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Auteur : votre Shammy préférée
Remarque pour les fans d'Appréhension : je ne vous referrai pas le coup du one-shot ! suite en vue avec en guest star Jeamie Shea, de l'OTAN...
Fic dédiée aux Bruxellois(ses)
Vertige de la liberté
J’avais été parmi les premiers à quitter le cocktail de bienvenue. La presse était telle que j’avais l’impression de suffoquer. Il fallait jouer des coudes pour se procurer ces drôles de petits gâteaux à plonger dans différentes sauces, au milieu de tous ces gens qui parlaient tous en même temps sans vraiment se comprendre. J’avais finalement pris congé des deux jeunes femmes avec qui j’avais bavardé dans un anglais approximatif, et je m’étais élancé vers la sortie.
Il était environ huit heures, il faisait encore très clair en ce premier jour de juillet. La ville était étendue, placide, sous le ciel pâle. Les drapeaux de diverses petites ambassades exotiques flottaient au bout de leur hampe, morceaux de couleur devant des façades anonymes.
Je marchais le long de l’avenue Louise quand me vînt la pensée irrésistible que je n’aurais pas dû être là, à traîner à Bruxelles, mais dans les bras chaleureux d’Aurélien. Il était si doux, si plein de sollicitude… son étreinte m’enveloppait dans un autre univers, le seul où je me sentais heureux, loin de l’âpreté ingrate de la réalité.
Je soupirai. C’était lui qui m’avait conseillé de m’éloigner quelque temps, qui m’avait vivement encouragé à m’inscrire à cette université d’été, réduisant toutes mes objections à la crainte un peu puérile d’avoir à vivre seul.
Sans lui, je me sentais comme une coquille vide, une sorte d’ectoplasme. J’étais resté des heures avec un groupe d’Américaines, j’avais discuté avec elles et elles m’avaient complimenté pour mon style vestimentaire. Je les avais accompagnées dans un fast food, où je leur avais été très utile pour traduire les commandes. Il y avait parmi elles une grande blonde franchement laide, qui racontait des anecdotes avec l’accent du Michigan ; et les autres, déjà obèses mais s’empiffrant de frites et de hamburgers, riaient aux éclats. Je me sentais déplacé, mal à l’aise, et pourtant je n’avais pas le droit de récriminer contre le sort : j’avais choisi de venir, je devais supporter jusqu’au bout.
A cinq heures, on nous avait fait entrer dans un amphithéâtre neuf, entièrement en bois. Il y régnait un intense brouhaha. Finalement, un officiel belge avait réglé les micros, réclamé et obtenu le silence. Un professeur d’Harvard avait commencé un cours sur l’immigration dans l’Union européenne.
Je m’intéressais modérément au sujet, et à nouveau je me trouvais isolé, un peu perdu.
- Are you fine ? me demanda une fille assise devant moi. Je devais être très pâle.
- Yes, I’m only very shy, répliquai-je en un souffle.
Elle posa une main sur la mienne en un geste de sympathie. Je me sentis mieux.
J’étais à présent rue van Eyck, j’approchais de chez moi. Malgré mes efforts, je ne cessais de penser à lui. Après un rapide repas, je m’allongeai sur mon lit et tâchai de me détendre. Mon appartement donnait sur un parc, la ramure des grands arbres agités par le vent scintillait des étoiles du soleil du soir. J’aurais voulu qu’il fût près de moi, à regarder ce platane au tronc puissant ocellé de beige et de vert et, plus loin, le feuillage luisant d’un peuplier.
Aurélien, mon amant, mon double, lui qui m’avait raccroché à la vie lorsque je ne tenais plus à rien, qui m’avait sorti de cet enfermement en moi-même, qui avait doucement déplié, pétale par pétale, mon âme malade sans jamais me blesser.
Je m’éveillai tôt, seul dans ce lit immense. Je me rasai, m’habillai rapidement et descendis au rez-de-chaussée de l’hôtel. La salle à manger était disposée en demi-cercle, avec une baie vitrée derrière laquelle se trouvait un jardin de verdure, sorte de cour intérieure enclose par un mur surmonté d’une balustrade. Du plafond pendaient des lustres de cristal dorés à pampilles dont un grand miroir reflétait les brillantes lumières. Je posai délicatement deux croissants sur mon assiette et me servit une tasse de café. A la table d’à côté un groupe d’Allemands bavardaient bruyamment. La petite serveuse vêtue de noir s’activait devant le buffet.
- Souviens-toi que tu es libre, m’avait dit Aurélien. Là, devant les rails, je ressentais un sentiment d’enthousiasme mêlé d’un peu de peur. Un tram jaune arriva.
J’y montai. Il glissa le long de l’avenue Louise à vive allure, ne s’arrêtant qu’à deux stations. Les façades, les voitures, les devantures des magasins défilaient derrière la vitre comme en un ruban d’images.
Je descendis sur une grande place, et marchai droit devant moi. Bientôt je me trouvai face à un bâtiment imposant, exposé à la lumière oblique du matin, flanqué de colonnes grecques comme un de ces palais représentés sur les toiles du Lorrain. Je gravis une volée de marches et m’avançai sous le portique. Je me sentis minuscule face à cette architecture grandiose, et à nouveau cette pénible sensation de solitude m’envahit.
C’est avec soulagement que je retrouvai la rue et son agitation. D’une balustrade, on pouvait voir la ville en contrebas. Je mis une pièce dans la longue-vue et parcouru, comme en un rêve, les toits de la cité. Je vis des clochers fins comme des aiguilles, un dôme à l’orientale, le dentelle de pierre claire d’un beffroi.
Le soir, à la fac, je retombai dans la morosité. Le professeur, qui nous venait pourtant du Collège d’Europe de Bruges, était un Espagnol assez insignifiant qui s’agitait devant le tableau en hachant son anglais avec célérité et conviction. J’avais autrefois suivi des cours d’économie européenne, cela ne me déplaisait pas, mais ce petit homme était si ridicule avec ses bretelles jaunes à motifs…
On était dimanche et j’étais là, couché sur mon lit, à regarder la pluie incessante s’abattre sur le parc et ruisseler sur l’étrange conifère aux branches gris-vert et mousseuses comme des lichens. Je fermai les yeux et je pensai à Aurélien.
Lorsque je l’avais rencontré, mon existence touchait presque à sa fin. Malade depuis très longtemps, j’avais essayé plusieurs fois de me suicider. Surveillé par une mère qui m’avait légué son angoisse, ignoré par un père toujours absent, je vivais reclus dans une maison bourgeoise dont je ne sortais presque jamais. Mes journées n’étaient plus qu’un long rêve pénible sans porte vers l’éveil. De temps en temps, j’avais des souvenirs d’une époque antérieure, à la fin du siècle dernier, où j’étais étudiant dans une grande ville, sans mes parents, et parfois j’avais l’impression de frôler les ombres de gens que j’avais connus là-bas. Mais ces images qui semblaient sorties d’un tableau symboliste n’étaient peut-être pas le reflet d’une lointaine réalité, peut-être n’étaient-elle que les simulacres d’une fiction consolatrice que je m’étais créée pour apaiser ma peine.
Aurélien me donnait le sentiment rassurant de faire partie d’un tout, et ouatait les blessures de mon cœur par des mots et des baisers suaves. Avec lui, je me sentais lavé de tous mes errements passés, et du ressentiment que m’inspirait l’existence des autres
Un matin, je retournai place Louise. On était en train de démolir un bâtiment. La disposition des pièces, avec leur papier peint se voyait encore. Un engin au bras articulé, comme le long cou d’un dinosaure, arrachait des pans de murs, tandis qu’une pelleteuse ramassais les gravats et les chargeait sur un camion. Un puissant jet d’eau arrosait sans cesse l’immeuble en cours de destruction. Ce genre de spectacle m’impressionnait
Aurélien m’enveloppait d’une amitié fusionnelle, d’une tendresse qui faisait rempart aux imaginations cruelles qui me troublaient. Près de lui, je n’éprouvais plus aucune appréhension ; l’idée de la mort qui sous-tendait, comme un drap lugubre, toutes mes pensées s’évanouissait dès que posais ma tête sur sa poitrine.
C’était à nouveau dimanche, l’air était doux, le ciel voilé. Je commençais à apprécier la vie à Bruxelles. J’étais assis sur un banc du parc Tenbosch, près d’un étang dissimulé à ma vue par des roseaux. Le roucoulement d’une tourterelle turque se mêlait au clapotis incessant du jet d’eau. Des gens passaient avec des chiens au bout d’une laisse, j’étais entouré de verdure frémissante, tout était paisible, j’éprouvais pour la première fois de puis longtemps une sensation de calme intérieur et de sérénité.
Only on CNN… un quart d’heure de télévision avait suffit à me lessiver l’esprit.
Je sortis sur le balcon. La pluie tombait à grosses gouttes lentes, ajoutant de la brillance aux feuilles vernissées, réunies en palmes, d’un arbuste dont j’ignorais le nom
Le cours avait été particulièrement ennuyeux, et je revenais de la fac triste et morose. J’eus le souvenir d’une installation au Musée d’art moderne qui m’avait frappé : un petit bonhomme en fonte, privé de ses jambes, vêtu d’une gabardine en floqué vert, tentait en vain de faire sonner une grosse cloche de bronze. Un rayon violet de lumière ajoutait à l’étrangeté de la scène. Cette représentation mentale m’émut jusqu’aux larmes; moi aussi, je tendais vers une forme que je n’atteignais pas : cette forme, c’était le corps absent d’Aurélien.