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Auteur = Aélane
Genre = suite de courts récits écrits pour Halloween
Samain.
Ou Madame la mort et moi
Quand j'ai rencontré la mort pour la première fois je devais avoir sept ou huit ans. La plus jeune sœur de mon père avait ma charge pour l'après-midi mais nous n'étions pas restés chez ma grand-mère : Tatie avait promis à une amie d'aller chez elle, je n'avais pas été prévue. J'étais censée jouer dans mon coin avec mes Lego (ce n'était même pas MES Lego) pendant qu'elle regardaient leur film. Il n'y avait pas encore la télé chez moi à l'époque, chez les autres de ma classe si. Je ne construisis aucune maison cet après-midi-là : je regardais bouger toutes ces images du coin de l'oeil.
Des gens se levaient de terre après y avoir été enterrés, ils étaient un peu gauches et d’autres gens avaient peur d'eux. J'étais persuadée cependant, en mon for intérieur, que s’ils prenaient un bon bain ou tombaient sur les bonnes personnes, tout y irait pour le mieux. Ma Tatie m'apprit leur nom, zombie, puis sa signification, que je trouvais beaucoup plus jolie : des morts qui se relevaient pour marcher parmi les vivants.
Quand j'ai rencontré la mort pour la deuxième fois ce fut la même année, à l'annonce de celle de ma grand-tante Stella. Mes parents allèrent à son enterrement sans mes frères et sœurs et moi, car c’était là une réunion familiale - une cérémonie - réservée aux grands, donc pas pour les enfants, nous avaient-ils expliqué. Je me souvenais avoir été allée la voir dans une grande maison bizarre, spéciale avait dit Papa, une maison pour les gens qui allaient bientôt mourir. Ma tante Stella avait été petite, rabougrie, dans un fauteuil roulant. Elle n'avait même pas pu se lever pour nous embrasser sur la joue. Je m'inquiétais beaucoup pour elle : comment allait-elle bien pouvoir se relever de la tombe où elle avait été mise ?
Ma première grand-mère pleura en disant qu'on ne parlait pas de ces choses-là, que je ne devais pas dire ça. Mon autre grand-mère soupira que Stella était au ciel désormais, pas sous terre, ce que j’avais trouvé particulièrement idiot : comment Stella aurait-elle pu y aller ? Les hommes n'avaient pas d'ailes, je le savais fort bien à force de tomber des arbres où je me perchais. Je pouvais regarder le ciel autant que je voulais tout en haut de mon arbre, c'était vers la terre que mon corps était attiré.
Si ma grand-mère avait eu la présence d'esprit de m'apprendre que Stella signifiait "étoile" j'aurais trouvé cela beaucoup plus crédible. Mais ma grand-mère ne connaissait pas le latin et ce fut mon grand-père que je crus. Il m'enseigna que toute vie avait une fin, qu’il n’y avait rien après, que la mort était comme un long sommeil dont on ne se réveillait jamais.
J'en fis des cauchemars des mois durant. Je n'avais jamais eu peur du noir. Désormais, j'étais terrifiée à l'idée d'aller dormir. Je refusais d'aller me coucher, piquais des colères pour ne pas aller au lit, veillais ensuite les yeux grands ouverts le plus longtemps possible. Je m'imaginais mourir comme si j'étais un million de bougies que le noir mouchait lentement une à une. Quand la dernière allait être éteinte, je hurlais, allumais ma lampe de chevet et courrais me réfugier dans le lit maternel. Le noir ne me prendrait pas là, n'est-ce pas ? Il n'oserait pas. Et, si malgré tout, il osait, puis triomphait de maman, au moins je ne mourrais pas toute seule dans mon coin.
Je n'imaginais même pas alors que, quoi qu'il arrive, on mourrait toujours tout seul.
Quand je rencontrais la mort pour la dernière fois j'avais passé vingt ans, et je me tenais devant le cadavre de ma mère que mon père regardait tendrement en gémissant mais que ma plus jeune sœur refusait désespérément d'aller voir. Il était allongé dans une très jolie boite, au milieu de belles fleurs coupées, sous la lumière tamisée d'une chambre mortuaire.
Et je savais désormais que les morts ne marchent pas plus parmi les vivants qu'ils ne s’endorment pour toujours. Et je savais que la chose devant moi, ce n'était plus maman que j’aimais. Et j'avais appris qu'il n'y avait que les survivants pour voir la mort, que si la mort était quelque chose pour moi, elle n’était rien pour les morts, que je ne verrais pas ma mère se relever un jour, que je ne la reverrais plus. Et je ne pleurais pas parce que tout le monde pleurait autour de moi.
Mais mes larmes coulent à présent.
Fin.