d'environ trente ans, sa chevelure blonde avait des reflets roux et ses yeux bleus semblaient fatigués tandis qu'elle marchait vers lui en tenant par la main un petit garçon d'à peine cinq ans tout sanglotant et avec elle, quelques pas en arrière, deux autres garçons plus âgés. Fronçant les sourcils, le seigneur de Châteaubrise quitta le terrain pour se rendre auprès de sa femme qui avait, finalement, l'air plus épuisé qu'il ne lui avait paru auparavant. La présence de celle-ci en ce lieu le surprenait. Non pas qu'il lui interdisait l'accès au terrain d'entraînement, les femmes et les enfants venaient souvent regarder les hommes s'exercer quand ils n'avaient rien de plus important à faire. Il y avait toujours des spectateurs. Non, il avait remarqué que son épouse était plus fatiguée ces jours-ci qu'à l'accoutumée, et il avait pensé que cette dernière se sentirait mieux dans leur chambre à se reposer. C'est pourquoi elle devait avoir une bonne raison d'être descendue ici aujourd'hui. « Nul besoin d'être devin pour connaître le problème » songea t-il, constatant que cela avait quelque chose à voir avec ses fils. D'ailleurs, les deux premiers arrivaient seulement maintenant, cela faisait plus d'une demi-heure que Roken les attendait. Il allait falloir tirer les choses au clair quant à leur retard. Hirunie, qui s'était arrêtée, murmurait quelque consolation à Memréko en attendant son mari.

- Qu'y a-t-il, mon aimée ?

Hirunie cessa d'essayer de réconforter son dernier-né et se redressa pour parler.

- Memréko voulait descendre avec Karhjen et Rylden pour assister à l'entraînement. Karhjen n'était pas d'accord mais Rylden ne voyait pas en quoi le fait que Memréko soit là pourrait les déranger. Rylden a donc décidé d'emmener avec lui Memréko mais Karhjen ne voulait rien savoir. Rylden, tout aussi borné que son grand frère, a tenu tête à celui-ci et ils étaient prêts à en venir aux mains. Rylden a néanmoins gardé son sang froid et a été le premier à réagir en prenant avec lui Memréko et en descendant les escaliers en colimaçon. Mais Karhjen est descendu derrière eux pour les en empêcher et c'est ainsi que, je ne sais trop comment, Memréko a trébuché et est tombé dans les escaliers.

Hirunie poussa un énorme soupir, comme si elle était exténuée, avant de reprendre ses explications.

- Heureusement, Memréko ne s'est pas fait très mal. Toujours est-il que ces deux chenapans méritent une leçon et je n'ai ni le courage ni l'énergie de la leur donner.

Roken avait écouté toute l'histoire sans dire un mot et s'inquiétait, pour le moment, plus pour sa femme que pour les remontrances qu'il devrait administrer à ses enfants. Hirunie savait y faire avec eux et ne se serait pas gênée pour les remettre à l'ordre elle-même. Il dirigea son regard sombre sur ses deux premiers-nés, les dévisageant. Ceux-ci ne baissèrent pas les yeux tout de suite, pourtant, il y avait de quoi avoir peur. Roken était un homme très impressionnant : il avait un corps robuste et musclé et dépassait bon nombre de ses hommes de plus d'une tête. Karhjen fut le premier à baisser la tête. Rylden, par contre, n'en fit rien. Il se contenta de retourner à son père le même regard sombre. Roken ne put s'empêcher de se revoir enfant lorsqu'il regardait son second fils. En plus d'avoir les mêmes attributs physiques, des cheveux et des yeux noirs de jais, Rylden avait le tempérament réfléchi et posé de son père. Karhjen, au contraire, tenait plutôt de sa mère. Il avait en plus des cheveux blonds et des yeux bleus, le caractère spontané, enjoué et parfois difficile de sa mère.

- Karhjen, Rylden, vous restez ici avec votre petit frère. Je vais parler à votre mère et ensuite ce sera votre tour.

Aucun des garçons ne protesta. Roken passa donc un bras attentionné autour des épaules de sa femme, et ils s'éloignèrent pour discuter en toute tranquillité. Ceux qui connaissaient bien leur seigneur pouvaient voir combien il était inquiet pour sa bien-aimée mais il le cachait bien. Il avait épousé Hirunie par amour. Etant le cadet des deux jumeaux, il n'avait pas eu le devoir de prendre femme rapidement et de donner un héritier au royaume tout comme son frère. Dulken, lui, avait dû faire un mariage de convenance dans l'intérêt de Néérua.

- Pourquoi voulez-vous converser en aparté ? Nous n'avons rien à cacher aux enfants. Ils savent parfaitement que vous allez agir en conséquence et savent à quoi s'y attendre. Il n'y a pas vraiment de quoi s'inquiéter.

- Non, mon aimée. Ce ne sont pas nos enfants qui me préoccupent, mais vous.

Hirunie resta sans voix et blêmit légèrement.

- J'ai remarqué que vous vous fatiguiez facilement depuis ces dernières semaines. Serait-ce...?

Roken ne continua pas sa question. Au lieu de cela, il posa une main amoureuse sur le bas ventre de son épouse.

- Vous l'aviez remarqué ?

Roken sourit et se pencha pour l'embrasser. Il était heureux de voir ses soupçons confirmés. Il avait peur pour la santé de sa femme. Celle-ci avait toujours été pleine de vie. La voir dans cet état depuis environ un mois l'avait fait espérer qu'il ne s'agissait de rien de grave. Qu'elle soit enceinte était ce qu'il pouvait y avoir de mieux, c'était même une bénédiction.

- Vous me comblez une fois de plus avec un quatrième enfant," confessa t-il en souriant de plus belle.

- Il faut dire que mon seigneur m'a lui-même comblée il y a de cela presque trois lunes," ajouta Hirunie en rougissant un peu.

Roken ne put réprimer un ricanement en repensant à cette fameuse nuit.

- Pourquoi ne retourneriez-vous pas dans notre chambre pour vous reposer ? Je m'occuperai de nos deux garnements.

- C'est exactement ce que je comptais faire. Ne punissez pas trop sévèrement Rylden. Ce n'est pas lui qui a mal agi.

- Je sais. S'il avait vraiment été fautif, il aurait eu la décence de baisser les yeux face à moi, ce qu'il n'a pas fait. Je sais ce qu'il me reste à faire, laissez-moi m'en charger, et partez à présent. Je vous retrouverai au dîner," dit-il tout en lui donnant un rapide baiser.

Après avoir quitté Hirunie, Roken retourna auprès de ses fils. Il se campa devant eux et croisa les bras, les dominant de toute sa hauteur. Memréko avait cessé de pleurer et sa petite main serrait très fort celle de Rylden.

- Karhjen, ce que tu as fait était irréfléchi et stupide. Ce qui me déçoit c'est que tu as agi délibérément. Memréko aurait pu se faire très mal et tu en es parfaitement conscient.

Karhjen fixait le sol à ses pieds alors que son père le réprimandait. Il savait qu'il avait tord et que ce qui s'était produit était entièrement de sa faute. Il s'était emporté et il le regrettait. Il détestait le fait que son petit frère se soit blessé à cause de lui. Il avait envie de ramper à terre et de se cacher dans un trou de souris tellement il avait honte. La plupart des hommes de son père étaient autour d'eux et ils avaient interrompus leurs exercices pour voir quel était le problème. Il sentait le regard de tout le monde mais le regard qui pesait le plus sur lui était celui de son père.

Roken observa un instant de silence qui semblait étouffer tout et tous autour de lui. Personne n'aurait aimé être confronté à son courroux.

- Tu iras voir Maître Ehoarn après l'entraînement, il te trouvera sûrement quelques tâches à accomplir à la forge pour la semaine à venir. Ensuite tu te rendras aux cuisines et tu feras ce que Lauricette te diras de faire, pendant une semaine également. Et je veux que, ce soir, avant de te coucher, tu réfléchisses à tes actions. C'est la dernière fois qu'une telle chose se produit.

- Oui, père. Je ne te décevrai plus," dit alors Karhjen.

C'était une dure semaine qui s'annonçait. Travailler à la forge était épuisant et Maître Ehoarn avait toujours quelque chose à faire. Quant à Lauricette, la cuisinière du château, elle était extrêmement pointilleuse et exigeante. Elle avait tous les droits dans ses cuisines et les marmitons faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour la satisfaire et ne pas se voir donner de corvées supplémentaires. Une chose était certaine : le présence du prince ferait des heureux parmi les gens des cuisines. Une nouvelle paire de mains signifiait moins de travail pour d'autres. Karhjen fut soudain immensément soulagé en se rappelant que ce n'était pas la saison des récoltes, sinon, son père n'aurait pas manqué de le faire travailler pour deux aux champs. Son frère et lui avaient déjà participé aux récoltes avec leur père. Roken leur avait dit que c'était pour leur apprendre l'humilité et que cela développerait par la même occasion leurs jeunes épaules.Le point important était de leur faire comprendre combien le travail de chacun était important dans une société et que chacun y avait son rôle à jouer. Roken leur faisait donc accomplir divers tâches sous la tutelle de différents maîtres pour qu'ils puissent apprendre d'eux et être ainsi amenés à respecter le dur labeur d'un paysan qui ployait l'échine ou encore les marins pêcheurs qui ramaient au large et qui finissaient par avoir la peau hâlée par le soleil et le vent. Cette année encore, Karhjen et Rylden y prendraient part, sans leur parent, mais maintenant qu'ils avaient conscience de tout cela, Roken était moins dur avec ses fils. Il ne restait plus qu'à inculquer ces valeurs à son dernier fils dès qu'il aurait six ans. Quand les enfants avaient moins de six ans, on leur laissait faire ce qu'ils voulaient, ils étaient libres d'agir à leur guise ; une fois passé cet âge, ils commençaient à apprendre la vie et se joignaient à leurs paternels dans toutes leurs activités.

Roken s'adressa ensuite à Rylden, et son attitude n'avait pas changée : il avait toujours les bras croisés et la même expression sur son visage que lorsqu'il avait parlé à son premier fils.

- Rylden, tu aurais pu, toi aussi, faire en sorte que rien de tout cela ne soit arrivé.

Rylden plongeait son regard dans celui de son père tout en l'écoutant attentivement. Si Roken lui donnait la même punition que Karjhen, il saurait que son père le croirait aussi coupable que son frère dans l'histoire. Il ne lui restait plus qu'à attendre sa « sentence » mais il avait confiance en son jugement.

Roken soupira. Il savait pertinemment que Rylden n'était pas en tord, néanmoins, celui-ci connaissant le caractère de Karhjen, il aurait pu éviter ce qu'il s'était passé. Mais Rylden avait sa fierté et ne plierait jamais devant son aîné. Comme son fils lui ressemblait tant !

- Tu iras voir Maître Lohik pour les corvées, pendant une semaine.

- Oui, père," répondit Rylden avec un grand sourire.

Il était content car il savait maintenant que son père ne l'avait pas vraiment puni. L'envoyer auprès du maître d'armes pendant une semaine le mettait dans tous ses états. Maître Lohik l'appréciait énormément et c'était là un sentiment réciproque. Certes, il aurait des corvées telles que nettoyer les innombrables armes, le terrain d'entraînement, recoudre et réparer les mannequins ou les cibles, mais cela ne le gênait aucunement. Il allait avoir la possibilité d'observer à loisir Maître Lohik entraîner les gardes. De plus, il demanderait enfin à ce dernier si il pourrait conserver l'épée courte qu'il avait « empruntée » pour s'exercer lui-même à l'escrime.

De son côté, Karhjen sentait la colère monter en lui. Son frère était aussi coupable que lui dans cette affaire, non ? Comment se fait-il que Rylden n'aie eu qu'une corvée ? Et une corvée qui le liait au maître d'armes, de surcroît ! C'était injuste ! Lui, il devrait se coltiner tout le sale boulot dans les cuisines et à la forge pendant que Rylden fréquenterait la salle et le terrain d'entraînement ? Cela aurait dû être à lui, l'aîné, de côtoyer maître Lohik tous les jours pendant une semaine. Et comme si cela ne suffisait pas, Rylden, ce petit vaurien, souriait béatement !

- Très bien, maintenant, je veux vous voir tous les deux là-bas," ordonna Roken en désignant de son bras le terrain où se trouvaient tous ses hommes. Karhjen, tu passeras en premier. Tu t'échaufferas avec Veig ou quelqu'un d'autre de ton âge, puis tu te mesureras à Charlig. Rylden, pareil pour toi sauf qu'ensuite tu iras te mesurer à Kavan.

Les deux garçons ne se le firent pas dire deux fois et allèrent trouver leurs partenaires. Roken, quant à lui, emmena Memréko avec lui et alla se placer près de Lohik pour pouvoir discuter avec celui-ci de l'évolution des talents de ses hommes et de ses fils. Lohik, était, comme l'indique son nom, un guerrier illustre au combat. C'était un homme dans la force de l'âge, grand quoique qu'un peu trapu, qui avait beaucoup d'expérience. Il savait manier chaque arme connue qui se présentait à lui et pouvait tenir en respect tous ses hommes. Seul son seigneur avait réussi jusqu'à aujourd'hui à le battre en combat singulier. Jamais Lohik, qui avait énormément voyagé dans sa jeunesse et affronté grand nombre de combattants, n'aurait cru rencontrer un homme aussi habile avec une épée, quelle qu'elle soit.

Lohik et Roken observaient attentivement les combats simulés qui avaient lieu devant eux. Leurs regards cependant se posaient souvent sur Rylden et Karhjen.

- Karhjen s'est amélioré par rapport à l'année dernière. Il a presque le même niveau que Charlig," nota Roken.

- Oui, c'est certain," acquiesça le maître d'armes.

- Quel âge a Charlig à présent ? Quinze ans il me semble ?

- C'est exact, il a trois ans de plus de Karhjen, mon seigneur.

Les deux hommes restèrent pensifs pendant un moment, puis portèrent leur attention vers Rylden.

- Vous l'avez sans doute remarqué, mon seigneur, Rylden est beaucoup plus rapide et plus sûr de lui dans ses mouvements. Voyez comme il se déplace. Il y a encore six mois de cela, il était hésitant, cherchant plus longtemps la meilleure position à adopter dans tous les cas de figures imaginables. Voilà longtemps déjà que je savais que votre fils deviendrait une fine lame, mais j'étais loin d'imaginé qu'il hériterait de votre don à l'épée. C'est bien le digne fils de son père," annonça alors Lohik, se grattant la barbe tout en souriant.

- En effet," confirma Roken d'un air songeur. " Il faudrait être aveugle pour ne pas s'apercevoir des énormes progrès qu'il a fait ces derniers mois.

- Vous devez être fier de lui.

- Oui. Je suis très fier de lui. Quel père ne serait pas fier de son enfant ?

Lohik comprit que Roken ne voulait pas continuer sur ce sujet. Il connaissait bien son seigneur et sa manière de poser la question comme si la réponse était évidente montrait clairement que cela avait quelque chose à voir avec la scène familiale de tout à l'heure et que cela expliquait son humeur. Il changea judicieusement de conversation.

- Il serait intéressant de voir vos deux fils se confronter, qu'en pensez-vous ?

Roken tourna la tête vers son maître d'armes, les yeux brillants d'excitation :

- C'est là exactement ce à quoi je pensais, cher ami. Nous allons voir ça tout de suite.

Puis, il éleva la voix pour appeler ses fils.

- Karhjen ! Rylden ! Venez ici !

Ceux-ci quittèrent le terrain et rejoignirent leur père à petites foulées, tout ruisselants de sueur.

- Pourquoi ne pas jouter l'un contre l'autre ? Cela nous permettra, à Maître Lohik et moi de mieux vous évaluer.

Les deux garçons qui respiraient encore fortement se contentèrent de hocher la tête.

- Très bien. Karhjen, tu poses ton épée et tu prends une épée de bois à la place.

- Mais, père, j'ai plus de douze ans ! Je ne vais quand même pas me battre avec une épée de bois !" s'exclama son fils aîné.

Roken soupira. Il se doutait bien que Karhjen protesterait.

- Certes, mais ton frère ne s'est encore jamais servi d'une vraie lame. Ce ne serait pas équitable.

- Alors, tant pis. Je ne me battrai pas avec une épée de bois.

Roken soupira à nouveau. Pourquoi fallait-il que ses fils soient aussi obstinés que lui ?

- Je peux essayer avec une véritable épée," se fit entendre la voix de Rylden, comme sortie de nulle part. "Ca ne me pose pas de problème.

- Vous aviez raison, père. Le combat sera inéquitable. Rylden ne sait pas manier une vraie lame. Inutile de perdre notre temps. Je retourne m'entraîner avec Charlig.

- Comment ça, perdre ton temps ?" s'enquit Rylden avec une voix qu'il tentait désespérément de faire paraître calme alors qu'il bouillait de colère.

Son frère ne le croyait pas capable de brandir une véritable épée ? Il lui montrerait combien il se trompait.

- Prends ton épée, et viens m'affronter, nous verrons bien.

- Voyons, Rylden," dit alors Karhjen avec un sourire suffisant, "c'est insensé, et tu le sais parfaitement.

- Prends ton épée, Karhjen," le défia t-il une nouvelle fois.

- Allons, petit frère, j'ai déjà blessé Memréko, c'est assez pour aujourd'hui.

Roken n'aimait pas la tournure des évènements. D'autant plus que certains hommes avaient tourné la tête vers eux et les observaient. Pourquoi Karhjen cherchait-il à faire enrager Rylden ? Roken ne voulait cependant pas intervenir. Il estimait que c'était à ses fils de régler cette affaire entre eux. D'autre part, il était curieux de voir la réaction de ses deux fils, en particulier celle de Rylden. Serait-il capable de se maîtriser, ou s'emporterait-il ?

- Serais-tu lâche, mon frère ?" demanda soudainement son second fils.

Karhjen fut surpris par la question et ne répondit pas sur le champ. L'expression sur son visage avait changée : elle affichait clairement du mépris, alors qu'il y avait quelques secondes, c'était de la suffisance.

- Tu ne voudrais quand même pas que tous les hommes de père soient témoins de ta défaite, si ?" demanda t-il à voix haute afin que tous puissent l'entendre.

Karhjen était jaloux : il n'était pas juste que Rylden n'aie pas eu les mêmes corvées que lui. Et, par-dessus tout, il osait le traiter de lâche ? Il le descendrait devant tout le monde, voilà quelle serait sa vengeance.

- Ca n'a rien à voir avec ça.

La voix de Rylden semblait étrangement grave et calme pour un enfant. Roken, Lohik et Karhjen étaient les seuls à l'avoir entendu et aucun parmi eux n'appréciaient le ton de Rylden. Au point où on en était, Roken aurait encore préféré que celui-ci éclate de colère. Voir son cadet agir ainsi si jeune l'inquiétait. Rylden lui ressemblait trop et trop vite. Il avait l'impression qu'il ne prenait même pas le temps d'être un enfant. L'avait- il mal élevé ? Où avait-il fauté ?

- Allons, Rylden, oublie tout ça, tu reviendras te mesurer à moi quand tes doigts pourront faire le tour de la garde d'une épée.

A ces mots, la plupart des hommes autour d'eux se mirent à rire plus ou moins fort. Il est vrai que Rylden était de petite taille, même pour son âge. Et son frère ne manquait pas de le faire savoir, même si c'était évident. Les yeux de Rylden, semblaient être encore plus noir qu'auparavant, si possible. Il ouvrit la bouche pour riposter mais son père décida de mettre fins à ces enfantillages.

- Il suffit !

Rylden tourna des yeux furibonds vers son père, puis vers son frère. Il serra les dents et fit demi-tour pour s'en aller. Il n'eut pas le temps de faire plus de six pas que son père l'interpella.

- Rylden, reviens ! Nous allons discuter de tout cela.

Rylden s'arrêta un instant, tourna la tête en direction de sa famille et les regarda franchement. Jamais Roken n'avait vu autant de fureur dans l'expression de son fils. Il avait même du mal à le reconnaître. Rylden détourna le regard et se dirigea vers le pont-levis.

- Ne me tourne pas le dos comme ça, mon fils !

Cette fois-ci, Rylden ne s'arrêta ni ne se retourna.

oOoOoOoOo

Rylden descendit en courant la pente qui le menaitau bourg de ChâteauBrise. Il ne voulait plus voir son frère. Il passait son temps à le rabaisser. Toujours à le considérer trop jeune, trop faible, trop petit. Et sa mère qui était trop protectrice : ça ne pouvait plus durer ! Il avait huit ans maintenant, presque neuf. Il n'était plus le petit garçon de cinq ans qu'était son petit frère. Ce soir, il ne passerait pas la nuit à ChâteauBrise. Il s'était disputé avec son frère aîné puis avec son père. Alors non, il ne les verrait pas ce soir. Et demain non plus. Il ne voulait plus les voir, tout simplement.

Il voulait voir Almane, la jeune lavandière. Le soleil allait se coucher dans quelques heures, elle devrait être sur le bord de la rivière avec toutes les autres en train de laver les vêtements des gens du château. Il leva la tête et observa le soleil. Leur corvée serait bientôt finie. Il accéléra sa course.

Il longeait la rivière depuis quelques minutes lorsqu'il aperçut le groupe de femmes bavardant ou chantant gaiement tout en s'adonnant à leur tâche fatigante. Très rapidement il trouva Almane. C'était une jeune fille de six ans son aînée mais elle semblait beaucoup apprécier le jeune prince malgré leur différence d'âge. Ils discutaient souvent ensemble. Malgré son jeune âge, le prince avait un esprit vif et intelligent. De plus, il était très sociable et souvent d'humeur affable.

Rylden s'approcha furtivement de son amie. Toute son attention était tournée vers son dur labeur et elle ne le remarqua pas. Des gouttes de sueur ruisselaient sur son front. Machinalement, elle ramena une mèche brune qui était tombée devant ses yeux. Elle fredonnait la même mélodie que toutes les autres femmes autour d'elle.

- Bonjour !" annonça t-il soudainement derrière elle.

- Ah ! Rylden ! Petit voyou ! Tu m'as fait peur !" le gronda t-elle gentiment.

- C'était l'intention," répondit-il plein de malice.

- Que fais-tu ici ? Et l'escrime ? Tu ne devrais pas être avec les hommes pour l'entraînement ?

- Si...J'en reviens," avoua t-il sans rien ajouter de plus.

- Hé bien ? Je ne pense pas que tu finisses aussi tôt. Et puis ce n'est pas une place pour toi ici.

Se rendant compte que le prince ne répondait pas, elle tourna la tête vers lui et s'aperçut que quelque chose n'allait pas. Il ne réagissait jamais de la sorte.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé, Rylden ?

Celui-ci releva la tête et regarda son amie dans les yeux.

- Aujourd'hui j'ai voulu essayer de me battre avec une véritable épée. J'ai pris une épée courte, je pouvais la manier, je le savais puisque ça fait déjà quelques mois que je l'utilise...à l'insu de tous. Maintenant son poids n'est plus un problème pour moi, alors j'ai voulu essayer de m'entraîner avec en me mesurant à Karhjen. Mais il me disait que je n'étais pas encore prêt à brandir une véritable lame et que je devais continuer avec une épée en bois. Ca m'a énervé...il m'a rabaissé devant tous les gardes. Je déteste quand on me diminue. D'autant plus qu'il ne m'a même pas laissé tenter ma chance, il ne m'a même pas donné l'occasion de m'exercer avec lui pour qu'il voie que je savais manier une vraie lame. Alors je suis parti. Père m'a rappelé. Il m'a ordonné de venir me présenter devant lui pour tirer toute cette histoire au clair mais je lui ai tourné le dos et je suis parti.

Almane était sans voix. Elle ne doutait pas que Rylden puisse manier habilement une épée courte. Ce garçon n'arrêtait pas de l'étonner : elle l'avait déjà vu à l'oeuvre et elle le trouvait plus doué que le prince Karhjen au même âge. Il avait vraiment de grandes capacités. Mais ce qui l'inquiétait le plus c'était le fait que le jeune prince ait tourné le dos à son père, le seigneur de Châteaubrise, le frère jumeau du roi. C'était un affront que peu de gens oseraient commettre. Rylden serait sûrement durement grondé pour ce manque de respect.

Elle se décida quand même à dire quelque chose à son jeune ami. Il était venu la voir. Il cherchait un visage amical, un sourire réconfortant.

- Rylden, je suis certaine que tu aurais pu vaincre ton frère.

- Le vaincre je ne pense pas. Il est plus grand et plus puissant que moi. Mais j'aurais pu lui tenir tête assez longtemps pour lui montrer que je sais manier une épée courte et que je peux riposter à la plupart de ses attaques.

- Encore une fois, Almane était abasourdie par l'enfant qui discutait avec elle. Il était trop mature, trop sérieux pour son âge. Il examinait les faits la tête froide, était conscient de ses capacités et de ses limites. Elle ne put s'empêcher de sourire et de penser que s'il était né avant Karhjen, il aurait fait un très bon seigneur. Il aurait même dû naître fils aîné du roi. Après tout, le roi était son oncle, un oncle qui était la réplique exacte de son père. Si le Seigneur Roken était né avant le roi Dulken, peut-être que...

- Pourquoi tu souris ?

La question la désarçonna.

- Je me disais que vous étiez un petit garçon très intelligent, mon prince.

- Almane, ne me vouvoie pas ! On se connaît depuis longtemps maintenant !

- Nous avons beau nous connaître, je dois respect et obéissance au fils de mon seigneur, mon prince.

- Oui, mais là il n'y a que nous, alors je te dispense des règles de la bienséance.

- Oui, mon prince," ajouta t-elle encore pour le taquiner.

Elle finit de laver le linge avec les autres lavandières et se prépara à remonter au château.

- Tu rentres avec nous, Rylden ?

- Non, je vais me promener encore un peu.

Almane se rapprocha de lui et déposa un baiser sur sa joue.

- Alors à plus tard, mon prince.

- Oui...à plus tard.

Rylden se félicita de n'avoir pas bégayé. Il ne savait pas pourquoi mais il avait chaud. Pourquoi donc ? Parce qu' Almane venait de l'embrasser ?

Se sentant ridicule, il tourna les talons et se dirigea vers le bourg de ChâteauBrise.

oOoOoOoOo

Arrivé au bourg, il prit la direction des docks. Il aimait la mer et puis il pourrait voir le coucher du soleil. Il longea les bateaux qui chancelaient doucement sous la caresse des vagues et s'assit sur le bord du ponton, observant les couleurs orangées du ciel et des nuages qui s'assombrissaient de plus en plus.

Le soleil avait maintenant disparu depuis quelques heures. Rylden s'apprêta à se lever et à chercher une étable où il pourrait dormir lorsque des silhouettes encapuchonnées attirèrent son attention. Elles étaient nombreuses et se déplaçaient sans faire de bruit. Il décida de se cacher pour observer la scène. Il aperçut alors un homme à cheval qui semblait diriger les hommes. Apparemment, il leur donnait des instructions mais il n'entendait pas clairement ce qu'il disait.

Il se rapprocha en espérant qu'il ne se ferait pas remarquer. La nuit était noire. Les trois lunes étaient toutes cachées par les nuages et aucune n'était pleine. Il ne parvenait toujours pas à distinguer les traits de l'homme qui donnait des ordres mais il pouvait maintenant entendre sa voix. Une voix qui lui semblait d'ailleurs familière. Où avait-il bien pu l'entendre ? Alors qu'il cherchait dans ses souvenirs, l'homme à cheval s'arrêta de parler puis annonça plus fort pour que chacun de ses hommes puissent l'entendre :

- Alors vous savez tous ce que vous avez à faire. Tenez-vous en à ce qui a été convenu. Une fois le travail achevé, on se retrouve à l'endroit prévu et vous obtiendrez tous votre paye.

Une paye ? s'interrogea Rylden. C'étaient des mercenaires ? Que faisaient-ils ici ?

La réponse lui semblait tellement évidente et affreuse qu'il espérait qu'il se trompait.

Les hommes se séparèrent alors. Certains allaient vers le village pendant que d'autres se dirigeaient vers le château. Mais pourquoi le guet ne les avait-il pas vus ? Pourquoi ne sonnait-il pas l'alarme ? Il n'avait quand même pas déjà été tué ?
Avec une rapidité et une efficacité surprenantes, les mercenaires mirent le feu au bourg et aux bateaux. Les villageois affolés tentaient de stopper l'incendie mais l'action des assassins était trop bien coordonnée. Ils tuèrent les villageois puis se dirigèrent aussi vers le château.

Rylden se maudissait pour sa faiblesse. Si seulement il avait une arme, n'importe quoi... Il grimpait la côte derrière les mercenaires. Il avait beau courir aussi vite qu'il pouvait, il n'arriverait pas à temps pour prévenir le château. Soudain, une explosion illumina la nuit. C'était la tour de...c'était la tour où se situaient les appartements de ses parents ! Les larmes lui brûlaient les yeux.

Il courait toujours.

oOoOoOoOo

Lorsqu'il arriva près du château, celui-ci brûlait de toutes parts. Il était arrivé trop tard. Il n'entendait même pas les cris de gens affolés qui auraient pu s'activer à éteindre l'incendie, ou encore des gens qui se battaient contre les assaillants. Comment tout avait pu aller aussi vite ? Tout ceci avait sûrement été préparé minutieusement depuis longtemps.

Soudain, le bruit claquant des sabots d'un cheval le força à se cacher. Il s'arrêta devant le pont-levis et attendit. Bientôt, un autre cavalier arriva près de lui.

- Sont-ils morts ?

- J'ai tué Roken et sa famille. Cependant...

- Cependant ?" le coupa le chef.

- Il manque un des enfants.

- Comment cela ?

- Je ne l'ai pas trouvé. Mes hommes non plus ne l'ont pas vu.

- Duquel s'agit-il ?

- Dudeuxième.

- Il n'a que huit ans. Ce ne sera pas un problème. Il a dû prendre peur et s'est caché. Il doit être en train de brûler vif à l'heure qu'il est.

Rylden sentait la colère monter en lui tandis qu'il écoutait la conversation. Il était maintenant certain d'avoir déjà rencontré l'homme qui avait mené l'assassinat de sa famille et qui avait tué tous les gens de ChâteauBrise et du bourg, pourtant innocents. Il grava leurs voix dans sa mémoire et se jura qu'un jour il aurait sa vengeance. Il ne vivait désormais plus que pour ça.

Maintenant que tous les mercenaires étaient partis, il se dirigea vers l'écurie. Il aurait bien voulu revoir ses parents, ses frères avant d'abandonner les lieux. Malheureusement, l'incendie prenait de l'ampleur et il serait suicidaire de pénétrer les murs du château. Il aurait bien voulu revoir aussi Almane. Mais elle était sûrement morte comme tous les autres et la chercher serait vain. A tous, il aurait voulu dire qu'il était navré, qu'il regrettait tout ce qu'il avait mal fait, tout ce qu'il n'aurait pas dû dire...Il aurait voulu tout recommencer. Il avait du mal à se l'admettre, mais en fait ce qu'il voulait plus que tout c'était se racheter. Mais comment ? La voix de son père se fit entendre dans ses pensées : « Tu ne peux pas changer le passé, alors saches que le présent t'appartient et que l'avenir se dresse devant toi. C'est en agissant sur le futur que tu pourras altérer le passé. La route à suivre est simple : fais ton devoir et tu seras au moins en accord avec la société. Etre en accord avec soi-même, c'est une autre histoire. »

Il regretterait cette voix, elle était pour lui synonyme de guide et de sagesse. Il allait falloir apprendre à faire sans à partir de maintenant.

L'écurie était en flammes lorsqu'il arriva mais les chevaux étaient déjà sortis. Ils étaient affolés par le feu et Rylden eut bien de la peine à en maîtriser un. Il le fit sortir du brasier, hors des portes de ChâteauBrise et le monta. Il regarda une dernière fois ce qui avait été sa demeure pendant les huit années précédentes puis fit faire demi-tour à sa monture et la talonna. Il y avait environ une semaine à cheval de ChâteauBrise à Néérune, la capitale du royaume. Il devrait pouvoir trouver de la nourritureau bourg de ChâteauBrise et peut être aussi de quoi s'armer. D'un revers de sa manche, il essuya les larmes qui coulaient encore sur ses joues et fit partir le cheval au galop.



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