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***3***
Toute la semaine durant j’eus droit aux remarques parfois déplacées de Jeanne et Laurent et je m’en voulus plus d’une fois de leur avoir raconté cette fameuse soirée. Jeanne ne cessait de répéter qu’elle n’avait pas été malade pour rien (je devais passer le week-end chez elle) alors que Laurent voulait toujours plus de détails. J’avais eu le malheur de leur dire que Kyle m’avait appelé pour qu’on passe une nouvelle soirée ensemble et j’avais donc droit à tous les scénarios possibles.Il était 10
heures du matin lorsque j’ouvris les yeux. Je réalisai tout de suite que je
n’étais pas chez moi et surtout que je n’étais pas seul dans le lit. Un bras
enserrait doucement ma taille, une main était posée contre mon torse, je pouvais
sentir un souffle contre ma nuque et surtout ce parfum qui n’était pas le mien.
Je posai doucement ma main sur celle contre moi et la caressa doucement. Deux
longues années que je n’avais pas ressenti tout ça, tout ce temps sans la
chaleur d’un peu d’amour et de plaisir. J’entendis Kyle soupirer et se blottir
un peu plus contre moi en me serrant contre lui.
— Bonjour,
souffla-t-il.
— Bonjour,
lui répondis-je d’une voix plus claire.
— Ne m’en
veux pas, j’aime profiter de mon dimanche…
— Alors ça
m’arrange… Je suis fatigué…
Il enleva
son bras de ma taille et je le sentis se redresser au dessus de moi.
— Bien
dormi ?
Il se pencha
sur mon visage et m’embrassa tendrement en s’allongeant doucement sur moi.
— Peu de
temps mais j’ai bien dormi !
— Ca faisait
longtemps que je n’avais pas passé une aussi bonne nuit, tu sais.
— Très
longtemps pour moi.
— Je l’ai
senti oui, me dit-il avec douceur. Ca fait si longtemps que ça ?
— On peut le
dire…
— Combien ?
Six mois ?
Je savais
déjà que je n’allais pas aimer ce jeu. Mais pourquoi lui cacher ?
— Plus.
— Un an ?
— Plus…
— … Un an et
demi ?
— Ca fait
très longtemps, Kyle…
— Deux ans ?
Ne me dis pas que ça fait deux ans !
— Ca fait
deux ans…
Kyle se
redressa au dessus de mon visage et me caressa la joue.
— Une
mauvaise aventure ? Tu habites ici depuis deux ans je crois, tu as fui quelque
chose… non ?
— Je voulais
être tranquille, il fallait que je change de décor.
— Un salop ?
— On peut
dire ça, oui.
Kyle soupira
et s’allongea contre moi. Il passa ses bras autour de ma taille et déposa
quelques baisers dans mon cou. Ses mains se firent coquines et il me caressa
langoureusement.
— Tu sais,
Erwan, moi je ne te ferai jamais de mal…
Que
pouvais-je lui répondre ? On ne se connaissait pas, il pouvait très bien me
mentir. Je pris ses mains dans les miennes et nos doigts s’enlacèrent. Ce fut la
seule réponse que je pus lui donner.
Après cette
nuit, notre relation prit un peu plus d’ampleur, je passai bien plus de temps
chez lui, la plupart de mes week-ends en fait. Nous partions nous promener sur
la plage, à deux, nous passions du temps à nous raconter un peu nos vie, surtout
moi à vrai dire, il avait appris mes mésaventures, mes histoires à l’eau de
rose, mes initiations et mes petites erreurs de jeunesse. De lui je n’appris pas
grand-chose, il me disait sans cesse que mon passé était bien plus intéressant
que le sien, et comme je n’ai jamais aimé poser trop de questions, je le
laissais me dire ce qu’il voulait que j’entende.
Laurent ne
cessait de tenter tout ce qui était possible pour le rencontrer, « mon
anglais », comme il l’appelait. Alors un jour, j’ai décidé de les inviter chez
moi, Kyle et Laurent réunis autour de ma table. Jeanne aussi voulait une
interview exclusive, elle voulait même presque tout savoir !
Le vendredi
soir, Laurent arriva le premier, comme je me l’étais imaginé. Il avait apporté
une bouteille de vin blanc et toute sa bonne humeur.
— Ah ! Je
suis content d’arriver avant lui ! me lança-t-il à peine entré dans le salon.
— Laurent,
il est à peine 17 heures 30, tu es largement en avance !
— C’est
normal, je suis ton ami, je vais t’aider un peu !
Il mit la
bouteille de vin au réfrigérateur et m’aida aux préparatifs.
— Tu es
anxieux on dirait.
— Je crains
ton jugement, lui dis-je. Je suis certain que tu vas lui trouver tous les
défauts du monde.
— Non, je te
fais confiance ! La seule chose que je crains c’est de me retrouver avec deux
homos dans la même pièce.
Il fit mine
de frémir de peur. Idiot de Laurent ! A 18 heures 30, tout était quasiment prêt
et nous nous installâmes à table pour discuter un peu avant l’arrivée de Kyle.
Laurent était bien plus curieux que je ne l’avais pensé, les relations
homosexuelles étaient sources d’intrigues et je le sentais même se retenir de
poser certaines questions. En se versant un verre d’eau, je l’entendis inspirer
profondément et il leva le regard sur moi.
— Dis-moi,
Erwan… Ca fait quoi ?
— Qu’est-ce
qui fait quoi ?
— Eh bien,
tu sais… de faire « ça » avec un homme…
Je lui
souris. Il ne m’avait jamais posé cette question, ni aucune autre concernant les
relations sexuelles gaies.
— Ce que ça
fait ? Je ne sais pas trop quoi te répondre à ça, ce n’est pas vraiment comme si
j’y avais réfléchi mais…
— Ne te sens
pas obligé de répondre, dit-il, c’était juste un peu de curiosité mal placée.
— Non, je
vais te répondre, si tu te poses des questions je vais essayer de te donner
quelques réponses !
Il était
bien plus gêné que moi, pour une fois, il était sur mon terrain.
— Alors… je
ne pourrais pas comparer avec une femme puisque je ne connais pas du tout mais…
c’est beaucoup de tendresse, un peu de douleur et énormément de plaisir. Enfin,
avec certains partenaires.
— Vraiment ?
— Qu’est-ce
que pensais que j’allais te dire d’autre ? Tu voulais quand même pas que je
détaille !
— Non ! Pas
du tout ! Je voulais juste savoir si tu éprouvais vraiment du plaisir parce que…
ça me paraît un peu barbare, c’est tout.
— Et toi ?
Avec une femme ? C’est comment ?
— Oh non,
Erwan, ne me pose pas ce genre de question, je pourrais choquer tes pauvres
petites oreilles innocentes…
Il me sourit
avec son expression la plus maligne et finit son verre d’eau. Quelques instants
plus tard, on frappa à la porte. Kyle venait d’arriver. Après avoir fait les
présentations, je fis passer mes invités à table pour un apéritif et tout ce qui
allait suivre.
Je fus
content de ma soirée, tout s’était passé à merveille, Kyle et Laurent semblaient
bien s’entendre et j’avais même eu une confidence de Laurent comme quoi Kyle
était « quelqu’un pour moi ». Pour la première fois, mon nouvel amant allait
passer la nuit chez moi et j’avais tout prévu pour que le cadre soit parfait :
bain parfumé, bougies dans la chambre et un peu de culot pour oser quelques
comportements.
Au fil du
temps, je me fis à cette relation, c’était presque comme si Kyle et moi étions
ensemble depuis bien plus longtemps qu’un petit mois, et au bout de ce petit
mois, j’avais déjà quelques affaires chez lui. J’avais pris la décision de
prendre quelques jours de congés, jours que je passerais en sa compagnie, chez
lui. Kyle travaillait beaucoup dans son bureau personnel, il m’avait dit être un
des dirigeants d’une grande société de communication anglaise, quelque chose de
très important. Après tout, sa grande maison ne s’était pas payée toute seule.
J’avoue que
par moment j’aimais me poser des questions sur Kyle et tenter de trouver
moi-même les réponses. Par moment, son comportement était étrange, je le sentais
ailleurs, même après que nous ayons fait l’amour, parfois il me quittait. Je
sentais ses mains sur moi, sa chaleur encore en moi mais ses pensées… Où
étaient-elles ? Quand je l’observais en train de travailler, je pouvais parfois
le voir s’arrêter d’écrire et lever son stylo, suspendu à une vision capable à
elle seule de le tirer de son travail. Quant à l’océan, j’avais la certitude
qu’il ne prenait pas autant de plaisir à le regarder que moi, il y avait quelque
chose entre lui et la grande étendue d’eau.
Et il y eut
ce jeudi où les choses changèrent. Je n’étais pas rentré chez moi de deux jours,
juste un petit passage avec Kyle au cours d’une promenade pour donner à manger à
Grelot que je délaissais un peu sous l’effet de l’amour. Kyle dans son bureau,
toujours à travailler, et moi sur la terrasse, toujours à contempler. Il prenait
une pause de temps en temps dans la journée et finissait toujours tôt pour
passer un peu de temps avec moi. Je passais parfois le voir dans le bureau, lui
proposer un café ou un câlin, choses qu’il acceptait sans hésitation. Je
l’aidais même, de temps en temps, lorsqu’il avait besoin de quelque chose,
j’étais comme une sorte d’assistant, de secrétaire personnel. Et ce jeudi, il
m’envoya chercher un papier, dans la chambre.
— Regarde
dans le tiroir de droite, il doit y avoir une chemise rouge datée du mois
dernier.
Ravi de
pouvoir l’aider à finir son travail plus vite, je me dirigeai vers la chambre et
me mis en quête de la chemise. Manque de chance, rien de tel dans ce tiroir.
L’idée me vint à l’esprit de regarder dans l’autre tiroir. Papiers divers, notes
raturées, petites boîtes de rangement et… une liasse de papiers journaux. Sa
présence attira mon attention, le tout était bien rangé dans une chemise qui
n’avait pas été fermée et mon regard accrocha quelques mots qui firent bondir
mon cœur. Hamilton. Murder. Crime. Drawning. Lover. Je n’étais pas linguiste
mais mon anglais de lycée m’avait suffit à comprendre ces mots dangereux. Il y
avait une multitude de coupures de journaux et magazines, la plupart en anglais,
certains en français. Je pris un article dans ma langue et commençai à lire.
« Une triste histoire pour une sortie en mer. Hier dans la journée, Sean Davenport, 18 ans, a disparu au large des côtes de Plymouth, au sud du Royaume-Uni. Accompagné de son ami, il aurait mystérieusement disparu du bateau sans laisser la moindre trace. Kyle Hamilton, propriétaire du bateau et ami de Sean, a été entendu ce matin par la police britannique qui ne laisse sortir aucune information des locaux de police.»
Je cessai là
ma lecture. Comment était-ce possible ? En parcourant les autres articles, je
conclus rapidement que Kyle avait été accusé, qu’il était même passé au
tribunal… Avait-il été jugé coupable ? Avait-il fait de la prison ? A quand
remontaient les faits ? Je ne voulais plus rien savoir mais en même temps je
venais de découvrir quelque chose de trop grave pour pouvoir l’ignorer. Mes
mains ne voulaient plus rien faire correctement, mon cœur battait à m’en faire
exploser les oreilles, je commençais à me sentir mal et une voix vint aggraver
mon malaise.
— Erwan ? Tu
ne trouves pas la chemise ?
Je le fixai
nerveusement et je vis son regard se poser sur le tiroir ouvert, sur les
coupures de journaux que j’avais éparpillées. Il me regarda, regarda à nouveau
les articles et fit un pas vers moi.
— Erwan, je
vais t’expliquer…
Et je fis un
pas en arrière. Je pouvais être devant un meurtrier, son ancien amant était mort
et il avait été accusé de sa disparition.
— Erwan,
s’il te plaît, écoute-moi…
Je
n’arrivais même pas à lui répondre. Son regard me suppliait, je pouvais voir la
souffrance y naître mais je ne voulais pas écouter, je voulais partir et… fuir.
Je le contournai à distance et me rendis dans le salon. Je pouvais sortir
facilement de la maison, je n’avais que quelques pas à faire et j’étais dans
l’entrée, prêt à enfiler mes chaussures et ma veste. Je l’entendis me suivre de
près, puis il s’arrêta.
— Tu ne me
laisseras pas t’expliquer alors…
— Je ne sais
pas si j’ai vraiment envie de savoir, lui répondis-je.
— Mais tu
serais en droit de me poser des questions. Erwan, je ne suis pas un meurtrier,
je ne l’ai pas tué…
Au bout de
quelques secondes, je me décidai et je partis. Mon premier réflexe une fois
rentré chez moi fut de téléphoner à Jeanne, peu importe l’heure. Elle
travaillait et je dus m’y reprendre à plusieurs fois pour pouvoir l’avoir.
— Erwan ?
— Jeanne… Il
faut que je te voie, c’est important.
Au son de ma
voix, elle avait dû deviner qu’il y avait quelque chose.
— Ecoute,
dès que je sors du boulot, je passe chez toi, d’accord ?
— Fais vite,
finis-je avant de raccrocher.
L’anxiété
était à son comble et je passai le reste de ma journée assis sur le canapé à
tout tourner dans ma tête pour y trouver un sens logique. Je m’en voulus de
m’être autant impliqué dans cette relation, il n’y avait aucune raison de
m’accrocher autant à Kyle si ce n’avait été… sa douceur, sa gentillesse et son
charme…
Grelot était
tout près de moi, pas rancunier pour un sou du peu d’attention que je lui avais
accordé ces derniers temps. Son ronronnement me calma un peu et j’attendis avec
impatience la venue de Jeanne. Lorsqu’elle arriva, vers 18 heures 30, je ne mis
pas longtemps à lui ouvrir la porte. Je pus tout de suite lire l’inquiétude sur
son visage et l’incompréhension.
— Dis-moi
qu’il n’y a rien de grave !
Elle entra
rapidement et me fixa.
— Je ne sais
pas si c’est grave ou pas, lui répondis-je. Je crois que ça l’est, quelque part,
mais je ne sais pas quoi en penser.
Elle me prit
par le bras et m’entraîna dans mon salon.
— Alors,
raconte-moi. Il t’a fait du mal ? Si c’est ça, je te jure qu’il…
— Non, pas
du tout… Au contraire, il est parfait. Mais tout à l’heure, il m’a envoyé
chercher des papiers dans un des tiroirs du bureau qui est dans la chambre.
Comme je n’ai pas trouvé dans le premier tiroir, j’ai cherché dans l’autre. Et
là… j’ai trouvé des coupures de journaux, des articles sur la mort d’un jeune
anglais apparemment disparu en mer… Kyle était avec ce garçon le jour de sa
mort, ils étaient tous les deux sur un bateau et… je ne sais même pas ce qu’il
s’est passé, je n’ai pas pu tout lire, je n’y arrivais pas. Ensuite, Kyle est
arrivé dans la pièce pour m’aider à chercher et je suis parti. Je ne pouvais pas
rester avec lui, même si je ne sais rien de l’histoire.
— Et lui,
qu’est-ce qu’il a dit ?
— Je crois
qu’il a voulu m’expliquer mais j’avais trop peur, je n’ai même pas pu l’écouter.
— Et tout
ça, ça s’est passé quand ?
— Je ne sais
pas du tout ! Je n’ai lu que quelques lignes sur les articles... Kyle a été
accusé, je ne sais pas quoi penser de tout ça…
— Ecoute
Erwan. Si Kyle était quelqu’un de dangereux, il ne serait pas libre ! Et il ne
serait sûrement pas en France ! Il serait surveillé dans son pays.
— Peut-être…
— C’est avec
lui que tu devrais en parler, pas avec moi.
— Je sais,
mais j’ai peur. Et je ne saurais pas quoi lui dire.
— C’est
plutôt à lui de te dire quelque chose, non ? Allez, appelle-le, tu as encore un
jour de repos et ensuite c’est le week-end. Ne gâche pas le temps précieux que
tu peux passer avec lui.
Jeanne se
leva. Elle avait une vie de famille, je ne pouvais pas la retenir longtemps.
— Merci
Jeanne. Merci d’être passée.
— De rien.
Tu sais que je t’adore !
Je lui
souris et me levai pour la raccompagner à la porte. Avant de sortir, elle se
tourna vers moi et me prit une main.
— Tu devrais
appeler Laurent, juste au cas où. Mais avant tout, parle avec Kyle, c’est la
meilleure chose à faire.
— Je sais…
Mais il me fait peur…
—
Téléphone-lui, tu n’es pas obligé d’aller le voir.
Elle me
lâcha la main et sortit de la maison. Je pris mon courage à deux mains et me
plantai devant le téléphone. Au fond de moi je voulais savoir mais je craignais
la vérité. Je décrochai le combiné et composai le numéro. La tonalité semblait
résonner dans ma tête et j’anticipais le moment où Kyle décrocherait.
— Erwan !
Je restai
sans voix, rien ne pouvait sortir. Son téléphone avait dû afficher mon numéro,
je ne pouvais même plus raccrocher, faisant croire à une erreur.
— Erwan,
s’il te plait, laisse-moi t’expliquer. Je te raconterai tout si tu veux.
— Kyle… Je
commençais à te faire confiance…
— Mais tu
peux me faire confiance ! Mon passé… n’est pas immaculé mais je n’ai rien fait
de mal, je t’assure. Je n’étais pas coupable ! Reviens, s’il te plait…
Je
raccrochai subitement, des images dérangeantes commençaient à mûrir dans mon
esprit. Son ancien amant était mort et il avait été accusé de l’avoir tué. Il
n’avait pas été jugé coupable mais qui sait… La psychose commençait à prendre
place et je me pris à avoir peur de Kyle. Je m’assis sur mon canapé et y passa
un peu de temps, au départ, puis finis par y passer la nuit. Impossible de
dormir. Je pris un livre que je ne lus pas réellement, lisant encore et encore
la même page, les mêmes phrases sans pour autant les comprendre, je ne faisais
que survoler les mots à la recherche d’autre chose pour occuper mon esprit mais
rien n’y faisait, Kyle était toujours celui qui l’encombrait.
A deux
heures du matin, je me fis un thé. Grelot n’était pas habitué à me voir debout à
une heure si tardive et interrompit son sommeil pour venir me tenir compagnie
dans la cuisine, profitant par la même occasion de ma réclamer un peu de
nourriture. Je le servis distraitement alors que mes pensées n’étaient même pas
avec moi. Que s’était-il vraiment passé ? Me voilà avec l’envie de savoir mais
dans l’incapacité de demander à Kyle sa version, la seule que je pouvais avoir
pour le moment. A quatre heures passées, je finis enfin par me laisser gagner
par la fatigue qui ne cessait de me faire sombrer un peu plus à chaque heure
dans une anxiété démesurée. J’avais passé des nuits avec un homme suspecté
d’avoir tué son amant. J’aurais dû me dire que c’était du passé et que sa
présence en France prouvait son innocence avec évidence, mais non. Je ne voulais
pas savoir, pas encore. Je m’étais fait une image parfaite de lui, quelque chose
de trop brillant pour pouvoir admettre la moindre tâche. Il était mon idéal et
tout venait de basculer.
Le
lendemain, j’eus la surprise, agréable ou non, de le voir arriver chez moi. Je
le vis se garer devant ma maison avec son 4x4 de marque anglaise mais il resta
un moment dans le véhicule. Caché derrière mes rideaux, je l’observai, sa sombre
silhouette dans la voiture ne bougeait pas, peut-être réfléchissait-il à ce
qu’il comptait me dire ou même m’annoncer. Allait-il se séparer de moi ? Cela
aurait été la plus sage décision étant donné l’état dans lequel la nouvelle
m’avait mis. Etrangement, l’idée de le savoir me quitter me fit mal au cœur,
j’étais tombé amoureux et je ne pouvais me décider à faire un choix : l’oublier
ou croire en son innocence ?
Il finit par
descendre de voiture et s’approcha de ma porte. Non, je ne voulais pas ouvrir,
je n’avais vraiment pas la force de lui faire face pour qu’il puisse
s’expliquer. Je me souvins alors de ce que je lui avais dit la veille au
téléphone, mais il ne m’avait jamais menti, juste caché quelque chose. Je tendis
l’oreille alors qu’il avait disparu de mon champ de vision. Je l’entendis
piétiner devant ma porte, puis il frappa doucement, presque comme s’il ne
voulait pas que je l’entende. Je me postai dans l’entrée en approchant à pas de
loup et attendis.
— Erwan,
c’est moi, je t’en prie ouvre-moi…
Etrangement,
je lui trouvai soudainement un léger accent. Je me glissai jusque derrière la
porte et attendit. Je pouvais l’entendre soupirer puis il jura, en anglais.
— Erwan… Je
voudrais t’expliquer, laisse-moi entrer… Si tu as peur que je te fasse du mal
alors dis-le moi, je m’expliquerai derrière la porte.
L’idée me
parut totalement saugrenue ! Je tournai la clé et ouvrit de quelques centimètres
à peine pour glisser un œil dehors. Je vis son visage prendre une nouvelle
expression lorsqu’il me vit et il recula d’un pas.
— Je t’en
supplie…
Ses
supplications commençaient à m’énerver et j’ouvris la porte en grand pour le
faire entrer. Il hésita puis entra, passant devant moi sans vraiment me saluer.
— Je veux
que tout soit clair entre nous : je ne l’ai pas tué, me dit-il d’emblée, la
porte à peine fermée.
Ces mots me
faisaient peur, je ne contrôlais rien de la situation. Je passai au salon sans
l’inviter à me suivre et me postai près de la porte vitrée donnant sur le
jardin. J’avais besoin d’une porte de secours, au cas où… Lui se mit
pratiquement à l’opposé de moi, apparemment gêné, l’expression triste, plus
fatiguée sans doute. Avait-il passé la même nuit que moi ? Alors je devais avoir
la même tête. Soudain il leva le regard sur moi et me fixa. Je sentis beaucoup
de tendresse, énormément d’affection venant de lui.
— Ca s’est
passé il y a 5 ans, commença-t-il. Il s’appelait Sean, il avait 18 ans, et nous
étions ensemble depuis un an. Je l’aimais éperdument, Erwan, je comptais faire
ma vie avec lui, aussi jeune fut-il. J’avais fait sa connaissance lors d‘une
soirée mondaine. D’habitude je tentais d’éviter ce genre de soirée autant que je
le pouvais mais cette fois-ci, je ne pouvais pas refuser, l’enjeu était
économique. Mon père était présent et il me présenta à un homme, quelqu’un
d’important dans le monde de la finance. Et avec cet homme allait son fils, un
magnifique jeune homme. Je suis certain que personne ne me croirait si je disais
que je suis tombé amoureux de lui à la seconde même, son grand regard gris et
ses mèches brunes aguicheuses m’avaient tout de suite charmé. Je fis tout
pendant la soirée pour me retrouver près de lui, j’entamais des conversations
auxquelles je n’aurais même pas prêté un mot en temps normal, je lui souriais
sans cesse, l’observais lorsque nous n’étions pas à côté. Je l’ai traqué toute
la soirée.
Ce genre de
confession dans mon salon me fit un effet étrange, il y avait comme une
incompatibilité entre ses mots et ma tapisserie, l’un doré, l’autre terni. Il
s’arrêta quelques secondes dans son récit et leva timidement le regard vers moi
avant de reprendre.
— A la fin
de la soirée, j’avais son numéro et un rendez-vous. Par une habile manœuvre,
j’avais réussi à découvrir qu’il était gay et surtout qu’il était seul, c’était
une réelle aubaine pour moi. C’est fou ce que les riches peuvent avoir comme
fils gays…, dit-il comme pour lui-même. Après, tout s’est accéléré, il est lui
aussi tombé amoureux de moi et nous avions envie de vivre ensemble. La maison…
c’est pour lui que je l’ai achetée. Nous voulions vivre loin de chez nous et la
France nous a paru être l’endroit parfait, l’évidence même. Nous avons visité
beaucoup d’endroits, plusieurs maisons dans la région mais il avait eu un coup
de cœur pour celle-là. Je l’ai achetée sans réfléchir. Et dire qu’il n’a même
pas eu le temps d’y passer une nuit…
Il fit
quelques pas en s’éloignant encore un peu plus de moi, puis s’arrêta près d’une
fenêtre. Son regard se perdit dans je ne sais quel décor à l’extérieur et il
s’arrêta. J’avais de la peine pour lui, sa voix était pleine d’amour alors qu’il
me racontait sa rencontre avec Sean. Mais son ton était triste, trop
mélancolique pour que je puisse m’attendrir. Je le vis passer une main sur son
visage et soupirer en secouant doucement la tête.
— Et si je
te dis que je t’aime, Erwan ça ne changerait rien, n’est-ce pas…
Il en était
déjà persuadé alors qu’il ne m’avait même pas posé franchement la question.
— J’aimerais
juste savoir la vérité, Kyle. Que s’est-il passé ?
— Un jour
j’ai voulu l’emmener quelques jours en mer sur un voilier. Il aimait l’océan, il
aimait les bateaux et je me l’étais accaparé quelques jours. Tout était parfait,
vraiment, rien ne manquait : le temps était superbe, nous étions en été, nous
faisions un peu de pêche le matin et les après-midi se résumaient à des heures
de sieste ou de passion dans la cabine. Comment aurais-je pu le… Nous étions
partis pour cinq jours en tout, ce n’était pas énorme mais mon travail ne me
laissait déjà pas respirer et ces cinq jours étaient un véritable paradis pour
moi. Puis le dernier jour, alors que nous rentrions vers la côte… J’étais juste
descendu à la cabine pour prendre une bouteille d’eau fraîche et en remontant…
J’ai cherché pendant toute une journée, Erwan, j’avais appelé les gardes-côtes,
je leur avais tout donné, son signalement, l’heure de sa disparition… Les
soupçons se sont tout de suite tournés vers moi et j’ai été accusé. Personne ne
s’est soucié de ce que je ressentais, j’ai fait de la dépression, j’ai dû suivre
un traitement qui m’a complètement lessivé, j’étais totalement perdu et je ne
cessais de me raccrocher à l’espoir de pouvoir revoir Sean un jour. Ma seule
pensée était qu’on allait le retrouver un jour, échoué sur la côte, endormi sur
le sable…
Je n’avais
jamais vu un homme pleurer avant ce jour-là. Kyle essuya ses larmes d’une main
lasse et tourna un peu plus le visage comme pour se cacher. J’étais partagé
entre la peur et l’envie de le prendre dans mes bras. Je n’avais même pas les
mots pour le réconforter un peu.
— Ses
parents me maudissaient. Ce sont eux qui m’ont accusé, ils ne cessaient de dire
que Sean voulait me quitter et que je l’avais tué pour ça. Ils sont même allés
jusqu’à inventer une lettre que Sean aurait écrite pour me dire qu’il me
quittait. En la lisant au tribunal je fus pris d’un fou rire complètement
nerveux, j’étais à bout de nerfs. Ce n’était même pas son écriture. Sean m’avait
plusieurs fois confié que ses parents en avaient contre moi, qu’ils feraient
tout pour me faire tomber. Leur fils préféré ne pouvait pas être pédé, tu
comprends… Au bout du compte, ce qui est sorti de tout ça a été que j’étais
innocent, que Sean avait dû tomber du bateau et qu’il n’avait pas pu rester à la
surface. Je n’aime pas cette vérité mais je n’ose pas croire à autre chose, je
ne vois pas ce qui aurait pu se passer d’autre. Il savait pourtant nager…
Voilà, je
savais l’histoire, les grandes lignes du moins, mais cela me suffisait
amplement. Mon cœur me faisait mal et la peur que j’avais éprouvée se transforma
en amour protecteur. Je m’approchai de Kyle et le prit dans mes bras sans
réfléchir. J’étais fou de lui et il avait besoin d’amour.
Nous
passâmes la nuit chez moi pour la deuxième fois. J’étais un peu gêné par le
commun de mon intérieur, comparé au sien il était presque dérisoire même. Mais
je n’avais pas vraiment le temps d’y penser, Kyle avait vraiment besoin de moi
et il ne me quitta pas du regard lorsque je quittai le lit pour me rendre à la
salle de bain. Il avait besoin de moi, ses yeux et son corps me le disaient.
Alors que nous nous étions couchés, il se contenta de m’enlacer fortement,
presque exagérément et de me murmurer qu’il m’aimait, que je devais le croire.
Ce que je fis, bien entendu. Kyle avait toujours été très gentil et honnête avec
moi, son histoire était sortie avec tant de spontanéité que je ne pouvais pas
mettre sa parole en doute, il avait bien vécu tout ce qu’il venait de me
raconter.
En revenant
de la salle de bain, ses yeux s’accrochèrent à ma silhouette, qu’il détailla
presque. Je m’arrêtai devant la porte de la chambre, à quelques pas du lit, et
arrangea la ceinture de ma robe de chambre.
— Je lui
ressemble ? demandai-je sans me soucier des conséquences de ma question sur le
moral de Kyle.
— Non, pas
du tout. Tu dégages plus de caractère, tu as plus de volonté que lui, tu es un
peu plus grand et un peu plus mince aussi. Tes caresses ne sont pas les mêmes
non plus… Et moi ? Y’a-t-il une quelconque ressemblance avec ce Fabian ?
— Aucune, et
heureusement. Je ne veux plus de blond dans mon lit, j’en suis presque dégoûté.
— Ca ne veut
rien dire…
— Je sais.
Mais c’est comme ça.
Je
m’approchai du lit, ôtai ma robe de chambre, que je laissai négligemment tomber
sur le sol, et me glissai dans le lit, dans l’alcôve que formaient les bras de
Kyle. Sa chaleur soudaine me fit frissonner et il me caressa alors le dos comme
pour me réchauffer un peu, plus pour se rassurer lui-même.
— Je t’aime,
Erwan.
— Tu me le
dis bien assez pour que je le sache.
— Mais
j’aimerais que tu le comprennes.
— Je
comprends, ne t’en fais pas.
— Et
j’aimerais aussi que tu ressentes la même chose…
— Kyle, on
en a déjà parlé il me semble.
— Je sais,
oui.
Le silence
tomba et bientôt ce fut le bruit de ses mains courant sur ma peau qui couvrit la
quiétude de la nuit. Au matin lorsque j’ouvris les yeux, je tombai nez à nez
avec une place vide près de moi. Je me redressai lentement dans les draps,
l’esprit encore embrouillé par la révélation de la veille, et décidai de me
lever en prenant mon temps. Il n’y avait aucun bruit dans la maison, rien qui ne
pouvait traduire la présence de Kyle. J’enfilai ma robe de chambre, qu’il avait
soigneusement posée sur une chaise près du lit, et me traînai jusqu’à la
cuisine. Là, sur la table, il avait laissé un mot, juste quelques lignes
griffonnées.
« J’ai eu
un appel tôt ce matin, je dois rentrer chez moi pour affaires. Rejoins-moi quand
tu le souhaites… si tu le souhaites…
Je
t’aime, Erwan.
Kyle Hamilton. »
Il avait
signé comme s’il eut s’agit d’un contrat, bien trop conditionné par son travail.
L’expression si ouverte de ses sentiments à mon égard me fit sourire, depuis le
début il avait été aussi attachant, il n’avait jamais hésité sur ses paroles
d’amour. Je décidai de m’habiller et de me rendre chez lui, ce réveil sans lui
m’avait laissé une impression de vide, j’avais besoin de le voir.
En frappant
à sa porte, je dus attendre quelques secondes avant qu’une voix ne lance :
— Qui
est-ce ?
— C’est moi,
Kyle, c’est Erwan !
— Erwan !
Entre !
Sa voix
venait de loin dans la maison. Je poussai la porte et entrai dans la grande
maison. Il y avait toujours cette même odeur, celle de Kyle et de Cisco, celle
de l’océan venant battre presque sous ses fenêtres et celle du soleil du soir
qui surchauffe sans chauffer vraiment.
— Je suis
dans la cuisine ! me lança-t-il sans que j’aie besoin de lui demander.
Je l’y
retrouvai et m’arrêtai sur le pas de la porte.
— Bonjour,
me dit-il sans vraiment sourire.
— Bonjour,
Kyle.
Il quitta ce
qu’il était en train de faire pour m’embrasser tendrement. Une très bonne chose
après la soirée de la veille, délicieuse, même. Je jetai un coup d’œil à la
grande table de la cuisine et constata qu’il était en train de ranger quelques
papiers.
— Un
problème au travail ? osai-je demander.
— Je fais du
ménage, on vient de perdre un contrat.
Ne sachant
trop quoi dire à cette triste nouvelle, je me contentai de changer de jambe
d’appui.
— Tout ça à
cause de ce qu’il s’est passé il y a cinq ans. Cette histoire me suivra toute ma
vie et me causera toujours du tort. Et le pire c’est que ce genre d’évènement
n’est pas si rare que cela, mon passé me rattrape de temps en temps… Comme si je
pouvais oublier, dit-il presque exaspéré.
— Mais tu as
été acquitté, tu étais innocent !
Kyle tourna
vivement la tête vers moi. Une lueur de satisfaction brilla dans ses yeux et il
abandonna ses papiers pour me prendre dans ses bras.
— Je suis
content de voir que tu me crois, c’est tellement important pour moi, bien plus
que ce fichu contrat. Farber n’ira qu’à se faire voir s’il n’est pas content. Il
a dû tomber dans le piège des Davenport, ce n’est pas très compliqué, la mère de
Sean n’a jamais su aimer qu’un seul homme.
— Tu y vas
peut-être un peu fort, non ?
— Tu ne
connais pas le phénomène. Mais ne restons pas là à discuter de cette vieille
folle et de ses déboires pathétiques. Je trouverai un autre client, ce n’est pas
un problème.
— Ca veut
dire que tu vas devoir repartir…
Kyle me
regarda, étonné. Je n’avais jamais montré un seul signe de possessivité envers
lui, pas de jalousie, rien qui ne montrait mon attachement profond. De sa taille
plus grande que moi il se posta devant moi, glissa ses deux mains dans mon cou
et m’embrassa tendrement.
— Tu n’as
pas bien dormi cette nuit, tu as une tête à faire peur, j’ai l’impression que
tout ça t’a vraiment causé du souci. Il s’approcha du bar et pris deux verres.
Je te sers quelque chose pour te réveiller ? Une aspirine ou un whisky ?
Je lui
souris, il ne perdait pas le nord.
— Je suis
certain que les deux ne feraient pas bon ménage mais au moins, cette nuit je
dormirai !
— Pas si
sûr…
Il me versa
un cocktail sans alcool et me tendit le verre.
— Alors, et
maintenant ?
J’avais
redouté cette question. Je ne connaissais Kyle que depuis un mois environ, le
quitter ne m’aurais causé qu’un chagrin d’amour de plus, un poids sur le cœur
qui finirait par partir en deux ou trois semaines, le temps que je me refasse à
ma solitude, mais cette question… je voulais lui répondre et même peut-être lui
dire ce qu’il voulait entendre.
— Maintenant
quoi, Kyle ? Que veux-tu que je te dise… J’ai envie de te croire et ton passé me
fait mal. Je ne suis vraiment pas doué pour gérer ce genre de situation, j’ai
lamentablement fui de ma ville il y a deux ans pour pouvoir me réfugier là où
personne ne me trouverait et toi tu arrives dans ma vie, déchire mon cœur de
passion et saupoudre le tout d’un fait divers incroyable sur fond d’amour
impossible à la fin tragique.
— Tu n’es
pas obligé de rester avec moi, on ne s’est rien promis, c’est vrai. Mais Erwan,
ça fait cinq ans que je n’ai pas aimé, cinq ans que mes seules aventures se
résument à quelques billets dans un bar chic ou un inconnu rencontré au hasard
lors d’une soirée plus ou moins huppée. Toi aussi tu es arrivé dans ma vie sans
prévenir, toi aussi tu as déchiré mon cœur de passion. La seule chose qui nous
différencie c’est que toi, tu n’as jamais eu les mains tâchées, même
innocemment.
— Tes mains
sont blanches, Kyle. Je sais que tu aimais Sean, tu devais l’aimer plus que
n’importe qui pour murmurer son nom à mon oreille alors que c’était à moi que tu
faisais l’amour.
Ces paroles
m’avaient presque échappé, ce petit incident au tout début de notre relation ne
devait pas sortir de mon petit pense-bête intérieur. Kyle parut presque outré de
sa propre action et alla même jusqu’à poser une main sur sa bouche comme pour
ravaler ce malencontreux murmure pour lequel je ne lui avais même pas tenu
rigueur.
— Je suis
désolé, Erwan, sincèrement.
— Ca va, ce
n’est pas grave, c’était au début, ça n’avait presque aucune importance.
— Et
maintenant, ça en aurait une ?
Je devais
peser ma réponse. Je tenais beaucoup à lui, bien trop pour ce que pouvait
supporter mon cœur, alors oui, ça aurait eu une importance.
— Je t’aime,
Kyle.
Naturellement, ces mots avaient coulé de mes lèvres alors que je tournais la
tête vers la baie vitrée. Je sentis soudainement mon verre quitter mes mains et
les lèvres de Kyle vinrent se poser doucement sur les miennes.
— Tu es le
premier en cinq ans, Erwan, je n’arrivais plus à trouver un peu de réconfort,
même les paroles réconfortantes de mes amis, du peu qu’il m’en reste du moins,
n’ont jamais suffit. Quand je me promenais sur la plage et que je te croisais,
parfois je rêvais de voir le regard de Sean dans tes yeux, son sourire me
rassurer et sa voix pour me bercer. J’étais fou de lui, totalement épris. Et
aujourd’hui c’est de toi dont j’ai besoin, rien d’autre ne saurait me donner
tout le bien que tu m’apportes, maintenant j’ai envie de sourire.
Alors qu’il
me glissai ces mots à l’oreille, j’observai l’océan se prélasser sous le ciel
devenu gris. Je sentis le poids de Kyle contre moi et ses mains dans mon dos, je
l’accueillis au plus près de moi.
Quelques
jours plus tard, après avoir pesé le pour et le contre de toute cette histoire
avec Jeanne et Laurent, je me mis en quête de plus d’informations au sujet de
cet évènement tragique remontant à 5 ans auparavant. Kyle avait pratiquement le
même âge que moi lorsque tout ça s’était passé, il avait 24 ans et il était déjà
un des dirigeants de sa fameuse entreprise. Quelle vie… Je l’avais informé que
je comptais trouver moi-même les détails de l’histoire, je ne voulais plus rien
apprendre de lui, ce qu’il m’avait déjà raconté m’avait suffit, il avait assez
souffert. En retrouvant les anciens journaux, je fus soulagé d’un énorme poids
en constatant que Kyle ne m’avait pas menti sur un seul point. Dans les revues
juridiques, je retrouvai quelques articles sur cette affaire, dès que quelqu’un
de riche est impliqué dans une affaire étrange, la presse ne manque pas le
scoop. Kyle était en photo, et pour la première fois, je vis le visage de Sean,
dans un journal anglais. La photo en noir et blanc me laissait deviner les
couleurs mais son visage était comme Kyle me l’avait décrit alors que je lui
avais demandé de m’en parler.
Sean avait
un regard doux, des traits fins et un sourire presque féminin. Je fus étonné de
voir à quel point nous étions différent, j’ai toujours fais « garçon », souvent,
en annonçant mes préférences, j’étonnais. Pour Sean, c’était évident. Il était
très beau, pas mon genre mais très séduisant. Kyle ne devait pas avoir de goûts
arrêtés pour pouvoir tomber amoureux de quelqu’un comme Sean puis de moi. En
fixant le regard figé sur le papier, je sentis la peine me nouer l’estomac.
J’étais en train de regarder l’amant disparu de l’homme que j’aimais et je me
mis à imaginer le bonheur éphémère de leur relation, ils n’étaient restés
ensemble que près d’un an. Laissant mes yeux s’humidifier, je me repris et
quittai les archives, Kyle m’attendait pour un repas en tête à tête dans un
grand restaurant de la grande ville la plus proche. Je pouvais annoncer sans me
tromper que Kyle était vraiment amoureux de moi, il a toujours eu cette
franchise par rapport à ses sentiments qui parfois me met mal à l’aise, moi qui
suis assez maladroit pour les exprimer.
Au cours du
repas, au restaurant, Kyle me mit dans une gêne incroyable, m’offrant les clés
de sa maison devant tout le monde. Evidemment, cela n’avait peut-être aucune
signification pour les autres personnes mais à voir mon visage rougir comme je
le sentais, on pouvait aisément croire ce qu’on voulait.
— C’est pour
que tu te sentes plus proche de moi, m’avait-il alors dit.
Et ses
grandes explications sur le fait qu’il travaillait trop, qu’il ne s’occupait pas
assez de moi me firent sourire. Je regrettai de me trouver dans un lieu public,
je voulus l’embrasser comme jamais. Kyle m’offrait une nouvelle vie, un nouveau
départ que je ne pouvais refuser. Après ce repas riche en émotions, nous
passâmes un peu de temps sur la plage, sous la lune. Là nous pouvions nous tenir
par la main, il n’y avait personne à cette heure-là, je pouvais lui dire des
mots sucrés et l’embrasser à ma guise, rien ne m’en empêchait.
— Et si je
t’avais carrément demandé de vivre avec moi ? me demanda-t-il soudainement alors
que je venais de lui dire que j’étais fatigué.
— J’aurais
sûrement accepté.
— Vraiment ?
— Vraiment.
— Alors
considère ces clés comme une demande.
Il ralentit
un peu, se calquant à ma vitesse. J’avais peut-être parlé un peu trop vite, sous
le coup de la demande, je n’étais plus très sûr de moi.
— Tu auras
la vue sur l’océan, tu pourras peindre depuis la terrasse. Et puis Cisco ne sera
plus obligé de fuguer pour venir te voir.
Il tentait
adorablement de me convaincre et je cédai.
— Grelot ne
me pardonnera jamais, lui murmurai-je sur les lèvres.
En remontant
vers chez lui, il resserra sa main sur la mienne et m’attira plus contre lui.
Son « Je t’aime » murmuré colla parfaitement avec l’ambiance et celui que je lui
rendis le fit sourire.
~ FIN ~