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Bonne lecture à vous tous.
De l’Autre Côté de ma Vie
*** 1 ***
Si j’avais
cherché de l’autre côté de ma vie, qu’y aurais-je trouvé ? Si jamais ce jour-là
je n’avais pas tourné dans cette rue mais dans une autre, qui aurais-je
rencontré ? Si j’avais levé le regard au lieu de le baisser, qu’aurais-je alors
vu ? Et si j’avais dit les mots que j’avais pensés, que m’aurait-on répondu ?
Revenons un
peu en arrière et changeons un détail, un infime détail.
C’était un
jour d’automne, il faisait frais, l’air était doux, un peu humide, les odeurs de
pluie étaient omniprésentes et le murmure du vent habitait mon esprit. Ce
jour-là, j’avais réussi à avoir un congé, pour une fois… Alors direction mon
endroit préféré : la plage. J’aime l’océan, j’aime l’observer évoluer, j’aime le
voir tantôt calme, tantôt déchaîné. Je n’aime pas la plage pour y bronzer,
pavaner, je l’aime en solitaire, le sable vierge battu par le vent du matin,
avec pour seuls occupants les mouettes et quelques coquillages échoués.
Ce jour-là,
et comme toutes les autres fois, il y avait cet autre garçon, peut-être un homme
en fait, il se promenait comme moi, nous nous croisions souvent à cet endroit.
Je ne l’ai jamais vu en ville, peut-être aussi parce que je ne sors pas souvent,
mais lui, je l’aurais reconnu. Parfois, alors que je marchais sans but sur la
plage, il arrivait en face de moi, son regard ancré sur l’horizon, la mer
lointaine. Plus d’une fois j’ai eu envie de lui demander ce qu’il regardait sans
cesse là-bas, ce qui lui donnait ce regard mélancolique et pensif. En fait, je
devais avoir la même expression lorsque que, perdu dans mes pensées poétiques,
je m’arrêtais au bord de l’eau et me contentais de respirer l’air marin chargé
de toutes ces odeurs uniques.
Lorsque nous
nous croisions, nous ne nous adressions pas la parole, et bien que notre
présence à chacun était presque devenue familière, presque coutumière, pas un
seul mot ne passait entre nous.
Et si les choses avaient été différentes ? Et si un jour, une seule fois, nos regards étaient restés accrochés et les mots que nous réservions à la mer étaient adressés à l’autre ?
***
09h30. C’était mon heure. J’enfilai mon pantalon noir en toile, passai un pull chaud sur mon débardeur et glissai mes pieds dans mes chaussures de cuir épaisses. Je m’arrêtai un instant près de la glace dans l’entrée et me regardai quelques instants. Pas besoin d’apparat pour la mer, elle vous prend comme vous êtes, ne juge pas. Je me souris, posai ma veste sur mes épaules et sortis de chez moi. Direction la plage.***
A la gare, tout est assez bruyant. Ce n’est pas une grande gare très fréquentée mais il y a tout de même son nombre de personnes y transitant chaque jour. Les trains sont assez fréquents, c’est très pratique. Je travaillais à près de 50 kilomètres de chez moi, j’avais un petit bout de chemin à faire chaque matin, et chaque soir pour rentrer, mais je n’avais à faire aux embouteillages que très rarement. Mes collègues étaient tous très sympathiques, hormis deux ou trois phénomènes qui ont été embauchés comme pour abattre tout ce qui bouge, rabaissant par la même occasion le moral de toute l’équipe.La fin de
la semaine arriva avec tout son désordre. Souvent, on voyait des familles
entières envahir le village et la plage.
MA
plage. Et l’inconnu au regard océan, lui aussi allait devoir faire face à tout
ce monde ! Quand allions-nous pouvoir nous rencontrer à nouveau ? Quand
allais-je pouvoir recroiser son regard d’acier aérien ? Quand allais-je à
nouveau passer pour un mal élevé ?...
La plupart
des gens venant le week-end avait de la famille au village, un parent, un grand
parent, un oncle, une tante, je ne pouvais pas leur en vouloir de passer un peu
de bon temps ici, chez moi. J’étais devenu assez possessif en ce qui concernait
les alentours de chez moi et la plage, lorsque je parlais aux gens, je parlais
de « ma » plage, « mes » dunes, comme ces petits vieux qui pensent tenir leur
région dans leurs mains, étant enfants du pays, il y avait comme une
appartenance mutuelle.
Je n’allais
pas passer ce week-end tout seul. Après avoir parlé de l’inconnu de la plage à
Laurent, il avait voulu le voir, comme s’il était une bête rare que seuls
quelques chanceux avaient eu le privilège de voir. Samedi après-midi, Laurent
arriva chez moi, les bras chargés. Il venait toujours avec de quoi boire et
manger, parfois il ramenait des spécialités d’autres régions, des choses qui
rebutent à voir mais délicieuses à manger. Ce jour-là, il était dans sa phase
sucreries, j’avais eu droit à une multitude de bonbons, gâteaux et autres
gourmandises plus que mauvaises pour la santé.
— Je suis
content qu’on puisse passer un peu de temps ensemble ! m’avait-il alors dit.
Je ne sais
pas pourquoi Laurent m’a toujours bien aimé, il avait tout de suite accepté ma…
différence, le fait que je puisse un jour le regarder comme une femme l’aurait
fait. Et en fait, nous en parlions assez souvent, je n’étais pas attiré par
Laurent, il était très beau garçon mais il était surtout un ami, un ami très
cher même, mes sentiments amoureux n’avaient pas leur place.
Nous
commençâmes l’après-midi par une tasse de café et quelques biscuits. On aurait
dit deux petites femmes au foyer en train de se raconter leur vie ! Mais nous
aimions beaucoup discuter, il avait toujours quelque chose d’intéressant à me
raconter, même si je le voyais beaucoup la semaine. Mais ce jour-là, le
principal sujet de conversation avait été l’inconnu de la plage. Laurent aimait
aussi l’appeler « le rustre aux yeux bleus » !
— Alors,
quand est-ce qu’on va le voir ? me demanda-t-il, à peine installé devant sa
tasse de café.
— J’ai pour
habitude d’aller à la plage le matin et le soir. Il y est la plupart du temps
mais on peut aller voir dans l’après-midi si tu veux.
— Et toi tu
veux ?
— De toute
façon, ça ne change pas grand-chose que j’y aille ou pas, il reste toujours
l’inconnu de la plage !
— Mais on
pourrait l’accoster, non ?
— On
pourrait aussi le suivre jusque chez lui et l’épier !
— Tu sais où
il habite ?
— Bien sûr
que non, je ne sais pas où il habite ! Tu crois que je le suis jusque chez
lui ?!
— Ca aurait
pu t’aider à au moins savoir comment il s’appelle.
Laurent
avait un sourire rempli d’idées. Je sentais son regard plus pesant tout à coup
et je décollai mes lèvres de ma tasse de café pour le regarder.
— Il te
plaît ? me demanda-t-il soudainement.
— Quoi ?!
— Tu sais,
tu en parles souvent, et puis ce n’est pas comme si tu l’avais vu pour la
première fois il y a quelques jours uniquement. Et… il a de beaux yeux bleus il
me semble…
— Je n’ai
jamais dit qu’il avait de beaux yeux, j’ai dit qu’ils étaient bleus, c’est tout.
— Oui, bon,
d’accord. Mais… il ne te tente pas ?
— Laurent !
Ce n’est pas quelque chose à manger !
— Et tu ne
lui as jamais parlé plus qu’un simple bonjour ?
— Non, rien.
De toute façon, ce n’est pas comme s’il m’en avait donné l’envie.
— Il est si
effrayant que ça ?
— Eh,
Laurent, arrêtons de parler de lui, parlons de toi un peu ! Alors, les amours ?
Une nouvelle beauté en vue ?
— Pff… Tout
ce qu’on trouve dans le coin ne m’intéresse pas.
— Tu as des
goûts de luxe, tu devrais te mettre un peu plus à la portée du commun des
mortels !
— Et alors,
toi tu aimes bien les hommes, ce n’est pas mieux je te signale !
Laurent
avait toujours le mot pour faire rire ! Après une petite discussion sur ses
goûts en matière de femmes, qui étaient en fait très proches du commun des
mortels, nous décidâmes de tenter l’aventure de la plage. J’espérais deux
choses : que l’inconnu soit là et qu’il ne soit pas là. En fait, sa présence
aurait été amusante, Laurent allait sûrement trouver une idiotie à dire ou à
faire pour me faire passer pour un total idiot aux yeux de l’inconnu. Mais s’il
n’allait pas être là… ça m’aurait évité de devoir tenter quelque chose sous les
insistances de Laurent. Après nous être assez chaudement couverts, nous sortîmes
de chez moi, le mois d’octobre était déjà bien avancé et le vent nous le faisait
parfois cruellement sentir, l’humidité de l’air rendait tout humide et nous
avions parfois du mal à nous couvrir correctement pour nous protéger.
Une fois en
vue de la plage, Laurent pressa le pas, on aurait presque dit qu’il était plus
pressé que moi de voir l’inconnu, si j’avais effectivement été pressé, ce qui
n’était pas exactement le cas. Si je venais à le recroiser, je n’avais aucune
idée de ce que j’allais lui dire. Comme je m’y attendais, il y avait plusieurs
personnes sur l’étendue sablée, je reconnaissais même quelques unes d’entre
elles. Il y avait beaucoup d’enfants accompagnés de leurs parents, eux-mêmes
accompagnés des leurs et je me rendis alors compte que je m’étais bien isolé du
monde, mon village ne comportait que de rares jeunes personnes…
Nous
descendîmes tous deux les petites dunes et nous retrouvâmes au même niveau que
les autres. Comme conditionné, mon regard se mit à le chercher, et pour une
fois, ce n’était pas pour moi que je le cherchais mais pour Laurent. Nous fîmes
quelques pas, je dis bonjour à plusieurs personnes, je connaissais bien les gens
de mon village, excepté l’inconnu de la plage. Puis je le reconnus, bien à
l’écart, évidemment. On aurait dit qu’il voulait se donner volontairement une
attitude mystérieuse, un peu effrayante, de sorte qu’on le regarde avec recul,
sans trop vouloir l’approcher.
Laurent vit
à mon regard vissé sur l’homme que je venais de trouver. Il s’approcha de moi
et, tout sourire, me dit :
— Il
t’hypnotise, méfie-toi…
— Arrête,
Laurent.
— Alors,
c’est lui ? Il a pas l’air aussi étrange que tu me l’as décris, j’ai plutôt
l’impression qu’il a envie d’être seul sur cette plage, ce que je trouve plutôt
normal.
— Ca se voit
que tu n’as pas vu son regard ! Je ne sais même pas si j’ai envie de le
recroiser un jour !
— Ne dis pas
ça, si ça se trouve, il vient ici pour te voir.
— Oui, et si
ça se trouve il n’est pas gay. J’opte pour ma version.
— Pourquoi
pas ?!
— Non, la
question serait « pourquoi ? » ! Pourquoi serait-il gay, comme par hasard… Il
n’y a pas un seul gay à des kilomètres à la ronde ici.
— C’est pour
ça que tu es là, c’est ça ? A mon avis, te couper du monde comme ça n’est pas
une bonne solution.
— Je ne me
coupe pas du monde, si j’avais vraiment voulu le faire, je ne serais pas venu
ici. Je rencontre beaucoup de gens tous les jours.
— Ah oui,
fantastique, les gens de la gare, les voyageurs, nos collègues, ça c’est voir du
monde !
— Ok
Laurent. Si tu as envie de faire de lui un gay alors crois ce que tu veux.
— Mais
dis-moi, pourquoi t’intéresse-t-il autant si ce n’est pas pour chercher une
quelconque affinité avec lui ?
Piégé ! Il
m’avait eu ! Ce n’était pas vraiment une affinité que je cherchais mais une
rencontre, et peut-être aussi quelques réponses. Sa présence tel un fantôme me
faisait me poser des questions jusque dans mon lit le soir. Je n’avais aucune
raison de penser à lui, sa seule présence n’aurait même jamais dû attirer mon
attention. Ma petite vie me suffisait : debout à 6h30, le petit déjeuner, une
douche, de quoi manger pour mon chat pour la journée, la journée au travail et
le soir devant la télévision. Ou devant une peinture, à l’occasion. Je m’étais
mis à peindre depuis que j’avais aménagé au village, je ne prenais pas souvent
mes pinceaux mais pendant les beaux jours, il m’arrivait de capturer le
mouvement du paysage.
L’inconnu
fit quelques pas sur le sable, je voyais bien que son regard était toujours
accroché à l’horizon, la sirène chantait-elle uniquement pour lui ? Puis un
geste inédit. Il plongea sa main dans une poche de sa longue veste et en sortit
un objet, je ne pus voir de quoi il s’agissait. Il le regarda quelques secondes,
son visage faisant face au sol. Sa silhouette dégageait beaucoup de peine et de
souffrance. Ou bien était-ce moi qui l’interprétait de cette manière ? Etait-ce
ce que je voulais voir de lui ? De la tristesse et de la peine… Laurent posa une
main sur mon épaule et me tira un peu vers l’avant.
— Alors, on
s’approche ? J’aimerais beaucoup les voir, ces yeux bleus.
— Ah oui ?
Et tu comptes faire comment ? T’approcher de lui et lui demander de te montrer
ses yeux ?
— C’est une
idée, oui, mais je comptais plutôt passer près de lui, faisant croire à une
petite promenade, et lui dire bonjour comme toute bonne personne bien élevée.
L’idée de
Laurent n’était pas si mauvaise que cela, il y avait beaucoup de gens qui
passait à proximité de l’inconnu, nous pouvions tout à fait faire comme eux.
Laurent fit un pas et je le suivis. En chemin vers l’inconnu, nous avions
commencé une discussion au sujet de Jeanne, qui avait des difficultés à faire
garder sa fille le week-end, elle s’en était plainte toute la semaine. Je ne
perdais pas de vue notre objectif, qui d’ailleurs se rapprochait de plus en
plus. L’inconnu rangea dans sa poche l’objet qu’il contemplait et se redressa,
je le vis soupirer. Puis son visage se tourna vers nous, comme s’il avait pu
sentir notre venue. Laurent me donna un léger coup de coude et je me mis à
ralentir. J’étais certain qu’il nous avait remarqué, qu’il avait même deviné. Je
baissai le regard, regardais ailleurs, allais presque changer de route mais je
finis par marcher tout droit.
Puis comme
s’il l’avait fait exprès, il se mit en marche en venant vers nous. J’entendis
Laurent me dire quelque chose à voix basse mais j’étais bien trop concentré sur
le fait que l’inconnu arrivait pour comprendre ce qu’il disait. L’homme aux yeux
bleus passa près de nous et je vis Laurent redresser la tête.
— Bonjour !
lui dit-il d’une voix claire.
L’homme
ralentit considérablement, nous regarda tous les deux puis s’arrêta.
— Bonjour,
répondit-il. Belle journée…
Je le vis me
regarder un bref instant puis il repartit. Je m’arrêtai à mon tour. Trois mots,
il avait dit trois mots ! Et sans aucun ton agressif ! Pourquoi avait-il fallu
qu’il le dise alors que c’était Laurent qui lui avait parlé ? Pourquoi pas
lorsque ça avait été moi ?! Laurent se tourna vers moi.
— T’as bien
raison, il a de beaux yeux ! Et il n’a pas l’air si méchant que ça !
— Laurent,
je n’ai jamais dit qu’il avait de beaux yeux, et j’ai encore moins dit qu’il
avait l’air méchant !
— Je vois à
ta réaction qu’une pointe de jalousie prend sa place…
— Je ne vois
pas pourquoi.
— Parce
qu’il m’a parlé plus qu’à toi !
— Alors je
ne savais pas que tu t’intéressais aux hommes, Casanova de dernière classe !
— Je ne
m’intéresse pas aux hommes, c’est lui qui a été gentil !
— Gentil…
pff…
Je continuai
mon chemin. En réalité, ça m’avait un peu déçu que l’inconnu ait répondu à
Laurent avec autant de… sympathie ? Non, toujours pas, je dirais, avec autant de
normalité, un bonjour comme on en échange souvent. Cela dit, ses yeux n’avait
pas eu le même éclat que lorsqu’il me l’avait dit, il avait pris un air
différent lorsqu’il m’avait regardé. Je crois que je voulais être un peu
différent aux yeux de l’inconnu, Laurent avait eu raison alors qu’il m’avait cru
attiré par l’inconnu. Ce n’était pas vraiment de l’attirance, c’était… de
l’intrigue, oui, il m’intriguait, je voulais en savoir plus sur lui, savoir
pourquoi il passait autant de temps tout seul sur la plage, pourquoi il avait ce
regard bleu si gris, et quel était cet objet qu’il avait regardé avec autant de
tristesse. En fait, en y pensant, il devait peut-être lui aussi se poser des
questions. Pourquoi moi-même étais-je toujours sur la plage, seul ? Pourquoi
aimais-je me dire que personne ne viendrait me déranger à cet endroit ?
Finalement, je devais être aussi intriguant pour lui qu’il ne l’était pour moi.
Alors que le
soleil fatiguait, Laurent et moi retournâmes chez moi. Il allait passer la
soirée chez moi, une de ces soirées où il avait toujours droit à mes
sempiternelles lamentations au sujet de ma vie. Je ne me plains pas souvent mais
quand je le fais, je suis l’homme le plus triste du monde et mes problèmes sont
impossibles à résoudre ! Cela dit, Laurent a toujours eu les mots qu’il fallait
pour me remonter le moral, tout comme Jeanne savait le faire aussi. Jeanne était
un peu comme une grande sœur pour moi, alors que Laurent était un véritable ami,
j’en avais besoin, de l’un comme de l’autre, cela dit. Je décidai de faire un
repas un peu original et de cuisiner exotique. Je savais très bien que manger
cuisiné le soir n’était pas la meilleure chose mais le poulet à l’ananas que
j’avais prévu pour moi le lendemain allait se faire le samedi soir ! Je me mis
donc aux fourneaux, un fond de verre de whisky près de moi. Laurent avait un
verre dans la main, du whisky aussi. Nous étions loin d’être des buveurs, mais
j’aimais bien marquer certains moments, je voulais que Laurent se sente avec un
homme et pas avec une femme. Bien évidemment, on ne se sent pas homme parce que
l’on boit mais… je crois que ça se fait.
Après avoir
mis le poulet à cuire, nous nous installâmes dans le salon. Laurent me
paraissait préoccupé, je le sentais sur le point de me dire quelque chose mais
il hésitait. Il était assis dans le fauteuil en face de moi, qui étais sur le
canapé, je le voyais jouer silencieusement avec les glaçons à peine noyés dans
son verre.
— Il y a
quelque chose, Laurent ?
— Hein ?
Non, pas vraiment.
— Pas
vraiment ? Ca veut donc bien dire qu’il y a quelque chose…
— Eh bien en
fait… Je me demandais, Erwan… Toi qui as quitté la ville où tu habitais avant à
cause d’une histoire de cœur qui s’est mal terminée, est-ce que… est-ce que tu
n’as pas envie de refaire ta vie ici ? Ca fait un petit bout de temps que tu es
là, et parfois, te voir tout seul ça me fait un peu de peine quand même.
J’avais du
mal à savoir quoi penser de ce qu’il venait de me dire. Laurent s’était toujours
un peu inquiété pour moi, il a toujours eu ce caractère un peu protecteur, mais
ce qu’il venait de me dire… c’était un peu différent. Il me regardait avec un
air sérieux, je n’arrivais pas à savoir s’il était vraiment sérieux ou s’il
voulait tout simplement engager une conversation.
— Pourquoi
me dis-tu ça, Laurent ?
— Parce que…
je crois que cet homme t’intéresse. Il faudrait que tu te renseignes un peu plus
sur lui, savoir à quels endroits tu peux le rencontrer…
— Qu’est-ce
que tu racontes ?!
— Je connais
bien la solitude, ce n’est jamais amusant de n’avoir personne près de soi,
surtout lorsqu’on a déjà goûté à la vie à deux. En tout cas, si j’avais été gay,
je t’aurais fait les yeux doux, c’est certain ! me dit-il en riant.
— Idiot !
Trouve-toi une femme au lieu de dire n’importe quoi !
— Mais je ne
cherche rien de stable pour le moment, une simple aventure me conviendrait
parfaitement.
— Et moi je
ne cherche personne.
Laurent
n’insista pas plus et nous passâmes à une toute autre discussion. Un peu plus
tard, après avoir mangé, nous retournâmes au salon, c’était le seul endroit où
nous pouvions nous installer tranquillement. Laurent avait l’air un peu fatigué,
aussi lui proposai-je de rester ici pour la nuit. Après tout, personne ne
l’attendait chez lui. Et il accepta. Je me faisais un plaisir de l’avoir plus
longtemps avec moi, tout comme j’aurais aimé avoir Jeanne ici, mais elle avait
une vie de famille, tout était différent pour elle.
J’installai
la petite chambre d’ami pour Laurent, fit le lit et aéra un peu la pièce dans la
soirée. Alors que j’avais pratiquement fini de mettre les draps, je le vis
arriver, s’appuyant contre l’encadrement de la porte. Je finis le lit et le
regardai.
— Oui ?
— Je me
demande ce que ça fait d’aimer un homme.
— Qu’est-ce
qui te prends de demander ça ?
— Ben… non,
juste comme ça, pour te connaître un peu mieux.
— Ca fait
mal, si tu veux savoir. Tu aimes une personne mais personne ne le comprend, ou
très peu de gens, alors tu te caches, tu mens, tu tais des choses. Ce n’est pas
facile de vivre dans le noir.
— J’imagine,
oui. Parfois, je dois dire que je suis content d’aimer les femmes, c’est
beaucoup moins compliqué.
— Et puis
toi tu peux te promener main dans la main avec ton amie, tu peux l’embrasser
dans la rue, tu peux la présenter à ta famille. Nous on ne peut pas faire tout
ça. Certains y arrivent mais pas moi, j’en suis totalement incapable. Et puis je
me vois mal faire ça ici ! Tous les petits vieux du coin seraient dégoûtés !
Laurent
sourit. Il entra dans la chambre et s’assit lourdement sur le lit.
— Dis, si je
te trouve quelqu’un, tu m’aiderais à me trouver une petite amie ?
— Je veux
bien t’aider mais je ne veux rien en retour.
— Mmm…
d’accord !
Après nous
être souhaité une bonne nuit, je partis à ma chambre. Les paroles de Laurent
faisaient doucement leur effet, je commençais à me poser des questions, ma
solitude commençait à devenir dérangeante et la taille de mon lit était
soudainement trop grande pour y être seul. Finalement, il me manquait quelqu’un,
je ne vivais seul que par défaut, malgré tout ce que je pouvais dire, j’avais
fui mais je ne pensais pas avoir à faire à autant de solitude pendant tout ce
temps. Les amis, oui, mais le reste… ?
Le lendemain
matin, la première chose que j’entendis au réveil fut la voix de Laurent. Elle
venait de dehors, il parlait avec quelqu’un semblait-il. Je me tournai doucement
dans mon lit, encore endormi dans la chaleur de ma couette. Mes yeux ne
voulaient pas s’ouvrir, mon corps commençait à s’éveiller mais mes yeux
restaient inexorablement fermés. Je luttai pour les ouvrir et accrocha le réveil
du regard. 10h30. C’était rare que je me réveille aussi tard. Je laissa un long
soupir me quitter, bâillai au moins trois fois, puis décidai de me lever.
J’enfilai un pull, des chaussettes, et glissai mes pieds dans mes chaussons. Je
m’arrêtai un instant à la salle de bain pour me rafraîchir un peu le visage et
passer un peu le peigne dans mes cheveux, puis je descendis.
Par la vitre
sur la porte de derrière, donnant dans la cuisine, je vis Laurent parler à mes
voisins. Les vieilles personnes ne dorment-elles donc jamais ?! Je m’approchai
de la porte et Emilie me vit. Elle me fit un signe, comme un bonjour, et je
sortis. Laurent se retourna à mon arrivée et me sourit.
— Bien
dormi ?
— Bonjour.
Bien dormi oui, un peu trop en fait ! Et toi ?
— Ca va !
Je saluai
Emilie et Paul.
— Ton ami
Laurent nous demandait si nous ne connaissions pas cet homme qui vient souvent à
la plage, me dit alors Paul. Mais nous ne connaissons rien de lui, sauf qu’il
habite une grande maison, plus loin, au bord de la plage.
— Au bord de
la plage ?! m’exclamai-je.
— Oui, il y
a quelques grandes maisons à près d’une heure de marche sur la plage, plus au
nord. Ce sont pour la plupart des maisons secondaires, des chefs d’entreprise,
des avocats, elles appartiennent à ce genre de personnes.
— Je vois.
Et vous ne l’avez jamais rencontré ? demandai-je.
— Je l’ai vu
une fois en ville, me dit Emilie. Mais il n’a rien dit, alors je n’ai rien dit
non plus. Même pas un bonjour !
Laurent me
sourit.
— Bien, nous
devons aller acheter nos légumes ! dit Paul. Bonne journée les enfants !
— Au
revoir !
Laurent leur
fit un au revoir de la main puis se tourna vers moi.
— Allez,
Erwan, n’hésite pas, c’est un riche ! Tente ta chance !
— Arrête de
dire n’importe quoi et rentrons, je commence à congeler doucement.
Nous
regagnâmes l’intérieur et je me mis à préparer le petit déjeuner. Je fis du
café, je sortis le pain et le beurre, un peu de confiture, et posai le tout sur
la table. Laurent m’aida à poser les bols et s’installa en face moi. Je me
laissai glisser sur la table, le front posé dessus. Je sentis Laurent poser
quelque chose devant moi et je relevai le visage. Il m’avait fait une tartine de
beurre et tenait la cafetière dans la main, prêt à me verser un peu de café.
— Allez,
Erwan, aujourd’hui nous avons de la marche à faire.
— Quoi ?
— Maintenant
qu’on sait où il habite, on pourrait aller y faire un tour, non ?
— Hors de
question. Je n’ai pas envie d’aller jusque chez lui ! Et puis je ne vois pas ce
que j’irai y faire.
— Bien, je
n’insiste pas, mais dès que j’en aurai parlé à Jeanne, je suis certain qu’elle
sera de mon côté.
— Jeanne
sera d’accord avec moi, tu verras. Tu finiras par y aller tout seul à cette
maison.
Je voyais à
ses yeux qu’il cherchait à me faire céder, mais ça n’allait pas marcher, je ne
voulais pas lui avouer avoir un faible pour l’inconnu, je ne voulais pas lui
montrer mes sentiments. En fait, j’en avais un peu peur, jamais Laurent n’avais
eu à faire à moi dans mon état amoureux, j’avais peur de son regard alors qu’il
me verrait avec un autre homme. Ce n’était pas quelque chose de très commun dans
les alentours, je peux même dire que c’était totalement inexistant.
Plus tard
dans la matinée, après que nous eûmes pris notre douche et fait les chambres,
l’envie d’aller me promener me prit, comme à mon habitude. Ce n’était pas
spécialement pour aller sur la plage, bien qu’y faire un tour ne m’aurait pas
déplu, mais je voulais prendre l’air avant de reprendre une semaine de travail,
aussi décidai-je d’emmener Laurent en ville. Il connaissait déjà l’endroit mais
je voulais y faire un tour, changer un peu mon habitude quasi obsessionnelle de
toujours me rendre sur la plage. A notre arrivée au centre du village, et malgré
la fraîcheur de l’air, il y avait les habitués du terrain de boules, « les
petits vieux » comme je les appelais. Toujours fidèles au rendez-vous, ils ne
manquaient pas un seul dimanche pour s’adonner à leur passe-temps favoris. Je me
suis toujours demandé ce que cela doit faire de garder les mêmes amis pendant
toute une vie, les voir vieillir avec soi.
Laurent n’a
jamais beaucoup aimé les villages, non pas que l’endroit ne lui plaisait pas,
mais comme il aimait me dire : « y’a rien à draguer ici » Et il avait raison… !
Mais j’étais aussi là pour ça, les partenaires potentiels étaient inexistants.
Après avoir fait le tour du centre du village, ce qui n’a pas duré plus d’une
heure, nous retournâmes chez moi et Laurent repartit chez lui. Ah… la solitude
de ma petite maison au bord de l’océan… J’en avais rêvé. Mais la solitude
devient parfois pesante, douloureuse, et sa compagnie en devient insupportable.
J’avais besoin de chaleur humaine, quoi que j’en dise, j’avais besoin de
quelqu’un. J’avais besoin d’amour, tout simplement.
Le
lendemain, lundi matin, j’étais en retard au travail. Cinq minutes, rien de
plus, mais je n’aimais pas ne pas être à l’heure, j’avais toujours ce sentiment
de culpabilité, comme lors de mes études ! On ne change pas si facilement.
Laurent était là, Jeanne aussi, il y avait mes autres collègues et je prenais
mon poste. Au guichet. Oui, ce n’est pas un travail fantastiquement passionnant
mais je voyais du monde et je ne restais pas chez moi. Et puis le temps passait
vite, entre les discussions entre collègues et les clients mécontents, je
n’avais pas le temps de m’ennuyer.
Mais ce
jour-là était différent. Un peu avant midi, je vis l’inconnu se présenter au
guichet. Impossible… L’homme presque ombre de la plage était devant moi, la tête
baissée dans son portefeuille. Il en sortit une carte et releva la tête. Son
expression avait dû valoir la mienne, nos regards sont restés accrochés pendant
quelques secondes et je fis un sourire que je sentis… tordu.
— Euh…
Bonjour !
— Bonjour.
Une place pour Paris.
— Euh…
Quelle classe, monsieur ?
— Première.
Il était
riche. Après tout, il avait une grande maison au bord de la plage… Alors ?
Avocat ? Chef d’entreprise ? Notaire ? Je vis Laurent du coin de l’œil. Il
l’avait vu lui aussi et n’avait rien dit. Je crois qu’il me laissait ce moment
étrange.
— Euh…
Départ pour aujourd’hui ?
— Le plus
tôt possible.
— Alors…
vous avez un train à 14h45, arrivée Gare du Nord.
— Ca me va.
Il me tendit
sa carte bleue. J’hésitai. Devais-je risquer un coup d’œil sur le nom y
figurant ? Mes yeux trahirent la rapidité de mon esprit et glissèrent
directement sur les écritures dorées. Je sentais le regard de l’inconnu peser
sur moi et je levai les yeux sur lui. Sa couleur océane était toujours aussi
profonde, il avait un petit air grave, pas triste, mais plutôt très sérieux. Je
baissai les yeux et pris son ticket.
— Voilà. Bon
voyage !
La phrase
typique mais j’aurais vraiment voulu qu’il la prenne personnellement.
— Merci. A
bientôt, me dit-il presque sur le même ton.
A bientôt,
oui, Kyle Hamilton. Son nom résonnait dans mes pensées, je pouvais enfin nommer
l’inconnu. Laurent ne mit pas longtemps à venir m’assaillir.
— Alors ?!
Mais je
m’occupais déjà d’une autre personne et Laurent n’insista pas. A midi je pris ma
pause et passai dans la pièce de repos. Laurent prit une chaise près de la table
au centre de la pièce et me regarda fixement.
— Tu ne me
dis rien ?
— Il
s’appelle Kyle Hamilton. C’est tout ce que je peux te dire !
Mon sourire
me trahissait. Jeanne entra ensuite dans la pièce et s’approcha de moi.
— Alors mon
grand, on drague ?
— Je ne
drague pas !
— Laurent
m’a dit que c’était ton inconnu de la plage, ce bel homme aux yeux bleus !
— Je t’en
prie, Jeanne, ne t’y mets pas toi non plus !
— Je ne fais
rien du tout ! Mais mon petit Erwan a des vues sur un fort bel homme, j’en
viendrais presque à regretter le mien ! dit Jeanne en riant.
— Quentin
est un mari modèle, Jeanne, tu devrais t’estimer heureuse !
— Mais je
plaisante, je plaisante ! J’aime mon Quentin, tu le sais !
— Et ? dit
soudainement Laurent. Il t’a dit quoi ? demanda-t-il en me regardant.
— Qui ?
répondis-je.
— Kyle
Hamilton.
— Rien de
spécial.
— Menteur !
J’étais à côté ! Il t’a dit « à bientôt » !
— Alors si
tu l’as entendu, pourquoi est-ce que tu me demandes ?!
— Pour que
Jeanne le sache aussi !
Jeanne me
tira doucement par l’oreille et secoua légèrement ma tête.
— Et tu
comptais me cacher ça ? Je rêve !
— Jeanne !
Lâche-moi ! Ca fait mal !
— Ha, tous
des bébés ces hommes…
Je
m’éloignai d’elle avec un air faussement apeuré et partis m’asseoir près de
Laurent, mon repas en train de chauffer dans le micro onde. Je ne cessai de
penser à Kyle, que je pouvais nommer, son visage était imprimé sur ma rétine,
envoyant constamment son image à mon esprit qui ne cessait de me le rappeler.
— Au fait,
Hamilton, ce n’est pas très français comme nom, dit Laurent, se balançant sur sa
chaise.
— Et alors ?
répondis-je.
— Ben il est
peut-être étranger.
— Et alors ?
— Ben… rien,
c’était juste pour dire qu’il était peut-être étranger. Ca peut être sympa de
connaître quelqu’un d’étranger comme ça, peut-être qu’il est anglais ! Il y a
beaucoup d’anglais qui aiment la côte atlantique française.
— Il n’a
pourtant pas d’accent, dis-je en me levant pour aller prendre mon plat.
— Mm. Tu as
raison. Mais peut-être qu’il vit en France depuis longtemps.
— Et
peut-être aussi qu’il n’a que le nom, d’étranger…, dis-je.
— Peut-être
aussi. Et d’après toi, quel âge il a ?
— Je dirais
26, dit Jeanne qui ouvrait sa petite boîte de salade quotidienne.
— Je suis
d’accord avec toi, Jeanne, ajouta Laurent. Il a pas l’air trop vieux, ses traits
sont encore un peu jeunes… A sa voix aussi ça s’entend.
— Vous avez
fini, tous les deux ! m’exclamai-je soudainement. On se fiche de quelle origine
il est ou même de son âge !
Je
commençais à perdre mon sang froid, je ne savais pas bien pourquoi mais cette
discussion m’agaçait un peu, je n’aimais pas la façon dont il parlait de Kyle,
non pas par possessivité mais quelque chose me dérangeait dans leur façon de le
deviner. Je pris mon plat et me rassis. Jeanne s’approcha de moi et passa une
main dans mes cheveux.
— T’énerve
pas comme ça, Erwan, on plaisante, c’est tout.
— Je sais,
répondis-je. Mais… ne faîte pas comme si je m’y intéressais.
— Tu es sûr
que ce n’est pas le cas ? me demanda Jeanne.
— Non, je
n’ai jamais dit que j’en étais sûr mais ne faîtes pas comme si ça l’était.
Jeanne me
sourit et m’embrassa sur le front. Elle agissait toujours de cette manière avec
moi, comme une grande sœur agirait avec son petit frère.
— J’ai envie
de t’inviter à la maison ce week-end, me fit-elle. Quentin doit aller voir son
père et je suis toute seule avec la petite. Ca te dirait de passer le
week-end avec nous ?
— Je ne sais
pas, pourquoi pas ! Je ne suis jamais très occupé de toute façon.
— Jalouse de
moi pour le week-end que j’ai passé avec lui en tête à tête ? demanda Laurent
sur un ton amusé.
— Peut-être
bien, répondit-elle avec le sourire.
J’aimais
savoir que je comptais pour eux, j’en avais besoin en fait, ils étaient les
seules personnes que j’avais dans ma vie, les seules sur qui je pouvais
m’appuyer et les seules à qui je me confiais.
A la fin de
la journée, en sortant de la gare, je m’arrêtai au bord de la route. J’avais les
clés de ma voiture dans une main, ma veste dans l’autre et je me mis à penser à
Kyle. Il devait être à Paris alors que je m’apprêtais à rentrer chez moi, et je
me pris à me demander ce qu’il avait pu bien avoir à y faire, à Paris. Après
tout, il était riche, il devait sûrement y avoir des intérêts, des gens qu’il
connaissait. Soudain, une crainte naissante envahit mon cœur. Combien de temps
allait-il y rester ? Combien de temps allais-je me promener sur la plage sans
l’y voir ? Et surtout, allait-il revenir ? Je traversai la route au trot et
arrivai à ma voiture. Je ne vis pas la route passer, toujours les mêmes
questions s’entrechoquaient dans mon esprit et je me pris à monter un plan. Si
Kyle n’était pas là ce jour-là, et en supposant qu’il soit resté à Paris
plusieurs jours, je pouvais… me rendre chez lui !
Arrivé chez
moi, je me précipitai sur l’annuaire de ma ville et des alentours et me mis à
chercher. Hamilton… Hamilton… Hamilton… Pas de Hamilton dans l’annuaire. Oui,
évidemment, il devait être sur liste rouge. Je pris mes baskets, enfilai une
veste chaude et sortis de chez moi à peine rentré. Je descendis à la plage et me
mis à marcher, marcher. Mon regard était rivé sur le bord de la plage, de
l’autre côté des dunes, là où j’allais voir quelques grandes villas. Au bout
d’une bonne demie heure de marche, j’en aperçus une, un peu plus loin. Mon cœur
se mit à battre plus fort si bien que mes bras commençaient à me faire mal. La
peur m’avait toujours rendu plus faible. Je passai les dunes et regardai la
maison de loin. Elle était immense, il devait au moins y avoir dix pièces.
Montée sur pilotis, elle faisait face à l’océan, une grande baie vitrée pour
profiter de la vue vers l’infini… le genre de maison qui m’aurait bien plu.
Je décidai
de m’approcher un peu plus, au moins suffisamment pour pouvoir savoir si c’était
la bonne maison. Je fis le tour, toujours de loin, et trouvai le chemin qui y
menait. J’hésitai, que ce fusse chez Kyle ou non, je n’étais pas chez moi, je ne
pouvais pas m’y aventurer comme bon me semblais. Mais je continuai quand même et
eus vite une boîte aux lettres en vue. Le nom qui y était frappé fit chuter ma
tension. Ce n’était pas Hamilton. Je jetai tout de même un coup d’œil à la
maison, au bout de la petite route, et vis quelques jouets, un ballon et un vélo
pour enfant. Et si Kyle était marié ? Et s’il avait des enfants ? Et si je
m’étais fait tout un film sur lui, avais imaginé des choses, ce qui
m’arrangeait ? Non, je ne pouvais pas abandonner, j’étais déjà allé trop loin,
je devais au moins trouver la maison, qu’il soit marié ou pas. Et je me remis en
marche. Deuxième maison, toujours pas la bonne, troisième maison, non, pas de
Hamilton, quatrième maison, je n’osai pas m’approcher car le chien derrière le
portail ne m’avait alors pas paru commode. Et enfin, cinquième maison. Je
commençais à me décourager et je m’étais même posé cette limite : si cette
maison n’était pas la bonne, je rentrais et laissais tomber.
Alors que je
cherchai la boîte aux lettres, je vis une femme d’environ soixante ans
s’approcher de moi sur le chemin menant à la maison. Elle me sourit et s’arrêta
à quelques mètres de moi.
— Bonjour !
me lança-t-elle. Vous cherchez quelqu’un ?
— Euh…
bonjour madame. En fait… je cherche la maison d’un certain Kyle Hamilton, on m’a
dit qu’il habitait dans…
— Ah, oui !
Monsieur Hamilton ! C’est trois maisons plus loin, elle est un peu plus à
l’écart, vous la trouverez facilement je pense. Vous ne pourrez pas vous
tromper, c’est la seule qui a les volets bleus !
— Oh, je
vois. Merci beaucoup madame, bonne fin de journée !
— Je vous en
prie.
Et me voilà
reparti pour marcher. Au bout de quelques minutes, je n’étais même presque plus
sûr de toujours vouloir aller voir cette maison, je n’allais de toute façon pas
y trouver grand-chose mais je voulais la voir, voir où l’inconnu de la plage
habitait. La maison aux volets bleus était maintenant en vue. J’avais imaginé
une maison plus traditionnelle mais elle alliait style moderne et maison de
campagne. C’était vraiment une grande maison, bien trop grande pour une seule
personne, elle avait un seul étage mais était sur pilotis elle aussi, ce qui lui
donnait une importance plus imposante. Je remarquai vite qu’il y avait une
voiture garée au pied de cette maison, un 4x4 de luxe gris métallisé. Il y avait
donc quelqu’un, j’avais même pensé m’être trompé. Je m’approchai doucement sur
la petite route qui menait à la maison et m’arrêtai devant la boîte aux lettres.
Kyle Hamilton. C’était bien la bonne maison et le fait de voir que cet homme
existait réellement, qu’il devait avoir une vie, des habitudes et mêmes des amis
me fit frissonner. Pour moi, Kyle avait toujours été l’inconnu de la plage, cet
homme à l’air si mélancolique et aux mots si rares.
Je m’arrêtai
sur le chemin et me contentai de regarder la maison sans l’approcher plus. Je
voyais une ombre passer et repasser devant la plus grande fenêtre qui donnait de
mon côté, la personne au 4x4 était bien à l’intérieur. Je décidai de repartir.
J’avais ce que je cherchais, je n’avais plus grand-chose à faire à cet endroit.
Une fois chez moi, je me mis à émettre toutes sortes d’hypothèses sur Kyle, je
n’étais jamais satisfait des conclusions bien évidemment fausses que je tirais
de ces réflexions. La seule qui était certaine était qu’il était riche, mais ça
ne m’intéressait pas.