Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search Login Register Extras
Fiction » General » Fate font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Isil
Fiction Rated: K - French - Drama/General - Reviews: 3 - Published: 12-04-04 - Updated: 12-04-04 - Complete - id:1774527
Titre : Fate
Auteur : Isil
Base: Le Cycle des Miles (side story de One More Mile)
Genre: angst, drame
Notes: Cette fiction est tirée du Cycle des Miles. Elle raconte un épisode de la jeunesse de Shinji, le héros de One More Mile, histoire de lever un peu le voile…Un peu :p
Disclaimer : Les personnages sont tous à moi ! Le titre de la fic et les extraits de paroles sont tirés de la chanson du même nom, de l’Arc en Ciel. La traduction a été trouvée sur le net.

Fate
When spring comes, when night ends

La sonnerie retentit enfin et le collège s’anima en une effervescence enthousiaste des élèves à l’idée de quitter enfin ce lieu de perdition et surtout d’ennui. Les portes s’ouvrirent plus ou moins violemment selon le cours que les jeunes s’efforçaient de fuir. Un brouhaha envahit les couloirs et le bruit des pas précipités remplaça le silence qui y régnait jusqu’alors.

Dans tous les coins, des garçons et des filles se retrouvaient pour échanger leurs impressions sur leur première journée de cours. Devant la porte de la 3e C, un attroupement de jeunes filles bavardait, à grand renfort de gloussements et autres bruits plus souvent trouvés dans une basse cour que dans un collège. La porte s’ouvrit de nouveau pour laisser passer un jeune garçon qui portait sur son visage le masque apeuré de la proie prête à se faire bouffer par un fauve sans pitié, mais néanmoins bien décidée à vendre chèrement sa peau.

-Okita-kun !! Okita-kun !!

Les cris d’orfraie des filles firent grimacer le jeune qui tenta malgré tout de faire bonne figure. Il se para d’un sourire le moins hypocrite possible et se jeta dans l’arène. Elles firent un cercle autour de lui comme une meute de louves prêtes à bondir.

-Okita-kun !! Qu’est-ce que tu penses de notre nouveau professeur principal ?
-Okita-kun, tu te mettras avec moi en cours de travaux pratiques ?
-Okita-kun, dans quel club comptes tu t’inscrire cette année ?
-Ne sois pas idiote, Mai ! Okita-kun va se réinscrire au club de photographie, comme tous les ans !
-Okita-kun, tu n’es pas trop triste de ne pas être dans la même classe que Hiatari-kun ?

Il s’apprêtait à répondre, ou plutôt à essayer, son cerveau pourtant brillant ayant un peu de mal à traiter toutes les questions qui fusaient, quand une voix forte brisa le chaos ambiant.

-Il a intérêt à être triste !

Tous se retournèrent vers le nouvel arrivant. C’était un garçon de leur âge, un sourire incrusté si profondément sur le visage qu’il paraissait perpétuel. Il avait des cheveux bruns au bol, une coupe qui aurait pu être impeccable s’il ne passait pas une main dedans toutes les deux secondes. Ses yeux bruns pétillants se posèrent sur le malheureux au milieu de la meute de donzelles glapissantes et son sourire s’agrandit. Il tendit le bras, saisit fermement la main de son ami et tira, l’entraînant rapidement derrière lui. Il leva les yeux au ciel en entendant l’autre garçon bafouiller des excuses pour justifier leur départ précipité.

Sitôt qu’ils furent à une distance convenable, il lui lâcha la main et se tourna vers lui.

-Qu’est-ce qu’on dit à son meilleur ami qui vous a sauvé du troupeau de dindes en rut ?
-Merci Nat-chan…
-Oh, mais de rien, Shin-kun !

Natsu sourit en voyant Shinji soupirer d’un air affligé. Il leva un index faussement grondeur et se mit à le sermonner:

-Combien de fois je dois te répéter de ne pas parler avec des membres de la gent féminine ? Tu tiens vraiment à perdre ton innocence si tôt ?
-Tu es mon meilleur ami, Nat… Le mot innocence, tu l’as toi-même rayé de mon vocabulaire.

Natsu eut un sourire fier et passa un bras autour des épaules, profitant de sa plus grande stature. Il ébouriffa ses courts cheveux noirs de jais, déclenchant un grognement rageur. Shinji le repoussa avec un regard noir et rajusta sa chemise.

-Tu es obligé de me sauter dessus tout le temps ?
-Moi qui croyais que tu aimais ça…

Cette remarque n’eut qu’un silence exaspéré en réponse. Le plus petit tourna les talons sans ajouter un mot, sa prise sur la sangle de son sac se fit plus forte, comme pour résister à la tentation de serrer autre chose, par exemple la gorge d’un de ses camarades…

Natsu le regarda s’éloigner quelques secondes avant de réagir et de lui courir après.

-Shin, attends !!

L’autre ne se retourna même pas, appliquant une méthode particulièrement efficace avec ce genre de gugusse : un silence digne et méprisant. Malheureusement, ce spécimen-ci était particulièrement résistant dû à sa grande habitude des silences de son ami. Il se contenta de le suivre en ricanant et en lui lançant de temps en temps un appel pseudo-pathétique dans l’espoir d’attirer son attention.

Ils avancèrent comme ça pendant un bon quart d’heure sous les regards d’abord médusés des passants, puis, au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient de chez Shinji, les badauds ne posaient sur le drôle de duo que des yeux blasés mais pourtant amusés.

Le cuir de la sangle du sac couinait lamentablement sous la prise toujours plus forte du garçon. Mais il ne se départit pas de son calme et lança par-dessus son épaule :

-Tu veux quelque chose ?
-Allez, Shin, fais pas ta mauvaise tête ! Qu’est ce que j’ai fait ?
-Tu es malpoli et surtout stupide.
-Merci… Le pire, c’est qu’on sent que ça vient du fond du cœur…
-C’est pas toi qui prônes l’honnêteté ?

Natsu grimaça et prit un air affligé.

-Ne retourne pas mes propres armes contre moi, pitié !

Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Shinji et il ralentit presque imperceptiblement le pas. L’autre s’en aperçut tout de même et accéléra pour se retrouver à son niveau. Son regard se fit sérieux et il soupira :

-Pourquoi tu me fais la tête ? C’est quand même pas ma faute si on est pas dans la même classe…
-Si tu avais un peu plus bossé l’année dernière, tu n’aurais pas redoublé.

Le ton était si glacial que Natsu ne put retenir un frisson. Il se gratta la tête et eut un rire faux.

-Mais j’ai travaillé ! J’ai raté les tests de fin d’année, mais je te jure que j’avais bossé.
-Menteur.

Natsu soupira et s’arrêta brusquement de marcher. Shinji s’immobilisa lui aussi et lui jeta un regard interrogateur. Il secoua la tête et lui fit signe de le suivre.

To that sky, in that place

Ils quittèrent la rue encombrée pour se diriger vers le parc. A cette heure-ci, il y avait du monde, des enfants qui profitaient des derniers instants de jeu avant de rentrer chez eux, des adolescents en quête d’un coin tranquille ou de simples passants qui appréciaient les rayons du soleil de cette fin d’après-midi.

Ils marchèrent jusqu’à un coin reculé du parc, au pied d’un vieux cerisier rendu noueux par les ans et s’y installèrent en silence, n’ayant plus parlé depuis l’accusation proférée par Shinji.

Natsu soupira de nouveau et se mit à arracher des brins d’herbes avec un rictus frustré. L’autre garçon le regarda faire pendant quelques secondes avant de tendre la main pour l’immobiliser.

-Si tu me disais ce qui ne tourne pas rond dans ton crâne de piaf ?
-Tu ne peux pas comprendre…
-Ne me fais pas ce coup là, Nat. J’ai déjà entendu cette rengaine des centaines de fois.
-C’est parce que c’est vrai !!

Shinji fronça les sourcils et commença à se lever.

-C’est pas la peine de crier. Je vois pas ce que je fais ici si je suis trop stupide pour comprendre. Je rentre.
-Attends !

Il s’immobilisa et Natsu lui prit le poignet pour le forcer à se rasseoir. Il obéit sans se faire prier.

-Qu’est-ce que ta mère a encore fait ?
-Elle m’a appelé hier…
-Et ?
-Elle vient à peine d’apprendre que j’avais redoublé.
-Tu plaisantes ?
-A ton avis ? Elle a certainement signé la lettre du principal du collège sans même la lire. Elle en signe tellement des papiers…
-Elle va rentrer ?
-Même pas. Elle a des affaires plus urgentes à régler, à ce qu’il paraît…
-Je ne vois pas ce qui pourrait être plus urgent que son propre fils…
-Ma mère ne fonctionne pas comme la tienne.

Shinji soupira et se tourna légèrement pour faire face à son ami. Il pouvait lire de la tristesse dans ses yeux, bien sûr, mais aussi une colère sourde, tout aussi compréhensible pour lui, car il la partageait. Il n’avait jamais vu la mère de Natsu, mais il n’en était pas déçu. Il n’aurait pas pu résister à cracher ses quatre vérités à cette femme qui n’était en aucun cas une mère digne.

Natsu lui avait raconté sa ‘misérable’ existence, selon ses propres termes, alors qu’ils étaient tous les deux seuls chez Shinji. Il lui avait tout expliqué, puis il s’était mis à pleurer… Le grand Hiatari Natsu en larmes face à lui… C’était une soirée qu’il n’était pas prêt d’oublier.

La mère de Natsu était une femme d’affaires influente, chose relativement rare dans un pays comme le Japon. Elle était tombée enceinte par accident, au moment où ses affaires demandaient une attention particulière. Elle avait porté cet enfant sans prévenir le père, l’avait mis au monde et confié aux bons soins d’un troupeau d’employés : nourrices, puéricultrices, précepteurs… Natsu avait grandi dans un appartement toujours plein, mais sa solitude n’en avait été que plus profonde.

Chaque mois, elle appelait son fils pour avoir des nouvelles, s’enquérir de l’état de ses finances personnelles et de ses études. Et à chaque fois, ils se disputaient. Elle lui reprochait son manque d’application au collège et ses dépenses inconsidérées. Shinji se demandait ce qu’elle dirait si elle savait que la majeure partie de l’argent que Natsu dépensait, il l’utilisait pour lui faire des cadeaux ou des prêts, à lui, simple fils de commerçants perpétuellement dépassés par leurs difficultés financières. Il avait vite appris à ne plus refuser ces cadeaux, qui, s’ils le gênaient toujours autant, étaient pour Natsu une façon comme une autre de lui prouver son affection.

Perdu dans ses pensées, il leva machinalement la main pour jouer avec la fine plume qui pendait de son oreille. Ses parents avaient fait un scandale quand il était rentré avec l’oreille percée, mais ils avaient été compréhensifs quand il leur avait expliqué toute l’histoire. La même boucle ornait depuis ce jour là l’oreille de Natsu.

-Alors ? Tu ne trouves rien à dire pour me consoler ?

Shinji sourit franchement devant l’air boudeur de son ami. Il savait pertinemment que le simple fait de parler lui avait déjà fait du bien. Il eut un élan de générosité et se rapprocha de lui pour lui passer un bras autour des épaules. Natsu fit de même et ils restèrent un moment sans parler, le silence étant pour eux le plus clair des langages.

Puis, quand le soleil disparut derrière un gratte-ciel, ils se levèrent et quittèrent le parc. Ils s’engagèrent dans la rue où vivait Shinji, saluant régulièrement une bonne partie des passants.

Ils s’arrêtèrent devant un petit magasin de photographie, dont l’enseigne clignotait par intermittence, et qui ne révélait qu’une partie des lettres. Ils n’y firent pas attention et poussèrent la porte.

Une petite clochette retentit et un ‘Bienvenue’ retentissant les fit sursauter. Un homme aux cheveux grisonnants et au sourire communicatif se tenait derrière la caisse.

-Et bien, les jeunes !! Fallait plus rentrer !
-Bonsoir, papa.
-Bonsoir, Okita-san.

Le père de Shinji laissa échapper un rire et ôta ses lunettes. Il les rangea dans la poche de sa chemise et leur fit signe d’avancer vers l’arrière du magasin.

-Rentrez, rentrez. Ta mère a préparé le repas. Tu restes manger, Natsu-kun ?
-C’est si gentiment proposé, Okita-san.
-Oh, ce n’est pas que j’apprécie de te voir jouer les pique-assiettes, mais ma femme a la fâcheuse tendance de faire trop à manger…

Natsu rit franchement et Shinji leva les yeux au ciel. Il poussa son ami vers l’arrière boutique.

-A tout à l’heure.

Son père les laissa s’échapper et secoua la tête. Si sa femme faisait trop à manger, c’était justement parce qu’elle savait que Natsu serait là. Partout où allait Shinji, on pouvait retrouver l’autre garçon. Ce n’était pas forcément une mauvaise chose… Son fils avait toujours été solitaire, mais sa rencontre avec Natsu l’avait changé, radouci…épanoui.

Il soupira et retourna à ses comptes, son sourire disparu.

Who could laugh from far down this long track?

Shinji déboutonna sa chemise face à son miroir, regardant dans le reflet Natsu se battre avec le nœud de sa cravate. Il laissa échapper un ricanement qui reçut une grimace en réponse.

-Pourquoi tu ne m’as rien dit à propos du coup de téléphone de ta mère ?
-Parce que j’adore quand tu me tires les vers du nez… Tu es impressionnant quand tu te fais menaçant.
-Je t’ai menacé ?
-Pas cette fois. C’est dommage d’ailleurs…
-Crétin.

Ils échangèrent un sourire complice et Shinji repoussa les mains de son ami pour lui enlever lui-même sa cravate.

-T’es vraiment irrécupérable.
-Tant que tu es là, je m’en sortirai.

La voix de Natsu n’avait plus son écho moqueur. Son visage s’était fait sérieux. Il leva une main et il toucha du bout du doigt la boucle d’oreille de son ami.

-Ne l’enlève jamais.

Shinji hocha muettement la tête. Il savait ce que représentait cette plume d’argent pour Natsu.

Ils restèrent face à face quelques secondes interminables, puis une voix de femme les fit sursauter.

-Shinji, Natsu-kun ! Si vous voulez manger, venez mettre la table !!

Ils échangèrent un nouveau sourire et finirent rapidement de se changer, avant de redescendre.

-Ah ! Vous voilà ! Mais qu’est-ce que vous faisiez ?
-Oh, si vous saviez, Okita-san…

La mère de Shinji secoua la tête d’un air faussement agacé à l’intention du jeune homme qui arborait un sourire purement démoniaque. Elle mit les mains sur ses hanches et se tourna vers son fils.

-Je compte sur toi pour ne pas te laisser embarquer dans une histoire douteuse…une nouvelle fois.
-Je proteste, là ! C’était l’idée de Shinji de percer le tuyau d’arrosage de votre voisine !

Elle leva un sourcil peu convaincu. Natsu se tourna vers son ami.

-Mais dis lui, toi !
-Lui dire quoi ?

Natsu ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Estomaqué par cette phrase prononcée sur un ton si innocent, il ne put que pointer un doigt vengeur vers Shinji, qui s’était mis à sortir des plats d’un placard avec un sourire satisfait sur le visage.

-Sale traître !

Il grommela pendant plusieurs minutes mais aida quand même son ami à mettre la table, sans voir la mère de Shinji les regarder d’un air entendu, puis retourner vers ses fourneaux.

Vainly pulling my wish close to my heart

-C’est excellent, Okita-san, comme d’habitude.
-Merci, Natsu-kun. Toi au moins, tu apprécies mes efforts.
-Tu parles, il dit surtout ça pour tu le laisses s’incruster ici quand il veut.
-Tu serais pas en train de me traiter d’hypocrite, là ?
-Parfaitement.

Un silence.

-Tu me passes le riz ?
-Tiens.

Les deux adultes témoins de la scène se regardèrent une fraction de seconde puis éclatèrent de rire, s’attirant une œillade mauvaise de la part de leur fils et un sourire ravi de la part de son ami, ce qui les fit rire encore plus.

-Alors, les jeunes ? Cette première journée de cours s’est bien passée ?
-Oui.
-Mais encore ?

Shinji soupira. Natsu lui donna un petit coup de coude.

-Les profs ont l’air sympa, et les filles de ma classe pas trop cruches… Pas trop.
-Tu as décidé si tu allais t’inscrire dans un club ?
-Je vais continuer le club de photographie.
-Bien.

Il jeta un coup d’œil à son père, qui avait le nez plongé dans son plat. Il avait pu entendre une note de satisfaction dans ce simple mot. Il savait que son père plaçait beaucoup d’espoirs en lui. Il n’avait jamais pu percer dans le milieu et avait dû se contenter d’ouvrir une petite boutique, un de ses plus grands regrets. Voir son fils se lancer dans la même voie était à la fois source d’inquiétude et de fierté pour lui. Mais le plus souvent, la fierté l’emportait.

-Et toi, Natsu-kun ?
-J’ai pas encore décidé… Je pensais au club d’origami…

Shinji s’étrangla dans son verre d’eau.

-Quoi ?
-Rien, rien… Il faudra juste que tu préviennes tes partenaires qu’ils retrouveront certainement leurs créations au fond d’une fontaine…
-Je ne fais ça que quand le pliage est mal fait.

Un regard noir n’impressionna pas le moins du monde Natsu, qui quémanda un rab de viande avec des yeux de cocker. Bien évidemment, il fut resservi sur le champ.

-Tu as prévenu ton précepteur que tu mangeais ici ce soir, Natsu-kun ?
-Euh… Je peux utiliser votre téléphone ?
-Fais comme chez toi.

Shinji suivit son ami d’un regard accablé. Il soupira et secoua la tête.

-Shinji ?
-Maman ?
-Le collège nous a envoyé des papiers pour la sortie annuelle.
-Déjà ?
-Oui. Ils préfèrent s’y prendre à l’avance pour éviter les retards.

Il fronça les sourcils et fixa tour à tour ses parents, qui fuyaient son regard.

-Où est le problème ?
-Tu ne vas pas pouvoir y aller cette année, mon chéri.
-Pourquoi ?
-La somme est vraiment trop importante… Je suis vraiment désolée, tu sais. Ces voyages sont toujours très bien, mais cette année…
-Ca va, Maman, j’ai compris… De toute façon, sans Nat, je m’y serais ennuyé.
-Tu es sûr que ça ne te gène pas ? On comprendrait, tu sais…

Il haussa les épaules.

-Il y en aura d’autres, des voyages scolaires. C’est pas un drame.

Sa mère lui prit la main et la serra très fort. Il y avait quelque chose au fond de son regard qui ne plut pas à Shinji. On aurait dit de la peur… Il s’apprêtait à demander des explications quand Natsu refit son apparition avec sa discrétion habituelle.

-Tomoya m’a engueulé.
-Evidemment. Si tu ne l’as pas prévenu que tu ne mangeais pas chez toi, ils devaient t’attendre.
-Mais je ne mange jamais chez moi…

Shinji l’ignora purement et simplement.

What is 'love'? What are 'lies'?

-Ne me dis pas que tu m’en veux pour ne pas avoir dit à ce vieux schnock que je ne rentrais pas…
-Hein ? Non, non…
-Alors pourquoi tu parles pas ?

Shinji soupira et se tourna sur le côté pour faire face à son ami. Il glissa une main sous son oreiller et ferma les yeux, avant de répondre.

-Je trouve mes parents bizarres, en ce moment.
-Ah ?
-J’ai l’impression qu’ils me cachent quelque chose.
-Ils ne veulent pas t’inquiéter, c’est tout.
-Je suis plus un gamin. Ils n’ont pas à me cacher qu’ils ont des problèmes.
-On cache toujours nos problèmes aux gens qu’on aime. On croit les protéger de cette façon.
-C’est stupide.

Natsu ricana.

-Merci. Mais tu sais, je crois vraiment que c’est une preuve d’amour, en quelque sorte.
-J’ai pas besoin de ça pour savoir qu’ils m’aiment.
-T’as de la chance.

Le silence retomba dans la chambre. Les volets ouverts laissaient passer la lumière de la lune, qui caressait doucement les traits des deux garçons blottis sous les couvertures. Shinji rouvrit les yeux et les posa sur son ami, allongé sur le dos, concentré sur les étoiles phosphorescentes collées au plafond. Il se mordit la lèvre.

-Pardon.
-C’est rien. Il y en a 24.
-Quoi ?
-Des étoiles, au plafond. Il y en a 24.
-Si tu le dis…
-Je l’affirme.

Les deux garçons se mirent à rire, amusés par l’absurdité de leur échange. Ils se calmèrent rapidement et Natsu soupira.

-Dis, Shinji, où tu te vois dans 10 ans ?
-Pourquoi tu me demandes ça ?
-Je suis curieux. Alors ?
-J’en sais rien… Je me vois dans la boutique en bas, en train d’aider mes parents à la faire tourner quand j’ai pas cours à la fac.
-Beau programme. Et côté cœur ?
-Nat...
-C’est important !
-J’en sais rien du tout. Et je m’en fiche.
-Moi, je suis sûr que tu te seras trouvé une petite amie coquette et amusante, qui me regardera de haut à chaque fois qu’on se croisera à la fac. Elle froncera le nez et elle te demandera ce que tu fabriques avec un type comme moi.
-C’est quoi ce délire, là ? Jamais je ne sortirai avec une fille si elle ne t’accepte pas !
-Merci.
-Et toi, alors ?
-Oh, moi, je serai en fac de Droit, pour devenir avocat ou juge, ou un truc comme ça… J’aurai des petites amies à la pelle mais jamais pour plus d’une semaine.
-Et pourquoi ça ?
-Quoi ? Je t’ai jamais dit ?

Natsu s’était redressé et affichait un air interloqué que Shinji pouvait quand même distinguer dans la pénombre.

-Dit quoi ?
-Mon but ultime, dans la vie…
-C’est quoi ?
-C’est toi.
-Hein ?
-De t’épouser, plus exactement.

Shinji le dévisagea. Il avait l’air sérieux, mais ses yeux brillaient d’amusement. Il sentit ses propres lèvres dessiner un sourire.

-Tu es maso, mon pauvre… T’imagine pas ce que je te ferais subir.

Natsu éclata de rire, ravi de la réponse de son ami. Shinji se redressa et lui plaqua un oreiller sur la figure.

-Moins fort, tu vas réveiller mes parents !
-Je m’attendais pas à ce que tu répondes comme ça… Je pensais que tu allais m’étrangler.
-Comment, tu n’es pas sérieux ? Nat, ordure, tu me brises le cœur !

Ils étouffèrent un nouvel éclat de rire dans leurs coussins respectifs. Natsu reprit son sérieux le premier.

-Tu n’y penses jamais ?
-A l’avenir ? Si, parfois…
-Est-ce que parfois tu penses qu’on se perdra de vue ?
-C’est possible.
-C’est nul.
-Oui, mais c’est possible. Je peux savoir pourquoi tu penses à ça d’un seul coup ?
-Aujourd’hui, pendant le cours, j’ai pensé à un truc idiot et je me suis tourné pour te le dire, mais tu n’étais pas là…
-On pourra toujours se voir en dehors des cours…
-Ouais, ouais, je sais. Dis, Shinji ?
-Quoi ?
-Promets moi qu’on ne s’oubliera jamais…
-Mais c’est quoi ce plan que tu me fais, là ?
-Tu vas partir à l’université un an avant moi ! Alors promets moi !
-On est même pas au lycée, Nat !

Il reçut un regard implorant et soupira.

-D’accord… Je te promets. De toute façon, c’est impossible d’oublier un casse-pieds comme toi.
-Ma mère… elle a dit que peut-être…

Il fronça les sourcils, surpris par le changement de sujet. Il attendit que son ami continue.

-Elle a dit qu’elle voulait m’envoyer dans un lycée privé… Si jamais je n’avais pas de meilleures notes, elle a dit qu’elle serait même prête à me faire changer de collège en cours d’année.

Shinji ne répondit rien. Il baissa les yeux. Il sentit une main chercher la sienne et il la prit, entrelaçant leurs doigts.

Quelques minutes plus tard, il sentit la respiration de Natsu s’alourdir. Il ferma les yeux et chercha lui aussi le sommeil.

It can't be stopped, there's no escape

-Shinji… Réveille toi!
-Quoi?

Il cligna plusieurs fois des yeux pour éclaircir sa vision. Natsu était penché au dessus de lui.

-Qu’est-ce qu’il se passe ?
-Tu as entendu ?
-Entendu quoi ?
-Ca.

Il perçut à cet instant un bruit sourd provenant du rez-de-chaussée. Il se redressa et regarda l’heure. Trois heures du matin. Ses parents n’avaient pas pour habitude de se lever en plein milieu de la nuit. Il repoussa les couvertures et se leva, imité par Natsu.

Ils quittèrent la chambre en silence, le cœur battant. Tous deux avaient un pressentiment étrange. Ils arrivèrent dans les escaliers et virent une lumière provenant du salon. De là, ils pouvaient percevoir des voix étouffées.

Ils descendirent précautionneusement, Natsu menant la marche. Shinji encore dans le couloir quelques pas derrière lui, le vit entrer dans le salon.

Il sursauta et bondit en avant quand il l’entendit pousser un cri. Il passa le seuil de la pièce et s’arrêta, glacé par la vision qui s’offrait à lui.

Son ami était étendu par terre, du sang coulant abondamment d’une plaie au front. Un peu plus loin, son père était dans le même état. Cinq ou six hommes se tenaient dans la pièce. Ils portaient tous des costumes noirs et un ou deux avaient une arme à la main. Ils parurent tous surpris de le voir.

-Il y en a encore un !

Avant qu’il n’ait pu réagir, on lui avait attrapé le bras. Son agresseur le lui tordit méchamment pour l’immobiliser et lui posa une main calleuse sur la bouche.

-Comment ça se fait qu’il y a deux gamins ?

C’était l’homme qui le tenait qui venait de parler. Il semblait s’adresser à celui qui était debout devant le corps étendu de son père. En se concentrant une seconde, il put voir qu’il respirait. Un autre type montra les photos qui trônaient sur une étagère puis le désigna du menton.

-Celui là est leur fils. L’autre doit être un ami à lui.
-Merde ! On avait pas prévu qu’ils seraient deux.
-Du calme.

Le chef rangea son arme et s’avança vers Natsu. Il s’arrêta devant lui.

-Celui là aura pas eu de chance, c’est tout.

Shinji s’efforça de calmer sa respiration paniquée. Mais de quoi ils parlaient ? Qui étaient ces types ? Qu’est-ce qu’ils voulaient ? Où était sa mère ? Toutes ces questions se bousculaient dans sa tête, lui donnant le tournis.

-Aki !

Un jeune garçon qui devait avoir son âge s’afficha sur le seuil. Il était maigre à faire peur et d’une pâleur extrême. Il interrogea l’homme qui venait de l’appeler du regard.

-Regarde bien et retiens la leçon… Cet homme me doit de l’argent. Beaucoup d’argent.

Il désignait le père de Shinji, toujours sans connaissance.

-Il me doit tellement d’argent qu’il ne vivra jamais assez vieux pour me rembourser… Alors j’ai décidé de m’offrir une petite compensation.
-Comment ?
-Il servira d’exemple. Si on me doit de l’argent, on rembourse. Il n’y a pas d’exception. Et si on me ment, on en paye le prix. Tu comprends, n’est-ce pas, Aki ?
-Attends, tu…

En un éclair, un homme avait levé le bras et abattu la crosse de son arme sur la nuque du garçon. Shinji sursauta.

L’homme rit et s’approcha de lui, lui parlant sur le ton de la conversation.

-Ce gamin a essayé de me vendre à la police… Et comme il me fallait un corps pour te remplacer…

Il fit un signe de tête à deux de ses hommes de main qui quittèrent rapidement la pièce.

-Tu m’excuseras si je ne me présente pas… Tu apprendras que dans ce milieu, les puissants gardent jalousement leur identité. Mais je vais être généreux et t’expliquer ce qu’il va se passer.

Les deux hommes réapparurent avec des bouteilles sous le bras. Shinji reconnut certains produits que son père utilisait pour développer les photos de ses clients. Il les vit déboucher les bouteilles et répandre leur contenu un peu partout. Son cœur s’emballa, mais il s’efforça de rester concentré sur l’homme qui continuait à lui parler.

-Comme tu as pu l’entendre, ton père m’a emprunté de l’argent, et malheureusement, il n’est pas en mesure de me rembourser. Accablé par le poids des soucis, il a assommé sa femme, son fils et un de ses camarades avant de mettre le feu à sa maison. Personne n’a survécu à l’incendie.

Shinji secoua la tête et essaya de protester, mais la main sur sa bouche l’en empêcha.

-Les journaux vont se régaler de ce fait divers. Mais, je te rassure, c’est Aki qui va prendre ta place. Tu vois, je connais quelqu’un qui cherche des petits jeunes avec du potentiel. Aki était loin d’être à la hauteur. Par contre, je pense qu’on pourrait tirer un bon prix de toi.

Il se tourna vers Natsu et eut une moue déçue.

-C’est vraiment dommage. Si j’avais su, j’aurais prévu deux corps de rechange et on aurait emmené ton ami, lui aussi aurait pu nous rapporter une bonne somme… Tant pis.

Les deux hommes avaient terminé de vider les bouteilles dans la pièce. L’un d’entre eux tira une boîte d’allumettes de sa poche et en alluma une, qu’il laissa tomber sur le sol, qui s’embrasa. Puis ils quittèrent la pièce sans regarder en arrière. Shinji sentit que son propre agresseur le tirait vers l’arrière, pour le faire sortir. Il se mit à se débattre de toutes ses forces, luttant pour se libérer, pour aller aider ses parents, son meilleur ami, pour crier, mais en vain.

Sa gorge le brûlait à cause des cris réprimés qu’il continuer à pousser et ses yeux le piquaient. Il ne voulait pas partir, il ne pouvait pas, ses parents étaient là, Natsu était là… Il entendit un juron derrière lui et sentit qu’on le frappait à la nuque.

I think of you so much it hurts

Le bruit d’une porte qui se ferme le tira de sa torpeur. Ses tempes et sa nuque étaient douloureuses. Il essaya de parler, mais n’y parvint pas. Il ne réussit qu’à émettre un gémissement misérable.

-Il est réveillé !

Il gémit de nouveau quand le cri résonna dans sa tête. Il ouvrit péniblement les yeux. Un visage un peu trouble se dessinait au dessus de lui. Il distinguait péniblement un garçon un peu plus âgé que lui avec de petites lunettes. Il sentit une main se glisser sous son épaule pour l’aider à se redresser. Il se laissa faire, encore trop sonné pour réagir.

La tête lui tourna quand il s’assit, mais il fit passer le vertige en fermant les yeux.

-Ca va aller ?

Une autre voix, différente de la première. Il secoua négativement la tête.

-Tiens.

A nouveau la première voix. Il rouvrit les yeux et vit un garçon de son âge lui tendre un verre d’eau. Il le prit d’une main tremblante. L’autre se leva, remonta ses lunettes et se tourna vers son compagnon.

-Il va bien. Occupe toi de lui, je vais chercher Yumiya.

Puis il quitta silencieusement la pièce. Shinji finit son verre et chercha un endroit où le poser.

-Donne.

Le garçon récupéra le verre et alla le poser sur une table dans un coin de la pièce.

-Tu as besoin de quelque chose ?

Shinji se massa la nuque et grimaça. En un douloureux instant, tout lui revint à l’esprit et il plaqua une main sur sa bouche pour retenir une vague de nausée.

-Hé !

Il se recroquevilla instinctivement pour résister aux souvenirs. Ses parents… Natsu… Ce n’était pas possible, c’était un cauchemar…

Il sentit des mains lui frotter doucement le dos et une voix murmurer des mots qu’il ne saisit pas. Il se redressa brusquement et attrapa le garçon par les épaules.

-Je suis là depuis quand ?
-Quoi ?
-Ca fait combien de temps que ces types m’ont amené ici ?
-J’en sais rien, ça doit faire quatre ou cinq heures, pourquoi ?

Non… Il était trop tard… Il ne pouvait plus rien faire. Il lâcha le garçon et serra les poings. Ses yeux se troublèrent. Il déglutit péniblement.

-Je suis où ?
-Au Demon’s Den. C’est une boîte de nuit. Entre autres… Là, on est dans les sous-sols. Le type à qui appartient la boîte est un mafieux ou un truc comme ça. Il dirige un groupe de voleurs appelé Les Rats, qu’il envoie faire le sale boulot. Enfin, en tout cas, c’est ce que m’a dit Shigeru, le type qui vient de sortir.

Shinji secoua la tête et chercha à assimiler les informations.

-Moi, je n’en sais pas beaucoup plus. Je ne suis ici que depuis une semaine. J’ai volé le mauvais portefeuille… Et toi, comment tu es arrivé là ?

Il releva la tête et posa les yeux sur son interlocuteur. Il avait l’air gentil. Un léger sourire se dessinait en permanence sur ses lèvres, alors même qu’il parlait de mafia et de pickpockets… Ce sourire lui était presque douloureux à regarder tant il lui rappelait…

Il se mordit la lèvre mais ne put empêcher les larmes de couler. Le garçon hésita un instant avant de s’asseoir à côté de lui pour lui passer un bras sur les épaules. Les larmes de Shinji redoublèrent d’intensité. Elles traçaient des sillons incandescents sur ses joues, mais cette brûlure n’était rien à côté de ce qu’avaient dû ressentir ses parents et Natsu.

Il lui semblait qu’il allait suffoquer et se noyer dans ses sanglots, mais le bras posé gauchement sur ses épaules était comme une bouée de sauvetage. Il s’y accrocha et se laissa aller…

Quand il se fut enfin calmé, il tomba dans une espèce de torpeur. Il était éveillé, mais il ne ressentait plus rien. Il échangea son nom avec l’autre garçon avec un détachement non feint.

Il s’appelait Rin, avait 15 ans et demi et il était pickpocket depuis son 12e anniversaire. Il ne savait pas ce qui allait leur arriver, mais il n’était pas inquiet parce que ça ne pouvait pas être pire que de vivre dans la rue.

Il parlait sans s’arrêter, avec un débit impressionnant. Il lui expliqua que Shigeru lui avait dit que les Rats étaient tous des garçons entre 14 et 23 ans, orphelins ou portés disparus. Personne ne s’inquiétait pour eux, alors Yumiya pouvait disposer d’eux à sa guise.

Il ne réagit pas aux questions de Rin, qui ne s’en offusqua pas et continua à lui parler de tout et de rien. Il se laissa bercer par la voix de l’autre garçon et s’efforça de ne penser à rien.

C’était la seule solution : ne penser à rien. S’il se laissait aller, il allait se mettre à pleurer sans pouvoir s’arrêter. Il ne pouvait qu’espérer survivre en se détournant de ce qu’il venait de se passer… Un bref instant, l’idée du suicide l’effleura, mais la voix de Rin lui rappela une nouvelle fois les conversations partagées avec Natsu. S’il mourait, il oublierait… Il oublierait tout, mais surtout, il oublierait Natsu. Alors qu’il lui avait promis qu’il ne l’oublierait jamais…

A cet instant, dans cette petite chambre sordide, Shinji comprit qu’il lui faudrait survivre, malgré tout. Cette nécessité s’imposa à lui et la solution de facilité quitta son esprit.

Il ne se rendit pas compte du temps qui passait. Rin s’était tu depuis longtemps et était retourné sur sa chaise. Il feuilletait un magazine en lui jetant un coup d’œil de temps en temps.

Soudain, la porte s’ouvrit et Shigeru réapparut. Il entra dans la pièce suivi par un homme d’âge mûr, aux cheveux poivre et sel et au visage rongé par la cupidité. Il eut un sourire mauvais et s’avança vers lui.

-Ton nom ?

Il inspira profondément et jeta un œil vers les deux garçons qui se tenaient un peu à l’écart mais qui le regardaient fixement.

-Shinji.
-Et bien, Shinji, bienvenue chez les Rats…

FIN…



Return to Top