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Le Miroir. D'ordinaire, ce sont les femmes qui le redoutent. Mais pas
seulement.
Lui aussi, son reflet dans la glace lui fait peur. Il n'est pas laid,
pourtant. Il n'est pas trop gros, ce n'est pas un sac d'os ; il n'est pas
défiguré, son visage est même beau à ce qu'on dit.
Comme il sort de la douche, le Miroir est recouvert de buée. Il se
voit flou. Cela lui conviendrait ainsi. Mais il a besoin de se voir. Il
essuie de sa main les fines gouttelettes qui crissent sur la glace. Et une
fois de plus, choc.
Il se hait.
Il hait son visage.
Reflet d'un autre, à présent recouvert de terre, tant haï autrefois.
Et maintenant, c'est lui qu'il hait. Besoin de haïr encore. C'est comme une
drogue.
Au-dessus de son épaule, il aperçoit un autre visage. La porte est
ouverte, il aperçoit le lit et le corps assoupi de sa fiancée. Elle ne sait
pas.
Elle ne sait pas que le dégoût l'envahi chaque fois qu'il capte sa
propre image sur une surface réfléchissante. Les miroirs, les vitres, les
casseroles, les cuillères, tout ce dans quoi il se voit est son ennemi. Il
ne peut pas se voir en peinture.
En vrai non plus.
Au-dessus de son épaule, elle bouge. Elle soupire. Elle s'éveille.
« Tu es réveillée ? » murmure-t-elle.
Ses mouvements sont lents, son sourire est doux.
« Tu viens me faire un petit câlin ? »
Il se regarde une dernière fois. Et il applique avec haine sa main
sur sa propre image, pour ne garder que celle du corps sensuel derrière
lui.
« J'arrive. »
Il retourne dans la chambre et s'assoit sur le lit. Doucement, elle
se blottit contre ses épaules.
« Je me demandais. souffle-t-elle soudain. C'est qui ce garçon, sur
la photo de ton anniversaire, qui te ressemble tellement ? Ta mère n'a pas
voulu me le dire. »
Il prend un temps.
« J'ai oublié. Ca remonte à si longtemps. »
Il regarde par la porte de la salle de bain. Il se voit à nouveau.
Ce n'était plus un garçon qu'il haïssait, c'était l'image. L'image de
cette colère, de ce déshonneur.
Et cette image, il n'était pas le seul à la voir.
« On ne me voit plus, on voit ma honte. » songe-t-il.
Ses muscles se crispent doucement.
« On voit l'autre. »
« On voit mon frère. »