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Chapitre5.
Où un membre de la perfide Albion entre dans la mascarade.
Des passants essentiellement composés de personnes âgées ouvrirent de grands yeux horrifiés, comme s’ils avaient vu un meurtre sauvage en direct. Il est vrai que les grands poils sombres de David sous les collants roses étaient un coup de poignard dans le cœur même du Bon Goût. D’ailleurs, le meurtrier métaphorique considérait la façade d’un immeuble avec circonspection, sans prêter la moindre attention aux vieux qui le fixaient avec effroi.
-Jean-Philippe m’a dit qu’il nous attendrait chez lui, avec son colloc’, dit Rim’ en rejoignant David en faction devant la maison. Ils prendront leur propre voiture pour nous suivre.
Nell, qui s’était jointe à ses deux amis, remarqua qu’ils étaient devenus le pôle d’attraction du trottoir et se mit à brailler bien fort :
-Haaaaaaa ! Ca va vraiment être dégueulasse, cette soirée S.M. ! Fist fucking ! Urologie ! Dégustation de caca ! Et y aura même des vidéos zoophiles !
L’effet recherché fut immédiat : les badauds aux yeux exorbités s’ensauvèrent en glapissant des formules d’exorcisme du style : « Quelle horreur ! » et autres « C’est t-honteux ! »
-Bravo, félicita Rim’ en adoptant sa figure permanente d’inexpressive consternation. Ce fut très… subtil.
-Je n’aime guère être étudiée par la populace de cette façon, répondit Nell qui s’amusait à faire des tourniquets avec sa queue. D’ailleurs, tu auras remarqué que je n’ai usé que de termes techniques. C’est quand même curieux qu’ils sachent ce qu’est un fist-fucking ou l’urologie.
-Tu as raison, approuva David. Ce sont des pervers refoulés. On se dépêche de rejoindre les autres là-haut ? J’aime pas être étudié par une populace perverse refoulée.
Il est inutile de raconter le bref trajet de notre trio bariolé dans les couloirs de l’immeuble puis dans l’ascenseur, il ne rencontra personne sur son chemin, ce qui limite l’intérêt de cet éventuel récit. Nous allons donc reprendre le cour des événements au moment où Jean-Philippe ouvrit la porte de son appartement après des « tocs-tocs » et des « drrrings » lui ayant indiqué qu’il recevait de la visite.
-Sal… commença à saluer Jean-Philippe avant de s’interrompre, surpris.
-Tu voulais dire quoi ? demanda Rim’ qui entra en sautillant sans attendre l’invitation. « Salle à manger » ou un mot plus inconvenant ?
-Pfffffff… je voulais dire « salut »,évidemment, grosse maligne, répondit Jean-Philippe en se remettant difficilement du premier choc d’avoir vu un travelo, une maîtresse SM et un sosie de son écrivain préféré sur le pas de sa porte.
En fait, c’était plutôt la vue de son écrivain préféré moulé à la perfection dans sa combi de Cat Woman qui l’avait secoué. Il s’était rendu compte qu’elle était pas mal lorsqu’elle portait son gros pantalon baggy et son petit t-shirt rouge, mais là, ça dépassait presque les bornes du tolérable en matière de décence érectile.
-Re-salut, Jean-Philippe, dit Nell qui ne se doutait pas des pensées impures de Jean-Philippe. Il est vraiment top, ton costume de Jean-Philippe. Et voici David, un de mes potes.
Les deux jeunes hommes se serrèrent la main. David avait une poigne virile, bien assortie à la délicatesse du dessin de ses poils sous le collant rose.
-Sois le bienvenu, dit Jean-Philippe. Les amis des amies de mes amies sont évidemment mes amis !
-Merci, t’es sympa ! apprécia David.
-Non, c’est juste pour la concision quand il y aura de nouvelles présentations, expliqua Jean-Philippe. D’ailleurs, je vous présente Milton, un pote d’Oxford.
Le dénommé Milton était assis nonchalamment dans le gros canapé mou de Jean-Philippe et était déguisé en Brandon Lee dans The Crow, ce qui lui allait plutôt bien car ses grands yeux et ses cheveux étaient naturellement sombres.
-Hello, salua l’anglais, je suis déjà raidi pour la partie !
-Hello, salua à son tour David.
-Hellooooooooooooooo, sussura Nell, son œil de prédateur déjà clignotant de convoitise.
-Salut, se démarqua Rim’ toute rouge.
L’angliche était vraiment pas mal du tout.
-Je vous laisse faire connaissance, dit Jean-Philippe, je termine de me déguiser.
L’ami de Rim’ avait en effet juste eu le temps d’enfiler un gros pantalon bouffant bariolé et un gilet arc-en-ciel avec une fleur en plastique agrafée sur le devant.
-Ne me dis pas que tu as ressorti ton vieux costume de clown ? s’écria Rim’. Tu mets toujours le même truc à chaque Halloween.
-Bah quoi ? Ca fout super les pétoches, un clown ! répondit Jean-Philippe en disparaissant dans la salle de bain avec une boîte à maquillage.
Pendant ce temps, Nell et Milton se jaugeaient du regard. Un regard de prédateur avide de chair fraîche du sexe opposé.
-Houlà, chuchota le plus discrètement possible Rim’ à David. Je crois que Nell a déjà trouvé un nouveau compagnon de slip à mettre dans son plumard !
-Tu n’y es pas, pouffa David, ce sont juste deux prédateurs sexuels qui viennent de se reconnaître.
-Alors, ça va donner, cette nuit, gromella Rim’, j’espère qu’ils vont faire leurs cochonneries chez lui, j’ai pas envie d’être réveillée au milieu de la nuit par des cris de jouissance incontrôlés.
-T’en fais pas, dit David, ces bêtes-là ne se consomment que très rarement entre elles.
Nell et Milton continuaient de s’étudier des pieds à la tête et de la tête au pied, humant les phéromones puis ils s’adressèrent mutuellement un grand sourire complice. Ils étaient de la même espèce : les prédateurs de la chair.
-Tu viens donc d’Oxford, dit enfin Nell. J’aime bien ce coin, j’y ai fait un tour, il y a bien dix ans. Y avait de beaux mecs, là-bas !
-Il y a long temps auparavant, alors, remarqua Milton. Tu es restée là-bas combien de long ?
Jean-Philippe passa une tête grimée de blanc et de rouge par la porte de la salle de bain :
-Je vous préviens, Milton parle un sabir plus proche du vandalisme linguistique que de l’exotisme britannique.
-Jean-Philippe, je te merde, riposta Milton. Toi, tu crois que tu causes mon langue meilleur ? On dirait du espagnol vache !
-Super, je vais me retrouver embarqué avec, non pas un, mais deux couples de tronchards, grommela David.