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Il m’a été conté une histoire, il y a de cela plusieurs saisons, qui attira mon attention et m’émeut particulièrement et c’est pour cela que je tiens à la partager avec vous afin que vous la partagiez vous-même et qu’elle ne puisse se perdre pour des âges et des âges…
Il était une fois, il y a très très longtemps, à l’époque où les hommes n’étaient pas encore des hommes. Dans un pays qui n’était pas un pays, où les montagnes ne s’arrêtaient jamais, où les vallées étaient toutes de soleil et d’eau pure. Là où vivaient des milliers d’animaux qui parlaient une langue que nous ne connaîtrons jamais.
Dans ce monde étrange et magnifique, de nombreuses espèces d’animaux se côtoyaient. Nous en connaissons certains comme les gazelles, les chevreuils, les écureuils, les lapins, les colibris, les colombes, les aigles… Nous en avons oublié certains comme les chevrains, les élérafes, ou encore les redoutables crocautours longs comme cents chemins d’écoliers. Et parmi ces étranges espèces vivaient les seigneurs des forêts : les tigres dorés, les panthères rousses et les loups noirs.
Ces derniers étaient les véritables seigneurs car ils vivaient en famille et leur nombre était tel que personne n’aurait oser en défier ne fut-ce qu’un seul.
Tarss était le chef d’une des familles et il vivait en compagnie de Noonn sa femelle, Chriss, Ferll, Roamm et GNourr leurs enfants. Si Noonn était une louve d’un pur noir si sombre, si brillant qu’elle en était presque irréelle, Tarss était un superbe mâle gris ; de ce gris que des hommes vaniteux appelleront plus tard, gris de Sibérie.
Chriss et Ferll les deux premiers louveteaux étaient aussi noirs que leur mère et Roamm était quant à lui presque aussi gris que Tarss. Mais le plus beau de tous, le plus petit et le plus espiègle aussi était sans aucun doute GNourr le bleu comme l’appelaient ses frères. Car GNourr n’était ni noir, ni gris. Il n’avait la fourrure d’aucun loup connu jusqu’au-delà du soleil.
GNourr était Bleu. Il était si bleu que souvent lorsqu’il se dressait sur un haut rocher ses parents, ses frères ne parvenaient pas à le voir. De plus e soir tomant GNourr prenait la couleur du ciel au soleil couchant, si bien que bientôt toute la meute le nomma que suivant deux noms ; GNourr le ciel ou encore GNourr l’invisible…
Or si GNourr était invisible, il était loin d’être muet et sa gorge lançait de loin en loin des cris rauques et métalliques que là encore la meute entière apprit à distinguer. Si les premières années de GNourr furent celles de n’import quel autre louveteau, il apparut bientôt aux yeux de tous que malgré son rang de Benjamin, GNourr serait sans doute possible le dauphin de son père.
Mais un obstacle semblait s’élever face à cette brillante destinée.
GNourr l’invisible avait les yeux Jaunes. Et cette couleur était pratiquement tabou parmi les seigneurs de la forêt, car elle rappelait aux loups, les yeux de leurs cousins qui dans les plaines sèches, se promenaient avec ces étranges bêtes sans fourrures qui ne marchaient plus depuis quelques temps que sur les pattes arrières. De plus certains seigneurs avaient cru apercevoir dans ces même plaines des sortes de cavernes que ces drôles de bêtes avaient semble-t-il fabriqués eux-mêmes, au mépris de celles si nombreuses à leur disposition dans les montagnes. Mis l’horreur fut à son comble quand on appris que dans les plaines sèches, les cousins des seigneurs, et leurs amis, se chauffaient auprès de feux que les femelles des bipèdes faisaient elles-mêmes.
Ainsi donc, si tous reconnaissaient les mérites et la valeur de GNourr, son regard couleur du Soleil, le condamnait à être un chef sans fidèles…
Or un jour, un évènement sans pareil dans la mémoire des loups accéléra le cours des choses. Ces drôles d’animaux, les deux peaux comme les nommaient maintenant les loups, quittèrent les plaines sèches pour venir dans les forêts. Certes ils n’y entrèrent pas profondément mais ils commencèrent à abattre les hauts arbres qui en lisière séparaient les deux mondes.
Tarss comprit vite que ces animaux là sortis de leurs territoires ne respecteraient pas longtemps les territoires voisins. Aussi rameuta-t-il ses plus fidèles carnassiers et le troisième soir après la chute du soleil de nuit, les loups noirs attaquèrent le territoire des plaines. Invisibles et silencieux ils purent s’approcher assez près des premiers feux. Hélas, ces cousins renégats aux yeux jaunes sentirent leur présence et alertèrent par leurs cris saccadés leurs nouveaux alliés. Ceux-ci s’armèrent de branches droites et acérées et guidés par les yeux jaunes firent face à Tarss et ses compagnons.
Malgré leur courage et leur ardeur les loups noirs payèrent très cher la pire de leurs sorties nocturnes. En chef de meute qu’il était et sans doute à cause de sa fourrure cendrée qui accrochait fièrement tout rai de lumière, Tarss fut le premier à périr. Des cinq fois cinq doigts qui composaient la meute des silves aucun ne revint dans la forêt…
A l’aube les louves et les louveteaux comprirent qu’ils ne reverraient jamais leurs compagnons et pères.
La tristesse des louves se confondait avec celle du ciel qui prit la couleur de Tarss le terrible, comme un dernier hommage au chef des loups.
Peu à peu les larmes des astres se joignirent à celles des louves. Tous les louveteaux s’étaient regroupés ensemble autour de Noonn. Tous, sauf un.
GNourr l’invisible portait magnifiquement son nom en ce jour de deuil. Noonn la première s’en rendit compte et chercha du regard ce fils imprévisible. Comment pouvait-il jouer à cache-cache en un tel moment ?
Soudain, un hurlement perçant creva la monotonie du martèlement attristé du ciel. Noonn comme les autres louves, crut un instant que Tarss le terrible était revenu. Mais en levant la tête vers le grand rocher où résonnait encore le hurlement martial, elle aperçut GNourr l’invisible. Le velours bleu de sa robe brillant encore, l’oeil plus doré que le plus doré des soleils, GNourr se dressait face à la meute mais aussi face aux plaines assassines.
Noonn la première rompit les rangs et en laissant échapper quelques plaintes protocolaires, se rangea derrière son fils.
Les autres loups trop tristes et désemparés pour essayer de comprendre quoi que ce soit se regroupèrent derrière celui qui devenait avant ses quatre passages dans la poudre blanche, le nouveau chef de la Meute…
Dans les premiers jours qui suivirent ce changement de vie chez les loups, GNourr remplit à merveille son nouveau rôle. Parmi les plus vieux, aucun loup ne semblait se souvenir des sarcasmes, des moqueries ou des critiques adressées à GNourr par le passé. L’invisible lui-même semblait avoir oublié. Mais ce qui inquiétait Noonn c’est qu’il ne passait pas un soleil sans que le loup bleu ne se dresse face aux plaines sèches. Tel qu’elle connaissait son enfant elle savait que le jour de la vengeance viendrait avec d’autres blessures, d’autres morts.
Mais Noonn ignorait que ce jour fut aussi proche.
Un matin, les loups se rendirent compte que leur chef avait disparu. Le soleil suivit son chemin imperturbable et au moment où il allait se cacher derrière les hautes montagnes, des cris retentirent dans les plaines sèches. Les loups les moins timorés se rendirent à la lisière de la forêt pour tenter d’apercevoir quelques mouvements. Ils ne purent que distinguer des silhouettes informes se déplaçant dans tous les sens. Ils ne purent qu’entendre que quelques cris angoissés, que quelques longues plaintes craintives de leurs vils cousins. Quand le ciel fut noir, le silence revint dans la forêt, à peine troublé par quelques hurlements de douleur venus du lointain. Qu’est-ce qui avait pu provoquer cette folle panique chez ceux-là même qui les avaient décimés ? Et si quelque chose ou quelque animal était assez fort pour créer ce désastre chez les deux-peaux, que ne leur ferait-il pas à eux déjà vaincus et meurtris ?
C’est ainsi que GNourr continua pendant cinq fois cinq saisons de lunes à tuer tous les « deux-peaux » qu’il rencontrait sur sa route.
Mais hélas pour lui, il vécut ces saisons seul ignoré de tous ses frères qui le fuyaient. Et un jour un bipède lui tendit un piège et GNourr le ciel s’éteignit…
On raconte que le ciel pour punir les loups de ne pas avoir soutenu leur chef, leur imposa la couleur de la tristesse et des larmes à tous. C’est sans doute pour cela que les loups hurlent encore les nuits où le soleil de minuit brille.
Peut-être souhaitent-ils que le ciel leur pardonne d’avoir laissé le pouvoir… aux hommes…
- La morale de cette histoire est que souvent nous tournons le dos à ceux qui ne nous ressemblent pas tout à fait. Le moindre des actes répréhensibles qu’ils commettent nous sert de prétexte pour nous en éloigner.
Mais dans notre aveuglement nous ne voyons pas que nous offrons à des véritables étrangers la possibilité de nous vaincre. Car au moment crucial de notre combat, nous n’avons pas su maintenir notre unité et en rejetant l’ami nous avons accueilli l’ennemi… -
A.Nérine – Achevé le 14/07/92
Note de Ashbey’s : A mon père tant aimé, tes contes nous survivront à tous, j’espère que le paradis regorge de whisky et de CDs d’Hendrix et qu’enfin dans la mort, tu auras trouvé le repos de l’âme et une « vie » sans douleurs…