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Auteur : Lakesis
Genre : Yaoi / Angst / Historique
Warning, rappel, disclaimer : Cette fiction s’inscrit dans le contexte historique douloureux de l’Allemagne nazie, de ses proches débuts (1930) à sa chute (1945). Le régime nazi et sa politique eugénique tuèrent plus de six millions de Juifs, dans les pires conditions qu’il ne fut jamais trouvées, extermina Tziganes, handicapés, communistes, homosexuels, opposants allemands, résistants de toute l’Europe, chaque homme qui ne se fondait pas dans la politique nazie. Les atrocités commises par le régime nazi relèvent du crime contre la paix, du crime de guerre et du crime contre l’humanité. Les crimes contre l’humanité furent définis aux procès de Nuremberg comme des « assassinat, extermination, réduction en esclavage, déportation et tout autre acte inhumain commis contre toute population civile, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs raciaux ou religieux lorsque ces actes ou persécutions, qu'ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime rentrant dans la compétence du tribunal » et cette histoire ne tient en aucun cas de propagande, elle ne fait pas l’apologie de l’idéologie nazie, n’approuve en aucun cas l’Holocauste et les crimes et atrocitéscommis.
Petit lexique de début au cas où :
Abwehr : Service du contre-espionnage dirigé par le général Canaris.
Gestapo : Geheime Staatspolizei Police Secrète.
Heer : Armée de terre
HilterJugend : Les Jeunesse Hitlériennes.
Kripo : Kriminal Polizei : Police Criminelle
Luftwaffe : Armée de l’air
Reichstag : Parlement allemand.
S.A : Sturmabteilungen :Les Sections d’Assaut, surnommé les Chemises Brunes. A leur tête, Röhm, ouvertement homosexuel.
S.D : Sicherheitsdienst :Service de sûreté et de renseignement, dirigé par Heydrich.
Sipo : Sicherheitspolizei : Police de Sûreté.
S.S : Schutzstaffel : Les Sections de Protections, surnommé l’Ordre Noir. A partir de 1929, Himmler prend leur commandement.
Waffen SS : Branche d’élite de combattants de la SS.
Ich bin dein Schicksal
- je suis ton destin -
Chapitre 1 :
Berlin, été 1930
Il pleuvait à grosse gouttes aujourd’hui, sur une ville grisâtre, où fumaient les hautes cheminées des maisons berlinoises bourgeoises. A l’abri de ses rideaux, dans la chambre qu’il habitait encore, chez ses parents, Franz se réveillait à peine, bien plus exténué encore, par ce jour pluvieux, qui s’annonçait mortel d’ennui au possible. La voix de sa mère le fit sursauter, et il se tourna vers la porte, freiné par les draps tentaculaires qui s’enroulaient autour de lui, lui répondant sur un ton un peu fané :
« -J’arrive… Nous sommes dimanche, pourtant, remarqua-t-il alors, la date revenant en sa mémoire aussi vite que le bruit de l’orage au loin.
-N’oublie pas la messe ! Il est huit heures, descends vite, s’il te plaît. »
Franz eut un profond soupir, et chassa d’une main moite les étoffes de tissu, humides de transpiration. La nuit avait été chaude, brûlante, et l’atmosphère lourde avait laissé place à un climat orageux, angoissant, là-bas, les nuages inquiétants qui explosaient régulièrement en un bruit sourd et gras. Il s’approcha de la coiffeuse, glissant sur le parquet ciré, et au toucher doux et agréable sur sa peau. Il se lava le visage, passant ses mains sur ses bras nus, pour une toilette primaire, avant de s’enfermer dans la grande salle de bain familiale, où l’une de servantes avait rempli la baignoire. L’eau était tiède, parfaite, et il ne put retenir la plainte soulagée quand il se plongea dans l’onde claire. Se souvenant de la menace de sa mère, il ressortit enfin, s’essuyant sommairement, s’habillant à la hâte, peignant ses cheveux blonds, qui n’en faisaient qu’à leur tête, et qui retombaient sur ses yeux bleus, et dévala l’escalier, qui le cracha dans le salon. Il retrouva ses parents et sa sœur, qui déjeunaient autour de la large table en acajou qui trônait au milieu de l’immense buffet et de la commode, héritage de famille. Il embrassa sa sœur, puis sa mère, et salua son père, puis s’assit à son tour. Il s’était habillé élégamment, une chemise blanche, rentrée dans un pantalon à pince, sur lesquelles il jetterait sans aucun doute une veste impeccable. En bons chrétiens, ils se rendaient à la messe, dans la grande église qui dominait leur quartier. Franz n’aimait pas particulièrement aller là-bas, il n’y voyait rien que des murs froids et impersonnels, où raisonnaient des paroles vides de sens pour lui, qui n’aspirait à aucune réverbération dans son esprit. Il n’y voyait qu’une homme, crucifié sur une croix, en une abnégation aveugle, pour une humanité perdue. Il préférait de loin ce qui suivait ce passage obligé, où, pendant cette période estivale de vacances, et malgré le mauvais temps, il irait retrouver Lukas, son unique ami, qui l’attendrait un peu plus loin, sur le parvis de l’église. Issu d’une famille plus modeste, Lukas n’en restait pas moins comme celui semblable à son frère, que ses parents appréciaient beaucoup, louant ses mérites à longueur de temps.
Ils s’étaient rencontrés à l’école, et ne s’étaient plus séparés depuis, se disputant à peine, pour des querelles qui ne duraient jamais bien longtemps. Franz prêta un oreille distraite, les psaumes et les prières, les cantiques ne furent que de vagues murmures, et il en oublia même de quémander l’ostie. Impatient, il tenait à peine en place, et du haut de ses dix-huit ans, Franz ne pensait qu’à s’amuser. Que peu touché par la crise qui avait secoué l’Allemagne jusque dans les tréfonds, il n’avait jamais ressenti la rancœur et la colère qui avaient saisi à la gorge la classe ouvrière et la petite bourgeoisie. Ses parents et sa sœur prirent le chemin du retour, et à la faveur de l’éclaircie, il rejoignit un grand jeune homme, appuyé contre l’édifice de pierre, les bras croisés, la tête penchée sur le côté. Lukas s’étira en apercevant Franz et il s’approcha de lui, avec un grand sourire.
« -Ca va ?
-Oui, ça va. Je suis fatigué.
-C’est ça de veiller tard le soir. Ecoute, je ne pense pas qu’il va pleuvoir à nouveau, alors je te propose un petit pique-nique. J’ai tout préparé, avoua t-il, en poussant du pied, un petit panier. »
Franz hocha la tête, sa mère ne s’inquiétait pas, quand il disparaissait pour la journée dans l’Allemagne qui avait retrouvé une partie de sa quiétude. Franz n’était pas très grand, et sa pâleur parfois cadavérique avait souvent inquiété Annette, qui l’avait fait passé entre les mains de nombreux médecins, avant de se rendre à l’évidence que son fils n’était en rien malade. La blondeur de sa chevelure et ses grands yeux cyan annihilaient cette sensation morbide, et lui accordaient un semblant de vie. Lukas dépassait son camarade de quelques centimètres, et la pratique régulière du sport en faisait un bon athlète, à la musculature développée sans excès. Ses cheveux bruns coupés courts et ses yeux verts malicieux lui donnaient un physique agréable, qui plaisait aux femmes. Il se moquait souvent de Franz et sa minceur qu’il trouvait exagérée, et trop peu virile à son goût.
Franz retira sa veste, et la calla sous son bras, puis remonta les manches de sa chemise jusqu’au coude, avant de déboutonner le premier bouton, qui commençait à l’étouffer. Il respira enfin, et se pencha pour ramasser le panier, pour déclarer ensuite, avec un grand sourire qu’il était temps d’y aller. Ils coururent à travers les rues berlinoises, évitant habilement les flaques d’eau sur le sol glissant, bousculant parfois quelques passants, qui rouspétaient pour la forme, et au bout d’une heure, ils se retrouvèrent à longer les chemins rocailleux qui menaient dans la campagne du Brandebourg. Lukas aida Franz à sauter par-dessus un petit ruisseau, qui s’en allait vers l’Est, fuyant sans s’arrêter vers l’Oder. Ils traversèrent les herbes hautes, qui les mouillaient de la pluie qui était tombée la veille et le matin, et ils s’arrêtèrent pour de bon, au pied d’un arbre, dont les feuilles avaient préservé avidement le sol de la colère du ciel. Franz eut une petite moue, et fit remarquer à son ami, pragmatique :
« -Si un orage éclate, ça sera dangereux…
-Il n’y en aura pas ! Alors, tu arrêtes, et tu t’assoies. Regarde, j’ai même prévu une couverture, pour que tu ne te salisses pas trop. »
Il jeta à terre une épaisse couverture, sur laquelle Franz s’assit avec soulagement, chassant du revers de la main, l’araignée noire qui voyageait déjà sur la laine. Il déballa le contenu du panier, le disposant à sa guise, sous le regard impassible de Lukas, qui, le nez levé, cherchaient à travers ce feuillage glaireux les traces d’un soleil trop timide, pour ce jour de mi-juillet. Il faisait frais, mais il n’y avait plus aucun vent, et la lourdeur de la semaine passée revenait à nouveau, insupportable, tant et si bien que le brun, à son tour, jeta sa veste et son pull dans un coin. Il bâilla et se laissa tomber en arrière, s’étendant en croix, les jambes légèrement écartées. Quelques brindilles percèrent le tissu, et vinrent piquer insolemment les mains du jeune homme, qui eut un mouvement inconscient pour chasser cette impression désagréable. Restant allongé, il se tourna sur le côté, et se redressa sur un coude, lançant à Franz, qui mettait à première vue un point d’honneur à ce que tout soit parfait :
« -C’est ma mère qui les a cuisinés rien que pour toi.
-Tu la remercieras alors ! Je sais bien à quel point Liza cuisine bien… Elle a dû se donner du mal.
-Pas plus que d’habitude, quand il s’agit de toi. Tu as fini ton petit manège, oui ? »
Franz cacha un sourire derrière sa main, et observa du coin de l’œil Lukas, qui avait attrapé une fleur, en mordillant la tige entre ses dents. Il grimaça en sentant la sève amère se répandre dans sa bouche, et toussa, s’essuyant les lèvres. Il attrapa le verre que lui tendait Franz, et le vida d’un trait, avant de s’offrir à nouveau une chute molle sur la couverture, riant bêtement. Quand son ami lui demanda ce qu’il se passait, il tira la langue, et lui répondit simplement qu’il avait envie de rire, et qu’il ne s’en privait pas. Franz ne chercha pas à en savoir plus, et murmura :
« -Tu devrais peut-être manger, non ?
-On a tout notre temps ! Tu as entendu parler de ce bavarois ?
-Celui dont le parti est pressenti pour s’imposer au prochain scrutin législatif ?
-Oui… Tu connais son nom ?
-Mon père en a parlé ce matin. Adolf Hitler, je crois.
-C’est ça… Bah, moi, tant qu’il promet du travail, je voterai sans aucun doute pour lui. J’en ai assez de voir mon père dans un état pareil, tout ça à cause d’un gouvernement bancal, et de tous ces communistes. Puis il promet de laver l’affront de notre pays…
-Depuis quand es-tu aussi patriotique ?
-Depuis que j’en ai envie. Bon, cette fois-ci, j’ai faim. »
Il se redressa d’un coup, l’air décidé, et attrapa un bon de pain, qu’il mordit avec hargne. Franz ne dit rien, et se contenta d’attraper avec précaution le pot en terre, qui contenait une salade de crudités, qu’il mangea du bout de la fourchette. Il ne savait quoi penser de ce nouveau parti qui grandissait chaque jour en Allemagne, et qui promettait monts et merveilles à toute une population mise à terre par des années de souffrance et d’humiliation. Cet homme qu’il avait aperçu, au hasard d’un journal, n’avait rien d’un leader, sa petite carrure était risible, et cette moustache était d’un mauvais goût affligeant. Mais ses discours semblaient lever les foules, animer le cœur à l’agonie, et raviver leurs voix, qui s’étaient tues trop longtemps. La révolte grondait dans chaque foyer, et cet homme savait l’attiser, la tirer à lui, et la faire exploser. Il but l’eau fraîche à pleine gorgée, et manqua de s’étouffer, essuyant les gouttes qui avaient coulé le long de son menton. Lukas avait fini depuis longtemps, ayant grappillé un peu partout, et l’air pensif, il souffla :
« -S’il faut se battre, alors je me battrais.
-Mais pourquoi ? Il n’y a aucune raison pour ça.
-J’ai un pressentiment, Franz. Je sais que l’Allemagne est appelée à une gloire prochaine.
-Mais derrière chaque apogée, il y a une chute.
-Pas cette fois. Mais parlons d’autre chose, tu veux. Tiens, tu sais, j’ai revu Klara, il n’y a pas longtemps.
-Ah… La fille qui était avec nous à l’école primaire ?
-Oui… Elle a bien changé, bien moins innocente qu’il n’y paraît, avoua Lukas, avec un sourire pervers, s’allongeant sur le ventre.
-Qu’est-ce que tu lui as fait, Lukas ?
-Rien. Je lui ai appris la vie. C’était trop facile, ça n’avait rien de divertissant. »
Ses jambes battaient parfois l’air, alors qu’il arrachait quelques brins d’herbes, distraitement, et tournant la tête, il contempla Franz, avant de demander :
« -Elle m’a parlé de toi, d’ailleurs. Je crois qu’elle aurait préféré que ce soit toi qui t’amuses avec elle.
-Tu es stupide.
-Non, je suis pragmatique. Dis-moi, Franz…
-Quoi ? aboya le jeune garçon, en commençant à ranger.
-Tu as déjà embrassé quelqu’un ? »
Franz lâcha ce qu’il tenait dans la main, et prit son visage entre ses paumes, pour y recueillir les érubescences qui prenaient d’assaut ses joues. Comment Lukas pouvait-il lui demander une pareille chose. Il attrapa une serviette, la roula en boule, et la jeta sur son ami, qui éclata de rire, en se baissant pour l’éviter. Lukas se rassit, tapota ses lèvres d’un index songeur, et il sourit, face à la gêne et la honte de Franz, face à une question aussi quelconque. Il hocha la tête, et en arriva vite à la conclusion simple et claire, Franz était aussi innocent que Klara avant qu’il ne se distraie avec elle, dans cette même campagne qui les entourait. Un éclair espiègle passa dans ses yeux verts, et d’un geste rapide, il plaqua son camarade à terre, emprisonnant ses poignets dans la serre de ses doigts. Franz se débattit, en gigotant à qui mieux mieux, ordonnant à Lukas s’arrêter ses jeux puérils, ils n’étaient plus des enfants et n’avaient aucune raison de se perdre dans des divertissements pareils. Je vais t’apprendre, alors…Le blond ouvrit la bouche pour protester à ces mots chuchotés à son oreille, par la voix rauque de Lukas, qui paraissait bien trop sérieux, pour que tout ceci ne soit qu’une plaisanterie. Il le supplia de ne pas faire ça, et il eut un gémissement quand les lèvres pleines et rouges de son camarade s’emparèrent des siennes, voraces et décidées, faisant soudain douter Franz de la spontanéité de cette action étrange. Il se dégagea enfin du piège sucré de la bouche de Lukas, et le sourire de ce dernier le retint de toute parole, que le brun prit de droit :
« -Ferme les yeux.
-Mais…
-Je te dis de fermer les yeux, c’est comme ça qu’on fait. »
Franz se surprit à lui obéir, et la vue de Lukas disparut lentement. Le jeune homme attendit de nouveau ce contact doux, calme et savoureux, du goût de ses fraises que leur avait données la mère de Lukas. Celui-ci savait y faire, il prenait son temps, forçant à peine le passage entre les dents de Franz, avant de se raviser, le torturant de manière sadique. Mais lui-même céda et plongea sa langue dans la bouche de Franz, qui gémit, en plissant les yeux, et se sentit gauche, lui qui ne connaissait rien de tout ça. Et quand les mains de Lukas le lâchèrent, il ne le repoussa pas, s’agrippa au col de chemise, le malmenant, les doigts recroquevillés à s’en faire mal. Le brun cessa avec lenteur et mesure leur baiser, et effleurant le bout de son nez de ses lèvres, il laissa son front échouer dans le cou de Franz, qui n’avait pas rouvert les yeux. Il reprenait sa respiration, le souffle de Lukas se heurtant régulièrement sur sa peau, en une troublante petite horloge, sur lequel le temps cavalait. Le soleil avait baissé, et la montre de Lukas, dans sa poche, indiquait les quatre heures. Le jeune homme se redressa enfin, s’asseyant sur les talons, retraçant nerveusement la ligne de son sourcil. Il tenta de retrouver son sourire et remarqua :
« -Tu apprends vite, c’est bien.
-Abruti, rétorqua le blond, toujours allongé. »
Sa tête roula sur le côté, et il chercha le regard de Lukas, qui se vautra à côté de lui, en soupirant. Tout ceci ne semblait pas l’affecter, mais pour lui, ce qui venait de se passer était bouleversant, déstabilisant et pourtant, terriblement attirant. Il porta sa main à sa bouche, et demanda soudain :
« -Pourquoi tu as fait ça ?
-Pour que tu ne meurs pas idiot.
-Tu es un homme, Lukas, et moi aussi.
-Et alors ? Ce n’est pas comme si on avait tué quelqu’un. Et puis, il n’y a personne…
-Oh, je sais bien que tu es incapable de tuer quelqu’un, quoi que tu en dises.
-Mais je pourrais te tuer, là, tout de suite. Après tout, qu’est-ce que tu en sais ? lui rappela Lukas, ironique, en glissant ses doigts autour de sa gorge.
-Arrête.
-Je ne te ferai jamais ça, Franz. »
Lukas sourit, et se rassit une nouvelle fois, attrapant une pomme, qu’il mordit à pleines dents. Franz eut un soupir et se redressa lui aussi. Il ne voyait pas où son ami voulait le mener, dans ces contrées interdites, inexplorées, inexplorables, et malgré tout, qui les appelaient à bras ouverts. Le brun remarqua l’expression sombre de Franz, et le secouant un peu, il le rassura, lui promettant de ne plus recommencer ce geste irraisonné. Et le soulagement qu’il vit apparaître dans les prunelles claires du garçon le blessa profondément. Plus que les Klara, ou que toutes les autres, ce n’étaient jamais elles qu’il désirait voir, soumises à lui. Ce n’étaient pas non plus leurs voix gémissantes qu’il entendait, ni leurs corps tendus dans le désir, leurs cuisses frémissantes refermées autour de son bassin puissant. Il fermait les yeux, et n’imaginait qu’une seule personne, offerte à lui, acculée face à la volonté de son contentement. Mais comment aurait-il pu avouer une pensée pareille à son meilleur ami, une pensée honteuse réprimée par tant, avant eux. Lukas avait voulu ne plus y songer et perdre ses espérances coupables dans les bras d’autres, mais son envie était la plus forte, et à peine avait-il fait sien ces jeunes filles, ces femmes, qu’il ne pensait plus à elles, il leur donnait un autre visage. Quand il atteignait le suprême sommet de la jouissance, en un orgasme amer et cruel, il ne voulait que voir Franz, jeté en pâture lui aussi à l’étreinte sauvage du plaisir. Ce baiser n’avait été rien d’autre qu’une étape, qui n’en annonçait d’ailleurs pas forcément d’autre derrière, mais elle ravivait son espoir perdu.
Lukas ne bougeait plus depuis cinq minutes, le fruit dans la paume et le regard vide, et Franz l’appela, un peu inquiet de ce brusque comportement lunatique, inaccoutumé chez son ami. Mais ce dernier retrouva le sourire, et jetant le trognon à moitié mangé plus loin, il proposa à Franz de rentrer, il entendait les grondements sourds d’un orage tout proche, et rassemblant à la hâte leurs affaires, ils se mirent à courir, retrouvant la ville, au moment même à la pluie commençait à tomber. L’accalmie avait été de courte durée, de quelques heures seulement, mais qui leur avait permis de découvrir autre chose, qui, malgré tout, était en eux, quoi qu’ils disent, ou qu’ils fassent. Ils s’abritèrent sous le petit porche d’une porte d’immeuble, et sous la veste de Lukas, ils attendirent en silence, que l’averse daigne s’arrêter. Et alors qu’ils observaient les promeneurs courir, les voitures se presser, et des torrents d’eau dévaler les trottoirs, Franz profita de la situation pour dire :
« -Lukas, je veux vraiment que l’on reparle de ce qu’il s’est passé tout à l’heure.
-Plus tard. Quand on sera au sec ! »
Franz soupira et maugréa qu’ils n’avaient aucune garantie tangible, et que la pluie pouvait bien continuer à tomber encore longtemps. Pourtant, vingt minutes plus tard, ils osèrent s’aventurer à nouveau dans un Berlin mouillé et glissant, et Lukas raccompagna son ami jusque chez lui, le saluant avant de lui promettre de revenir le voir dès demain. Franz rentra et partit saluer sa mère, qui lisait avec sa sœur dans le salon. Brigitte sauta par terre, et vint s’agripper aux genoux de son frère, qui la souleva du sol, pour l’embrasser et sourit à Annette, qui avait refermé le livre, et l’avait posé sur la jolie table basse. Annette s’inquiéta de voir son fils à moitié trempé, le pantalon plein de terre et les cheveux en bataille. Mais Franz la rassura et partit vers sa chambre, pour se changer. Les draps de son lit avaient été changés et respiraient maintenant une fraîcheur douce, si éloignée de l’odeur de Lukas, faite de musc et de légère transpiration. Il se prit même à s’imaginer préférer le parfum de Lukas à celui de ce tissu et rougit furieusement, honteux et désabusé. Il avait été jaloux de ces filles, que Lukas évoquait souvent pour le faire enrager – et il y arrivait bien – et avait toujours été persuadé que son ami ne faisait ça rien que pour le rendre fou, face à son inexpérience. Mais depuis cet après-midi, son opinion avait changé, il nourrissait d’autres hypothèses, aussi folles les unes que les autres, mais si agréables. Il rit bêtement et se tourna sur le dos, avant de sauter par terre, bondissant sur ses jambes. Il avait entendu la porte d’entrée se fermer, et partit rejoindre son père, qui l’attendait sans doute en bas.
Lukas n’était malheureusement pas revenu le voir le lendemain ni pendant toute la semaine qui suivit, et partagé entre les déceptions et l’ennui, Franz trouva à occuper ses journées devant le grand piano familial, où il révisa Mozart, Beethoven, Wagner, Scarlatti ou Liszt, en long, en large, et en travers. Il épuisa chaque symphonie, chaque sonate, pour noyer sa mélancolie. A travers ses notes, il y voyait parfois un miroir de Lukas, entre joie et douleur. Il ne s’arrêtait souvent que pour l’heure du dîner et soupirait en silence une fois retourné dans sa chambre. Mais enfin, toute sa tourmente prit fin, quand Lukas, guilleret, se présenta chez lui, en ce mercredi ensoleillé. Annette le fit entrer, avec un grand sourire, et appela son fils, qui déboula des escaliers, les joues rouges, embarrassé de s’être laissé ainsi emporter. Franz promit à sa mère de rentrer pour le dîner et s’évanouit rapidement dans la nature, s’éloignant à grands pas de la demeure familiale. Il ne répondit pas quand Lukas lui demanda ce qu’il lui arrivait et se contenta de le traîner jusqu’à la sortie de la ville, à l’image de ce qui s’était produit la semaine passée. Lukas ne fit rien pour l’en empêcher et ils se retrouvèrent tous deux sous le grand arbre, protégé d’un soleil de plomb, différent en cela du mauvais temps qu’ils avaient eu à subir il y a sept jours. Franz s’assit enter deux racines, s’appuyant contre le tronc centenaire, et avec un calme olympien, il dit :
« -Tu as fui, Lukas.
-Je sais… Mais je n’avais pas le choix. »
Il traçait du bout d’une brindille quelques dessins hybrides sur la terre sèche et craquelée, mais refusait de répondre maintenant à la question sous-entendue que contenait la phrase de son jeune ami. Il voulait être libre de ne rien dire, et attendait que Franz insiste. Celui-ci n’y manqua pas et reprit :
« -J’ai assez honte comme ça, Lukas… Alors, réponds-moi franchement… Pourquoi tu as fait ça, l’autre fois ?
-Faire quoi ? questionna le brun, innocemment, sans s’attarder sur la première partie du discours de Franz.
-Tu sais bien, continua malgré tout le jeune homme. Pourquoi m’as-tu embrassé ?
-Pour t’apprendre ? Ou peut-être parce que j’en avais envie… Comme maintenant, d’ailleurs. »
Franz sursauta et espéra discerner dans les yeux verts de Lukas un semblant de plaisanterie, mais tout ce qu’il y voyait était un aplomb effronté et une volonté à toute épreuve. Piégé entre l’arbre et Lukas, il bredouilla un flot de mots incompréhensibles, avant qu’il ne soit contraint au silence par une bouche fraîche, qui savait se faire obéir. Et dans l’opposition parfaite à ce qu’il venait de dire, Franz se laissa faire, répondant même à ce baiser, glissant ses doigts dans les cheveux courts de Lukas, qui gémit légèrement, surpris par la réaction du blond, qu’il n’attendait pas aussi dénuée de résistance. Il avait rêvé pourtant de cet instant, où Franz s’adonnerait à lui, et maintenant qu’il s’y retrouvait plongé, il ne savait plus faire face. Fuir ou continuer, l’étreindre ou le repousser ? Chaque terme étant contraire, il se retrouvait pris entre deux feux, et il fit le choix délibéré de n’obéir qu’à son désir, celui de posséder Franz, dans sa chair et dans son âme.
Gauche jusqu’à encore aujourd’hui, Franz avait pris une assurance diabolique, savourant ces sensations agréables, goûtant la langue de Lukas, la réclamant, venant même la chercher pour l’amener à la sienne. Et ce fut même le brun qui s’éloigna de lui, souriant en passant un doigt sur les lèvres molles de Franz, encore humides. Le bout de ses ongles effleura la joue de son ami, le caressant gentiment, et il murmura :
« -Tu vois, c’est pour ça, que je t’ai embrassé. Pour connaître tous ces sentiments… Pour toi, en fait. »
Lukas chassa quelques cheveux qui lui volaient le regard limpide de Franz et câlina le bout de son nez du sien, avec un sourire, avant de chercher un nouveau baiser, beaucoup moins prude – si faire se pouvait – que le précédent. Franz avait cédé et allongé par terre, les bras jetés derrière le dos de Lukas, il se donnait à lui, sans penser, sans songer au devenir de leur relation. Mais Lukas n’était pas stupide et il voulait préserver son ami, il combattit cette envie démesurée de le faire sien, sous cet arbre, de voir ses pensées les plus secrètes, les plus érotiques se concrétiser tout de suite, il pouvait bien attendre encore, pour dévorer enfin le corps de Franz de ses lèvres, le voir obéissant, offert, en sacrifice sur l’autel de la luxure, dont il se faisait le porte-parole avec joie. Il resta ainsi, affalé contre Franz, qui jouait avec les mèches brunes qui lui chatouillaient le cou, souriant en sentant les doigts de Lukas s’amuser avec la croix en or qu’il portait autour de la gorge. Il croyait en Dieu, mais ne réprimait pas la relation qu’il avait avec Lukas, elle lui paraissait normale, née de plusieurs années d’amitié, de fidélité, d’un amour dissimulé par ce lien que l’on aurait voulu limpide mais qui n’en était rien. Les deux jeunes hommes savaient pourtant que ce secret était une chose précieuse, indispensable, qui devait rester aussi muet qu’une tombe. Ils l’avaient tu chacun de leur côté, pourquoi aurait-ce était plus difficile à deux ? Ils n’avaient aucune raison de s’inquiéter, ils vivraient heureux, dans une Allemagne en paix.
Ils rentrèrent avant la nuit, dans un Berlin de soir d’été, animé de rires, malgré le désespoir latent et tacite en chacun qui étendait au loin son ombre famélique, d’ogre qui n’attendait que le bon moment pour les détruire un à un, en leur broyant les os. Ils se saluèrent comme à leur habitude, devant la porte de la maison de Franz, mais celui-ci monta dans sa chambre, un énorme sourire sur le visage, passant si souvent la langue sur ses lèvres encore asile de la saveur de Lukas. Demain était trop loin pour le garçon, il se coucha le cœur battant, et l’esprit rêveur sur un monde imaginaire où Lukas tenait le premier rôle. Franz ne pouvait que se penser dans ses bras, pour découvrir de nouvelles sensations, cette volupté qu’il avait si souvent voulu trouver, mais qui lui demeurait inaccessible, pour bien des raisons. Notamment celle de ne souhaiter qu’une seule personne, pour les lui faire découvrir. Lukas… Toujours lui. Sa mère l’aurait pris pour un fou, au mieux, s’il lui en avait parler, et au pire, pour un criminel qui méritait le châtiment de Dieu. Mais il n’avait pas peur, il était persuadé que Dieu était bon et qu’il aimait les hommes, comme ils étaient et pas autrement. Même la Bible parfois prouvait que l’amour entre deux hommes n’était pas une si grande faute que cela. Ce qui liait deux êtres était juste symbole de puissance et de force, que ce soit haine ou amour, ces deux sentiments n’étaient jamais vains, il en découlait toujours quelque chose, bon ou mauvais. Dans leur cas, Franz était persuadé que la seule chose qui naîtrait de sa passion pour Lukas serait le plus grand des trésors, la perle rare, qu’il converserait avec une avidité d’harpagon.
A suivre…
Bon… A l’origine, cela devait être une One shot, mais compte tenu des proportions qu’elle a prises, je l’ai coupé en chapitres. Je tiens d’ailleurs à remercier Mimi yuy pour ses bons conseils, et pour avoir calmé mes craintes (et il y en avait T..T), à la vue du sujet difficile de cette histoire. Puis merci à Shû, parce que… ben parce que c’est Shû !