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Fiction » Biography » La dame aux cigarettes font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Shammy
Fiction Rated: M - French - Mystery/Romance - Reviews: 2 - Published: 07-03-05 - Updated: 07-03-05 - id:1954161
Disclaimer :

Mon texte le plus 'mature' avec toutes les remarques qui s'ensuivent :

- le tabac nuit gravement à la santé, ceci n'est pas une incitation à la consommation de cigarettes

- pas écrit pour les enfants

- les opinions exprimées sont celles de l'individu qui raconte son histoire, pas les miennes

- inutile de me chercher sur un cimetière, vous ne me trouverez pas

- enfin, la chanson du début est de Marc Lavoine, bien sûr

La dame aux cigarettes

La bise soufflait, aigre, faisant voler les manteaux et les dernières feuilles de l’automne. J’étais transi, las de marcher. Je fis signe à un autobus qui, par chance, s’arrêta. Serrant dans ma paume mon ticket composté, je m’assis dans le fond. Les passagers n’avaient rien que de très banal : des retraités, des écoliers, des étudiants nerveux, une mémère et son chienchien.

Le chauffeur augmenta le son de l’autoradio.

Un peu spéciale, elle est célibataire

Le visage pâle, les cheveux en arrière

Et j’aime ça

Elle se dessine sous des jupes fendues

Et je devine des plaisirs défendus…

Je prêtai une oreille distraite à la musique. Je ne savais pas ce que cette chanson avait de prophétique pour moi.

Je descendis au hasard, à Mal de Lattre de Tassigny, parce que le nom me plaisait. Je restai un moment à hésiter sur le trottoir. L’air sentait déjà la neige. Je pris à gauche, en direction de la bibliothèque. Je parcourus une longue rue bordée d’immeubles massifs, sans charme, couleur sable bruni, dont la construction devait dater des années 30. Le long de la chaussée étaient plantés de petits arbres misérables aux baies orange.

Je poursuivis mon chemin dans ce quartier inconnu. Aurais-je dû tourner à droite après le square ou mon erreur remontait-elle plus loin ? à présent j’allais au hasard. L’habitat se faisait plus dispersé, les autos moins nombreuses. De toute évidence, au lieu me diriger vers le centre, je m’égarais dans la banlieue.

Elle était assise là, sur le mur du cimetière, coiffée en chignon, les jambes croisées très haut, laissant entrevoir un morceau de chair laiteuse au-dessus de sa jarretière ; et elle fumait avec désinvolture, laissant échapper des bouffées gris-bleu, impériale comme une déesse.

Qu’elle était belle ! elle me fascinait. Le regard en coin, je l’admirais : ni grande ni petite, les attaches fines, la quarantaine, de minces pattes d’oie au coin des yeux, les joues blanches, les lèvres pincées, le buste bien galbé sous un gilet vert, un faux air de veuve protestante, pas de bijoux, seulement une grâce naturelle propre à enchaîner les cœurs. Bien droite devant les croix dressées de proche en proche, elle semblait inaccessible.

« Autant faire la cour à la Banque centrale européenne », pensai-je. Cependant, afin de ne pas trop m’éloigner d’elle, je passai le porche qui annonçait en lettres rondes AGER SOMNI. Le sommeil… il devait être délicieux entre ses bras.

Sans la perdre de vue, j’errai entre les tombes. Les derniers chrysanthèmes achevaient de se flétrir dans leurs pots trop étroits.

A MON PAPA

disait un message sur une couronne de porcelaine, posé sur un simple rectangle de terre. Emouvant.

Plus loin, c’était un monument de marbre anthracite sur lequel était gravé :

A ses deux chéries

Et son petit ange

Dr Sylvain Gauthier

Et en tout petit, d’un trait d’or :

Ressurgam

Malgré moi, j’étais attristé par toutes ces morts. Le carré suivant était encore plus désespérant.

A Thierry Delaroche, 29 ans

Son épouse inconsolable

Enfin, un vieux couple, dont les images en noir et blanc figuraient en médaillon, avec cette inscription :

C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair ( Eph., V, 31 )

Et, un peu à l’écart, sous une sinistre croix de fer forgé

Solveig Swanson

22 ans

DE PROFUNDIS

Un suicide ?

Je cueillis une fleur d’aster dans l’allée et la déposai sur l’humble tombe de la jeune fille.

Je jetai un regard autour de moi. La dame aux cigarettes n’était plus là. J’eus soudain conscience qu’il me manquait quelque chose de très important. J’étais agité, anxieux ; et si je ne la revoyais jamais plus ? La lumière commençait à baisser, le cimetière me parut encore plus lugubre. Je me sentis seul, abandonné dans la nuit.

Je ne parvenais pas à l’oublier. Souvent je m’étais rendu à l’endroit je l’avais vue, mais toujours elle était absente au rendez-vous. Je m’étais familiarisé avec le quartier, sans intérêt du reste, à part une petite boulangerie où l’on vendait d’excellent chaussons aux pommes. Une fois, par désœuvrement, j’étais entré dans la bibliothèque, bâtiment de béton du genre réalisme socialiste. Assis dans la salle des périodiques, un journal à la main pour me donner une contenance, je tâchai de détacher mes pensées de la belle fumeuse.

Je me remémorai les femmes que j’avais connues, plus au moins intimement. Mariette, blonde et charnue, était attirante, mais elle avait un rire bête, le bon sens d’une oie et ajoutait systématiquement des banalités au bout de chaque phrase proférée. Carole, jeune mère active au physique terne, était nantie d’un bébé capricieux et criard qu’elle idolâtrait jusqu’à l’abrutissement. Audrey, plutôt jolie fille, qui avait quelques années plus tôt écrit un mémoire remarquable sur Kundera, ne s’intéressait plus qu’à la presse people et à la real TV. Elle avait finit par épouser un ouvrier marocain, qui l’avait séduite en lui expliquant comment tuer le mouton sans le faire souffrir.

Nola, étudiante en sociologie, intelligente et sensible, mais instable, était passée du cannabis à l’héroïne. Son imagination brillante lui rendait désastreuse toute confrontation à la réalité, et elle cherchait désespérément à s’évader dans la drogue, la musique et le rêve. Je me sentais coupable de ne pouvoir la sortir de son égarement, et j’avais cessé de la fréquenter, me haïssant moi-même, las de marcher par ces sentiers qui mènent à l’abysse.

Et puis, il y avait eu Melinda, charmante métisse aux cheveux crespelés, d’une riche sensualité, avec un irrésistible pli de la lèvre inférieure quand elle faisait la moue. Seulement, elle avait eu le malheur de rencontrer un de ces groupes d’altermondialistes, et de s’y joindre dans une sorte de crise mystique. Du jour au lendemain, je lui étais devenu odieux, elle refusait toute discussion, me traitant d’exploiteur libéral, d’impérialiste vendu aux Américains, d’ennemi de son peuple pourri par l’argent, ect, etc…

Mais toutes ces figures s’effaçaient devant la dame aux cigarettes. Je revoyais son visage pâle, ses bas, sa jupe fendue. Comme je la désirais ! elle était la dernière des femmes fatales, dans toute l’épaisseur de son mystère, si différente des starlettes chantantes dont la tête et surtout la poitrine apparaissent en couverture de ces magazines vendus à la caisse des supermarchés.

Wonderful Days, film d’animation coréen, devrait sortir en salle en juin prochain… un nouveau chef-d’œuvre de Miyazaki en préparation ?

J’avais fait mon service civil dans la pénombre d’une bibliothèque situé au sous-sol d’un cinéma d’Art & Essai. J’en avait gardé ce goût pour les formes et les couleurs, ce regard esthétique sur mon environnement, et une admiration presque religieuse pour la beauté féminine.

Au cimetière, bien entendu, elle n’était pas là. De la terre fraîchement retournée d’une tombe montait une odeur de glèbe ; partout, les chrysanthèmes avaient été enlevés. Je me demandai quel sorte de lien pouvait exister entre cet endroit et la dame aux cigarettes. Pourquoi était-elle venue fumer là ? un être cher y avait-il été enseveli ?



© Copyright 2005 Shammy (FictionPress ID:459312).


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