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"Toujours pas de nouvelles de Claire?" Vassili était fiévreux.
- Non." lui répondit Ahmed, l'air légèrement ennuyé. Il y eut un long silence.
"Je vais peut-être quitter la ville." poursuivit Ahmed. "Juste un temps..." il se crispa. "Parce que ça pourrait être dangereux, mais à moto je peux le faire. Il y a des fantômes en-dehors des villes, parfois. Peut-être l'un d'eux l'aura-t-il vue passer.
- C'est généreux de ta part.
- Ca va, ne jette pas de fleurs! Et toi, du côté de l'enquête, ça avance? Pour que j'aie quelque chose à dire à Claire, et des trucs qu'elle aie envie d'entendre, pour une fois!
- Abigail a trouvé une autre enfant assassinée, et nous pensons que c'est peut-être le même meurtrier. Mais cela ne nous avance guère.
- Je lui dirai... elle était comment? La petite morte?
- Elle s'appelait Nora. Un peu plus âgée que Claire. Certainement pas le même milieu. Une gamine des rues. Maigre. Des cheveux noirs, courts, et bouclés, la peau sombre..." il soupira "Je ne fais que répéter ce que m'a dit Abigail. Je lui demanderai plus de précisions.
- Attends!" s'exclama Ahmed. "Tu ne t'en tireras plus comme ça, maintenant! Elle est morte comment?
- Coups et blessures, apparemment.
- Et Claire?
- Aussi, mais pas le même genre. Un seul coup violent.
- Ah, c'est comme ça! Eh bien, Bansidh, peut-être que tu n'es pas totalement crétin de ne pas y avoir pensé. Mais j'ai des doutes. A mon avis, ça n'a pas grand rapport avec le meurtre de Claire, et tout à voir avec le mien!"
Vassili ne répondit pas, surpris, et Ahmed poussa son avantage.
"Je t'ai pas raconté mille fois? Des salauds de racistes. Les fans de la makhina. Même pas pour mes opinions politiques - ça aurait peut-être été un peu glorieux - juste parce que ma tête ne leur revenait pas. Ils m'ont rossé de coups, et laissé pour mort. Et d'ailleurs j'étais mort. Je peux t'assurer que depuis ce temps, je ne les lache pas. Enfin je ne sais pas qui c'est, c'est bien ça le problème. Pris par surprise. Je les ai pas vus, juste entendus. Et le boss, et toi, vous me dites de rien faire à tous ces cons qui parlent de tuer les arabes, les juifs, les gitans, les homos, tout ça! Et je les ai pas retrouvés. Je vais même à leur putain de soirées où on écoute de la techno pourrie, je les suis, j'écoute leurs discours répugnants. Ils ont jamais fait autre chose que de parler. Mais là, je suis sur que c'est eux. Et je suivrai la piste, et je les retrouverai. Ah, j'en viens presque à regretter que la petite soit pas restée avec nous! Tu vois comme c'est sale. Mais c'est une occasion unique, et tu m'aideras à ne pas la laisser passer!
- Tu crois vraiment que c'est lié?
- J'en suis sur! De plus en plus persuadé! Il faut que j'aille espionner les dossiers des enquêteurs, cette fois!
- C'est un cas un peu... particulier, et il n'y aura pas d'autre enquête que la nôtre.
- Bon. Tu as intérêt à sortir tes raisonnements les plus affutés, Bansidh, si c'est pour moi!" Il grogna. "Donnant-donnant. Je t'aide pour Claire, je pars quand même. J'essaierai de rentrer vite. Et toi, tu cherches pour cette gamine, OK? De toute façon, si Môssieur a raison et que c'est pareil que pour Claire, ça devrait t'arranger. Mais ne te fais pas trop d'illusions : c'est moi qui ai raison. Bye! Je suis déjà pressé de revenir... Sois pas trop nul!"
Il disparut, laissant Vassili seul.
Elle attendit que tout le monde soit parti et emboîta le pas au professeur. C'était une jeune femme de taille moyenne, quasi-androgyne, fine mais solidement musclée, avec des cheveux noirs coupés courts et des yeux noirs bordés de très longs cils.
Cette dernière se retourna, pour demander "Que me veux-tu?". Le couloir était vide.
Abigail s'inclina. "Salut à toi, Nadia, de la Fraternité Akashite. Je suis Abigail, je représente la cour féérique Seelie. Je voudrais te parler d'une affaire non humaine."
La magicienne posa son sac. "Je t'écoute."
"Une enfant a été assassinée récemment. Par quelqu'un qui a très vraisemblablement des pouvoirs de contrôle de l'esprit. Son fantôme nous a dit ne pas avoir pu s'empêcher d'aller rejoindre son meurtrier.
- Et vous me soupçonnez?" Sa voix était toujours aussi calme. Elle ne semblait ni offensée, ni inquiète.
"Non." Abigail, elle, avait l'air embarrassé.
"Vous devriez. J'ai ces pouvoirs. Et la force de faire ce que vous dites." Elle ébaucha un geste de la main. "Vous venez me demander qui a ce genre de pouvoirs, pour pouvoir les soupçonner. Alors pourquoi pas moi?"
Abigail se sentait de plus en plus gênée. "Nous nous étions déjà parlé. Je t'avais trouvée sympathique. Je préfère croire que c'est quelqu'un que je ne connais pas.
- Ne te force pas à croire. Pour une fée, tu me semblais être une créature de raison, Abigail. Enquête, cherche, déduis. Avec ton propre esprit. En tout cas, je ne t'y aiderai pas. Cette histoire ne m'intéresse pas. Et je n'y suis pas mêlée. Je me contente de te le dire. Je pourrais te le faire croire, mais ce serait une offense. Tu auras juste ma promesse que je n'ai pas tué, ni cette enfant ni personne.
- Mais ne veux-tu pas faire quelque chose, à propos du meurtrier? Tu n'es pas choquée?
- Nous apprenons à contrôler nos émotions. Et de toute façon la réponse ne te regarde pas. Pas plus que nos pouvoirs et nos capacités. Il peut être dangereux de se mêler de ce genre de choses. Laisse-moi, maintenant.
- Encore une chose : saurais-tu où je pourrais trouver Anselme l'hermétique" demanda Abigail, d'un air déçu.
La jeune femme brune la regarda, surprise.
"C'est toi qui est de cette fac. Moi, je n'y viens que pour l'aïkido. Il travaille ici, tu as plus à voir avec lui que moi. Nous ne sommes pas de la même tradition. Nous n'avons pas grand-chose à nous dire."
Elle ramassa son sac.
"Et je n'ai pas grand chose à te dire non plus, fille-fée. Je le regrette. Peut-être une autre fois."
Puis elle s'éloigna sans en dire plus, et Abigail ne sut que dire pour la rappeler.
Silvana laisssa passer un temps à observer la jeune Nocker, puis lui demanda :
"Tu fais quoi?
- Je travaille ma thèse.
- Oh. Des choses d'humains?
- Non. Des choses d'étoiles." Elle sembla accélérer encore sa vitesse de frappe, alors même qu'elle discutait en même temps. C'était un message : je suis occupée. Mais Silvana ne s'avoua pas vaincue.
"Dis, ça s'est passé comment, pour toi, quand tu as appris que tu étais une changeline? C'était quand?
- Oh..." répondit Abigail. Elle s'arrêta d'écrire, cette fois. "J'étais petite, j'avais sept ans, je crois."
Silvana la regardait toujours, attendant plus.
"Ca a commencé avec une boîte de chimie que je m'étais fait offrir pour Noël. Il y avait plein d'expériences suggérées, et souvent, elles ne se passaient pas du tout comme prévu! Il y avait des fumées de couleur, des odeurs bizarres. Des fois, aussi, je fabriquais des outils avec des morceaux de bois, et ils marchaient magnifiquement, sauf quand j'essayais de le montrer aux autres, et là ils se moquaient de moi, et ça ne marchait plus du tout." Elle s'interrompit un moment, semblant réfléchir. "Je ne sais plus tout. Mais il y avait un vieux Bansidh. Il s'amusait à apparaître devant moi, puis à repartir, sans me parler. Je le voyais avec son apparence de fée, je commençais à me demander ce que c'était, du maquillage, ou quoi que ce soit. J'en parlais à mon père, il ne comprenait pas. Et puis il faisait très peur. Je ne trouve plus, maintenant, que les Bansidhs font peur, mais on effraie les petites filles avec tant de choses..." Elle balaya ce point d'un revers de main.
"Enfin bref. Il a fini par me dire : tu es une fée. Puis il est parti. Mais j'étais tellement bête, que je ne l'ai pas cru. Je me demandais : pourquoi il ne revient plus? Pas fiable! Mais je savais qu'il y avait quelque chose, quand même. Dans son apparence, et dans ce que je construisais. Je l'ai cherché. J'ai vu des objets, des animaux, ils disparaissaient dès que je les voyais. Très frustrant. Je cherchais des trucs bizarres dans les journaux locaux. Je trouvais jamais rien. J'avais des théories terribles, avec des ondes... mais il vaut mieux oublier ça, je pense. Et puis un jour, je suis rentrée dans une boutique de timbres, et je l'ai vraiment vue, cette sensation, chez une personne. Je lui ai sauté dessus, en lui demandant "Tu es quoi, toi?" Je me souviens, il y avait des clients qui fouillaient des classeurs, ça a fait un terrible scandale. Enfin... il m'a rassurée, il m'a dit que c'était vrai, pour les fées, et il m'a envoyée à la cour. Pour que j'apprenne des trucs." Elle haussa les épaules.
"Et en fait, pas grand chose. Ils m'ont dit qu'ils trouveraient mon nom. Mais je savais déjà comment je m'appelais. J'avais vu ce nom, dans des livres genre "La Bible pour les nuls", et je l'avais reconnu. Pas toi. Ca doit dépendre des gens. Puis encore deux-trois trucs. Mais rien sur les autres choses bizarres. Les mages et tout. Pour ça, je me suis débrouillée toute seule, et Vassili aussi. Toujours, ça fait du bien de savoir qu'il y a des gens qui comprennent ce que tu ressens. Sauf pour les ondes, mais ça c'est pas grave. Même s'ils ont l'air snob et qu'ils font peur aux enfants. C'était le père de l'actuelle comtesse. Il est mort il y a deux ans. Voila. Je t'emmerderai pas avec la suite... au fait, je ne l'ai pas dit, mais la date où nous allons à la Cour afin de te présenter au comte et à la comtesse est fixée. Enfin, si c'est possible pour toi, bien sur. Le samedi, tu m'avais bien dit que tu pouvais, n'est-ce pas?
- Oui, je peux." répondit Silvana. Elle sembla tout d'un coup se lancer, elle aussi.
"Il y a quelque chose que je voulais vraiment te demander. J'avais une amie, quand nous étions petites, qui s'appelait Lisa. Moi, j'avais Miroir, et elle elle avait un requin qui s'appelait Sharky, un serpent qui s'appelait Mortimer, et un lacet de chaussure qui n'avait même pas de nom. Et nous avons continué à jouer avec quand les autres enfants ne pouvaient plus les voir. Elle a déménagé, et je ne sais pas où elle est, mais je voudrais la retrouver : c'est sans doute une fée aussi! Et elle ne le sait pas, et il faut qu'elle sache!
- Il nous suffira de la voir, sourit Abigail. Tu as gardé son adresse?
Silvana s'assombrit.
"Non, ses parents n'ont pas voulu me la donner. Mais toi, avec tes ordis, tu peux retrouver n'importe qui, non? Elle s'appelait Lisa Gautier. S'il te plait, cherche, parce que maintenant que je m'en souviens, j'ai vraiment très envie de la voir!
- Je ne garantis rien, répondit Abigail, c'est un nom courant. Mais je ferai tout ce que je pourrai.
- Merci!" sourit Silvana. Sa tristesse semblait s'être effacée aussi vite qu'elle était venue. "On dit que tu es trop forte, que tu peux retrouver n'importe qui avec ça. C'est Fergus qui me l'a dit, mais pour une fois, ça ne semblait pas tout à fait faux. Alors passe chez moi dès que tu sais, d'accord! Promets-moi, sinon je viendrai tout le temps ici, pour te demander si c'est bon.
- Je promets. Dis-moi encore à quoi elle ressemblait. Au cas où il y en aurait plusieurs.
- Je ne sais plus. Le même âge que moi, et les cheveux marron aussi. Jolie, je crois. Mais si tu en trouves plusieurs, ce n'est pas grave, hein, c'est mieux que s'il n'y en a qu'une!
Elle sortit, semblant avoir dit tout ce qu'elle avait à dire. Elle dit encore, depuis le couloir "Souviens-toi! C'est une promesse!
- Et toi, souviens-toi que tu viens avec nous samedi!" lança encore Abigail.
"Pas de risque que j'oublie!" Puis on n'entendit plus que des bruits très rapides de course, un rire encore, et la Nocker se replongea dans ses étoiles.
- J'ai vu Nadia. Elle m'a beaucoup déçue. Elle semble forte. Mais elle est beaucoup moins intéressante que ce que j'avais cru au premier abord. Non seulement elle ne sait rien, mais elle ne veut même pas nous aider à chercher..." Elle soupira.
"Et que penses-tu faire?
- Trouver l'autre, et espérer qu'il sera plus aimable... Je pensais que même si ils n'avaient pas de réprobation morale pour les meurtres, la crainte de voir reconnue l'existence de choses surnaturelles... Il va falloir peut-être tout faire par nous-mêmes.
- Pour ce qui est de Claire, je ne peux qu'attendre Ahmed. Mais pour les enquêtes... je lancerai bientôt un autre sort de localisation. Si Ahmed a raison pour Nora, je devrais retrouver ceux qui sont coupables de ce meurtre-là.
- Voila... un cheveu de Nora. Ca devrait être bon.
- Tu es si douée pour profaner les cadavres, Abigail..." dit Vassili avec un demi-sourire.
Elle fit une moue comique.
"Quel mal y a-t-il à cela?" continua Vassili. "C'est un compliment sincère. Beaucoup de gens n'en sont pas capables, pour des prétendues raisons morales. Pourtant les morts ne sont que de la chair. Je ne nie pas l'esprit - il est juste ailleurs, dans ces moments-là. Je n'ai jamais vu une ombre assez égocentrique pour avoir son corps parmi ses entraves. Même pour eux, cela ne compte pas. Un cadavre est au mieux un objet décoratif - la plupart n'y arrivent même pas.
- C'est magnifique!" lança Fergus, qui n'avait jusqu'ici qu'écouté, et que la parole démangeait. "Même moi, je n'aurais pas pu le faire!"
Ils le regardèrent, surpris.
"Vous voulez dire que... c'était sérieux?" murmura-t-il entre ses dents. Puis, avant qu'on lui ai répondu, il se leva solennellement, dans le but de faire oublier sa réplique par un autre éclat.
"A moi!" dit-il alors. "Je veux participer à l'enquête aussi! Tout, d'abord, je voudrais dire à tout le monde ma reconnaissance pour avoir été invité au conseil de guerre, et pour être considéré comme le membre utile et influent de la société des changelins que je suis. Je voulais aussi dire que je ne sais rien, rien, moins que rien, et que j'en suis très satisfait!" Il se rassit, évaluant l'effet de son petit discours.
"Tu n'as même pas vu Elisabeth?" demanda Abigail.
Fergus remua la tête négativement "Je tenterai tout pour un nouveau rendez-vous! Mais peut-être qu'il faudrait que je lui demande. C'est le plus simple. mais c'est tellement peu original...
- La dernière fois que je l'ai vue," dit Vassili, "elle semblait s'habituer totalement à la fausse Claire, et à son absence de vie sociale." Sa voix était sombre.
"C'est étrange." dit Abigail, regardant Vassili. "Elle plonge dans son Songe, et nous ne pouvons voir ça comme une bonne chose." Le Bansidh hocha la tête.
"Le Songe, le Songe!" s'exclama Fergus. "Même pas tant que ça. Elle utilise tellement de sa force de rêve, vous savez, pour garder la petite, que pour le reste, elle devient presque totalement ennuyeuse! Il faut qu'elle soit belle, pour que je lui fasse encore la grâce de ma présence! L'autre jour, par exemple, je lui expliquais que les avions qu'on voit tout petits dans le ciel sont réellement tout petits, et qu'on fait boire aux passagers une potion rétrécissante avant d'y rentrer. Pour économiser le carburant - c'est tellement logique. Eh bien figurez-vous qu'elle ne m'a pas cru! Je comprendrai si vous n'accordez pas foi à ça, c'est tellement étrange... Il faut dire qu'elle n'a jamais pris l'avion, ce qui aide, mais...
- Attends, Fergus!" interrompit Abigail. "Il y a du vrai dans ce que tu dis?
- J'ai dit ça? Qu'il y avait du vrai? Possible." Remarquant la tête de le Nocker, qui commençait à s'énerver, il lança d'un ton pénétré : "Tu le sais bien : Si Elisabeth a perdu toute sa fantaisie, alors ça veut dire que les avions deviennent réellement plus petits!"
Abigail hocha gravement la tête. Vassili ouvrit de grands yeux, et murmura quelque chose sur les scientifiques fous.
"Alors, c'est vraiment un risque..." murmura Abigail. "Vassili, qu'est-ce qui arrive aux chimères quand les personnes qui les imaginent n'ont pas l'imagination assez riche?
- Le plus souvent, elles disparaissent. Et c'est le meilleur cas.
- Il est très ennuyeux, ton meilleur cas! Je ne suis pas sur de ton jugement!" clama Fergus.
- Mais parfois, quand elles sont conscientes, elles survivent, tout en perdant le songe. Elles deviennent alors... ce qu'on pourrait appeler les chimères de la banalité. Elles n'ont que de la colère envers les fées, et ne veulent rien croire sur ce qui fait leur existence. Leur esprit devient de plus en plus étroit, mais elles deviennent aussi de plus en plus dangereuses..." Son ton était terrifiant, sa voix n'était plus qu'un souffle, qu'on pouvait presque percevoir comme froid et noir, et même Fergus frissonnait.
- Et il n'y a aucun moyen de l'empêcher?" demanda Abigail. Une pointe de nervosité transparaissant dans sa voix.
"Je disais ça pour faire peur." dit Vassili, reprenant sa voix normale, avec même une minuscule pointe de gaîté. "Cela ne doit pas vous alarmer pour nous, mais pour elle. Même si elle tourne ainsi, ma magie peut la détruire en un rien de temps."
Cela ne remonta pas franchement le moral de la troupe.
"Au fait, tu as vu Sophie récemment?" demanda Abigail à brule-pourpoint. "A une époque, elle nous suivait tout le temps. Je ne la vois plus. Soit elle a renoncé, soit elle se cache désormais de façon très efficace...
- Tu la regrettes?" demanda Vassili. Abigail hésita.
"Pas vraiment. Il ne fait pas bon avoir des humains normaux autour de nous. Et tu sais que je n'aime pas forcément la foule en général. Mais elle me semblait, vers la fin, être plus influencée par nous que nous par elle. Et c'est une occasion... C'est ce que tu voulais, au début, non? Lui faire découvrir le Songe?
- Je ne la comprends plus vraiment." dit Vassili. "Ses dernières réactions... Mais tu as raison. Si je ne peux pas la percer, c'est qu'elle n'est pas si ordinaire que ça. Je retournerai la voir.
- Et si on la faisait participer à l'enquête?" proposa Fergus. Les autres le regardèrent, il poursuivit. "C'est vrai! Elle, et la petite Silvana aussi! Plus on est de fous, plus on rit! Ca lui ferait un sujet de conversation, qui ne serait pas le temps qu'il fait, à votre Sophie! Pour quelqu'un de sa sorte, c'est tellement précieux... C'est exaltant pour n'importe qui, les enquêtes!
- C'est ce que tu penses." dit Abigail. "J'ai du regret à impliquer une enfant dans quelque chose qui peut être dangereux. Et Sophie... est-ce qu'elle pourrait vraiment nous aider?
- Mais bien sur! Je suis sur que monter la garde devant des immeubles, c'est tout à fait son truc! On les emmènerait pas pour la baston, bien sur, mais je dois avouer que pour l'instant, les mirifiques scènes de violence que vous m'aviez fait entrevoir..." il négligea le geste de protestation d'Abigail "...tardent à se montrer. Et puis Silvana a l'air bien, elle, pour les tâches les plus dures, telles que... tenir compagnie aux gens qui montent la garde devant les immeubles.
- Pourquoi pas?" dit Abigail, qui avait réfléchi. "Je ne parlais pas des immeubles." se reprit-elle à l'intention de Fergus, "mais il semblerait honnête de raconter nos occupations à Silvana. Ensuite, à elle de voir... Pour Sophie, c'est autre chose. Elle pourrait nous gêner. Cela pourrait aussi l'intéresser. Ou l'effrayer. Tu évalueras le terrain, si tu vas la voir?" La dernière question s'adressait bien sur à Vassili.
"J'y penserai." répondit-il.
"Tout va bien, alors!" s'exclama Fergus.
"C'est effrayant, quand tu dis ça. Il y a de quoi casser l'ambiance en une seule réplique."
A cette parole de la Nocker, Fergus se mit à gémir d'un air de réprobation.
"Qui est là? Entrez" demanda une voix maussade.
Vassili ouvrit la porte.
"Oh c'est toi." dit-elle. Elle parlait péniblement. "Ecoute, je ne veux plus rien avoir à faire avec vos histoires, d'accord. Elles n'ont de toute façon aucun intérêt. Ce ne sont que des histoires. Laisse-moi oublier."
Il recula, frappé non pas par ses paroles, mais par le ton sur lesquelles elle les prononçait, et par l'aura de rationalité qui l'entourait, plus forte que jamais.
Elle lui faisait presque mal. Il eut l'envie soudaine de fuir, le plus loin possible.
"Tu as raison." Il ressortit. "Je regrette de t'avoir dérangée. Je ne vois pas ce que nous aurions à faire ensemble."
Il partit, plus sombre qu'à l'ordinaire.
Elle s'assit sur son lit, puis se leva. Elle s'approcha de sa cafetière, et mit une tasse à chauffer, puis la but.
C'est alors qu'elle se retourna vers la porte.
"Non, Vassili!" dit-elle doucement. "Je raconte n'importe quoi. Je veux te parler!"
Mais il n'était bien sur plus là. Elle soupira. Etait-ce un soupir de découragement ou de dégout?
"J'ai besoin de me changer les idées." se dit-elle.
Puis elle resta sans bouger, un long moment.
"Je n'ai pas été ensorcelée par un assassin." dit-elle à haute voix. "Je n'ai pas rencontré de magiciens. Et d'ailleurs, je n'ai pas vendu mon âme à un démon aux yeux noirs.."
Elle s'appuya contre le mur.
"Il me plait bien, d'accord. La petite ne disait pas n'importe quoi. Donc, je veux m'imaginer qu'il est quelqu'un de spécial. Pas que pour moi. Mais c'est juste dans mon imagination, d'accord."
Elle eut un rire amer.
"Je parle toute seule, maintenant. Il faut que je fasse quelque chose."
Pendant longtemps, elle ne fit rien.
"Aller faire des courses, par exemple, ça serait bien." Elle ramassa son foulard et sortit. Elle vérifia soigneusement que sa porte était bien fermée.