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Fiction » Horror » Vampyr Hart font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: CelesteTanuki
Fiction Rated: M - French - Horror/Humor - Reviews: 21 - Published: 11-12-04 - Updated: 01-02-05 - id:1758833
Auteur : Piti Tanuki au bol de riz ---
Genre : Horreur/Humour, yaoi

Vampyr Hart
chapitre 2

À peine sommes-nous entrés qu’une odeur mêlant tabac, alcool, transpiration et café froid assaille mes délicates narines. Voilà un petit désagrément que j’avais presque oublié ; notre odorat. Je sens malheureusement toutes les odeurs. J’ai de la chance d’avoir cette fois-ci des amis d’une hygiène rigoureuse. Comprenez qu’à l’époque médiévale, j’avais plutôt tendance à rester seul.
Je me fraie un chemin parmi les corps moites et collants de cette masse bruyante. Effrayé par la foule, Reeves me suit de près et cramponne ses doigts crispés sur mon blouson.
Nous parvenons à une petite table et il se terre dans un coin de la banquette, jetant un regard farouche à cet amas de corps transpirants. Je m’installe à ses côtés et murmure :
– C’est vrai qu’il fait plutôt chaud ici...
– C’est toi qui as voulu venir... grogne Reeves, mal à l’aise.
– C’est toi qui as voulu m’accompagner, répliqué-je en un sourire angélique.
Et voilà mon bassiste qui pique un fard avant de détourner la tête. Attendrissant... Vraiment, ce type est adorable, je le trouve touchant dans sa manière de parler, sa façon de faire. Il a beau être brutal et sauvage, il lui arrive parfois d’accorder un compliment à un ami, ne manquant jamais de rougir et bafouiller dans ces cas-là. Charmante maladresse.
– Salut Vince ! s’exclame une voix haut perchée.
Je me tourne vers une serveuse blonde. La trentaine, plutôt superficielle. Le genre de filles qui aiment bavarder des heures et qui ne disent pas "non" au premier inconnu. Je ne suis pas médisant, c’est du vécu.
– Salut Mandy, tu vas bien ?
– Très bien, comme toujours ! répond-elle avec un clin d’œil. Tu as amené ton petit frère ?
Nos deux regards se posent sur Reeves qui se raidit aussitôt. Je vois presque ses cheveux se hérisser. Apparemment, il n’apprécie pas du tout la serveuse.
– Oui, en quelque sorte, murmuré-je doucement pour apaiser mon cadet.
– Il est mignon, il te ressemble... un peu timide j’ai l’impression...
Elle secoue sa chevelure blonde et demande enfin :
– Vous prendrez quoi ?
– Un Coca... répond brièvement mon jeune ami.
– Et moi un verre de vodka, s’il te plaît.
Reeves sursaute à ce mot et me jette un regard de bête sauvage. J’attends que Mandy s’éloigne pour fermer les yeux et soupirer :
– Je sais ce que je fais, tu n’as rien à craindre.
Cela ne rassurera pas mon bassiste, je le sais bien. Battu et séquestré par un beau-père alcoolique, il a des raisons de détester les alcools forts. Mais je ne puis lui dire que mon organisme est des plus résistants. Il m’est arrivé une fois de boire quatre bouteilles d’une vodka polonaise faite chez un paysan des pays de l’Est. Par simple test... Pour connaître mes limites... Après ça, j’étais un peu grisé, je l’avoue. Mais j’étais encore parfaitement lucide. J’ignore combien de bouteilles il me faudrait pour être saoul. Ce qui m’a arrêté ce jour là avec cette vodka polonaise à 90°, c’était la douleur qu’éprouvaient mes délicates papilles.
Mandy revient avec nos verres et elle s’assied à mes côtés.
– Alors Vince, tu reviens me voir quand ?
D’ici, je sens Reeves frissonner de peur et de colère.
– Parce que tu m’attendais ? répondé-je aussitôt à la jeune blonde.
Elle rit coquettement mais je la devine un peu vexée. Secouant sa chevelure pâle, elle me glisse un regard charmeur s’accoude à la table, ne manquant pas de dévoiler un décolleté alléchant. Je n’y fais guère attention. Juste assez pour flatter la pauvre créature...
– J’espérais quand même te revoir... tu étais parti avant que je ne me réveille. (Elle glisse un regard langoureux sur mon corps et ses yeux se posent sur mon entrejambe :) Je n’ai même pas eu le temps de te féliciter...
– Casse-toi...
Je me tourne vers Reeves et demeure muet de stupeur. Ses yeux étincèlent d’une colère parfaitement maîtrisée, mais je le sens à bout de nerf...
Mandy lui jette un regard surpris et proteste :
– J’ai le droit de parler à un ami, que je sache !
Mon bassiste fait tous les efforts du monde pour ne pas lui sauter à la gorge, mais ses tremblements trahissent sa fureur et sa violence refoulée. Trop timide... Il va prendre sur lui et battre en retraite. Déjà, je le vois serrer les poings et baisser la tête. Ça me fait mal de le voir dans cet état.
– Peux-tu nous laisser, Mandy ? répliqué-je alors en rivant un regard glacé sur la blonde. J’ai envie de rester seul avec Reeves.
Elle semble avoir perçu dans ma voix ce timbre qui laisse transparaître mon âge séculaire, et qui effraie les gens. Les humains réagissent beaucoup avec leur instinct, quoi qu’ils puissent prétendre.
Sans un mot, Mandy quitte la table et s’en retourne à son travail de serveuse. Je souris à Reeves mais ce dernier ne perd pas de vue la blonde.
– Je déteste cette femme... elle est vulgaire... marmonne-t-il avec haine.
– Comme beaucoup de femmes de nos jours... soupiré-je.
Je reste songeur. Maintenant que j’y pense, ma nature de Vampire ne m’a jamais permis de vivre une relation durable. Non pas que ça me chagrine, mais je trouve cela presque étrange.
Un murmure timide de mon bassiste me fait sortir de mes réflexions :
– Vince... tu fréquentes souvent... ce genre de filles ?
Je jette un coup d’œil à Reeves et étire mes lèvres en un sourire doux :
– Si je n’ai que ça sous la main, oui...
– Ah...
Apparemment, ce n’est pas la réponse qu’il souhaitait entendre. Il se concentre sur son Coca et ne parle plus, plongé dans ses pensées. Je lis de la déception sur son visage. Ce blocage qu’il fait sur les femmes est compréhensible, mais j’avoue être un peu désappointé avec lui. Ses réactions, ses sentiments sont parfaitement imprévisibles et je me sens une attention particulière pour ce garçon. Même si l’espèce humaine compte une majorité d’idiots, je dois reconnaître que malgré sa classe sociale, Reeves est certainement l’humain le plus fascinant que je connaisse. Depuis Emily Brontë, je ne me suis jamais intéressé de si près à un humain.
– Tu sais Reeves, il va bien falloir qu’un jour, tu franchisses le pas et que tu te mettes à draguer les filles. Sinon, ce seront-elles qui se chargeront de te draguer...
Mon bassiste me lance un regard coléreux et monte sur ses grands chevaux :
– J’ai pas besoin d’une pute à bavasser côté de moi pour calmer mes hormones, Vince ! J’assume très bien ma situation...
– C’est surtout parce que tu fais un complexe par rapport à ta mère infidèle que tu te refuses la compagnie des femmes, non ?
Il blêmit. Son visage s’est décomposé en quelques instants face à ces mots plus durs que sa carapace. Meurtri, il détourne furieusement la tête...
J’ai tapé dans le mille.
Même si j’ai été un peu dur sur ce sujet délicat, je sais que mes propos feront du bien à Reeves à plus long terme. Pour l’instant, je me charge de le réconforter.
– Je pense que tu sauras trouver le bonheur auprès d’une femme.
Encore choqué par mes précédentes paroles, mon ami tremble comme une feuille et fuit mon regard.
– Les femmes sont bêtes, précieuses, superficielles, égoïstes et perverses... répond-il d’une voix blanche. Vince, comprends-tu que je n’ai pas envie d’une telle relation ?
Il me tourne un regard de détresse empli d’espoir. Malheureusement pour lui, je ne comprends pas sa vision des choses. Il s’en rend compte aussitôt et baisse la tête.
– Laisse tomber, on s’en fout après tout...
– Désolé, Reeves... murmuré-je, embarrassé de le voir se sentir aussi seul.
Il vide d’un trait son verre et hausse les épaules avec un sourire forcé. Je pose une main sur son épaule et lui glisse à l’oreille :
– Pour être franc, ta compagnie m’est plus agréable que celle de ces femmes. Elles ne sont qu’un défouloir à mes yeux. Reeves, tu vaux bien mieux qu’elles de mon point de vue, et je suis sincère.
Il rosit et baisse le regard en me remerciant du bout des lèvres. Je souris gentiment et lui ébouriffe à nouveau les cheveux. Il pousse un grognement de chaton et réarrange ses mèches.
– Tu sais bien que je préfère veiller sur mon petit bassiste plutôt que traîner avec ces femmes, murmuré-je avec un petit rire grave.
– Ne te prive pas pour moi quand même... réplique Reeves en haussant les épaules.
– Ne t’inquiète pas, je n’ai pas l’intention de me priver pour qui que ce soit, interrompé-je doucement.
J’avais plus ou moins prévu sa réaction ; un violent sursaut suivi d’un regard où je perçois la douleur, la colère, le désappointement. Pardonne-moi Reeves, mais je ne veux pas te bercer d’illusions...
– ... c’est juste que je ne partage pas du tout tes goûts en matière de filles... reprend-il calmement, feignant ne pas avoir attaché d’importance à mes précédentes paroles.
– C’est pour ça que tu les repousses, je suppose...
Mon bassiste marmonne quelque chose ressemblant vaguement à un "mouais" peu enthousiaste. Je soupire doucement, un sourire aux lèvres. Charmant gamin.
– Alors, qu’est-ce que tu penses du concert qu’on va donner d’ici quelques jours ? demandé-je, curieux et désireux de changer de sujet.
Je n’aime pas les discussions mièvres entre amis. Surtout avec mon petit bassiste qui a bien besoin de sourire et de ne pas se prendre la tête avec de telles futilités ! Je glisse un regard discret sur lui. Son regard plongé dans le vide s’est adouci, et ses traits se sont relâchés. Il lève enfin les yeux vers moi et répond nonchalamment :
– Bof, rien de spécial... ce sera juste un peu plus important que ce qu’on a déjà fait...
Accablant...
– Tu n’as pas le trac, tu ne te sens pas tout frivole à l’idée d’un tel concert ? On en est bientôt à notre deuxième album, mais pour l’instant, nous ne nous sommes produits que lors des premières parties d’autres concerts.
Reeves n’aime pas montrer ses sentiments. Comme s’il avait peur de paraître ridicule. Je conçois ce comportement, mais j’ai dû mal à le comprendre. Même après tant d’années sur cette Terre, la notion d’un tel spectacle m’électrise. Je ne me lasse de rien. Plutôt une chance quand on se sait éternel.
– Et sinon, tu as revu un peu ton duo avec Shey ?
Les yeux de Reeves me paraissent soudain plus lumineux. Ils s’embrasent d’une flamme de joie et il ne peut retenir ce rictus révélateur qui lui fait ourler ses lèvres en un sourire pur d’enfant heureux.
– Oui, on s’est entraîné...
– Un petit duel entre vous, c’est ça ? ... guitare électrique contre basse... les spectateurs vont être enflammés.
Il hoche vivement la tête et s’exclame :
– Si Shey compte leur déchirer les tympans, moi je vais leur faire exploser le cœur !
Des regards surpris, pour ne pas dire horrifiés, obliquent vers nous. Il est certain que pour une personne extérieure à notre discussion, les paroles de Reeves peuvent prêter à confusion et paraître plutôt... meurtrières.
Aussitôt, mon jeune ami rentre la tête entre ses épaules, un beau rouge cerise pigmentant ses pommettes. Il marmonne je ne sais quoi... Ça m’a tout l’air d’une malédiction en tout cas.
– La puissance des sons graves est impressionnante. C’est vrai que lorsque tu pinces une corde de ta basse, je sens mon cœur vibrer. C’est une impression étrange mais agréable, lui dis-je en masquant à peine mon admiration.
Reeves est vraiment le bassiste le plus talentueux que je connaisse. On peut critiquer notre style de musique, je le conçois. Le heavy-metal est conçu pour un certain type de spectateur ; cette catégorie part des véritables gothiques jusqu’aux adolescents prépubères en mal de vivre – nous ne pouvons malheureusement pas choisir notre public.
Cependant, on ne peut nous reprocher de saturer la basse comme le font d’autres groupes. Reeves allie à la perfection puissance et harmonie, et nous lui accordons toujours des solos de basses. C’est son petit bonheur, et le public en raffole...
– J’ai aidé Shey à régler ses cordes, d’ailleurs, remarque mon ami en faisant la moue.
Je ris doucement et réplique avec ironie :
– À croire que secourir ton prochain t’est pénible.
– C’est surtout que je n’avais pas vraiment le choix...
Il secoue la tête, résigné. Je sais qu’il dit la vérité. Shey est du genre... envahissant. Il aime quérir de l’aide pour renforcer les liens avec ses amis. Il aime aider en retour, c’est vrai. Un type généreux... Même Reeves doit admettre qu’il apprécie sa compagnie. Certes, devant les autres, il change cette amitié en indifférence, mais il ne peut jouer la comédie face à un vieux vampire qui en sait plus sur la vie que quiconque sur cette Terre.
M’étirant paresseusement, je demande à mon ami :
– Et cette histoire de clip ? Tu m’as dit avoir une idée...
– Ouais...
Reeves se penche et s’accoude à la table, songeur. Il réfléchit un court moment et murmure enfin.
– En fait, vu les paroles, il semblerait que le personnage de la chanson soit un jeune garçon qui aurait longtemps été le bouc émissaire et qui tout à coup nous fait son coming out, tu vois ce que je veux dire ?
J’acquiesce sans un mot, intéressé.
– Donc c’est pas crédible si c’est une bête de presque deux mètres qui incarne le bouc émissaire, réplique soudain mon bassiste en un sourire moqueur.
Je croise du regard ses yeux pétillants de malice et ne peux m’empêcher de sourire.
– Qui est-ce que tu traites de bête ? grogné-je gentiment.
Reeves hausse les épaules et reprend :
– Je vais m’occuper du scénario de ce clip. Je le proposerai au groupe ensuite, et vous me direz ce que vous en pensez.
– Tu es très inventif, je suis certain qu’il n’y aura rien à redire à tes idées...
Mon cadet prend une mine peu convaincue et réplique :
– T’avais l’air plutôt d’accord avec l’idée de Lee...
– C’est surtout que je voulais clore au plus vite la discussion pour m’en retourner voir mon petit bassiste qui déprimait.
Et le voilà qui rougit à nouveau ! Décidément, cette maladresse et cette pudeur m’amusent beaucoup. Ça le rend presque humain. Mais plaisanterie à part, je comprends pourquoi il rougit si facilement. À vivre dans une famille décousue, battu par un type qu’on croit être son père et promis à une vie de drogué ou de loubard, pour soudain se retrouver sous les feux de la rampe avec un tuteur patient et compréhensif, il y a de quoi être déstabilisé. N’est-ce pas l’une des raisons de son caractère si lunatique, d’ailleurs ?
– Et puis, les clips vidéo, ça reste le cadet de mes soucis. Seuls les concerts m’importent. Se donner à fond pour ceux qui viennent te voir... c’est ça qui me plaît le plus dans ce métier...
Reeves hoche la tête, pensif.
– T’as pas tort...
Je lève le bras pour prévenir Mandy de me donner l’addition. Quelques minutes plus tard, nous sortons du Mustang et décidons de nous promener en voiture.

Il fait déjà nuit. Dommage, j’étais bien en compagnie de Reeves, et ce sentiment était partagé. Mon ami a même commencé à parler de ses sentiments pour sa mère. Il a toujours évité le sujet depuis que nous nous connaissons. C’est la première fois qu’il accepte de se confier un peu... Ce genre de problème doit être lourd à porter... Apprendre à quatorze ans qu’on est le fruit d’un adultère détruit à jamais ce monde de confiance et cette image solide de la famille que l’on se fait étant gamin.
– Le seul avantage, c’est que j’ai pu comprendre grâce à cette photo pourquoi mon prétendu père me battait. Je me demande même comment il a fait pour pouvoir me garder chez lui, alors que j’étais le fils interdit...
Être issu d’une infidélité et ne pas le savoir. Ça doit vraiment être horrible. Je ne suis pas capable d’imaginer dans quel état peut se trouver un adolescent à cette annonce. Un adolescent troublé et battu qui plus est... Pauvre Reeves. S’en remettra-t-il un jour ? Chaque fois que j’y pense, je n’ai que plus de doutes à ce sujet.
Il est assis, endormi sur le siège du passager à mes côtés. À la lumière rouge des feux tricolores, j’observe son visage. À le voir ainsi, il a l’air d’un ange... Un ange maudit de Dieu, qui se morfond dans les limbes étouffants de cet enfer, seul dans les ténèbres de notre société si intransigeante...
Homo hominis lupus...
Le feu passe au orange, puis au vert. Je reprends la route vers l’appartement de Reeves, attentif mais néanmoins plongé dans mes pensées.
Il bouge dans son sommeil et se réveille en un violent soubresaut. Après m’avoir lancé un regard d’enfant apeuré, mon jeune ami croise les bras et se terre contre le siège de la voiture. Manifestement, il a honte de dévoiler ce côté craintif qu’il veut nous masquer. Mais Shey, Aaron, Lee et moi savons parfaitement que Reeves n’est qu’un enfant, au fond de lui.
– Ces mauvais rêves sont obsédants... soupiré-je pour moi-même.
Malgré ma nonchalance légendaire et mon superbe je-m’en-foutisme, je n’échappe pas aux cauchemars. Disons que je m’en remets plus facilement. Question de caractère, je pense.
– On s’y fait... murmure Reeves en concentrant son regard sur la lumière des lampadaires.
Pas très convaincant, le petit bassiste. Mais je ne veux pas me lancer dans un débat de ce genre à une heure si tardive. J’ai déjà un peu poussé aujourd’hui, je ne veux pas demander plus que Reeves ne puisse donner.
Je me gare devant son appartement et lui souris :
– Il est temps que tu ailles de coucher, tu es fatigué... lui dis-je en sortant de la voiture.
Il ferme la portière et s’étire en grognant. Nous montons les escaliers et une fois devant la porte, Reeves sort ses clés.
– Quoi ? C’est ouvert ? s’exclame-t-il. Je leur ai toujours dit de fermer la porte quand ils partent de chez moi !
– Si tu veux mon avis, ils sont encore dans ton salon.
Il me jette un regard perplexe, puis s’engouffre dans son appartement et se rue vers la salle où nous avions laissé nos trois amis discuter. Silence... pas un mot de Reeves. Intrigué, j’entre à mon tour et le rejoins dans le salon.
– Mais qu’est-ce que vous foutez là ? s’écrie mon bassiste.
Se jetant sur Shey, il lui assène une gifle pour le réveiller...
Je note : ne jamais s’endormir chez Reeves.
– Allez, on se réveille ! piaille mon cadet, un peu dépassé par l’événement. Mais réveillez-vous, bon sang ! Hors de question que vous dormiez ici !
Notre guitariste frotte ses yeux endormis. Lee secoue la tête et jette un regard perdu autour de lui. De son côté, Aaron refuse de se réveiller. Grognant un « vos gueules ! » dans son sommeil, il rampe sur le canapé et enlace son claviste adoré comme s’il s’agissait d’un ours en peluche. Cette scène déclenche un rire général qui détend l’atmosphère. Seul Lee semble un peu embarrassé mais il ne repousse pas l’Irlandais. Le flegme de l’Anglais est incomparable...
– Allez Aaron, on va manger...
En une fraction de seconde, le petit batteur aux cheveux en bataille bondit au sol et sautille comme un enfant. Lee et Shey se lèvent d’un même mouvement, puis tous les trois décident de partir au restaurant.
Avec un dernier signe de la main, le trio infernal décide de quitter l’appartement. Reeves les chasse gentiment au seuil de la porte et verrouille enfin sa serrure.
– Me voilà séquestré par un satyre ! murmuré-je avec amusement.
Mon jeune ami s’empourpre. Manifestement, il ne considère plus ma présence comme étrangère.
– Et puis quoi encore ? réplique-t-il en s’en allant dans sa cuisine.
Je m’appuie contre le chambranle de la porte et l’observe alors qu’il ouvre une boîte de crème à la saveur pistache. Je souris moqueusement et susurre :
– Attention, tu vas grossir avec ça...
Je me sens perfide, des fois. Surtout quand Reeves me lance un de ces regards d’adolescente outragée. Ce qu’il ne manque pas de faire ce soir... Avec un haussement d’épaule, il s’en retourne à la dégustation de son pot de crème en grognant. Après tout, si c’est son petit plaisir, autant le lui laisser.
– Bon, on se voit demain ? demandé-je en me dirigeant vers la porte d’entrée.
– Pas de problème, Vince. Passe une bonne soirée...
Je quitte cet appartement, me plongeant dans l’obscurité des couloirs et appréciant leur fraîcheur. J’attends quelques minutes, comptant sur mon ouïe pour m’assurer que tout va bien chez Reeves. C’est devenu une coutume que de surveiller ses faits et gestes lorsque je le quitte. Pour être sûr qu’il va bien, qu’il n’a pas l’intention de faire une connerie...
Ce soir, je le devine plongé dans ses pensées... Plus une réflexion sur lui-même que sur son passé. Je souris dans l’obscurité et décide de laisser mon bassiste seul. Il n’y a rien à craindre pour cette fois.

Le soir à la fois tant attendu et redouté pour notre groupe est arrivé. Posté sur les pilonnes de métal qui soutiennent les projecteurs, j’observe la foule en délire qui se jette contre les barrières de sécurité par vagues influentes. Le dernier groupe de la première partie avant notre concert vient de finir sa prestation et tous ses membres quittent la scène, acclamés par les uns, hués par les autres.
C’est effarant... Certains fanatiques crient le nom de notre groupe depuis le début de cette soirée, hurlant aux autres artistes de la première partie quelque nom d’oiseau suivi d’obscénités monstrueuses. L’Humain est un être fascinant... Il faudra que je me renseigne un peu plus sur lui, et que je lise certaines thèses que mes congénères les plus philosophes se sont amusés de rédiger.
Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. J’entends les cris désespérés de Taylor qui angoisse à l’idée de ne pas me voir arriver. Mes amis se doutent plus ou moins que ce "retard" est volontaire, néanmoins les aiguilles de leur montre tournent, et ils ne sont pas plus rassurés que notre manager stressé.
Reeves entre sur scène en premier, se dirigeant vers sa basse et la caressant du bout des doigts. Les jeunes filles gothiques hurlent telles des hystériques à son apparition sur scène... Ce petit gars a un succès auprès des femmes qu’il ne soupçonne même pas.
Mon bassiste s’agenouille, raccordant son instrument à l’amplificateur à côté de lui. Il passe sa tête dans la sangle et pince une première corde. C’est un coup de tonnerre qui semble défier le ciel nuageux au-dessus de nous. Une fois la stupeur passée, la foule pousse un hurlement à l’encontre de Reeves pour l’applaudir et l’encourager. Ce dernier fait la moue et règle quelques boutons sur l’ampli, ne manquant pas de faire des essais à chaque fois. Enfin, un sourire fend son visage alors qu’il pince la corde la plus grave, ne manquant pas d’envoyer une onde de choc dans nos cœurs déjà essoufflés.
Shey le rejoint, ne manquant pas de se faire acclamer par les hommes. Oui, Shey Taggert est très apprécié de nos admirateurs masculins. Pourquoi ? Nous l’ignorons tous. Sans doute son look complètement déjanté, son caractère exubérant et sa chevelure rouge en bataille... À son tour, il s’exerce sur sa guitare, improvisant un petit solo inspiré des sons de rock ’n roll. Et contrairement à mes craintes, notre public apprécie cette lubie bien audacieuse. Je souris, toujours perché à l’abri des regards, observant mon guitariste qui défie gentiment Reeves. Ce dernier répond à la provocation par un "fuck" amical. Aaron et Lee ne tardent pas à rejoindre la scène et chacun s’assure que les volumes des instruments sont bien répartis. Je porte mon regard perçant sur Taylor. Le pauvre... il frise l’hypertension.
– Il est où ? Il est où ? Il va ruiner leur premier grand concert !!!
Aaron lève le regard et me remarque, perché sur les barres métalliques. Il me sourit et glisse aux trois autres que je suis là. Alors Lee entame un morceau de classique sur son synthétiseur qui me fait frissonner. Ah, ces sons de clavecin... certes le synthétiseur n’est pas des plus fidèles en matière de tonalité, mais il me rappelle tout de même certains souvenirs lorsque je dansais les soirs de bals. J’ai été un Noble de la Cour du plus célèbre Roi de France, voyez-vous ? Sir Nicholas Chelmsford, digne Lord du comté éponyme situé à l’Est du Royaume d’Angleterre. Belle époque...
J’émerge de mes rêveries quand mes trois autres musiciens, dans un commun accord, font rejoindre en chœur leurs instruments à la mélodie de Lee. L’harmonie de cette musique mêlant habilement classique et heavy metal me grise.
Je saute de mon perchoir et atterrit souplement sur scène. La foule stupéfaite se déchaîne d’autant plus, charmée par mon arrivée impromptue. Je souris à Shey. D’un accord tacite, tous entame l’introduction musicale de la chanson qui nous a rendu célèbres ; "Crying Voice". Pendant ce prélude, je me permets de "chauffer" les fous furieux à quelques mètres de moi.
J’observe avec un sourire ces têtes hurlantes et ces corps gesticulants. D’un même mouvement, tous lèvent leurs bras, vociférant leur fanatisme. Je ferme les yeux... j’aime la sensation de cette énergie que dégage la masse noire devant moi. Je laisse mon esprit divaguer, appréciant le mouvement de la foule qui ondule par vague contre les barrières de sécurité...
Je rouvre les paupières et mes pupilles se fixent instantanément sur une chevelure verte, une algue perdue parmi cette mer de pétrole écumante et rugissante. Je cache difficilement mon regard intrigué, mais les notes de la guitare à ma gauche résonnent à mes oreilles, signalant la fin de l’introduction... Lentement, doucement, je ferme les yeux et ma voix s’accorde avec l’harmonie des instruments.

Fin du concert. Nous rentrons tous dans nos loges de fortunes avec en mémoire l’hystérie de notre public. Nous avons été littéralement adulés, ce soir... Sans exagération, nous avions l’impression d’être des Dieux. Je me suis vu bondir dans tous les sens, hurler au point de sentir mes cordes vocales atteindre leur limite, et au final mon micro n’a pas tenu. Ce détail a d’ailleurs détendu l’atmosphère alourdie par les quelques extrémistes politiques qui n’avaient pas leur place dans un tel concert. Je ne fais pas de politique... Quoi de plus puérils que de jouer aux grands dans des costumes trop larges ? Les pantins ne me font plus rire, je ne perds pas mon temps avec eux... Mes chansons sont essentiellement lyriques. Dans chacune, j’y glisse une anecdote de ma longue vie... Je n’aurai jamais assez de l’éternité pour toutes les conter, mais au moins, certaines d’entres elles resteront implicitement gravées dans la mémoire de ceux qui nous auront écoutés. Entendra qui voudra.
Paix à l’âme de mon micro. Au moins mon public aura ri un bon moment après ça.
Je m’assieds sur l’un des bancs et me masse les tempes pendant que tous déambulent avec leurs instruments. J’évite de parler aux groupes de la première partie, aussi encombrants soient-ils. L’une de ces bandes m’a l’air particulièrement allumée, et je n’ai pas l’intention d’engendrer une émeute. Je finis par me lever et m’exiler de cet endroit un peu trop fréquenté à mon goût.
– Alors ma poule... tu t’es bien amusé avec ta basse ? grince une voix moqueuse à quelques mètres de moi.
– Au moins, on peut la qualifier de tel ! riposte Reeves d’un ton acerbe.
Je tourne la tête et surveille la scène. Une querelle entre bassistes, apparemment. Je garde un œil sur cette affaire, prêt à intervenir au cas où la situation tournerait au désavantage de mon ami.
Taylor s’interpose et sermonne les deux antagonistes. Mais à peine est-il survenu que le reste du groupe musical adverse apparaît. Et à mon plus grand étonnement, notre manager ne se défile pas. Peut-être aurait-il dû...
Un chanteur le bouscule violemment. Reeves défend Taylor par un coup de poing sur la joue du rival qui l’empoigne aussitôt par le col.
– Ça suffit !
Je couvre les quelques mètres en une seconde et arrache mon bassiste des mains de ce chanteur. Nos regards s’affrontent. Ces yeux injectés de sang me fixent méchamment. Trop camé pour sentir le danger... Reeves lui-même recule à la vue de mes pupilles rétrécies dans leurs cercles de glace. Mon aura a changé, une pulsion meurtrière électrise mes reins.
– Foutez le camp, marmonne soudain Lee en se plantant entre moi et le chanteur.
Merci, Lee...
– Pédale... gronde notre adversaire à l’intention de mon bassiste.
Reeves serre les poings et refoule sa colère. Moi-même je retrouve mon calme et emmène mon jeune ami dans un endroit plus calme. De leur côté, Shey, Lee et Aaron enlèvent Taylor.
Nous sommes seuls dans ma loge. Mon jeune ami tourne comme un lion en cage.
– Connard ! crie-t-il soudain en frappant le mur d’un poing.
Je le vois trembler et se courber contre la cloison, les yeux humides. Il retient fermement ses larmes et se tourne pour s’adosser contre le mur. Le visage levé vers le plafond pour ravaler ses sanglots. Doucement, il ferme ses paupières. Je m’approche de lui et chuchote :
– Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es de loin le meilleur bassiste de cette soirée, Reeves... N’attache pas d’importance aux paroles d’un type bourré...
Il acquiesce lentement, mais ce n’est pas assez pour le réconforter. Je l’invite à s’asseoir par terre, à mes côtés, et il obéit en soupirant.
– C’est plus son insulte qui m’a vexé... avoue-t-il entre ses dents.
Je tourne mon regard tête pour fixer son visage baissé et rougi par les larmes refoulées. Avec douceur, je passe ma main sur son épaule. Il sursaute violemment. Un réflexe. Un réflexe qui semble le fatiguer d’ailleurs... je le vois basculer la tête en arrière, une expression de lassitude sur ses traits défaits. J’ai même pu sentir son cœur bondir à la sensation de ma paume sur son bras...
– Tu ferais mieux de penser à autre chose. Je sais que la société actuelle tend à imprimer un certain machisme en chaque homme hétérosexuel, et que se faire traiter d’homo est une des pires atteintes à la virilité. Seule la vérité blesse, Reeves... tu n’as pas à te sentir vexé par les paroles d’un ivrogne.
Mon bassiste hoche la tête. Pas très rassuré j’imagine... Normal, les insultes de ce genre peuvent perturber un adolescent aussi instable que lui.
Reeves me jette un coup d’œil. Un sourire doux ourle ses lèvres et il chuchote :
–Merci, Vince... c’est sympa de dire ça...
Il s’approche un peu plus de moi. Pour une fois, il doit ressentir le besoin d’être serré dans les bras de quelqu’un. Je ne suis pas spécialement à mon aise pour ce qui est de tenir un homme contre moi, mais je ne fais rien pour le repousser. Je n’ai pas envie de briser ce lien fragile entre nous, alors je le laisse venir à moi, à son rythme. Encore quelques centimètres, et enfin il pourra connaître la chaleur entre les bras de son "grand frère".
– Bon, ben on va manger chez Taylor, vous venez vous aussi ? s’exclame Aaron en entrant dans ma loge.
Reeves s’écarte aussitôt de moi et bondit sur ses pieds. Je me lève, un sourire aux lèvres à l’intention de l’Irlandais.
– Quoi, tu veux vider son réfrigérateur ? demandé-je.
Mon batteur me retourne un sourire sadique et acquiesce lentement. Notre manager piaille quelque riposte pour dissuader Aaron. Alors deux yeux bruns se posent sur lui, trahissant une profonde détresse à l’idée de ne pouvoir remplir un estomac affamé. Aaron Correll est un ventre sur pattes. Mais ça, plus personne n’y prend garde. Ce serait comme s’étonner des grognements d’un certain joueur de basse.
– Tu comptes refuser d’accueillir un grand batteur chez toi ? susurre enfin Reeves à Taylor avec un sourire sadique, comme pour présager un mauvais coup.
– M-mais non ! Pas du tout ! bafouille le manager, inquiet.
Il jette un regard farouche sur moi. Un sourcil à peine haussé et je le fais tressaillir. Son regard d’animal chassé réjouit mon instinct de tueur, mais je me contente d’un sourire simple quand il accepte enfin d’accueillir chez lui notre groupe. Aaron saute au cou de Shey, ne manquant pas d’exprimer sa joie, puis il sort de ma loge en fredonnant quelque chanson populaire.
– Allez, dépêchons-nous de quitter les lieux avant qu’il nous harcèle pour de bon, marmonne Lee avec un sourire. Il va pas nous lâcher d’une semelle tant qu’on sera pas sur la route pour aller chez Tay’.
– Je préfère rentrer chez moi... déclare Reeves. J’ai pas envie de veiller ce soir...
– Grand bébé, glisse notre claviste avec un rire. D’accord, on va te laisser... si j’ai bien compris, tu as un quota de sommeil à respecter sous peine d’être aimable, c’est ça ?
Mon bassiste lui tape gentiment sur la tête, s’autorisant un sourire pour ce soir. Il évite la main de Lee sur ses cheveux et soupire doucement.
– Imbécile...
Le claviste lui offre un clin d’œil, manifestement ravi de constater que Reeves apprend à se dévoiler un peu plus avec nous. Puis les têtes se tournent vers moi.
– Et toi, Vince, tu viens nous aider à dévaliser Tay’ ?
– Non merci, je vais raccompagner Reeves.
Tous acquiescent et nous quittons la loge. Dans les couloirs, nous saluons une dernière fois le personnel qui nous a aidés à organiser ce concert, puis nous nous faisons mener sur le parking par deux voiturettes. Là, nos chauffeurs de fortune nous laissent descendre et repartent de leur côté.
Nous marchons ensemble vers nos voitures, discutant de ce concert et échangeant nos impressions. Taylor se tourne furieusement vers moi et hurle soudain :
– Au fait, Monsieur Lewinton !
Ouh-là, "Monsieur Lewinton" ? Ça ne présage rien de bon... Et je me retiens d’en rire à la vue d’un petit blond déchaîné sous mes yeux.
– Qu’est-ce qui t’a pris de tomber du ciel pour arriver sur scène, comme ça ? Tu aurais pu te rompre le cou !
L’inquiétude perçue dans la voix et dans le regard de notre manager nous attendrit, et je passe un bras autour de l’homme qui se crispe à ce geste. L’espace d’un instant, je me demande ce que j’ai bien pu lui faire pour qu’il me craigne à ce point... Certes, j’admets l’avoir sournoisement manipulé et avoir torturé son mental, mais tout de même...
– Ne m’avais-tu pas demandé de soigner mon entrée sur scène ?
– Tu es cinglé ! s’exclame alors le manager. S’il t’était arrivé quelque chose, je m’en serais voulu à jamais !
Oh que c’est mignon...
Des sifflements suggestifs et des rires s’élèvent. Nous entourons alors Taylor dans nos bras, ébouriffant ses cheveux pour le taquiner. Shey dépose un baiser sur sa joue que notre manager s’empresse de frotter. Il nous regarde timidement, puis s’autorise un rire en notre compagnie. Hilares, nous traversons le parking faiblement éclairé par quelques lampadaires qui l’entourent.
Peu à peu, nous calmons nos éclats de rire. Nous croisons alors le groupe adverse. Insultes d’un côté, flegme de l’autre. Nous balayons leurs injures d’un sourire calme et continuons notre chemin, interrompant à peine notre discussion pour eux.
Aaron entre dans une de nos voitures, et Shey l’accompagne sur la banquette arrière. Lee se place à côté du conducteur, peu concerné par les piaillements outragés d’un batteur lésé et d’un manager dépassé.
– Lee !!! Pourquoi tu ne t’es pas assis à côté de moi ?
– Pourquoi vous venez dans ma voiture ? beugle Taylor.
Shey, Lee et moi-même éclatons de rire et je referme la portière de ma voiture. Reeves s’assied à mes côtés. Les moteurs rugissent un moment. Les phares éclairent le goudron du parking et nous quittons ce lieu où nous avons connu notre heure de gloire. Mon ami attache sa ceinture et se cale confortablement dans son siège. Je le devine gêné. Sans doute parce qu’il a failli me dévoiler un peu plus tôt un trait de son caractère qui lui fait honte et qu’il tente de renier à présent. Je garde le silence. Il est inutile d’en parler. Je préfère me concentrer sur ma conduite, laisser mes soucis de côté. Pour ce soir, je ne veux garder en tête que la sensation grisante d’un public exalté devant moi. Je n’ai pas l’intention de m’occuper de Reeves ; je ne le sens pas prêt à se confier. Pas ce soir... pas après ce premier échec suite à l’irruption d’Aaron. Alors, en tout égoïste que je suis, je m’égare dans les souvenirs de cette nuit extraordinaire que nous avons passée en compagnie d’un public adorateur.
– Tu sais, t’aurais pu aller chez Taylor avec les autres, murmure soudain mon bassiste. J’aurais pu rentrer seul.
Je lui jette un coup d’œil en souriant et reporte mon regard sur la route. J’ai beau vouloir jouer les égoïstes, je m’aperçois que cet humain insignifiant dont je ne connais que le prénom, qui lui-même ne connaît que son prénom, a réussi à me modeler et adoucir mon caractère profond de tueur insensible. Inconsciemment, il est parvenu par son côté farouche d’animal sauvage à m’intriguer, me toucher, m’attrister... tant de sentiments nouveaux que j’ai ignoré pendant des millénaires, et que j’ai découverts en quelques années passées à ses côtés.
Sacré garçon... Je lui en voudrais presque. Un vampire aussi vieux que moi qui commence à éprouver de telles émotions, ce n’est pas bon du tout. Cependant, j’avoue que je ne peux regretter la sensation de ces sentiments humains qu’il m’a inspiré.
– Vince ?
– Ne t’inquiète pas, Reeves... répliqué-je enfin. Je préfère te raccompagner et te savoir chez toi, plutôt que te laisser retourner à pied ou en auto-stop. Je n’ai pas confiance en ce pays et ses habitants.
Dans l’obscurité, je distingue mon cadet qui rougit doucement.
– Merci Vince... murmure-t-il en se recroquevillant timidement sur son siège.
Le reste du voyage se fait en silence. Une demi-heure plus tard et je me gare devant l’escalier de son immeuble. Il ouvre la portière et me glisse un mince sourire.
– Ça ira ici ? Je peux t’accompagner jusqu’à ton appartement si tu veux.
Il secoue négativement la tête puis me jette un regard amusé :
– Non merci... Je pense pouvoir me débrouiller à présent... Passe une bonne soirée Vince...
– Toi aussi Reeves, soufflé-je doucement.
Il referme la portière derrière lui et grimpe les escaliers. Je ne redémarre pas tout de suite, désireux de savoir si tout se passe bien. Deux minutes passent et les lumières de son appartement s’allument. Je souris, rassuré. Alors j’enclenche la première vitesse et repart sur la route, traversant une partie de la ville en direction de l’Ouest. Les fenêtres de mes appartements ont toujours été dirigées vers le soleil couchant... Une habitude que j’ai prise. J’aime voir le soleil descendre sur l’horizon et y mourir.
Quelques minutes plus tard, et je suis à mon tour enfermé dans mon appartement. Je m’enferme dans la salle de bain pour une bonne douche. Je déteste être collant de sueur. Pour la première fois depuis des mois, je me sens désireux de rejoindre les couvertures de mon lit qui m’attendent déjà. J’ai besoin de repos. Je suis certes résistant physiquement, mais ajoutez à ces interminables journées de répétitions les décibels des musiciens déchaînés et les mégaphones des régisseurs exigeants, et vous comprendrez qu’un individu puisse être las. En particulier quand cet individu à une perception auditive trente fois plus sensible que celle d’un être humain.
Je ferme les yeux et décide de me reposer une petite heure dans ce bain chaud que je me suis préparé.

à suivre...

J'avoue, j'ai énormément calé sur ce chapitre à partir du concert ! Mais heureusement, les Ferrero Rochers (© Ferrero) offerts pour Noël m'ont énormément aidés. Enfin... énormément... reste à savoir maintenant si la qualité de ce "énormément" est plutôt bonne ou mauvaise... Ôo ... ce sera à vous de le dire dans vos reviews, si vous vous en sentez le courage après la crise de foie des vacances !
Bon, c'est pas très rapide comme rythme d'écriture, j'en conviens. J'espère aussi que j'aurai su dissimuler mes moments de grosses fatigues derrière mes lignes. Je n'aimerais pas que mes éventuels lecteurs pâtissent de mes humeurs. Cela dit, il y aura sûrement quelques corrections dans ce chapitre (syntaxe, mise en forme, etc...). Je vous préviendrai dans le chapitre 3 si j'ai republié ou non le chapitre 2 avec des changements.
D'ailleurs, pour ceux qui n'ont pas relu le chapitre 1, j'ai changé le nom de Vince. Bah oui, notre célèbre concessionnaire français Renault a sorti la "Logan", je ne pouvais pas laisser ce nom à mon Vampire. Donc il est devenu Vincent Ludwig Lewinton... rhooo ça fait déjà plus classe quand même !
En attendant, je vous souhaite avec un peu de retard une bonne année, une bonne santé, plein de bonheur, d'amour et de réussite !


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