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Amour, délicieux vainqueur
(J'allais par des chemins…)
A Elodie et à tous ceux et celles qui m'ont accompagnée tandis que je grandissais allais par maints chemins…
oOo
J'allais
par des chemins perfides,
Douloureusement incertains.
Vos
chères mains furent mes guides.
Si pâle
à l'horizon lointain
Luisait un faible espoir d'aurore
;
Votre regard fut le matin.
Nul
bruit, sinon son pas sonore,
N'encourageait le voyageur.
Votre
voix me dit : "Marche encore !"
Mon
cœur craintif, mon sombre cœur
Pleurait, seul sur la triste voie
;
L'amour, délicieux vainqueur,
Nous a réunis dans la joie.
("J'allais par des chemins", Paul Verlaine)
oOo
"- Bonjour, Elodie !"
Elodie sourit à Mr Benoît, le patron de la supérette où elle se rendait trois fois par semaine depuis des années, avec une régularité indiscutable. Elle lui rendit son salut poliment, même si elle avait un peu la tête ailleurs.
Elle habitait dans ce quartier depuis toujours. Elle était née ici, au milieu des habitants de ce petit coin de paradis au milieu de la ville. Tout le monde la connaissait, elle connaissait tout le monde. Cet endroit était sa vie. Et pourtant, elle s'y sentait seule.
Depuis que se parents étaient décédés, elle se retrouvait complètement seule dans ce quartier. Ses amis avaient trouvé du travail au loin, elle n'avait aucune autre famille… Et cette situation commençait à la déprimer. Peut-être aurait-elle du faire comme ses mais d'enfance et quitter cet endroit tant qu'il était encore temps ? Mais elle était si attachée à ce quartier qu'elle savait bien que le quitter lui briserait le cœur. C'était pourquoi, elle continuait sa vie, ici, seule…
Elle se força à prendre une mine heureuse devant Mr Benoît. Le vieil homme, comme tous les personnages qui faisaient la vie de cet endroit, était trop habitué au visage souriant d'Elodie pour qu'elle puisse agir autrement devant lui.
Comme d'habitude, elle passa le tourniquet qui marquait l'entrée de la boutique, prit un panier et se dirigea vers le rayon des fruits et légumes. Derrière elle, un homme entra. Elle l'avait déjà croisé quelques fois ici. Il venait souvent aux mêmes heures qu'elle. Elle se retourna vers lui et le salua d'un signe de tête, auquel il répondit par un sourire charmant.
C'était un homme d'à peu près son âge, les cheveux blond roux, les yeux noisettes, la peau mate. Il devait être arrivé dans ce quartier quelques semaines auparavant. Timide, elle ne lui avait jamais parlé. Elle ignorait qui il était, ce qu'il faisait ici, à quoi il occupait son temps. Mais elle se plaisait parfois à lui inventer une vie, un passé, un but.
Mais il n'était pas temps de rêvasser. Elle devait faire ses courses et se dépêcher de rentrer avant la nuit tombée. Certains trouvaient ça ridicule, mais c'était quelque chose qu'elle ne maîtrisait pas : elle avait une peur panique du noir. Chez elle, des lampes et des bougies éclairaient les pièces de jour comme de nuit, au cas où. Elle redoutait les coupures d'électricité et elle se sentait mal à chaque fois qu'elle devait marcher dans la tue lorsqu'il faisait nuit. Certes, les rues de son quartier étaient bien éclairées. Mais elle se sentait oppressée par l'obscurité et elle ne pouvait rien faire contre ça, à part éviter ces situations.
Elle sortir sa liste et ses lunettes. Un groupe de jeunes entra dans le magasin, faisant tinter la clochette. Mr Benoît les salua poliment. Il était toujours aimable et courtois, même s'il ne connaissait pas les clients.
Elodie regardait les pommes, choisissant avec soin celles qu'elle allait acheter. L'homme aux yeux noisettes était juste à côté d'elle et examinait attentivement les poires. Ils remplirent leurs sachets et les posèrent en même temps sur la balance électronique. Ils se sourirent.
"- Allez-y, dit-il gentiment."
Elodie posa ses pommes sur la balance. Au moment où elle appuyait sur le bouton correspondant à la variété de pommes choisies, une détonation retentit, rapidement suivie d'une autre puis de cris.
Elodie n'eut pas le temps de se rendre compte que c'était elle même qui venait de pousser l'un de ces cris. Elle se sentit tirée vers le bas et tomba à genoux sous la balance. L'homme aux yeux noisettes lui tenait fermement la main. Elle le regarda, étourdie.
"- Des braqueurs, murmura-t-il."
Elodie couvrit sa bouche de ses deux mains pour ne pas crier. Des braqueur, ici ? Dans son quartier ? Dans ce coin de paradis ?
"- Passe la caisse ! hurla l'un des jeunes qui venaient de pénétrer dans la boutique."
Elodie ne pouvait les voir de là où elle était, mais elle avait suffisamment d'imagination pour avoir en tête l'image de ce pauvre Mr Benoît, en joue, un revolver chargé contre la tempe.
"- Allez, plus vite que ça ! répéta le braqueur."
Si seulement elle trouvait un moyen de prévenir la police… Elle saisit son sac à main et l'ouvrit discrètement. Son portable était éteint. Malheureusement, il émettait toujours une horrible et stridente musique quand on l'allumait. Devait-elle prendre ce risque ?
Elle se tourna vers l'homme aux yeux noisette, qui ne lui avait pas lâché la main. Celui-ci avait les yeux braqués vers le rayon des bonbons, juste en face d'eux. Là bas, une petite fille était recroquevillée sur elle même et pleurait à chaudes larmes.
Elodie tira la manche de l'homme.
"- Allez la voir, chuchota-t-elle. Je vais appeler la police…"
Elle désigna son portable. L'homme hocha la tête, regarda autour de lui et se faufila discrètement vers la fillette.
Elodie se retrouvait seule. Elle entendait le vague murmure des braqueurs et l'agitation du gérant qui fouillait dans la caisse. Mr Benoît était quelqu'un de consciencieux et professionnel. Sa caisse devait être reliée à un système d'alarme qui avertissait la police en cas d'attaque. Mais au cas où…
Elodie enveloppa son portable dans son manteau et appuya avec appréhension sur le bouton. Elle ferma les yeux et serra les poings, espérant que la musique n'atteindrait pas les oreilles des braqueurs. Il n'en fut rien.
Malheureusement, l'un d'eux patrouillait dans les rayons au moment où elle composait le 17. Il se jeta sur elle avant même qu'elle ait eu le temps de l'apercevoir.
"- Qu'est-ce que tu fais toi ? s'écria-t-il."
Elodie sentit une main brutale et violente lui prendre le bras et la tirer hors de sa cachette. Son portable vola sur le carrelage et éclata en morceaux.
"- Putain, Ewan ! ajouta-t-il. Cette salope a voulu appeler les flics !"
Elodie entendit la petite fille éclater en sanglots. Elle l'envia presque en songeant qu'au moins l'homme aux yeux noisettes était avec elle.
Elle ouvrit enfin les yeux. L'homme qui le tenait fermement par le bras était grand, brun et barbu. Son regarda allait rapidement d'elle à son "chef", le dénommé Ewan, un homme de taille moyenne et aux cheveux châtains. Celui-ci tenait un revolver pointé sur MR Benoît, exactement comme Elodie l'avait imaginé. Ewan fit un signe de tête à un troisième homme, un grand blond bedonnant. Ce dernier approcha et prit le revolver. Ewan se dirigea vers le grand brun et sa captive. Le brun relâcha sensiblement son étreinte.
"- Alors, on veut jouer les héroïnes ? lança Ewan avec une pointe de sarcasme dans la voix."
Elodie ne répondit pas et baissa les yeux. Elle avait peur, peur comme jamais.
Ewan lui prit le menton et la força à le regarder.
"- Réponds moi quand je te parle ! hurla-t-il."
Elodie sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle secoua la tête. Elle se sentait humiliée, réduite à rien devant la force et le pouvoir de cet homme.
"- Tu as eu le temps de faire le numéro ? Tu leur a parlé ?"
Elodie secoua la tête. Mais elle espérait que quelqu'un avait entendu son appel et viendrait à leur secours.
"- Je parie que tu mens."
Une larme coula le long de la joue d'Elodie. Cet homme pourrait la frapper, ou pire. Il pourrait faire d'elle ce qu'il voulait, personne ne serait là pour la défendre.
"- Putain, elle chiale maintenant ! s'écria Ewan. Allez, va t'asseoir là bas et fais pas chier !"
Il lui donna un léger coup sur l'épaule et lui indiqua le mur à côté de la caisse.
"- Toi, ajouta-t-il à l'adresse du grand brun, amène les tous là. Je veux garder un œil sur eux."
Tandis qu'elle se dirigeait lentement vers le mur, Elodie put observer les autres otages. Otages. Oui c'était bien ce qu'ils étaient à présent, des otages. Un vieil homme (un ami de Mr Benoît) et une femme avec un bébé étaient déjà là. Bientôt, poussés par le grand brun, l'homme aux yeux noisettes, la petite fille et un jeune couple vinrent les rejoindre.
"- C'est tout ce que j'ai trouvé, lâcha le grand brun."
"- Ok, répondit Ewan. Bon, on va se la jouer clair avec vous, ajouta-t-il pour les otages. Vous ne mouftez pas, et on vous épargne. Nous, on n'est pas venu là pour vous faire de mal. On veut juste la caisse. Mais si vous jouez les héros comme la petite dame là…"
Elodie baissa les yeux.
"- …on n'hésitera pas à tirer, mes potes et moi. C'est clair ?"
La femme au bébé et l'homme aux yeux noisettes hochèrent la tête, ainsi que les deux hommes âgés. Cette réponse ne parut pas satisfaire Ewan.
"- Je vous ai demandé si c'était clair ! reprit-il en hurlant. Quand je vous pose une question, vous me répondez oui ou non, ok ?"
Quelques "oui" faibles se firent entendre. Ewan n'insista pas.
Mr Benoît avait presque fini de remplir le sac en plastique que lui avait tendu Ewan. Le blond bedonnant gardait son revolver braqué sur lui. La mère tenait son bébé contre elle. Heureusement, celui-ci dormait et ne paraissait pas avoir remarqué le remue-ménage tout autour. Le jeune couple se tenait par la main, si fermement que les articulations de leurs doigts en étaient toutes blanches. L'homme aux yeux noisettes avait passé son bras autour des épaules de la fillette, qui tremblait comme une feuille. Ces deux derniers s'étaient assis à côté d'Elodie.
Elle avait honte, peur et éprouvait une immense détresse. L'homme aux yeux noisettes sembla le remarquer. Il lui prit la main.
"- Ne vous inquiétez pas, lui murmura-t-il. On va s'en sortir."
Elodie sourit, les larmes aux yeux.
Soudain, des sirènes retentirent. La police !
Le cœur d'Elodie hésita entre le soulagement et l'effroi. Leurs ravisseurs ne risquaient-ils pas de devenir plus antipathiques en sachant la police près d'eux.
L'intuition d'Elodie ne la trompa pas.
"- Putain ! hurla Ewan. Cette salope a réussi son coup ! Passe moi ce flingue, Vince."
Vince, le gros blond, hésita. Mais devant l'expression impatiente de son coéquipier, il tendit l'arme sans rien dire.
Ewan s'en saisit et appuya le canon sur la gorge d'Elodie.
"- Tu es contente de toi ? Tu es satisfaite ? Tu vois dans quelle merde tu mets les autres ? Ah ouais, c'est malin, hein ?"
Elodie s'entendit sangloter, mais elle était tellement terrorisée qu'elle perçut à peine les larmes lui brouiller la vue. Elle ne sentait que la froideur du revolver contre sa peau.
"- Tu sais ce que tu mériterais qu'on te fasse ?"
Elodie pria intérieurement. Etait-ce déjà le moment de mourir.
Mais le téléphone sonna et détourna l'attention d'Ewan d'elle.
"- Eh ben ? Qu'est-ce que tu attends ? lança-t-il à Mr Benoît. Réponds !"
Mr Benoît posa lentement le sac et décrocha le combiné.
Ewan repoussa Elodie, à son grand soulagement. Elle se rassit contre le mur, à côté de l'homme aux yeux noisettes.
"- C'est la police, finit par dire le gérant après une minutes. Ils veulent vous parler…"
Il tendit le combiné à Ewan, qui semblait désigné comme chef. Celui-ci lança le revolver à Vince qui l'attrapa au vol.
Elodie ne saisit pas toute la conversation entre Ewan et la police, mais il lui sembla que le malfaiteur était moins assuré que face aux otages. Elle s'en sentait vaguement rassurée, mais trop peu pour le percevoir nettement.
Après quelques minutes, Ewan raccrocha bruyamment le téléphone. Il fit face aux otages et déclara d'une voix sèche :
"- Si l'un de vous essaie de s'enfuir ou de faire un signe à la police, je le bute sans hésiter. C'est clair ?"
Cette fois, tous les otages acquiescèrent d'une même voix. Dehors, plusieurs voitures de polices faisaient tourner leurs gyrophares bleus et aveuglants. Des policiers, armés jusqu'aux dents guettaient derrière la vitrine.
"- On va juste attendre que les flics en aient marre et qu'ils nous laisse partir. S'il refuse, on sera obligé de leur faire entendre raison…"
Elodie frissonna. L'étreinte de la main de l'homme aux yeux noisettes se resserra autour de la sienne. Elle le regarda et ils se sourirent. Au moins, elle n'était plus seule ce soir…