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On m'a souvent demandé ce que j'aimerais être, si les souhaits pouvaient être exaucés. Est-ce que j'aimerais être riche ? Est-ce que j'aimerais régler les conflits entre nos différents peuples ? Qu'est-ce que je voudrais être ?
Il a dix ans. Ce n'est pas vieux pour un cheval, et pourtant, il est à l'aube de sa mort. Kashim est né en Inde. C'était un petit poulain heureux et découvrant la vie. Il passait sa vie à téter sa maman et à gambader un petit peu dans un terrain sans herbe quand les hommes le voulaient bien. Il avait des camarades, il se sentait bien.
Il ne comprit pas quand des hommes arrivèrent un matin avec des matraques à la main, l'effrayant pour l'écarter de sa mère et lui mettre une corde autour du cou et le frappant pour qu'il monte dans un gros camion. Ses congénères étaient avec lui dans le fourgon, affolés et ne sachant quoi faire sans leurs mamans. Le camion s'arrêta après un temps infini. Kashim fut expulsé du camion à coups de bâton. On le dirigea de force vers une fourgonnette plus petite où il ne pouvait pas tenir debout. Des coups de matraque dans les genoux le firent fléchir et il s'écroula à l'intérieur, tremblant de tous ses membres et hennissant à tue-tête, appelant sa mère qui n'était plus là.
On le débarqua sans tendresse dans une misérable cahute qui serait désormais sa demeure. Il fut laissé seul, barricadé pour la nuit. Il n'y avait rien à manger : sa maman n'était pas là, il ne pouvait pas téter. Il sentit tout autour de lui, les naseaux frémissants. L'odeur était déplaisante. Elle était humaine et froide. Son odorat fut attiré par un tas de foin disposé dans un coin. Kashim essaya d'aspirer mais rien ne venait dans sa bouche. Cela lui prit deux jours pour apprendre à manger correctement. Deux jours pendant lesquels il ne reçut pas d'autre ration.
Un matin, alors que cela faisait quatre mois qu'il n'était pas sorti de la cabane, un homme armé d'un fouet vint ouvrir la porte. Il cria et cria encore, faisant siffler son fouet dans les airs. La lumière fit mal aux yeux de Kashim. Il recula, se terrant dans un coin, tremblant de tous ses membres. D'autres hommes arrivèrent. Lorsqu'ils furent sur lui, ce ne fut plus que douleur physique et morale.
Dix ans ont passé. Le propriétaire de Kashim l'utilise pour tirer son taxi, dans lequel des gens de tous les pays montent pour visiter la ville. Cela fait dix ans que Kashim souffre de malnutrition et de mauvais traitements. Trois de ses sabots sont fendus. L'un de ses genoux est tellement enflé que sa jambe est raide et qu'il ne peut plus la plier correctement, même au trot. Ses côtes sont visibles ainsi que les os de son bassin qui ressorte sur le haut de sa croupe. Son harnais lui donne des démangeaisons et est trop serré. Les poils sont partis à cause des frottements. Ses commissures de lèvres sont déchirés tous les jours, elles saignent sans arrêt. De toute sa vie il n'aura connu que le foin défraîchi comme nourriture et une eau malsaine comme boisson. Il y a un an, il a vu l'un de ses congénères tomber dans la rue. Son propriétaire est descendu du taxi en hurlant, un bâton à la main. Il l'a roué de coups jusqu'à ce qu'il se relève. Son camarade ne se releva pas.
Dix ans de cette vie qui n'en était pas une, et Kashim allait enfin pouvoir se reposer. Il ne souhaitait que cela : en finir avec cette souffrance et cette solitude. Il repensait souvent à son enfance, bien que le souvenir devint de plus en plus flou avec les années. Ce soir, après cette si longue attente, il allait enfin pouvoir fermer les yeux sans crainte. Il n'aurait plus à les ouvrir.
Kashim s'étendit par terre dans sa misérable cahute, seul et sans personne pour penser à lui. Son corps était fatigué. Il était à bout de résistance. Il ferma les yeux.
Une petite lueur apparut au milieu de la cabane, venue de nulle part, émanant la bonté, la compassion et l'amour. Elle s'approcha du cheval, vibrante d'amour contenu et de tendresse pour cet être qui n'avait jamais rien reçut que l'amour de sa mère à laquelle il avait été arraché si jeune. Elle se posa sur le front du cheval.
Kashim rêva. Il se trouvait dans un lieu qu'il n'avait jamais vu. C'était tout vert et cela sentait bon. Le ciel n'était pas pollué et il n'avait plus cette atroce sensation de faim qui le tenaillait tous les jours que Dieu fait. Il avança et se rendit compte qu'il n'avait plus mal aux jambes. En fait, il n'avait jamais eu mal aux jambes, et il n'avait jamais ressentit la faim non plus. Il vivait dans cette clairière entourée d'arbres et de ruisseaux depuis qu'il était petit. Il tourna la tête et aperçut sa mère. Il hennit et courut vers elle. Il se rendit compte qu'il galopait. Cette sensation de liberté était grisante. Il galopa encore et encore, sentant ses muscles bouger en harmonie, fournissant un effort sans que cela lui coûte. Il aperçut ses camarades de son âge, qui étaient nés au même moment que lui et qui s'amusaient avec lui. Il n'avait jamais ressenti une telle joie. Il arriva auprès de sa mère et la câlina. Ses amis s'approchèrent et le saluèrent à coups de nez dans l'épaule. Une jument s'approcha et vint caresser ses naseaux avec les siens. Kashim était heureux. Il ressentait le bonheur d'être aimé et d'aimer en retour. Il avait connu cela toute sa vie.
La petite lueur quitta le front du cheval après que celui-ci ait rendu son dernier soupire. Elle venait de lui offrir les souvenirs d'une vie pleine d'amour, de joie et de tendresse, une vie de liberté à laquelle chaque être vivant a le droit. Elle venait d'apaiser son c?ur et lui permit de mourir avec une âme moins triste, perdue et abîmée.
Si je devais être quelque chose, j'aimerai être cette petite lueur, afin de faire connaître aux animaux qui n'en n'ont pas la chance tout ce que peut offrir la vie de joie, d'amour et de bonheur.
Dancelune.
Post Scriptum : Si j'ai choisi de parler de l'Inde c'est parce que cet écris est inspiré d'un article parut dans Cheval Magazine il y a fort longtemps et qui relatait la vie des chevaux en Inde et leur maltraitance. Mais ce souhait vaut pour tous les animaux. Je n'exclue pas les humains. Eux aussi ont le droit d'être heureux. Mais l'homme est un loup pour l'homme, tandis qu'envers les animaux l'homme se contente d'être cruel et sans pitié. Je n'ai pas beaucoup de moyens pour agir et faire en sorte que tout le monde soit heureux autour de moi. Le rêve et l'écriture me permettent d'étendre un peu ce pouvoir en faisant partager aux autres ma conception et mes espoirs. C'est la seule prétention de cet écris.