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Fiction » General » De l'Autre Côté de ma Vie font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Lenamei Aoi
Fiction Rated: T - French - General/Romance - Reviews: 10 - Published: 10-24-04 - Updated: 10-24-04 - id:1745259
Bonjour à tous !! Non, ne me tapez pas ! Je sais, j'ai d'autres écrits en cours, certains sont même en pause depuis un certain temps mais je n'abandonne pas !
Ce courte nouvelle a été écrite pour le concours de Naëlle pour son site Shiroi Horaana, ce n'était donc pas une fic "normale" ^^ Pour info, j'ai finie deuxième à ce concours et j'en suis toute contente :p
Enfin bref, voilà pour vous un peu de lecture pour attendre la suite des autres nouvelles... Ne comptez pas voir la suite très vite, je suis très prise entre mes cours et mon site de scans alors... un peu d'indulgence, merci !

Bonne lecture à vous tous.
De l’Autre Côté de ma Vie
*** 1 ***
Si j’avais cherché de l’autre côté de ma vie, qu’y aurais-je trouvé ? Si jamais ce jour-là je n’avais pas tourné dans cette rue mais dans une autre, qui aurais-je rencontré ? Si j’avais levé le regard au lieu de le baisser, qu’aurais-je alors vu ? Et si j’avais dit les mots que j’avais pensés, que m’aurait-on répondu ?
Revenons un peu en arrière et changeons un détail, un infime détail.

C’était un jour d’automne, il faisait frais, l’air était doux, un peu humide, les odeurs de pluie étaient omniprésentes et le murmure du vent habitait mon esprit. Ce jour-là, j’avais réussi à avoir un congé, pour une fois… Alors direction mon endroit préféré : la plage. J’aime l’océan, j’aime l’observer évoluer, j’aime le voir tantôt calme, tantôt déchaîné. Je n’aime pas la plage pour y bronzer, pavaner, je l’aime en solitaire, le sable vierge battu par le vent du matin, avec pour seuls occupants les mouettes et quelques coquillages échoués.
Ce jour-là, et comme toutes les autres fois, il y avait cet autre garçon, peut-être un homme en fait, il se promenait comme moi, nous nous croisions souvent à cet endroit. Je ne l’ai jamais vu en ville, peut-être aussi parce que je ne sors pas souvent, mais lui, je l’aurais reconnu. Parfois, alors que je marchais sans but sur la plage, il arrivait en face de moi, son regard ancré sur l’horizon, la mer lointaine. Plus d’une fois j’ai eu envie de lui demander ce qu’il regardait sans cesse là-bas, ce qui lui donnait ce regard mélancolique et pensif. En fait, je devais avoir la même expression lorsque que, perdu dans mes pensées poétiques, je m’arrêtais au bord de l’eau et me contentais de respirer l’air marin chargé de toutes ces odeurs uniques.
Lorsque nous nous croisions, nous ne nous adressions pas la parole, et bien que notre présence à chacun était presque devenue familière, presque coutumière, pas un seul mot ne passait entre nous.

Et si les choses avaient été différentes ? Et si un jour, une seule fois, nos regards étaient restés accrochés et les mots que nous réservions à la mer étaient adressés à l’autre ?

***

09h30. C’était mon heure. J’enfilai mon pantalon noir en toile, passai un pull chaud sur mon débardeur et glissai mes pieds dans mes chaussures de cuir épaisses. Je m’arrêtai un instant près de la glace dans l’entrée et me regardai quelques instants. Pas besoin d’apparat pour la mer, elle vous prend comme vous êtes, ne juge pas. Je me souris, posai ma veste sur mes épaules et sortis de chez moi. Direction la plage.
Le soleil était déjà là, la douce chaleur qu’il dégageait me mettait à l’aise et je parcourus la centaine de mètres qui me séparait de la mer à pieds, prenant le temps d’apprécier mon environnement. J’aime le petit village où j’habite, il y a toujours un peu d’animation, toujours ces sourires et ces regards agréables. J’arrivai vite aux dunes qui bordaient la plage, étendue éternelle. Ah… je n’échangerais pour rien au monde cette vision lorsqu’on arrive près de l’océan, cette infinité, l’impression que nous sommes perdus ou parfois que nous sommes au contraire entouré de mille choses incroyables, le vent caressant mon visage, se glissant dans mes vêtements comme pour caresser directement ma peau pour ne pas que j’oublie d’où je viens.
Je descendis les dunes doucement, le sable s’échappant légèrement sous mes pieds. En ce temps humide le sable est plus compact, plus noir aussi, un peu gris, cela donnait un touche de tristesse en plus à la scène, comme quelque chose de peint avec la morosité de mon âme. Et je foulai la plage elle-même. A moi la liberté, plus de contrainte, je pouvais presque chevaucher la brise et m’envoler avec elle, voir le monde d’en haut, de loin, oublier tous les petits désagréments de la vie, sa tristesse et les problèmes des autres. Je fermai les yeux un long moment. Parfois, il me semblait entendre le chant d’une sirène flotter vers moi et m’envoûter doucement, m’appelant vers l’océan comme si j’avais été marin, m’ordonnant avec délice de quitter mon navire et de sombrer dans ses eaux exquises. A quelques dizaines de mètres, il y avait quelques oiseaux trottant sur le sol mouillé par les vagues venant goûter au sable de la plage, ils semblaient très occupés à se trouver de quoi manger, je voyais des coquillages dans leurs becs.
Et je le vis. Lui et son regard mélancolique, il marchait dans ma direction, enfin, disons plutôt que son errance apparente avait dû le mener jusqu’ici. Ses cheveux lui caressaient le visage, des mèches brunes légèrement ondulées. J’avais eu le temps de l’observer, de loin comme de près, lorsque nous nous croisions dans nos promenades anonymes. Je connais la plupart des gens qui viennent se promener sur cette plage, beaucoup de personnes âgées, quelques rares personnes plus jeunes sûrement en quête d’un peu de calme et de poésie sans doute aussi.
Moi… je venais pour la solitude, pour le calme et la beauté. Ce jour-là aussi, mais je peux aussi y rajouter pour l’inconnu de la plage. Il m’intriguait, je l’avoue, je n’arrivais pas à comprendre sa motivation. Nous avons tous nos gestes qui nous trahissent lorsque nous venons à cet endroit, moi j’étends mes bras en croix lorsque l’envie m’en prend comme pour absorber ce bout de vision paradisiaque, le ciel épousant l’océan à l’horizon, on pourrait presque jurer qu’ils ne font plus qu’un… Je rêve parfois de cette plage, je me sens bien, je volerais presque.
L’inconnu de la plage était à une dizaine de mètres… Son regard était toujours perdu au loin, comme s’il avait succombé à l’appel de la sirène tentant de m’attirer parfois. Le bruit de ses pas dans le sable était presque velouté, nous foulions le même sol d’éternité et il me dépassa doucement, sans un regard pour moi, sans un mot ou un murmure. Et si les choses changeaient ? Et si pour une fois l’inconnu de la plage me prêtait quelques secondes de ce regard ?
— Bonjour…
Ma voix avait trahi mes craintes et je ne lâchai qu’un murmure. Mais il l’avait entendu et je le sentis hésiter pendant quelques secondes. Puis il tourna la tête vers moi. Son regard bleu m’électrisa, aussi bleu que l’océan sous le soleil du mois de juillet lors d’un ciel sans nuage. Ses cheveux cachaient toujours une partie de son visage et il fit même en sorte que je ne puisse plus voir son regard en entier. Il détourna les yeux et lâcha un « bonjour » sans grande sympathie… Avais-je donc à faire à une espèce de rustre parcourant MA plage ? Et il se remit en marche. Je sentais presque la colère m’échauffer les oreilles. Cela faisait pratiquement 3 mois que je le voyais venir sur cette plage, alors que j’y viens depuis… depuis toujours je crois bien. Il n’avait pas le droit d’être aussi désintéressé ! A chaque fois que je venais, j’étais quasiment sûr de le croiser, et alors que j’avais eu le courage de lui adresser la parole… Ah, peu importe. Après ça, je suis parti faire un tour à l’opposé de sa direction pour être sûr de ne pas le croiser à nouveau.
Les questions à son sujet ne cessaient de fuser, mais ce qui m’avait le plus marqué avait été ses yeux… d’une couleur si pure, son regard droit et pourtant j’avais pu y voir comme de la tristesse, de la souffrance même. Je ralentis mon pas et m’arrêtai. L’envie de me retourner était plus forte que tout, je voulais savoir si lui aussi pensait à moi autant que je pensais à lui. Se posait-il autant de questions sur moi ? Je tournai mon regard vers l’arrière, sans trop chercher sa silhouette, mais ne le vis plus, il avait apparemment quitté la plage. Qu’importe, j’allais sûrement le croiser à nouveau le lendemain, mais cette fois-ci, hors de question pour moi de lui adresser le moindre mot, une leçon me suffit.
Je décidai de rentrer chez moi après une bonne heure de promenade. Rien de tel que l’air marin pour me faire me sentir bien. A l’entrée de ma petite maison, j’enlevai mes chaussures, posai ma veste sur l’un des deux crochets dans mon entrée et m’arrêtai. J’avais déjà envie d’y retourner, je voulais encore m’imprégner de cette vision rassurante de l’océan, je voulais encore caresser l’horizon de mon regard, l’embrasser de mes soupirs. Je finis par revenir sur mon envie et passai dans le salon. Un jour de repos à combler… Il fallait que je fasse quelques courses.
Après avoir fait un peu de ménage, je me rhabillai et partis au centre du village. Le marché était presque continuel, tous les jours nous avions des produits frais et je ne manquais jamais de quoi manger. La plupart des gens faisant leur marché ce matin-là étaient des personnes âgées, comme tout le reste de la semaine d’ailleurs. Il n’y avait que le week-end où l’on trouvait des enfants riant ou pleurant, des jeunes se balader à la recherche de la moindre animation, des couples faisant leurs courses pour le repas familial du dimanche.
Je croisai mon voisin et sa femme, tous deux ne devaient pas avoir moins de soixante dix ans mais étaient un couple adorable. Ils me virent de loin et madame me salua. Elle avait tout de la grand-mère de campagne, avec son petit panier en osier pendu au bras, son foulard foncé sur la tête laissant dépasser quelque boucles d’or blanc, son visage marqué par le temps et le travail de la terre. Ses vêtements me rappelaient ma grand-mère, ces robes à fleurs dont j’ai toujours eu horreur, bien que je ne pouvais concevoir de voir cette femme avec tout autre vêtement. Ses bas couleur chair étaient bien tirés, plongeant dans de vieux souliers de cuir terne. Elle était adorable, j’avais toujours envie de la serrer dans mes bras.
Son mari, lui, avait tout du fermier ! Légèrement bossu, les mains abîmées, le béret visé sur la tête, presque comme s’il avait toujours vécu avec, une vieille cigarette éteinte au coin de la bouche. Il portait toujours un pull foncé sans manche sur une chemise à carreaux, les manches retroussées au dessus des coudes, même par temps d’hiver, à croire que pour lui, le temps ne changeait jamais. Son pantalon de toile avait l’air centenaire et pourtant, il n’était pas usé, toujours court sur ses chevilles, laissant apparaître des chaussettes aux motifs écossais, foncées, dans des chaussures de cuir usées elles aussi, tout comme celles de sa femme.
Ils me faisaient rire avec leur allure d’un autre temps mais je les adorais, ils étaient presque comme une famille pour moi. Lorsqu’ils furent à mon niveau, je leur souris.
— Bonjour !
— Bonjour, Erwan, me dit Emilie, la grand-mère.
— Vous allez bien aujourd’hui ?
— Très bien ! Il fait beau, les oiseaux chantent, nous en profitons pour sortir un peu !
— Vous avez raison, il faut en profiter, d’autant plus que le temps ne sera pas toujours comme ça !
— Alors mon garçon, tu fais tes courses tout seul ? me demanda soudainement Paul, le grand-père.
— Je les fais toujours tout seul, oui !
— Et pas de petite copine ? Tu devrais aller en ville, ici il n’y a que des vieux ! me dit-il en riant.
— Non, toujours pas de copine, lui répondis-je tout sourire.
Comment leur avouer que j’avais toujours préféré les hommes… Quant à la ville… à la ville il n’y a pas d’océan, pas de brise marine, pas d’horizon mourrant sous le soleil saignant… et encore moins d’inconnu de la plage ! Je ne pouvais me séparer de mon ennuyeux petit village côtier… ennuyeux pour ceux qui ne le connaissent pas. A vrai dire, il n’y avait que peu de choses à y faire mais j’y trouvais largement mon compte, moi qui avais voulu un endroit tranquille.
Après avoir acheté un peu de viande, du fromage et quelques légumes, je me hâtais à la petite supérette du coin pour finir mes courses. J’y rencontrai des connaissances, le médecin était là, chose rare de le voir ici en pleine matinée. Il y avait aussi la vieille Marjolaine et ses petites manies, elle venait tous les jours acheter de quoi manger pour la journée, pas plus, pas moins. Sur le chemin du retour, je passai par chez le boulanger et pris ma baguette quotidienne, avec un supplément : un paris-brest. J’adore les paris-brest ! La boulangère connaissait mon pêché mignon aussi ne fut-elle pas étonné de me voir sourire comme un enfant devant la pâtisserie appétissante !
Et me voilà tout près de ma maison. L’océan m’appelle, la sirène ne sait donc pas se taire, mais je ne cédai pas et je rentrai. Au menu ce midi : filet de sole sauce blanche, ma spécialité ! Le tout accompagné d’un peu de riz, un véritable délice ! Tout en cuisinant, je me remis à penser à l’inconnu de la plage. Son regard était gravé au fond de mes yeux, je ne pouvais plus m’en défaire. Jamais je n’avais vu pareille couleur, profonde, pure… Non, on ne tombe pas amoureux pour un simple regard, surtout lorsque celui-ci est courtoisement accompagné d’une sympathie flagrante. Laissant le poisson cuire doucement à la vapeur, je passai dans mon salon. Le silence de ma petite maison me faisait du bien, travailler au guichet de la gare est un travail bien trop bruyant, il m’arrivait parfois de vouloir tout arrêter. Mais de quoi aurais-je donc vécu ? Sûrement pas de mes promenades sur la plage.
Ce midi-là, je mangeai seul, comme chaque jour que je passe chez moi en fait. La solitude on s’y fait à la longue, bien que je ne sois pas vieux, je peux même dire que je suis encore tout jeune du haut de mes 25 ans ! Mais après deux années à se coucher seul le soir, se lever avec sa seule compagnie et celle du vent qui charme le bois de ma maison, deux années à parler à son chat lorsque l’envie nous prend de converser un peu et à avoir pour seule occupation la vue de l’océan… La solitude est comme un style de vie dont on ne peut se passer.
Je passai mon après-midi à flâner devant ma télévision, je ne pouvais pas non plus passer tout mon temps libre à la plage. Et puis… je craignais un peu de croiser à nouveau l’inconnu. Notre semblant de rencontre ne s’était pas du tout passé comme je l’avais imaginé, à peine espéré, son ton légèrement froid accompagné de ce regard mélancolique m’avait fait quelque chose, oui, il semblait perdu en fait, égaré sur la plage.
Puis le soir, j’y retournai. J’aimais y aller le matin et le soir, c’était les meilleurs moments de la journée pour admirer l’océan brillant sous des lumières totalement différentes, le matin il était velouté de douceur avec ses couleurs claires alors que le soir, il sombrait dans un abîme de velours avec ses tons orangés sur lit rose, violet, bleu marine. Ca lui donnait un aspect différent à chaque fois, et je l’aimais toujours plus.
En arrivant près des dunes, je m’arrêtai. Il était encore là ! Du moins, il était revenu comme moi, et je décidai de l’observer un peu depuis mon poste. Il était statique face à la mer, ses cheveux étaient charriés par le vent plus fort que le matin, je pouvais presque voir son profil dégagé, mais son air était toujours aussi triste, voire même plus. L’océan le rendait triste, je le savais, je l’avais compris. Il devait y avoir de mauvais souvenirs, j’ai moi aussi eu ce regard pendant un long moment, les mauvaises choses du passé nous changent même physiquement. Depuis que j’étais arrivé ici, dans ce village, je sentais quelque chose revivre doucement en moi, ça prenait son temps mais ça grandissait.
Je descendis les dunes. Elles n’étaient pas très hautes, et dans la nuit naissante, elles me parurent plus étendues, presque de formes différentes. L’inconnu n’avait toujours pas bougé, il n’était qu’à quelques pas des vagues les plus aventureuses qui venaient à la rencontre de la plage, parfois même, je pensais que l’eau allait lui toucher les chaussures mais on aurait dit que sa position avait été bien calculée. La longue veste qu’il portait flottait doucement dans le vent, ses pans de tissu claquant légèrement. Je remarquai soudainement que je ne l’avais jamais vu porter autre couleur que le noir, peut-être le gris, ou même le bleu nuit, mais jamais un seul vêtement de couleur, ou même clair.
Je décidai de faire comme si je ne l’avais pas vu et me mis à trotter vers le bord de l’eau, pas trop près, l’océan me fait peur la nuit, cette étendue noire est magnifique mais elle me paraît effrayante, j’ai toujours eu l’impression qu’elle allait m’avaler et me garder dans ses profondeurs. Je jetai un coup d’œil à l’inconnu et me mis à soupirer dans le vent, mêlant mon souffle aux embruns humidifiant l’air. Soudain, je le sentis me regarder, comme si ses yeux pouvaient parler, je sentis comme un frisson me caresser le dos et monter jusque sur ma nuque, envahissant même mes épaules.
Je ne pus m’empêcher d’accrocher ses yeux aussi noirs que les miens dans la nuit presque installée. J’avais pour habitude de sourire aux gens lorsque je ne savais pas trop quoi leur dire, et c’est ce que je faisais souvent à distance, mais là, mon sourire ne voulait pas se placer comme il avait l’habitude de le faire sans même que je le veuille consciemment, au contraire, je sentais mon visage plongé dans une expression presque grave, comme si son regard avait une incidence directe sur moi. Et je pense que c’était le cas, on ne pouvait pas sourire à quelqu’un vous montrant ce genre d’expression, et encore moins dans un cas pareil alors que je n’en connaissais pas la cause.
Je tournai à nouveau la tête vers l’océan. Que pouvais-je lui dire ? Dans l’immédiat, peu de choses, il était trop loin pour m’entendre lui parler, à moins de lui crier, chose qui n’était pas très fine. Je reculai de quelques pas alors que l’eau semblait vouloir étendre son territoire, et m’arrêtai à nouveau. L’inconnu avait bougé, il marchait vers moi, enfin, dans ma direction… il n’était plus qu’à quelques pas… Que devais-je faire ? Rien, je ne bougeai même pas lorsqu’il me dépassa. Puis il s’arrêta. Il se tourna un peu vers moi, me regarda quelques secondes puis releva une mèche qui semblait amoureuse de son regard… elle aussi.
— Bonsoir, me dit-il.
Je ne l’avais presque pas entendu, ce n’était pas grand-chose de plus qu’un mot murmuré comme un secret dévoilé au creux d’une oreille, et pourtant, je l’avais tout de même entendu. La mèche rebelle retourna à sa place et lui repartit. Oh… je viens de réaliser que je ne lui avais même pas répondu tant tout cela m’avait paru étrange ! Finalement, je devais passer pour quelqu’un de bien mal élevé à ses yeux. Alors nous étions quittes.
Je voulus le suivre, et je le fis un court moment, comme si de rien n’était, faisant le promeneur paisible. Puis je m’arrêtai, je n’avais pas le droit de le suivre comme ça, ce n’est pas comme si c’était une star et moi son plus grand fan, et bien qu’il m’intriguait au plus haut point, il allait falloir que je trouve des renseignements autrement qu’en le suivant. Direction ma maison.
Je m’affalai lamentablement sur mon canapé et soupirai longuement. Grelot, mon chat de gouttière, arriva en trottant et sauta sur mon dos. Ses ronronnements me faisaient toujours du bien, j’avais même l’impression qu’il le savait pertinemment. Il se coucha dans le creux de mes reins, après avoir bien préparé sa place en tassant mes vêtements, et ses vibrations me bercèrent lentement. Je m’endormis.

***

A la gare, tout est assez bruyant. Ce n’est pas une grande gare très fréquentée mais il y a tout de même son nombre de personnes y transitant chaque jour. Les trains sont assez fréquents, c’est très pratique. Je travaillais à près de 50 kilomètres de chez moi, j’avais un petit bout de chemin à faire chaque matin, et chaque soir pour rentrer, mais je n’avais à faire aux embouteillages que très rarement. Mes collègues étaient tous très sympathiques, hormis deux ou trois phénomènes qui ont été embauchés comme pour abattre tout ce qui bouge, rabaissant par la même occasion le moral de toute l’équipe.
Il n’y avait que très rarement d’inspection dans notre travail, « faîtes votre boulot et rentrez chez vous », se plaisait à dire notre chef. Je ne m’en plaignais pas et il était en fait très agréable, strict, mais travailleur, c’était un plus pour lui. Des cinq collègues que je côtoyais le plus régulièrement, seuls deux étaient proches de moi : Jeanne et Laurent.
Jeanne était une jeune femme pleine de vie. Mariée, une petite fille de 5 ans, son mari était comptable et j’avais tout de suite sympathisé avec elle. Laurent était célibataire. Il l’est toujours je crois d’ailleurs. Ses relations n’ont jamais dépassé un trimestre, c’était pourtant quelqu’un de très intéressant, il avait beaucoup de culture, on ne s’ennuyait jamais avec lui, mais l’amour ne sourit pas à tout le monde. Tous deux savaient que j’étais gay, ce n’était pas la première chose que l’on voyait chez moi, j’ai toujours été un garçon parmi les garçons, peut-être noyé dans la masse. Jeanne m’invitait fréquemment chez elle, son mari a toujours été quelqu’un de très sympathique et surtout de très compréhensif pour me laisser entrer chez lui ! Quant à Laurent… disons que c’était différent. Nous passions parfois des soirées ensemble à nous parler de nos mésaventures amoureuses, de nos souvenirs d’enfance, de nos familles, de nos rêves. Je me souviens du jour où il avait appris mon homosexualité, son expression me restera toujours ! Il avait alors eu un grand sourire et m’avait lancé un « j’en étais sûr ! ». Etait-ce donc si évident pour lui ?

La fin de la semaine arriva avec tout son désordre. Souvent, on voyait des familles entières envahir le village et la plage. MA plage. Et l’inconnu au regard océan, lui aussi allait devoir faire face à tout ce monde ! Quand allions-nous pouvoir nous rencontrer à nouveau ? Quand allais-je pouvoir recroiser son regard d’acier aérien ? Quand allais-je à nouveau passer pour un mal élevé ?...
La plupart des gens venant le week-end avait de la famille au village, un parent, un grand parent, un oncle, une tante, je ne pouvais pas leur en vouloir de passer un peu de bon temps ici, chez moi. J’étais devenu assez possessif en ce qui concernait les alentours de chez moi et la plage, lorsque je parlais aux gens, je parlais de « ma » plage, « mes » dunes, comme ces petits vieux qui pensent tenir leur région dans leurs mains, étant enfants du pays, il y avait comme une appartenance mutuelle.
Je n’allais pas passer ce week-end tout seul. Après avoir parlé de l’inconnu de la plage à Laurent, il avait voulu le voir, comme s’il était une bête rare que seuls quelques chanceux avaient eu le privilège de voir. Samedi après-midi, Laurent arriva chez moi, les bras chargés. Il venait toujours avec de quoi boire et manger, parfois il ramenait des spécialités d’autres régions, des choses qui rebutent à voir mais délicieuses à manger. Ce jour-là, il était dans sa phase sucreries, j’avais eu droit à une multitude de bonbons, gâteaux et autres gourmandises plus que mauvaises pour la santé.
— Je suis content qu’on puisse passer un peu de temps ensemble ! m’avait-il alors dit.
Je ne sais pas pourquoi Laurent m’a toujours bien aimé, il avait tout de suite accepté ma… différence, le fait que je puisse un jour le regarder comme une femme l’aurait fait. Et en fait, nous en parlions assez souvent, je n’étais pas attiré par Laurent, il était très beau garçon mais il était surtout un ami, un ami très cher même, mes sentiments amoureux n’avaient pas leur place.
Nous commençâmes l’après-midi par une tasse de café et quelques biscuits. On aurait dit deux petites femmes au foyer en train de se raconter leur vie ! Mais nous aimions beaucoup discuter, il avait toujours quelque chose d’intéressant à me raconter, même si je le voyais beaucoup la semaine. Mais ce jour-là, le principal sujet de conversation avait été l’inconnu de la plage. Laurent aimait aussi l’appeler « le rustre aux yeux bleus » !
— Alors, quand est-ce qu’on va le voir ? me demanda-t-il, à peine installé devant sa tasse de café.
— J’ai pour habitude d’aller à la plage le matin et le soir. Il y est la plupart du temps mais on peut aller voir dans l’après-midi si tu veux.
— Et toi tu veux ?
— De toute façon, ça ne change pas grand-chose que j’y aille ou pas, il reste toujours l’inconnu de la plage !
— Mais on pourrait l’accoster, non ?
— On pourrait aussi le suivre jusque chez lui et l’épier !
— Tu sais où il habite ?
— Bien sûr que non, je ne sais pas où il habite ! Tu crois que je le suis jusque chez lui ?!
— Ca aurait pu t’aider à au moins savoir comment il s’appelle.
Laurent avait un sourire rempli d’idées. Je sentais son regard plus pesant tout à coup et je décollai mes lèvres de ma tasse de café pour le regarder.
— Il te plaît ? me demanda-t-il soudainement.
— Quoi ?!
— Tu sais, tu en parles souvent, et puis ce n’est pas comme si tu l’avais vu pour la première fois il y a quelques jours uniquement. Et… il a de beaux yeux bleus il me semble…
— Je n’ai jamais dit qu’il avait de beaux yeux, j’ai dit qu’ils étaient bleus, c’est tout.
— Oui, bon, d’accord. Mais… il ne te tente pas ?
— Laurent ! Ce n’est pas quelque chose à manger !
— Et tu ne lui as jamais parlé plus qu’un simple bonjour ?
— Non, rien. De toute façon, ce n’est pas comme s’il m’en avait donné l’envie.
— Il est si effrayant que ça ?
— Eh, Laurent, arrêtons de parler de lui, parlons de toi un peu ! Alors, les amours ? Une nouvelle beauté en vue ?
— Pff… Tout ce qu’on trouve dans le coin ne m’intéresse pas.
— Tu as des goûts de luxe, tu devrais te mettre un peu plus à la portée du commun des mortels !
— Et alors, toi tu aimes bien les hommes, ce n’est pas mieux je te signale !
Laurent avait toujours le mot pour faire rire ! Après une petite discussion sur ses goûts en matière de femmes, qui étaient en fait très proches du commun des mortels, nous décidâmes de tenter l’aventure de la plage. J’espérais deux choses : que l’inconnu soit là et qu’il ne soit pas là. En fait, sa présence aurait été amusante, Laurent allait sûrement trouver une idiotie à dire ou à faire pour me faire passer pour un total idiot aux yeux de l’inconnu. Mais s’il n’allait pas être là… ça m’aurait évité de devoir tenter quelque chose sous les insistances de Laurent. Après nous être assez chaudement couverts, nous sortîmes de chez moi, le mois d’octobre était déjà bien avancé et le vent nous le faisait parfois cruellement sentir, l’humidité de l’air rendait tout humide et nous avions parfois du mal à nous couvrir correctement pour nous protéger.
Une fois en vue de la plage, Laurent pressa le pas, on aurait presque dit qu’il était plus pressé que moi de voir l’inconnu, si j’avais effectivement été pressé, ce qui n’était pas exactement le cas. Si je venais à le recroiser, je n’avais aucune idée de ce que j’allais lui dire. Comme je m’y attendais, il y avait plusieurs personnes sur l’étendue sablée, je reconnaissais même quelques unes d’entre elles. Il y avait beaucoup d’enfants accompagnés de leurs parents, eux-mêmes accompagnés des leurs et je me rendis alors compte que je m’étais bien isolé du monde, mon village ne comportait que de rares jeunes personnes…
Nous descendîmes tous deux les petites dunes et nous retrouvâmes au même niveau que les autres. Comme conditionné, mon regard se mit à le chercher, et pour une fois, ce n’était pas pour moi que je le cherchais mais pour Laurent. Nous fîmes quelques pas, je dis bonjour à plusieurs personnes, je connaissais bien les gens de mon village, excepté l’inconnu de la plage. Puis je le reconnus, bien à l’écart, évidemment. On aurait dit qu’il voulait se donner volontairement une attitude mystérieuse, un peu effrayante, de sorte qu’on le regarde avec recul, sans trop vouloir l’approcher.
Laurent vit à mon regard vissé sur l’homme que je venais de trouver. Il s’approcha de moi et, tout sourire, me dit :
— Il t’hypnotise, méfie-toi…
— Arrête, Laurent.
— Alors, c’est lui ? Il a pas l’air aussi étrange que tu me l’as décris, j’ai plutôt l’impression qu’il a envie d’être seul sur cette plage, ce que je trouve plutôt normal.
— Ca se voit que tu n’as pas vu son regard ! Je ne sais même pas si j’ai envie de le recroiser un jour !
— Ne dis pas ça, si ça se trouve, il vient ici pour te voir.
— Oui, et si ça se trouve il n’est pas gay. J’opte pour ma version.
— Pourquoi pas ?!
— Non, la question serait « pourquoi ? » ! Pourquoi serait-il gay, comme par hasard… Il n’y a pas un seul gay à des kilomètres à la ronde ici.
— C’est pour ça que tu es là, c’est ça ? A mon avis, te couper du monde comme ça n’est pas une bonne solution.
— Je ne me coupe pas du monde, si j’avais vraiment voulu le faire, je ne serais pas venu ici. Je rencontre beaucoup de gens tous les jours.
— Ah oui, fantastique, les gens de la gare, les voyageurs, nos collègues, ça c’est voir du monde !
— Ok Laurent. Si tu as envie de faire de lui un gay alors crois ce que tu veux.
— Mais dis-moi, pourquoi t’intéresse-t-il autant si ce n’est pas pour chercher une quelconque affinité avec lui ?
Piégé ! Il m’avait eu ! Ce n’était pas vraiment une affinité que je cherchais mais une rencontre, et peut-être aussi quelques réponses. Sa présence tel un fantôme me faisait me poser des questions jusque dans mon lit le soir. Je n’avais aucune raison de penser à lui, sa seule présence n’aurait même jamais dû attirer mon attention. Ma petite vie me suffisait : debout à 6h30, le petit déjeuner, une douche, de quoi manger pour mon chat pour la journée, la journée au travail et le soir devant la télévision. Ou devant une peinture, à l’occasion. Je m’étais mis à peindre depuis que j’avais aménagé au village, je ne prenais pas souvent mes pinceaux mais pendant les beaux jours, il m’arrivait de capturer le mouvement du paysage.
L’inconnu fit quelques pas sur le sable, je voyais bien que son regard était toujours accroché à l’horizon, la sirène chantait-elle uniquement pour lui ? Puis un geste inédit. Il plongea sa main dans une poche de sa longue veste et en sortit un objet, je ne pus voir de quoi il s’agissait. Il le regarda quelques secondes, son visage faisant face au sol. Sa silhouette dégageait beaucoup de peine et de souffrance. Ou bien était-ce moi qui l’interprétait de cette manière ? Etait-ce ce que je voulais voir de lui ? De la tristesse et de la peine… Laurent posa une main sur mon épaule et me tira un peu vers l’avant.
— Alors, on s’approche ? J’aimerais beaucoup les voir, ces yeux bleus.
— Ah oui ? Et tu comptes faire comment ? T’approcher de lui et lui demander de te montrer ses yeux ?
— C’est une idée, oui, mais je comptais plutôt passer près de lui, faisant croire à une petite promenade, et lui dire bonjour comme toute bonne personne bien élevée.
L’idée de Laurent n’était pas si mauvaise que cela, il y avait beaucoup de gens qui passait à proximité de l’inconnu, nous pouvions tout à fait faire comme eux. Laurent fit un pas et je le suivis. En chemin vers l’inconnu, nous avions commencé une discussion au sujet de Jeanne, qui avait des difficultés à faire garder sa fille le week-end, elle s’en était plainte toute la semaine. Je ne perdais pas de vue notre objectif, qui d’ailleurs se rapprochait de plus en plus. L’inconnu rangea dans sa poche l’objet qu’il contemplait et se redressa, je le vis soupirer. Puis son visage se tourna vers nous, comme s’il avait pu sentir notre venue. Laurent me donna un léger coup de coude et je me mis à ralentir. J’étais certain qu’il nous avait remarqué, qu’il avait même deviné. Je baissai le regard, regardais ailleurs, allais presque changer de route mais je finis par marcher tout droit.
Puis comme s’il l’avait fait exprès, il se mit en marche en venant vers nous. J’entendis Laurent me dire quelque chose à voix basse mais j’étais bien trop concentré sur le fait que l’inconnu arrivait pour comprendre ce qu’il disait. L’homme aux yeux bleus passa près de nous et je vis Laurent redresser la tête.
— Bonjour ! lui dit-il d’une voix claire.
L’homme ralentit considérablement, nous regarda tous les deux puis s’arrêta.
— Bonjour, répondit-il. Belle journée…
Je le vis me regarder un bref instant puis il repartit. Je m’arrêtai à mon tour. Trois mots, il avait dit trois mots ! Et sans aucun ton agressif ! Pourquoi avait-il fallu qu’il le dise alors que c’était Laurent qui lui avait parlé ? Pourquoi pas lorsque ça avait été moi ?! Laurent se tourna vers moi.
— T’as bien raison, il a de beaux yeux ! Et il n’a pas l’air si méchant que ça !
— Laurent, je n’ai jamais dit qu’il avait de beaux yeux, et j’ai encore moins dit qu’il avait l’air méchant !
— Je vois à ta réaction qu’une pointe de jalousie prend sa place…
— Je ne vois pas pourquoi.
— Parce qu’il m’a parlé plus qu’à toi !
— Alors je ne savais pas que tu t’intéressais aux hommes, Casanova de dernière classe !
— Je ne m’intéresse pas aux hommes, c’est lui qui a été gentil !
— Gentil… pff…
Je continuai mon chemin. En réalité, ça m’avait un peu déçu que l’inconnu ait répondu à Laurent avec autant de… sympathie ? Non, toujours pas, je dirais, avec autant de normalité, un bonjour comme on en échange souvent. Cela dit, ses yeux n’avait pas eu le même éclat que lorsqu’il me l’avait dit, il avait pris un air différent lorsqu’il m’avait regardé. Je crois que je voulais être un peu différent aux yeux de l’inconnu, Laurent avait eu raison alors qu’il m’avait cru attiré par l’inconnu. Ce n’était pas vraiment de l’attirance, c’était… de l’intrigue, oui, il m’intriguait, je voulais en savoir plus sur lui, savoir pourquoi il passait autant de temps tout seul sur la plage, pourquoi il avait ce regard bleu si gris, et quel était cet objet qu’il avait regardé avec autant de tristesse. En fait, en y pensant, il devait peut-être lui aussi se poser des questions. Pourquoi moi-même étais-je toujours sur la plage, seul ? Pourquoi aimais-je me dire que personne ne viendrait me déranger à cet endroit ? Finalement, je devais être aussi intriguant pour lui qu’il ne l’était pour moi.
Alors que le soleil fatiguait, Laurent et moi retournâmes chez moi. Il allait passer la soirée chez moi, une de ces soirées où il avait toujours droit à mes sempiternelles lamentations au sujet de ma vie. Je ne me plains pas souvent mais quand je le fais, je suis l’homme le plus triste du monde et mes problèmes sont impossibles à résoudre ! Cela dit, Laurent a toujours eu les mots qu’il fallait pour me remonter le moral, tout comme Jeanne savait le faire aussi. Jeanne était un peu comme une grande sœur pour moi, alors que Laurent était un véritable ami, j’en avais besoin, de l’un comme de l’autre, cela dit. Je décidai de faire un repas un peu original et de cuisiner exotique. Je savais très bien que manger cuisiné le soir n’était pas la meilleure chose mais le poulet à l’ananas que j’avais prévu pour moi le lendemain allait se faire le samedi soir ! Je me mis donc aux fourneaux, un fond de verre de whisky près de moi. Laurent avait un verre dans la main, du whisky aussi. Nous étions loin d’être des buveurs, mais j’aimais bien marquer certains moments, je voulais que Laurent se sente avec un homme et pas avec une femme. Bien évidemment, on ne se sent pas homme parce que l’on boit mais… je crois que ça se fait.
Après avoir mis le poulet à cuire, nous nous installâmes dans le salon. Laurent me paraissait préoccupé, je le sentais sur le point de me dire quelque chose mais il hésitait. Il était assis dans le fauteuil en face de moi, qui étais sur le canapé, je le voyais jouer silencieusement avec les glaçons à peine noyés dans son verre.
— Il y a quelque chose, Laurent ?
— Hein ? Non, pas vraiment.
— Pas vraiment ? Ca veut donc bien dire qu’il y a quelque chose…
— Eh bien en fait… Je me demandais, Erwan… Toi qui as quitté la ville où tu habitais avant à cause d’une histoire de cœur qui s’est mal terminée, est-ce que… est-ce que tu n’as pas envie de refaire ta vie ici ? Ca fait un petit bout de temps que tu es là, et parfois, te voir tout seul ça me fait un peu de peine quand même.
J’avais du mal à savoir quoi penser de ce qu’il venait de me dire. Laurent s’était toujours un peu inquiété pour moi, il a toujours eu ce caractère un peu protecteur, mais ce qu’il venait de me dire… c’était un peu différent. Il me regardait avec un air sérieux, je n’arrivais pas à savoir s’il était vraiment sérieux ou s’il voulait tout simplement engager une conversation.
— Pourquoi me dis-tu ça, Laurent ?
— Parce que… je crois que cet homme t’intéresse. Il faudrait que tu te renseignes un peu plus sur lui, savoir à quels endroits tu peux le rencontrer…
— Qu’est-ce que tu racontes ?!
— Je connais bien la solitude, ce n’est jamais amusant de n’avoir personne près de soi, surtout lorsqu’on a déjà goûté à la vie à deux. En tout cas, si j’avais été gay, je t’aurais fait les yeux doux, c’est certain ! me dit-il en riant.
— Idiot ! Trouve-toi une femme au lieu de dire n’importe quoi !
— Mais je ne cherche rien de stable pour le moment, une simple aventure me conviendrait parfaitement.
— Et moi je ne cherche personne.
Laurent n’insista pas plus et nous passâmes à une toute autre discussion. Un peu plus tard, après avoir mangé, nous retournâmes au salon, c’était le seul endroit où nous pouvions nous installer tranquillement. Laurent avait l’air un peu fatigué, aussi lui proposai-je de rester ici pour la nuit. Après tout, personne ne l’attendait chez lui. Et il accepta. Je me faisais un plaisir de l’avoir plus longtemps avec moi, tout comme j’aurais aimé avoir Jeanne ici, mais elle avait une vie de famille, tout était différent pour elle.
J’installai la petite chambre d’ami pour Laurent, fit le lit et aéra un peu la pièce dans la soirée. Alors que j’avais pratiquement fini de mettre les draps, je le vis arriver, s’appuyant contre l’encadrement de la porte. Je finis le lit et le regardai.
— Oui ?
— Je me demande ce que ça fait d’aimer un homme.
— Qu’est-ce qui te prends de demander ça ?
— Ben… non, juste comme ça, pour te connaître un peu mieux.
— Ca fait mal, si tu veux savoir. Tu aimes une personne mais personne ne le comprend, ou très peu de gens, alors tu te caches, tu mens, tu tais des choses. Ce n’est pas facile de vivre dans le noir.
— J’imagine, oui. Parfois, je dois dire que je suis content d’aimer les femmes, c’est beaucoup moins compliqué.
— Et puis toi tu peux te promener main dans la main avec ton amie, tu peux l’embrasser dans la rue, tu peux la présenter à ta famille. Nous on ne peut pas faire tout ça. Certains y arrivent mais pas moi, j’en suis totalement incapable. Et puis je me vois mal faire ça ici ! Tous les petits vieux du coin seraient dégoûtés !
Laurent sourit. Il entra dans la chambre et s’assit lourdement sur le lit.
— Dis, si je te trouve quelqu’un, tu m’aiderais à me trouver une petite amie ?
— Je veux bien t’aider mais je ne veux rien en retour.
— Mmm… d’accord !
Après nous être souhaité une bonne nuit, je partis à ma chambre. Les paroles de Laurent faisaient doucement leur effet, je commençais à me poser des questions, ma solitude commençait à devenir dérangeante et la taille de mon lit était soudainement trop grande pour y être seul. Finalement, il me manquait quelqu’un, je ne vivais seul que par défaut, malgré tout ce que je pouvais dire, j’avais fui mais je ne pensais pas avoir à faire à autant de solitude pendant tout ce temps. Les amis, oui, mais le reste… ?

Le lendemain matin, la première chose que j’entendis au réveil fut la voix de Laurent. Elle venait de dehors, il parlait avec quelqu’un semblait-il. Je me tournai doucement dans mon lit, encore endormi dans la chaleur de ma couette. Mes yeux ne voulaient pas s’ouvrir, mon corps commençait à s’éveiller mais mes yeux restaient inexorablement fermés. Je luttai pour les ouvrir et accrocha le réveil du regard. 10h30. C’était rare que je me réveille aussi tard. Je laissa un long soupir me quitter, bâillai au moins trois fois, puis décidai de me lever. J’enfilai un pull, des chaussettes, et glissai mes pieds dans mes chaussons. Je m’arrêtai un instant à la salle de bain pour me rafraîchir un peu le visage et passer un peu le peigne dans mes cheveux, puis je descendis.
Par la vitre sur la porte de derrière, donnant dans la cuisine, je vis Laurent parler à mes voisins. Les vieilles personnes ne dorment-elles donc jamais ?! Je m’approchai de la porte et Emilie me vit. Elle me fit un signe, comme un bonjour, et je sortis. Laurent se retourna à mon arrivée et me sourit.
— Bien dormi ?
— Bonjour. Bien dormi oui, un peu trop en fait ! Et toi ?
— Ca va !
Je saluai Emilie et Paul.
— Ton ami Laurent nous demandait si nous ne connaissions pas cet homme qui vient souvent à la plage, me dit alors Paul. Mais nous ne connaissons rien de lui, sauf qu’il habite une grande maison, plus loin, au bord de la plage.
— Au bord de la plage ?! m’exclamai-je.
— Oui, il y a quelques grandes maisons à près d’une heure de marche sur la plage, plus au nord. Ce sont pour la plupart des maisons secondaires, des chefs d’entreprise, des avocats, elles appartiennent à ce genre de personnes.
— Je vois. Et vous ne l’avez jamais rencontré ? demandai-je.
— Je l’ai vu une fois en ville, me dit Emilie. Mais il n’a rien dit, alors je n’ai rien dit non plus. Même pas un bonjour !
Laurent me sourit.
— Bien, nous devons aller acheter nos légumes ! dit Paul. Bonne journée les enfants !
— Au revoir !
Laurent leur fit un au revoir de la main puis se tourna vers moi.
— Allez, Erwan, n’hésite pas, c’est un riche ! Tente ta chance !
— Arrête de dire n’importe quoi et rentrons, je commence à congeler doucement.
Nous regagnâmes l’intérieur et je me mis à préparer le petit déjeuner. Je fis du café, je sortis le pain et le beurre, un peu de confiture, et posai le tout sur la table. Laurent m’aida à poser les bols et s’installa en face moi. Je me laissai glisser sur la table, le front posé dessus. Je sentis Laurent poser quelque chose devant moi et je relevai le visage. Il m’avait fait une tartine de beurre et tenait la cafetière dans la main, prêt à me verser un peu de café.
— Allez, Erwan, aujourd’hui nous avons de la marche à faire.
— Quoi ?
— Maintenant qu’on sait où il habite, on pourrait aller y faire un tour, non ?
— Hors de question. Je n’ai pas envie d’aller jusque chez lui ! Et puis je ne vois pas ce que j’irai y faire.
— Bien, je n’insiste pas, mais dès que j’en aurai parlé à Jeanne, je suis certain qu’elle sera de mon côté.
— Jeanne sera d’accord avec moi, tu verras. Tu finiras par y aller tout seul à cette maison.
Je voyais à ses yeux qu’il cherchait à me faire céder, mais ça n’allait pas marcher, je ne voulais pas lui avouer avoir un faible pour l’inconnu, je ne voulais pas lui montrer mes sentiments. En fait, j’en avais un peu peur, jamais Laurent n’avais eu à faire à moi dans mon état amoureux, j’avais peur de son regard alors qu’il me verrait avec un autre homme. Ce n’était pas quelque chose de très commun dans les alentours, je peux même dire que c’était totalement inexistant.
Plus tard dans la matinée, après que nous eûmes pris notre douche et fait les chambres, l’envie d’aller me promener me prit, comme à mon habitude. Ce n’était pas spécialement pour aller sur la plage, bien qu’y faire un tour ne m’aurait pas déplu, mais je voulais prendre l’air avant de reprendre une semaine de travail, aussi décidai-je d’emmener Laurent en ville. Il connaissait déjà l’endroit mais je voulais y faire un tour, changer un peu mon habitude quasi obsessionnelle de toujours me rendre sur la plage. A notre arrivée au centre du village, et malgré la fraîcheur de l’air, il y avait les habitués du terrain de boules, « les petits vieux » comme je les appelais. Toujours fidèles au rendez-vous, ils ne manquaient pas un seul dimanche pour s’adonner à leur passe-temps favoris. Je me suis toujours demandé ce que cela doit faire de garder les mêmes amis pendant toute une vie, les voir vieillir avec soi.
Laurent n’a jamais beaucoup aimé les villages, non pas que l’endroit ne lui plaisait pas, mais comme il aimait me dire : « y’a rien à draguer ici » Et il avait raison… ! Mais j’étais aussi là pour ça, les partenaires potentiels étaient inexistants. Après avoir fait le tour du centre du village, ce qui n’a pas duré plus d’une heure, nous retournâmes chez moi et Laurent repartit chez lui. Ah… la solitude de ma petite maison au bord de l’océan… J’en avais rêvé. Mais la solitude devient parfois pesante, douloureuse, et sa compagnie en devient insupportable. J’avais besoin de chaleur humaine, quoi que j’en dise, j’avais besoin de quelqu’un. J’avais besoin d’amour, tout simplement.

Le lendemain, lundi matin, j’étais en retard au travail. Cinq minutes, rien de plus, mais je n’aimais pas ne pas être à l’heure, j’avais toujours ce sentiment de culpabilité, comme lors de mes études ! On ne change pas si facilement. Laurent était là, Jeanne aussi, il y avait mes autres collègues et je prenais mon poste. Au guichet. Oui, ce n’est pas un travail fantastiquement passionnant mais je voyais du monde et je ne restais pas chez moi. Et puis le temps passait vite, entre les discussions entre collègues et les clients mécontents, je n’avais pas le temps de m’ennuyer.
Mais ce jour-là était différent. Un peu avant midi, je vis l’inconnu se présenter au guichet. Impossible… L’homme presque ombre de la plage était devant moi, la tête baissée dans son portefeuille. Il en sortit une carte et releva la tête. Son expression avait dû valoir la mienne, nos regards sont restés accrochés pendant quelques secondes et je fis un sourire que je sentis… tordu.
— Euh… Bonjour !
— Bonjour. Une place pour Paris.
— Euh… Quelle classe, monsieur ?
— Première.
Il était riche. Après tout, il avait une grande maison au bord de la plage… Alors ? Avocat ? Chef d’entreprise ? Notaire ? Je vis Laurent du coin de l’œil. Il l’avait vu lui aussi et n’avait rien dit. Je crois qu’il me laissait ce moment étrange.
— Euh… Départ pour aujourd’hui ?
— Le plus tôt possible.
— Alors… vous avez un train à 14h45, arrivée Gare du Nord.
— Ca me va.
Il me tendit sa carte bleue. J’hésitai. Devais-je risquer un coup d’œil sur le nom y figurant ? Mes yeux trahirent la rapidité de mon esprit et glissèrent directement sur les écritures dorées. Je sentais le regard de l’inconnu peser sur moi et je levai les yeux sur lui. Sa couleur océane était toujours aussi profonde, il avait un petit air grave, pas triste, mais plutôt très sérieux. Je baissai les yeux et pris son ticket.
— Voilà. Bon voyage !
La phrase typique mais j’aurais vraiment voulu qu’il la prenne personnellement.
— Merci. A bientôt, me dit-il presque sur le même ton.
A bientôt, oui, Kyle Hamilton. Son nom résonnait dans mes pensées, je pouvais enfin nommer l’inconnu. Laurent ne mit pas longtemps à venir m’assaillir.
— Alors ?!
Mais je m’occupais déjà d’une autre personne et Laurent n’insista pas. A midi je pris ma pause et passai dans la pièce de repos. Laurent prit une chaise près de la table au centre de la pièce et me regarda fixement.
— Tu ne me dis rien ?
— Il s’appelle Kyle Hamilton. C’est tout ce que je peux te dire !
Mon sourire me trahissait. Jeanne entra ensuite dans la pièce et s’approcha de moi.
— Alors mon grand, on drague ?
— Je ne drague pas !
— Laurent m’a dit que c’était ton inconnu de la plage, ce bel homme aux yeux bleus !
— Je t’en prie, Jeanne, ne t’y mets pas toi non plus !
— Je ne fais rien du tout ! Mais mon petit Erwan a des vues sur un fort bel homme, j’en viendrais presque à regretter le mien ! dit Jeanne en riant.
— Quentin est un mari modèle, Jeanne, tu devrais t’estimer heureuse !
— Mais je plaisante, je plaisante ! J’aime mon Quentin, tu le sais !
— Et ? dit soudainement Laurent. Il t’a dit quoi ? demanda-t-il en me regardant.
— Qui ? répondis-je.
— Kyle Hamilton.
— Rien de spécial.
— Menteur ! J’étais à côté ! Il t’a dit « à bientôt » !
— Alors si tu l’as entendu, pourquoi est-ce que tu me demandes ?!
— Pour que Jeanne le sache aussi !
Jeanne me tira doucement par l’oreille et secoua légèrement ma tête.
— Et tu comptais me cacher ça ? Je rêve !
— Jeanne ! Lâche-moi ! Ca fait mal !
— Ha, tous des bébés ces hommes…
Je m’éloignai d’elle avec un air faussement apeuré et partis m’asseoir près de Laurent, mon repas en train de chauffer dans le micro onde. Je ne cessai de penser à Kyle, que je pouvais nommer, son visage était imprimé sur ma rétine, envoyant constamment son image à mon esprit qui ne cessait de me le rappeler.
— Au fait, Hamilton, ce n’est pas très français comme nom, dit Laurent, se balançant sur sa chaise.
— Et alors ? répondis-je.
— Ben il est peut-être étranger.
— Et alors ?
— Ben… rien, c’était juste pour dire qu’il était peut-être étranger. Ca peut être sympa de connaître quelqu’un d’étranger comme ça, peut-être qu’il est anglais ! Il y a beaucoup d’anglais qui aiment la côte atlantique française.
— Il n’a pourtant pas d’accent, dis-je en me levant pour aller prendre mon plat.
— Mm. Tu as raison. Mais peut-être qu’il vit en France depuis longtemps.
— Et peut-être aussi qu’il n’a que le nom, d’étranger…, dis-je.
— Peut-être aussi. Et d’après toi, quel âge il a ?
— Je dirais 26, dit Jeanne qui ouvrait sa petite boîte de salade quotidienne.
— Je suis d’accord avec toi, Jeanne, ajouta Laurent. Il a pas l’air trop vieux, ses traits sont encore un peu jeunes… A sa voix aussi ça s’entend.
— Vous avez fini, tous les deux ! m’exclamai-je soudainement. On se fiche de quelle origine il est ou même de son âge !
Je commençais à perdre mon sang froid, je ne savais pas bien pourquoi mais cette discussion m’agaçait un peu, je n’aimais pas la façon dont il parlait de Kyle, non pas par possessivité mais quelque chose me dérangeait dans leur façon de le deviner. Je pris mon plat et me rassis. Jeanne s’approcha de moi et passa une main dans mes cheveux.
— T’énerve pas comme ça, Erwan, on plaisante, c’est tout.
— Je sais, répondis-je. Mais… ne faîte pas comme si je m’y intéressais.
— Tu es sûr que ce n’est pas le cas ? me demanda Jeanne.
— Non, je n’ai jamais dit que j’en étais sûr mais ne faîtes pas comme si ça l’était.
Jeanne me sourit et m’embrassa sur le front. Elle agissait toujours de cette manière avec moi, comme une grande sœur agirait avec son petit frère.
— J’ai envie de t’inviter à la maison ce week-end, me fit-elle. Quentin doit aller voir son père et je suis toute seule avec la petite. Ca te dirait de passer le week-end avec nous ?
— Je ne sais pas, pourquoi pas ! Je ne suis jamais très occupé de toute façon.
— Jalouse de moi pour le week-end que j’ai passé avec lui en tête à tête ? demanda Laurent sur un ton amusé.
— Peut-être bien, répondit-elle avec le sourire.
J’aimais savoir que je comptais pour eux, j’en avais besoin en fait, ils étaient les seules personnes que j’avais dans ma vie, les seules sur qui je pouvais m’appuyer et les seules à qui je me confiais.
A la fin de la journée, en sortant de la gare, je m’arrêtai au bord de la route. J’avais les clés de ma voiture dans une main, ma veste dans l’autre et je me mis à penser à Kyle. Il devait être à Paris alors que je m’apprêtais à rentrer chez moi, et je me pris à me demander ce qu’il avait pu bien avoir à y faire, à Paris. Après tout, il était riche, il devait sûrement y avoir des intérêts, des gens qu’il connaissait. Soudain, une crainte naissante envahit mon cœur. Combien de temps allait-il y rester ? Combien de temps allais-je me promener sur la plage sans l’y voir ? Et surtout, allait-il revenir ? Je traversai la route au trot et arrivai à ma voiture. Je ne vis pas la route passer, toujours les mêmes questions s’entrechoquaient dans mon esprit et je me pris à monter un plan. Si Kyle n’était pas là ce jour-là, et en supposant qu’il soit resté à Paris plusieurs jours, je pouvais… me rendre chez lui !
Arrivé chez moi, je me précipitai sur l’annuaire de ma ville et des alentours et me mis à chercher. Hamilton… Hamilton… Hamilton… Pas de Hamilton dans l’annuaire. Oui, évidemment, il devait être sur liste rouge. Je pris mes baskets, enfilai une veste chaude et sortis de chez moi à peine rentré. Je descendis à la plage et me mis à marcher, marcher. Mon regard était rivé sur le bord de la plage, de l’autre côté des dunes, là où j’allais voir quelques grandes villas. Au bout d’une bonne demie heure de marche, j’en aperçus une, un peu plus loin. Mon cœur se mit à battre plus fort si bien que mes bras commençaient à me faire mal. La peur m’avait toujours rendu plus faible. Je passai les dunes et regardai la maison de loin. Elle était immense, il devait au moins y avoir dix pièces. Montée sur pilotis, elle faisait face à l’océan, une grande baie vitrée pour profiter de la vue vers l’infini… le genre de maison qui m’aurait bien plu.
Je décidai de m’approcher un peu plus, au moins suffisamment pour pouvoir savoir si c’était la bonne maison. Je fis le tour, toujours de loin, et trouvai le chemin qui y menait. J’hésitai, que ce fusse chez Kyle ou non, je n’étais pas chez moi, je ne pouvais pas m’y aventurer comme bon me semblais. Mais je continuai quand même et eus vite une boîte aux lettres en vue. Le nom qui y était frappé fit chuter ma tension. Ce n’était pas Hamilton. Je jetai tout de même un coup d’œil à la maison, au bout de la petite route, et vis quelques jouets, un ballon et un vélo pour enfant. Et si Kyle était marié ? Et s’il avait des enfants ? Et si je m’étais fait tout un film sur lui, avais imaginé des choses, ce qui m’arrangeait ? Non, je ne pouvais pas abandonner, j’étais déjà allé trop loin, je devais au moins trouver la maison, qu’il soit marié ou pas. Et je me remis en marche. Deuxième maison, toujours pas la bonne, troisième maison, non, pas de Hamilton, quatrième maison, je n’osai pas m’approcher car le chien derrière le portail ne m’avait alors pas paru commode. Et enfin, cinquième maison. Je commençais à me décourager et je m’étais même posé cette limite : si cette maison n’était pas la bonne, je rentrais et laissais tomber.
Alors que je cherchai la boîte aux lettres, je vis une femme d’environ soixante ans s’approcher de moi sur le chemin menant à la maison. Elle me sourit et s’arrêta à quelques mètres de moi.
— Bonjour ! me lança-t-elle. Vous cherchez quelqu’un ?
— Euh… bonjour madame. En fait… je cherche la maison d’un certain Kyle Hamilton, on m’a dit qu’il habitait dans…
— Ah, oui ! Monsieur Hamilton ! C’est trois maisons plus loin, elle est un peu plus à l’écart, vous la trouverez facilement je pense. Vous ne pourrez pas vous tromper, c’est la seule qui a les volets bleus !
— Oh, je vois. Merci beaucoup madame, bonne fin de journée !
— Je vous en prie.
Et me voilà reparti pour marcher. Au bout de quelques minutes, je n’étais même presque plus sûr de toujours vouloir aller voir cette maison, je n’allais de toute façon pas y trouver grand-chose mais je voulais la voir, voir où l’inconnu de la plage habitait. La maison aux volets bleus était maintenant en vue. J’avais imaginé une maison plus traditionnelle mais elle alliait style moderne et maison de campagne. C’était vraiment une grande maison, bien trop grande pour une seule personne, elle avait un seul étage mais était sur pilotis elle aussi, ce qui lui donnait une importance plus imposante. Je remarquai vite qu’il y avait une voiture garée au pied de cette maison, un 4x4 de luxe gris métallisé. Il y avait donc quelqu’un, j’avais même pensé m’être trompé. Je m’approchai doucement sur la petite route qui menait à la maison et m’arrêtai devant la boîte aux lettres. Kyle Hamilton. C’était bien la bonne maison et le fait de voir que cet homme existait réellement, qu’il devait avoir une vie, des habitudes et mêmes des amis me fit frissonner. Pour moi, Kyle avait toujours été l’inconnu de la plage, cet homme à l’air si mélancolique et aux mots si rares.
Je m’arrêtai sur le chemin et me contentai de regarder la maison sans l’approcher plus. Je voyais une ombre passer et repasser devant la plus grande fenêtre qui donnait de mon côté, la personne au 4x4 était bien à l’intérieur. Je décidai de repartir. J’avais ce que je cherchais, je n’avais plus grand-chose à faire à cet endroit. Une fois chez moi, je me mis à émettre toutes sortes d’hypothèses sur Kyle, je n’étais jamais satisfait des conclusions bien évidemment fausses que je tirais de ces réflexions. La seule qui était certaine était qu’il était riche, mais ça ne m’intéressait pas.



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