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Auteur : Nothing, aka Tipheretj
Genre : Romance
Notes : Et une nouvelle fic. J'ai eu envie d'écrire quelque chose de plus réaliste, de plus sentimental, que mes autres fics. Probablement plus triste aussi, même si j'avais pas envie de verser dans le larmoyant. Vu le sujet, j'espère que je vais pas trop mal m'en sortir. Enfin, dites moi ce que vous en pensez...Sinon, pour le titre, ben, pas d'inspiration, et puis mon regard est tombé sur mon accordeur :D (y'avait aussi un paquet de gâteaux et un polycopié de thermique pas loin, mais bon, ça collait moins…)
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† 440 Hertz †
Chapitre 01 – Un chat sous la neige
Décembre 1997
Dehors, la neige s'était mise à tomber, éclaboussant le noir lumineux de ce ciel d'hiver de délicats flocons d'argent pâle. Ils chutaient lentement, solitaires et abandonnés, et suivaient inlassablement leur longue trajectoire verticale sans que le moindre souffle de vent ne vienne faire dévier leur parcours. Leur interminable course ralentissait le temps ; mais elle s'achevait là, dans le petit jardin en contrebas où ils s'amoncelaient, pour ne plus former qu'un agrégat blanc dénué de toute subtilité.
S'il continuait à neiger ainsi, demain matin, le jardin et le paysage alentour auraient pris le visage de plaines vierges, étendues étincelantes de lumière, images de pays lointains sur le pas de la porte. Les enfants s'amuseraient dehors, leurs rires résonneraient dans le silence blanc ; il n'y aurait pas un chant d'oiseau, pas une voiture sur la route. Le chien irait jouer dehors, et imprimerait joyeusement, pour le reste de la journée, la trace de son passage sur l'épais tapis qui recouvrirait le sol et voilerait à la fois herbe et béton. De temps en temps, les branches fines des sapins s'inclineraient imperceptiblement, sous le poids de la neige qui les recouvrirait, offrant dans un frémissement sourd le spectacle de modestes averses de givre.
Et puis, Floran n'aurait sans doute pas envie d'aller en ville, sachant que la fac serait encore plus vide que d'ordinaire. Il passerait sans doute sa journée à ne rien faire ; il prétendait détester.
Floran posa la tête sur le dossier de sa chaise, pour contempler le ciel, de la fenêtre de sa chambre. Même s'il était habitué à la voir depuis qu'il était petit, il aimait toujours regarder la neige tomber ; il avait toujours été d'un naturel calme et paisible, et la scène lui convenait à merveille. Il aurait pu rêver pendant des heures ainsi, pensant à tout et à rien, en regardant simplement le monochrome laiteux se former peu à peu sous ses yeux.
Il aurait pu, oui, … Penser à des milliers de choses, inventer la minute suivante ; se rêver une autre vie, la sienne, et celle d'Alex aussi. Et puis, prendre un livre, s'installer sur son lit, s'envelopper dans la douce couette aux tons d'automne ; et les volets ouverts, s'immerger dans un autre monde, dans cette apaisante tranquillité qui planait sur sa chambre. Certains soirs, comme celui-ci, le jeune homme préférait être seul, pour oublier un instant son existence monotone ; pour que rien ne vienne ne la lui rappeler à son souvenir. Oublier, notamment, qu'il était seul, que ce n'était pas un choix, que cela lui pesait.
Mais il était déjà 21 heures, se rendit-il compte, déjà déçu. Il valait mieux qu'il aille se préparer, puisque Alex devait passer le chercher dans un quart d'heure environ. Floran sortait, ce soir… Pour une fois, ce n'était pas un ciné avec Alex, mais un petit concert dans un bar, des groupes étudiants dont le jeune homme avait oublié le nom. Il était vrai qu'y aller ne l'enchantait pas vraiment, aussi étrange que cela puisse paraître.
Et en effet, Alex avait dû insister longtemps pour le persuader de l'accompagner. Bien entendu, sans manquer de faire référence à ce petit incident l'été dernier…
Floran était comme ça. Il était sans doute une exception, un cas rare, mais il n'arrivait pas à se sentir à l'aise dans ces soirées étudiantes – ou soirées tout court. Son naturel timide et réservé y était certainement pour quelque chose, et sans être agoraphobe, il était vrai que le fait de se retrouver au milieu d'une cinquantaine de personnes qu'il ne connaissait pas ne lui plaisait pas. De plus, il n'aimait pas spécialement danser ou boire – de quoi limiter l'intérêt de la soirée, il est vrai. Mais encore, s'il n'y avait eu que ça… Comme la plupart des gens, Floran se rendait à ces soirées avec l'espoir nullement secret d'y faire une rencontre – et dans son cas, de préférence, une rencontre qui ne se limite pas à une seule nuit. Son espoir n'était jamais passé au stade de fait accompli, et lassé de rentrer chez lui déprimé et de mauvaise humeur, il avait fini par choisir d'abandonner ce genre de sorties.
Mais pour être honnête, il n'avait jamais essayé d'aborder qui que ce soit, bien qu'il y ait eu un bon nombre de fois où il en ait eu envie. Simplement… Floran avait beau être gay, il avait toutes les peines du monde à savoir si le garçon qu'il regardait depuis une bonne vingtaine de minutes l'était également. De toute façon, même si ça avait été le cas, Floran n'aurait jamais osé engager la conversation. Il commençait à croire qu'il ne rencontrerait jamais personne, et il finissait par en avoir assez. Bien sûr, il aurait très bien pu se rendre dans l'unique bar gay friendly de la ville ; et même si Alex le lui avait proposé bon nombre de fois, il avait toujours refusé – pour divers prétextes, allant de ses préjugés sur ce genre d'endroit jusqu'au fait qu'ils étaient suffisamment malchanceux pour croiser quelqu'un qu'ils connaissaient en sortant du bar. Et ce dernier point suffisait, à lui seul, à le dissuader de tenter l'expérience.
Parce que le jeune homme n'avait aucune envie que le monde entier – ou même, juste la fac – soit au courant de son orientation sexuelle. Parmi toutes les personnes qui le connaissaient, il n'y avait guère qu'Alex à être au courant… Et si l'homosexualité d'Alex sautait aux yeux, ce n'était pas vraiment le cas pour Floran. Il préférait laisser croire, ses amis et sa famille, qu'il n'y avait rien à dire de ce côté-là. Deux ou trois affiches de pubs lingerie sur le mur de sa chambre, quelques remarques ici et là sur les filles de la promo, et le monde lui fichait la paix. Sa mère s'était même imaginé, pendant un temps, qu'il était avec Alex… Floran n'avait pas trouvé ça très drôle, en y repensant – surtout maintenant. Il n'avait aucune idée de la manière dont ses amis réagiraient, si jamais il leur annonçait la nouvelle. Il avait toujours tendance à s'imaginer le pire des scénarios, en toutes circonstances, et se retrouver seul du jour au lendemain parce qu'il venait de faire son coming out lui semblait être une éventualité à ne pas écarter.
Quant à sa famille… Floran savait que ses parents ne le mettraient pas à la porte en hurlant au scandale et en le reniant comme fils, mais il n'en restait pas moins qu'ils ne comprendraient pas. Ils seraient déçus, fatalement. Avec un peu de temps et d'efforts, il pourrait sans doute leur faire accepter ; mais il ne voulait pas bouleverser sa petite routine quotidienne pour si peu. Il ne s'entendait déjà pas très bien avec eux – sans doute parce qu'il habitait toujours sous leur toit, bien qu'il soit en deuxième année de fac – et il ne voulait pas que les choses aillent encore plus mal.
Et puis, ce n'était pas comme s'il avait un garçon dans sa vie, comme s'il devait leur annoncer quelque chose.
Justement.
Il est temps que tu te trouves quelqu'un. Une idée d'Alex. Voilà pourquoi ce soir, Floran l'accompagnait à ce concert, comme s'il risquait d'y rencontrer l'homme de sa vie. Mais qu'est ce que ça te coûte d'essayer ? Environ quinze francs, avait failli répondre Floran au risque de passer pour un radin. De toute façon, j'ai déjà tout prévu. Je te promets que ça va changer, tout ça…
Si Alex le disait… Il fallut plusieurs minutes à Floran pour se motiver et se traîner jusqu'à la salle de bains en bas de l'escalier.
S'il avait préféré les filles, il n'aurait sans doute eu aucun mal à se trouver une petite copine, comme le lui avait souvent dit Alex en riant – et objectivement, il pouvait se dire qu'il était plutôt pas mal. Il était métis, ayant une mère chinoise et un père français ; il tenait à la fois des deux, et le mélange, bien qu'inhabituel, était plutôt réussi. De sa mère, il avait hérité sa petite taille et sa minceur ; de son père, ses cheveux blond foncé et sa peau claire. Quant à son visage, il était plutôt typé asiatique, avec ses yeux couleur chocolat noir, ses paupières et ses joues sans relief ; son nez, cependant, était fin et droit.
Il aurait pu avoir moins de chance, songea-t-il, souriant en recoiffant ses cheveux – c'est-à-dire en les ébouriffant avec ses doigts. Il aurait pu être gay et moche en plus de ça. Il aurait probablement maudit Dieu tous les matins.
Dori, sa petite sœur, vint frapper à la porte de la salle de bains.
"Y'a Alex qui klaxonne dehors", dit-elle, sans grand enthousiasme. "Dépêche-toi."
"J'arrive."
Floran enfila rapidement un pull beige par-dessus son t-shirt, puis il prit sa veste et son écharpe et sortit. Ses parents, qui regardaient la télévision dans le salon, durent être surpris de savoir qu'il sortait ; mais enfin, ils ne dirent rien, et ils hochèrent la tête sans rien dire de plus. Enfin…
Dehors, Alex l'attendait dans sa petite voiture blanche.
"Dépêche-toi, le concert commence bientôt."
"Je veux pas rater ça…", marmonna le jeune homme.
Il s'installa à côté, et Alex redémarra. Floran habitait en banlieue, à peine à dix minutes du centre ville ; mais il n'avait pas de voiture, et ses parents s'obstinaient à ne pas vouloir lui prêter la leur. Heureusement, Alex était toujours là pour venir le chercher et l'emmener en ville – Alex habitait dans une cité U au centre.
"C'est quoi, déjà, les groupes ?" demanda Floran, ne se souvenant absolument plus.
"Y'en a cinq ou six. Ceux que j'ai surtout envie d'entendre, ils s'appellent Black Milk. C'est un groupe qui a commencé à être assez connu ici, depuis l'année dernière… C'est des mecs de la fac de sciences."
"C'est pour ça que je les connais pas", marmonna Floran, pas très enthousiaste ; étant lui-même, avec Alex, en fac de langues – anglais et chinois – il ne ressentait pas de sympathie particulière à l'égard des étudiants en sciences. Et c'était réciproque, à ce qu'il paraissait…
"Il paraît qu'ils sont bien."
"Mouais."
Floran posa la tête sur le siège, détailla Alex distraitement. Tout à fait son genre – comme d'habitude – songea-t-il en souriant intérieurement. Alex faisait environ 1m80, était du genre athlétique, avec des cheveux blond décolorés, très courts, dressés en piques sur sa tête, des yeux bleu foncé, un anneau dans la lèvre inférieure, et un nez un peu de travers – Alex faisait de la boxe. Son treillis et son pull noir lui dessinaient une silhouette incontestablement masculine, sans le moindre doute possible, mettaient en valeur ses hanches minces et sa poitrine plate.
N'empêche qu'Alex était bien le diminutif d'Alexia – même si personne ne l'appelait jamais ainsi.
Elle avait toujours cultivé l'ambiguïté, faisant de son mieux pour ressembler à un garçon. C'était plutôt facile, étant donné son physique et son prénom… Et il fallait en effet l'observer longtemps pour comprendre qu'elle était une fille – c'était d'autant moins facile que ses paroles et ses gestes n'avaient jamais rien de féminin.
Floran avait connu Alex au lycée, lorsqu'ils étaient en première. En la rencontrant, il était persuadé, comme tout le monde, qu'Alex était un garçon – un garçon un peu efféminé, mais un garçon quand même… Les premiers jours, elle avait eu de la chance. Les profs ne l'appelaient que par son nom de famille, et bien entendu, elle n'avait rien dit pour faire comprendre à la classe qu'ils se méprenaient sur elle. Mais elle ne pouvait pas vivre dans le mensonge encore très longtemps, et quelques jours avaient suffi pour qu'un prof l'appelle 'mademoiselle'. La classe entière, bien entendu, avait trouvé la blague hilarante, jusqu'à ce qu'ils comprennent que ce n'en était pas une. Alex était bien une fille, et subitement, personne n'avait plus voulu lui adresser la parole. Elle n'avait plus rien du garçon plutôt sympathique sur lequel personne n'avait rien à dire ; elle était devenue l'étrangeté du lycée, la fille bizarre sur laquelle on se posait des questions, derrière le dos de qui on chuchotait.
Floran était le seul à qui ça ne posait pas de problème. Pour être exact, elle l'intriguait, et il avait envie de la connaître ; et quelques semaines suffirent pour qu'Alex et lui deviennent les meilleurs amis du monde. Elle n'avait pas hésité à lui dire qu'elle préférait les filles – même s'il s'en doutait, vu son look, le contraire aurait été plutôt étonnant… Elle avait été la première personne à qui Floran avait réellement fait confiance, et la seule jusqu'à présent. Aujourd'hui encore, il ne se sentait libre de parler qu'avec Alex, et elle lui était devenue en quelque sorte indispensable. C'était la même chose pour la jeune femme. Ils passaient toujours de longues soirées ensemble, à se raconter leurs problèmes divers et à déprimer ensemble en désespérant de rencontrer un jour l'âme sœur.
"Black Milk", murmura Floran. "Ils jouent quoi ?"
"Du rock. Des trucs tranquilles, t'inquiète pas…"
"J'espère bien. La dernière fois que tu m'as traîné à un concert, c'était ce groupe de cinglés en Espagne… Tu te souviens ?"
Alex éclata de rire. Elle ne risquait pas d'oublier une soirée pareille… Le groupe de cinglés en question était un groupe de métal local. Elle aimait bien ce genre de musique, mais ce n'était pas le cas de Floran, il est vrai… Et il n'avait pas vraiment aimé le public non plus, une masse d'adolescents en noir piercés de partout, le plus souvent une canette de bière à la main. Un peu trop agressifs et bruyants pour le jeune homme. Il avait bien failli repartir en voyant la scène, mais Alex l'avait convaincu de rester. Il avait fini par se détendre au cours de la soirée, mais…
"Ouais, je me souviens."
"On peut pas dire que ça a été la meilleure soirée de ma vie. Si tu vois ce que je veux dire…"
"J'ai compris, ça va. En parlant de ça, tu restes dormir chez moi ce soir, ou t'as peur que je t'agresse ?" demanda Alex.
"Heu, ouais, je veux bien."
"Enfin, sauf si je rencontre une fille", dit-elle avec un clin d'œil. "Tu rentreras à pied chez toi… Enfin, y'aura sûrement un mec pour te raccompagner, non ?"
"C'est ça… ", soupira Floran.
Non, il ne se faisait plus d'illusions… Combien de temps est-ce que ça allait durer, encore ? Lui et Alex avaient bientôt vingt deux ans… Rien que le fait d'y penser le déprimait. Ni l'un, ni l'autre n'avaient encore eu de relation amoureuse. Question relations sexuelles, ce n'était guère mieux. Enfin, pour être exact, ils avaient eu une expérience tous les deux…
Tous les deux.
L'été dernier, ils avaient passé des vacances en Espagne, rien qu'elle et lui. Floran ne se rappelait pas de grand-chose – c'était justement le soir du concert de métal. Pour une fois, Alex avait réussi à lui faire avaler de l'alcool… Un peu trop sans doute. Et de son côté, elle y avait été plutôt fort aussi… Le réveil avait été sympathique. Il y avait ce garçon endormi à côté de lui, entièrement nu, sans qu'il sache qui c'était. Un clignement de paupières plus tard, il réalisait que le garçon en question n'en était pas vraiment un. Alex n'avait pas trouvé ça drôle non plus. Et Floran avait eu beau faire des efforts pour se souvenir, il n'y était jamais parvenu – elle non plus. Il était tout de même resté intimement persuadé que c'était elle qui lui avait sauté dessus, et certainement pas l'inverse. Ce à quoi Alex avait répondu qu'il était beaucoup plus probable qu'il soit le seul responsable de ce qui était arrivé, en la prenant sans doute pour un garçon, ce qui n'avait rien d'étonnant. Moi je t'aurais pas pris pour une fille. Il était ravi de le savoir. Donc, c'est ta faute. Bien entendu. Enfin, la faute de l'alcool. Si elle le disait… Enfin, ils ne savaient pas ce qui s'était passé, et ils n'avaient pas envie de savoir, en fin de compte.
Comme Alex n'était pas rancunière, elle avait décidé qu'à la rentrée, les choses allaient changer. Il est temps que tu te trouves quelqu'un… Et puis moi aussi.
Lorsqu'ils entrèrent dans le bar, celui-ci était plein à craquer. Cependant, aucun groupe ne jouait, même s'ils auraient déjà du commencer.
"On dirait bien qu'ils sont en retard", fit Alex en s'installant à une table. "Me demande pourquoi…"
¤ † ¤¤ † ¤¤ † ¤
"Je ne peux pas", murmura Yoan.
Il alluma une nouvelle cigarette, ouvrit la fenêtre de sa chambre et s'accouda à la fenêtre. Il s'était mis à neiger dehors, depuis peu – et aussi régulière que soit la chute des flocons, ils ne seraient jamais assez nombreux pour recouvrir entièrement les routes, les voiler d'un tapis blanc impraticable pour n'importe quel véhicule. Il aurait aimé avoir cette excuse – pitoyable certes, mais une excuse valable quand même – pour ne pas aller rejoindre les autres au bar.
Yoan, vingt-deux ans, en fac de maths – deuxième année – était aussi le lead guitariste de Black Milk, petit groupe de rock formé d'étudiants de sa promo. Le groupe existait depuis un peu plus d'un an déjà ; il s'était formé en première année, rassemblant en son sein des passionnés de musique, cherchant juste, au départ, à faire partager leur passion et leur talent en jouant dans les petites fêtes étudiantes. Puis, au fil des mois, ils avaient fini par se faire connaître et se faire apprécier ; et contrairement à ces nombreux groupes dont personne ne se souvenait du nom, le leur faisait à présent partie de la vie des universitaires qu'ils côtoyaient tous les jours, ou un peu moins. La reconnaissance n'était que légitime ; avec le travail qu'ils avaient fourni, ils attendraient sans doute un niveau pro avant la fin de l'année. Ils espéraient bien être sélectionnés pour jouer au festival qui aurait lieu en avril, un grand rassemblement en pleine ville où il y avait beaucoup de pros, et des amateurs comme Black Milk, qui assuraient les premières parties.
Ce soir, Black Milk était censé jouer au Chat Blanc, un petit bar sympathique en ville – où Yoan travaillait également trois soirs par semaine – qui organisait un concert où joueraient plusieurs groupes des diverses facs de la ville. Et donc, cela faisait au moins une heure que Yoan était censé être là-bas pour aider à installer le matériel ; et ils étaient censés jouer depuis déjà un quart d'heure, puisqu'ils débutaient la soirée. Cela faisait des mois qu'ils répétaient avec acharnement, et ce n'était pas la première fois qu'ils devaient donner un concert. En trois mois, poussés par Yoan, leur niveau avait largement progressé.
Pourtant, aujourd'hui, le jeune homme n'avait aucune envie de se retrouver sur scène. Il avait toujours été légèrement anxieux, à chaque fois, rien de plus ; mais il ne s'agissait pas de ça. Il n'avait jamais eu de problèmes pour se lancer, parce qu'il aimait faire entendre leur musique ; une fois devant le public, c'était à peu de choses près comme une répétition, sauf qu'il ne fallait pas trop se tromper. De toute façon, leur public n'était pas si exigeant que cela.
Aujourd'hui, c'était autre chose. Yoan appréhendait vraiment le fait de devoir jouer face à tous ces inconnus. Il n'arrivait pas à s'ôter de la tête l'idée stupide que ça allait mal se passer, et il n'arrivait pas à se calmer. Il n'avait même plus envie d'y aller, de toute façon. Il se sentait mal, aujourd'hui, fatigué de tout et de rien, et l'idée du concert le stressait… Il était tellement anxieux que ses mains tremblaient nerveusement. Impossible de se contrôler, mais il ne pouvait pas jouer comme ça.
"La rock star nous fait un caprice ?"
Yoan se retourna. Sa chambre universitaire, bien que petite, lui plaisait ; il fallait dire qu'il avait passé pas mal de temps à la décorer, voulant se sentir chez lui, n'ayant pas vraiment d'autre endroit où vivre. Contrairement à la plupart de ses amis, il ne retournait pas chez ses parents une fois de temps en temps. Longtemps qu'il ne les avait pas vus… Il ne croyait pas les revoir, de toute façon. Cette petite chambre était réellement son chez lui, et il s'y sentait bien. Une après midi, il s'était acheté des punaises et avait placardé un peu partout ses posters de Placebo et de Nirvana, une des rares choses qu'il avait emmené avec lui. Ce devait être fin août… Il faisait beau, et il avait mis la radio à fond. Ce jour-là, il se sentait heureux, sans raison particulière…
Sa guitare électrique noire, même pas accordée, traînait sur le couvre lit rouge. Nathan, son meilleur ami – un grand brun toujours mal rasé, toujours avec ce pull bleu trop large qui ne le quittait pas – était allongé sur le lit, et s'amusait à faire sonner faiblement les cordes transparentes.
"Je peux pas jouer de toute façon", fit Yoan en lui montrant ses mains.
"C'est quand même pas ton premier concert… Je t'ai jamais vu comme ça, qu'est ce qu'il y a ?", demanda Nathan en fronçant les sourcils.
Yoan, sans répondre, se retourna vers la fenêtre. Même le spectacle de la neige s'abattant lentement sur la petite cour de la cité universitaire, le léger vent frais sur son visage, la nuit noire et apaisante, rien de tout cela ne parvenait à le calmer. Il tira une nouvelle bouffée sur sa cigarette, essayant de penser à autre chose. La fumée resta un instant en suspens, s'enroulant en volutes complexes, avant de disparaître dans le noir du ciel. Ephémère. Au loin, il y avait le grondement sourd des moteurs de voitures, le sifflement passager des sirènes, le rythme sourd de la ville, si proche. Un battement confus mais régulier, invitant le passant à y contribuer. Viens t'amuser. Viens faire la fête. Il suffisait d'écouter pour entendre le message. Pour vouloir y aller. Elle était proche. Yoan, aujourd'hui, n'en avait pourtant pas envie…
Les autres membres du groupe devaient s'inquiéter. Sans doute n'imaginaient-ils pas une seconde que leur guitariste se sentait trop mal pour venir jouer… Ca ne leur traverserait jamais l'esprit. Il arrivait plutôt bien à cacher les idées sombres qui le hantaient parfois, et il donnait l'image d'un garçon sûr de lui, le leader du groupe à qui ils faisaient confiance. Ils devaient penser à un accident de voiture ou quelque chose dans le genre… Ils s'en faisaient sûrement pour lui, alors qu'il était juste là, incapable de bouger… Bon sang, ce qu'il se trouvait stupide. S'il n'arrivait pas à se décider pour aller jouer devant cinquante personnes, ce n'était même pas la peine de passer les auditions pour le festival.
Et pourquoi était-il comme ça, aujourd'hui ? Rien n'avait changé. Lui, il n'avait pas changé…
Non, c'était faux, il le savait. Il y avait trois mois de cela, il était au bord de la dépression, et il n'en était pas sorti indemne. Il prétendait, d'ailleurs, en être sorti, mais au fond, ce n'était définitivement pas comme avant. Evidemment. N'importe qui aurait réagi comme lui. Voire beaucoup, beaucoup plus mal. Il aurait menti en disant que des idées de suicide ne lui avaient pas traversé l'esprit. Il y pensait encore, parfois… Moins souvent qu'auparavant, mais il y pensait quand même.
Depuis ce jour – trois mois, déjà… – son moral jouait aux montagnes russes, et quelques fois, lui-même ne comprenait pas bien pourquoi. Il s'était investi à fond dans le groupe, parce qu'il avait besoin de penser à autre chose, besoin d'oublier tout ce qui lui arrivait – tout ce qui lui tombait dessus, comme ça, du jour au lendemain, alors qu'il n'avait jamais rien demandé. Il avait besoin de fuir ; et se réfugier dans la musique avait fonctionné quelques temps, il fallait croire. Il avait fallu de rien, cependant, d'une pointe de trac bien légitime pour faire plonger son moral au plus bas. Comme trop souvent en ce moment… Un cercle vicieux. Il ne pouvait pas monter sur scène en étant aussi déprimé, mais rester là à ne rien faire n'arrangeait pas les choses. Il n'avait plus envie de voir personne, ce soir ; il avait juste envie de rester là, seul, à broyer du noir, à ruminer ses pensées les plus sombres. Seul, ou en compagnie de Nathan, à la rigueur…
Pourquoi fallait-il que ça lui arrive, maintenant ? Il y avait trois jours, il était plus en forme que jamais, impatient à l'idée de pouvoir donner un nouveau concert ; à présent, il n'avait même plus envie de toucher sa guitare. Même plus envie de la regarder. Il l'adorait, pourtant, sa petite Stratocaster noire, même si elle n'avait rien d'original, même si il connaissait bon nombre de personnes qui possédaient exactement le même modèle – mais celle-là… C'était la sienne. Il aurait pu la reconnaître entre mille. Il avait fait du baby sitting chez les voisins pour se la payer – il avait quinze ans, à l'époque, et il ressentait le besoin de faire du bruit, de faire hurler les cordes d'une guitare à la place de ses cordes vocales. D'emmerder ses parents et surtout, de ne plus les voir. Ca n'avait pas loupé. Il s'était vite retrouvé seul à la cave avec son premier amour… Et il ressentait un certain plaisir à savoir que deux étages plus haut, ses chers parents étaient au bord de la crise de nerfs. T'es obligé de mettre le son à fond ?! J'en ai marre de t'entendre jouer, Yoan, j'en ai marre de cette putain de guitare et j'en ai marre de toi ! Ca t'amuse de faire chier le quartier, espèce de petit con ? Il baissait les yeux, mais intérieurement, il se marrait. Ouais, 'pa, je vais baisser le son. Pour quelques minutes, le temps qu'il remonte l'escalier. Au bout de trois ou quatre fois, il finissait toujours par s'en ramasser une en pleine figure, mais il se marrait toujours. Le souvenir ne lui semblait plus aussi drôle aujourd'hui.
Aujourd'hui, sa guitare était là, allongée sur son lit, lascive, le narguant, attendant qu'il la prenne en sachant qu'il ne le ferait pas. Encore dix minutes de réflexions comme ça, et la rock star allait virer sa guitare par la fenêtre… Pour regretter immédiatement, bien entendu.
Il ferma les yeux lorsqu'il sentit Nathan le rejoindre et le prendre dans ses bras. C'était un geste qu'il ne faisait que rarement, uniquement lorsqu'il comprenait que Yoan avait vraiment besoin de lui, lorsque le poids de sa vie finissait par peser trop lourd sur ses épaules. Il évitait, en général, de le faire ; il tenait à conserver une certaine distance – physique – entre eux, n'ayant aucune envie de laisser son meilleur ami s'imaginer pouvoir un jour concrétiser son désir pour lui. Yoan était gay, et si Nathan avait préféré les hommes, il serait en couple avec lui depuis longtemps déjà ; mais ce n'était pas le cas, et il n'y avait aucun espoir de le faire changer d'avis. Au regret de Yoan ; il aurait souhaité, en effet, que les choses entre eux aillent un peu plus loin… Mais son amitié lui suffisait amplement ; peut-être aussi parce que leur relation tenait en réalité beaucoup plus de l'amour que de l'amitié, quoiqu'en dise Nathan – un amour platonique certes, mais un amour quand même.
Et il aimait toujours autant ces moments, précieux dans leur rareté. Il aimait sentir Nathan le prendre dans ses bras, pouvoir poser la tête contre sa poitrine, sentir la chaleur de sa peau contre la sienne, et savoir qu'il n'était pas seul ; qu'il le serre contre lui, de toutes ses forces, pour sentir encore ses bras l'envelopper et le protéger. Pour une fois, se sentir aimé au point d'en avoir les sanglots au bord des lèvres. Fais-moi confiance. Je serai toujours là pour toi. Ces mots, Nathan ne les avait dits qu'une seule fois, pour ne pas leur enlever de leur sens. Pour que Yoan comprenne, pour qu'ils restent gravés au fond de son cœur, pour qu'il s'en souvienne, qu'il sache qu'il ne le laisserait jamais tomber.
Cela ne faisait qu'une seule année qu'ils se connaissaient ; mais elle avait suffi pour qu'il se passe tellement de choses… Des choses qui avaient changé leur vie, à l'un et à l'autre, qui les avaient rapprochés. Yoan, pour la première fois depuis longtemps, avait réappris à faire confiance, et à admettre qu'il avait parfois besoin d'aide. Et Nathan avait été là pour le soutenir… Toujours.
"Ca va passer", dit Nathan. "Attends juste un peu…"
"Je sais bien qu'ils comptent sur moi, pourtant… Je sais même pas pourquoi ça me déprime… Je suis trop con."
"Respire. Pense à autre chose."
"Je peux pas."
"Mais si, voyons."
Nathan prit les mains du guitariste dans les siennes, caressa doucement ses doigts, se mit à masser ses phalanges. Ce simple contact, sur ses nerfs à fleur de peau, réussit à dissiper le tremblement nerveux.
"Tu vois."
"Oui", répondit Yoan, sans grande conviction.
"Tu vas pouvoir aller jouer. C'est comme d'hab… Aucune raison que ça se passe mal."
"Tu peux pas comprendre… Je me sens déprimé, ça n'a rien à voir avec ce putain de concert, tout me déprime en ce moment, et je peux pas aller jouer comme ça. Je me sens pas d'humeur, et de toute façon…"
"J'aime pas t'entendre parler comme ça", murmura Nathan en caressant sa joue. "Je pensais que tu allais mieux…"
"Ca fait trois mois que je vais pas bien. Ca sert à rien que je te dise le contraire, de toute façon, tu t'en es rendu compte. Mais j'y pense jour et nuit, je regrette, et je… Et puis plus j'y pense, plus je…"
Yoan posa la tête sur l'épaule de Nathan et laissa échapper un long soupir.
"Oui, je sais ce que tu vas me dire", reprit-il. "Il faut que j'arrête d'y penser. Ma vie a pas changé, en fin de compte. Je vais bien. C'est juste que je sais que…"
Pourtant, il s'était résolu à ne plus y penser. A accepter, faire comme si sa vie avait toujours été ainsi ; mais il ne pouvait pas encore…
Il aurait voulu ne pas savoir, songea-t-il en serrant Nath contre lui. Qu'est ce qu'il y aurait perdu ? Il aurait au moins eu l'esprit tranquille, et sa petite vie d'étudiant banal n'aurait pas changé. Il ne penserait pas sans cesse à la même chose, et…
Non, il aurait voulu ne pas savoir. Il aurait voulu ne pas être allé passer ces analyses ; et ne pas entendre ce médecin qui lui annonçait froidement, en dépliant cette stupide feuille de papier, ce qu'il n'aurait jamais voulu savoir. Vous m'entendez ? Yoan n'avait pas réagi, tout d'abord. C'était une blague, une mauvaise blague, ça ne pouvait pas être autre chose. Et puis c'était pas drôle. Il ne comprenait pas la plaisanterie. Vous vous foutez de moi, c'est ça ? Yoan souriait à demi. Puis son sourire avait disparu, et son cœur s'était liquéfié dans sa poitrine. Non, ce n'était pas une blague. Il n'avait rien dit, pendant longtemps, pendant que le médecin lui parlait sans qu'il ne l'écoute. Voyant qu'il ne disait rien, ce dernier avait fini par lui demander si ça allait. Sans doute parce qu'il n'était pas beaucoup plus vieux que Yoan, et qu'il ne savait pas vraiment quoi lui dire non plus. Mais c'était maladroit, et Yoan avait enfin réagi. En riant nerveusement. Mais oui, je vais super bien ! D'ailleurs, vous avez une autre bonne nouvelle à m'apprendre ? … Non ? Ca suffira pour aujourd'hui, d'apprendre que je suis séropositif ? Et il était sorti. Il avait besoin de prendre l'air.
C'était un jour de septembre. Il faisait gris, il pleuvait, et il n'y avait pas un chat dehors. Yoan avait longtemps marché sous la pluie, errant au hasard des rues, ne sachant pas quoi faire ni où aller. Il y avait cette question qui ne le quittait pas. Pourquoi lui ?
Il s'était retrouvé chez Nathan. Et puis il avait fondu en larmes dans ses bras. Je veux pas mourir. Mais tu vas pas mourir, Yoan, avait dit Nathan en le prenant dans ses bras, essayant de le réconforter, même s'il ne savait pas quoi lui dire, même s'il ne savait pas vraiment comment réagir à la nouvelle qu'il lui annonçait.
Finalement, cette nuit-là, ils n'avaient presque rien dit. Yoan réfléchissait, à des milliers de choses. Dire que le matin, tout allait bien. Pourquoi, pourquoi lui ?
Plus il y pensait, il n'aurait pas voulu savoir… Tant qu'à faire, ne pas l'avoir, mais ça…
"Je vais aller jouer. Vais aller me changer les idées. Tant pis si j'arrive pas à aligner deux accords."
"Comme si ça risquait de t'arriver", fit Nathan en souriant.
"Tu viens ?" demanda Yoan en s'emparant de sa guitare.
"Bien sûr."
¤ † ¤¤ † ¤¤ † ¤
Sa voix, timide et fragile, s'éleva dans l'air comme un oiseau blessé. Elle avait un timbre d'adolescente, les mains crispées sur le micro, jointures blanches, les lèvres entrouvertes d'où s'échappait un long murmure amplifié. Les mots étaient hésitants, saccadés, mais elle s'imposait, syllabe après syllabe, sur cette musique qui lui semblait invincible. Lutte. Longs cheveux blonds, pull noir remonté jusqu'au menton, les yeux à demi fermés. La salle se taisait.
Fresques rougeoyantes aux murs, lampions au plafond. Petites tables de bois rugueuses, canapés violets usés. Il y avait beaucoup de monde debout au bar, dans la salle même, un verre à la main. On ne voyait que peu de conversations.
Puis sa voix se tut, lentement, disparut dans les méandres de l'ampli, et le silence céda la place aux applaudissements. Une bonne dizaine de minutes. La petite blonde et ses musiciens sourirent, puis descendirent de scène.
"J'adore", murmura Florian en sirotant sa Smirnoff. "Qu'est ce que t'en dis, Alex ?"
La jeune femme haussa les épaules, reprit une gorgée de bière. Elle était assise en face de lui, affalée sur sa chaise.
"C'était pas eux qui étaient censés jouer en premier. C'est mou leur musique. La chanteuse est moche en plus."
"T'es vachement difficile."
"Pour la fille ou pour la musique ?"
"Pour les deux."
Elle ne dit rien. Derrière Florian, elle vit passer deux jeunes hommes, l'un avec une guitare sur le dos.
"Tiens, je crois qu'on va enfin avoir droit à un peu de rock", dit elle en souriant.
A suivre –