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Titre : Quelques échos de centimens
Auteur : Lakesis
Genre : Yaoi
Disclaimer: Les personnages présentés dans cette histoire sont ma propriété. Merci de le respecter.
QUELQUES ECHOS DE CENTIMES
Chapitre Unique :
Le matin était à peine levé quand un réveil sec se mit à sonner, hurlant à la mort l’agonie d’une nuit bien accomplie. Le visage tiré et encore endormi, la bouche pâteuse, Takeru sortit de son lit, où il avait transpiré en cet été brûlant et humide, dans un Tokyo surchauffé et en ébullition. Il se cogna à la table basse, se dirigeant vers la salle de bain, traversant le salon pour entrer dans une pièce minuscule, se faufilant dans une cabine de douche semblable à un placard, et qu’il eut bien du mal à fermer, tant la porte faisait de la résistance acharnée. Takeru vivait dans cet appartement d’Azabujuban depuis un an et demi, ayant quitté ses parents et sa petite sœur pour partir s’installer seul et se consacrer à ses études de l’anglais et de l’allemand, dans l’université de langues étrangères de Tokyo. D’une famille modeste, dont le père ouvrier avait sué sang et eau pour lui payer son année, il occupait un job dans un convenient store pour payer le loyer et arrondir les fins de mois souvent difficiles. Encore trempé, il sortit du cabinet de toilettes, une serviette nouée autour de la taille pour regagner sa chambre, où il s’habilla rapidement, enfilant le premier jeans qui lui passait sous la main. Les cheveux mouillés, gouttant sur la couette roulée en boule, il les laissa ainsi à l’abandon avant de se rendre dans la cuisine, où il déjeuna à la hâte, portant une oreille peu attentive à la radio posée sur le réfrigérateur et qui crachait les informations du matin, en un crépitement monotone. Takeru fit un dernier saut dans la salle de bain, se lançant un regard blasé dans le miroir, et mit ses lentilles, jurant comme à chaque fois où il n’y arrivait pas. D’un physique typiquement asiatique, il n’était pas très grand, mince, de fins cheveux noirs lui tombaient devant les yeux, et frôlaient sa nuque pâle. Habillé sobrement, il n’était ni laid, ni beau, il était à la rigueur mignon, même si ce terme plutôt générique ne voulait pas dire grand-chose, ou plutôt, au contraire, il voulait en dire beaucoup trop. Takeru Kobayashi était banal, voilà l’unique mot qui caractérisait sa vie. Une banalité qu’il vivait au jour le jour et commune au demeurant à bien d’autres que lui. Chacun à Tokyo était un fantôme suranné, qu’on ne voyait jamais, même les nuits de pleine lune, que l’on croisait dans le métro sans lever les yeux sur lui, à qui l’on ne parlait jamais, enfermé dans son cocon d’égoïsme et d’autosuffisance. Takeru n’échappait pas à cette règle, il l’épousait même à merveille, et il s’en accordait parfaitement, pour le meilleur et pour le pire.
Il descendit les escaliers, saluant par automatisme le concierge qui bâillait aux corneilles et rangea ses clés dans son sac. Il marcha vers l’arrêt de bus, dans lequel il grimpa rapidement, et s’installa au fond, vérifiant une dernière fois qu’il n’avait rien oublié. S’il y avait une seule chose que Takeru ne pouvait se permettre, il s’agissait bien de l’échec. Il honnissait ce mot, le fustigeait en rêve et l’admonestait autant qu’il le pouvait, refusant l’optique d’un tel terme dans sa vie de masse pourtant médiocre. Tout était là, dans son sac en bandoulière, qu’il avait posé sur ses genoux. Takeru soupira et se coupa du monde pour un temps en enfilant ses écouteurs à chacune de ses oreilles, se concentrant sur cette musique qui tambourinait dans son crâne. Il descendit un quart d’heure plus tard pour prendre le métro qui le conduisait vers ce qu’il vouait à être comme un tremplin, un saut définitif entre l’univers de ses parents, et le sien. Il était profondément reconnaissant à son père pour ce qu’il avait fait pour lui, mais il ne voulait pas lui ressembler, et depuis son enfance, il s’était ingénié à ne jamais devenir comme celui qui l’avait élevé, un simple homme-robot qui ne savait faire que ce qu’on lui avait dit. Il aurait préféré mille fois finir sous un train, plutôt que d’accéder à ce destin qui n’avait rien d’honteux, mais qui ne lui convenait pas.
Plongé dans son monde de notes et de portées, il passa le portail de sa faculté pour venir enfin s’installer dans un petit amphithéâtre qui réunissait déjà une vingtaine de jeunes gens, occupés à discuter. Takeru vint s’asseoir au quatrième rang, souriant à une jeune femme, avachie sur le banc et un jeune homme qui le salua de la main.
« -Salut, mon grand. Ca va ?
-Ca va, il fait trop chaud, mais ça va. Et toi, Renji ?
-Ouais, ouais, on fait aller. T’as raison, il crève de chaud, ça me donne pas envie de travailler, tout ça. »
Mais Takeru avait toujours envie de travailler, il travaillait jusqu’à en tomber de sommeil et en oubliait le reste, il n’avait que ce but, unique, mais fade. Renji haussa les épaules et ferma les yeux, retenant un rire ironique. Comment pouvait-il être ami avec un type qui ne pensait qu’à des stupides bouquins. Heureusement, il y avait Urumi. Il jeta un coup d’œil sur sa droite, et revint sur sa décision, cette épave néo-gothique, qui se disait blasée de la vie, qui ne portait que du noir pour marquer le « deuil de son existence », comme elle le disait si bien, à la recherche d’une identité unique mais dont on trouvait le même tintement de crécelles chez près de plusieurs dizaines de millions d’adolescents paumés dans le monde, n’avait rien d’un bon exemple. Urumi passait son temps à déblatérer sur la planète entière, à refaire la société, à cracher sur le gouvernement comme tout bon rebelle – produit en masse de nos jours dans les grandes industries des pays riches – sans vraiment savoir pourquoi. Takeru n’adressa d’ailleurs pas une parole à Urumi, la sachant déjà partie dans un de ses voyages spirituels à deux balles, qui n’allaient pas plus loin que de savoir qui de Marilyn Manson ou Slipknot étaient le plus philosophique, et le plus apte à incarner la néo-idole d’une génération de désoeuvrés – dont ils faisaient tous partie.
Renji s’étira, fit craquer les os de ses doigts et emprunta une feuille et un crayon à Takeru, qui grogna pour la forme. Il n’avait pas emmené ses affaires, il n’avait franchement pas la tête à ça, mais n’avait pas non plus envie de buller, et nota en dilettante les quelques bribes de phrases qu’il parvint à capter entre le cerveau de Takeru qui faisait du bruit à fumer comme ça, et le vide intersidéral de celui de Urumi.
Takeru écrivait et écrivait, depuis le temps son poignet ne ressentait plus rien, plus d’exaspération, plus de tension, juste un mécanisme impressionnant qui le faisait noircir des pages et des pages de mots qu’il apprendrait ensuite par cœur, jusqu’à l’écœurement. Il mangea à peine à midi, offrant son plat à Renji qui le pilla sans gêne, et retourna pour une petite heure à sa principale distraction : apprendre. Il n’y avait rien de mal à ça, simplement, cette névrose obsessionnelle devenait inquiétante, et surtout navrante, Takeru offrait en pâture les plus belles années de sa vie à un monstre qui en était avide, et qui s’empresserait de ressortir soixante ans plus tard, en de remords et regrets bien âpres, mais qui n’étaient que légitimes. Takeru refusa l’invitation de Renji, pour aller traîner au 109, et rentra en quatrième vitesse chez lui, abandonnant son pauvre ami à la sangsue Urumi qui allait pouvoir lui expliquer sa nouvelle version de la théorie du chaos et ses effets sur la couche d’ozone – selon elle, tout était lié.
Takeru alluma le ventilateur qu’il s’était offert le mois dernier et s’accorda quelques instants de répit, avant de continuer sa journée, qui ne faisait que commencer. Il allait grignoter quelque chose, jeter un coup d’œil à ses cours, puis filer vers l’épicerie dans laquelle comme chaque vendredi, il travaillait jusqu’à minuit. Il y revenait le samedi pour une journée complète, le dimanche pour la matinée, le lundi, le mardi et le mercredi jusqu’à vingt-deux heures. Il se changea, préférant passer des vêtements plus frais et fonça quelques rues plus loin, entrant dans le convini, où se perdaient quelques lycéens et deux ou trois grand-mères. Takeru eut un hochement de tête pour dire bonjour à son patron, et enfila le petit tablier vert qu’il noua derrière son dos, avant de passer derrière le comptoir, jetant parfois quelques regards à la télévision posée un peu plus haut. Le temps passait plus ou moins vite, entre quelques discussions avec des personnes qu’il connaissait, et quelques gribouillis sur une feuille qu’il alla jetée ensuite.
« -Takeru, rends-moi un service ! Va dire au pauvre mec qui s’est assis devant mon magasin de se bouger, ou j’appelle les flics !
-Euh, tout de suite. »
Takeru soupira, et descendit d’un siège sur lequel il était assis, puis sortit, faisant tinter le grelot de la porte. Il croisa les bras sur sa poitrine pour se donner contenance, et se raclant la gorge, prenant sa voix la plus ferme possible, il déclara :
« -Je suis désolé, monsieur, mais vous ne pouvez pas rester ici.
-Ah ouais ? On est dans un état démocratique, je fais ce que je veux.
-Je suis navré, mais si vous ne vous en allez pas, je vais devoir appeler la police.
-Je dérange pas, là, fit remarquer l’homme, assis près de son chien, qui observait Takeru de son œil jaune.
-Malheureusement, il faut croire que si. »
Takeru commençait à paniquer, il n’avait pas envie que tout cela dégénère, mais sa soudaine peur fut soudain calmée, quand l’individu se leva, sifflant son animal qui le suivit, docile et loyal. Takeru se baissa pour ramasser un sac en plastique qu’il alla jeter dans la poubelle et frissonna. Non, jamais, il ne deviendrait ainsi.
A minuit cinq, il laissait sa place à un autre étudiant et ressortit dans la douceur des nuits de juillet. Il allait bientôt être en vacances, et durant ce court laps de temps, il allait s’imposer un emploi du temps drastique, auquel il ne dérogerait pas, sous aucun prétexte. Takeru ne connaissait rien d’autre que la satisfaction intellectuelle, ses relations avec les autres se résumaient à son amitié pour Renji et pour Urumi, aussi bizarre fut-elle. Il les connaissait depuis le collège, il les avait vu changé, en un jeune homme extraverti pour l’un et en un corbeau pour l’autre. Mais lui, avait-il changé ? Quand il jetait un œil aux photographies de classe, au lycée, il se disait que non, et il avait raison. Toujours cette martialité, cette discipline, chevillées au corps. Il n’avait pourtant jamais été isolé, il restait sociable, partant aussi du principe que la réussite en société n’était seulement due à une intelligence supérieure, jouait aussi le facteur chance, mais aussi celui de la communication.
Malgré tout, à vingt ans, il n’avait jamais eu rien d’autre que des équations à résoudre, que des mots à apprendre, que des dates, à retenir. Il avait parfois honte de se dire qu’il ne connaissait rien d’autre que la jouissance de l’âme et non pas celle de la chair. Il n’osait pas aller vers les filles, et d’ailleurs, il n’en avait aucune envie, ce qui le crispait d’autant plus, qu’il voyait se profiler l’odieuse vérité au détour d’un des dédales du labyrinthe. Si tel était le cas, il préférait alors tout ignorer et se désintéresser de l’amour.
« -Dis, t’aurais pas une pièce.
-Non, désolé. »
Takeru avait répondu sans même un regard pour la personne assise par terre, qui le regarda partir, sceptique. L’homme examina sa casquette et soupira, ce soir, il n’avait pas grand-chose, mais ça devait suffire à nourrir son chien.
Exceptionnellement, pour ce premier jour de repos, Takeru s’était levé à dix heures, récupérant de ces journées harassantes, dans lesquelles il perdait toute son énergie. Pendant trois semaines, il n’allait faire que les week-ends au convini, emmenant son gameboy, histoire de passer le temps, même si en ces soirées de congés pour les autres, il en avait peu de libre. Il tenait à peine debout, quand il rentra chez lui, à deux heures, et soudain, la même voix que la veille le retint de tout mouvement. Dis, t’as pas une pièce. Takeru s’apprêtait à répondre non quand le tintement sonore du cuivre émana de sa poche et plongeant la main dedans, il en ressortit un tas de pièces, qu’il tendit machinalement sans compter. Celui qui lui avait demandé telle faveur secoua la tête, ne prenant que le strict nécessaire, avant de ramener Takeru à la réalité, par un autre mot :
« -Merci.
-Euh… De rien. »
Sous le lampadaire blafard de la rue, Takeru observa le jeune homme d’une trentaine d’années, assis en tailleur, dans des habits trois fois trop grands pour lui, qui sourit, d’un sourire fatigué. Takeru s’enfuit à pas rapides, il ne faisait pas confiance à ce genre de personnes, assez bêtes pour être tombées aussi bas. Qui lui disait qu’il n’allait pas finir par l’agresser pour lui prendre ce qu’il avait ? Takeru se jeta sur son lit, sans même se déshabiller et eut une pensée, fugace, incongrue, inhabituelle. Pourquoi suis-je si con que ça ? Takeru secoua la tête, attrapa son oreille qu’il serra contre lui, se recroquevillant en chien de fusil, n’attendant qu’une poignée d’un instant qu’un sommeil de plomb le jette sans pitié dans une inconscience sombre.
Il était resté à se prélasser jusqu’à midi, signe ostentatoire que quelque chose n’allait pas, mais Takeru ne le touchait pas du doigt, il ne savait toujours pas ce qui titillait sa confiance, et il partit travailler à six heures, d’une humeur massacrante. Il cassa un pot de confiture en le rangeant dans les rayons, maugréant quand son patron lui affirma que cette stupide gelée serait retenue sur son salaire, et manqua de tuer une petite vieille avec son sac à main, alors qu’elle n’arrêtait pas de lui demander s’il n’avait pas un article qui n’existait plus depuis au moins soixante ans. S’il commençait à nourrir de telles idées à propos de ses aînés, qu’il avait toujours respectés, c’était que définitivement, une chose ne tournait pas rond. Il eut l’horrible vision où il se voyait transformé en une Urumi bis, à contempler la vie de son regard de poney décédé depuis un siècle. Quand il sortit du convini, à deux heures et demie, extraordinairement, et il s’assit sur un des garages à vélo, devant, et soupira, en cherchant son paquet de cigarettes dans sa poche. Il ne fumait pas souvent, sauf quand il était en proie à une crise existentielle profonde ou à un évènement qu’il ne maîtrisait pas, et en l’occurrence, il s’agissait des deux réunis, autrement dit, résumé en quelques mots, il avait un grave problème. Il reprit le chemin du retour, et manqua un nouvel arrêt cardiaque.
« -Tiens, le jeune homme d’hier. T’aurais pas encore une pièce ? »
Takeru soupira, sa cigarette entre les lèvres, la cendre tombant sur sa main au passage, il fouilla dans sa poche, pour tendre une poignée de centimes à celui qui le lui avait réclamé.
« -Et une clope ?
-C’est tout ? »
Takeru accepta malgré tout et tendit le concentré de maladie au type en face de lui, lui offrant son briquet par la même occasion :
« -Vous pouvez le garder !
-Mais…
-Gardez-le, je vous dis. Il est presque vide. »
Takeru repartit tête baissée, frémissant en entendant le sifflement qui retint sans doute le chien de lui sauter dessus. Il avait enfin eu l’occasion d’observer celui qui le rackettait passivement depuis quelques jours, toujours avec le sourire, ce qui avait d’ailleurs le don de l’énerver. Pourquoi semblait-il heureux de vivre d’une manière pareille, s’abaisser à quémander sa vie auprès d’autrui était au-dessus de ses forces. Pourtant, ce type – Takeru avait estimé son âge à vingt-quatre ans – ne semblait pas plus bête qu’un autre, autant qu’il ait pu en juger par son regard qu’il avait aperçu sous le réverbère. Des yeux brun clairs, des prunelles rieuses, tellement contraires à son existence. Les cheveux courts sur un côté, blond, brun, hybride, de longues mèches tombant sur l’autre, en une coupe qui rappelait vaguement celles des punks à la grande époque, les habits salis, trop larges, dans un style doucement militaire… Rien de tout ça ne gâchait ce visage fin et pâle, cette candeur presque forcée que dégageait cette bouche rosée, ses petites fossettes qui s’étaient formées au creux de ses joues quand il avait souri pour le remercier. Takeru se mit soudain une gifle mentale et surtout monumentale, ce genre de pensées n’avait rien à faire dans sa tête, ce type était juste un abruti qui n’avait rien su faire de son destin, et qui se retrouvait à faire la manche, rien de plus. Alors pourquoi espérait-il qu’il serait encore là le lendemain ?
Takeru vérifia cinquante fois en venant le contenu de sa poche, s’assurant qu’il avait bien pris assez de centimes pour pouvoir les offrir au garçon du convini, comme il avait décidé de le surnommer lui-même. Il avait fait tous ses pantalons, ses vestes, avait regardé dans chaque recoin pour trouver des pièces, avait retourné tous les coussins du canapé, vidé tous les pots, ouvert tous les tiroirs, les réunissant dans un seul et même endroit, une sorte de boîte en fer, qu’il avait posée sur le frigidaire. Il n’avait pioché que peu d’échantillons, s’il prenait tout, il n’aurait plus rien à donner, la fois d’après, et il s’en alla, le pas alerte. Il passa près de l’endroit où se trouvait habituellement sa nouvelle connaissance – quoi que, ce terme était trop fort, il ne savait rien de lui, même pas son nom – pour l’instant absente. Il retrouva l’envie d’assassiner la petite vieille, qui faisait son grand retour, lui parlant de sa vie difficile pendant la guerre, de la chance que les jeunes avaient. Ah, de son temps, ça ne se serait pas passer comme ça. A huit heures, elle avait fini par déserter, achetant une ridicule boîte de petits pois en conserve, et enfin il fut libéré, se précipitant à l’extérieur, tentant de garder son calme, serrant les poings. Il se figea en voyant un chien arriver à sa rencontre, il avait toujours eu une peur terrible de ces sales bêtes à quatre pattes, après une mésaventure, quand il était petit.
« -Gil, au pied. »
Takeru déglutit sa salive, évidemment, ça ne pouvait être que son chien, il n’y avait même pas réfléchi, quel idiot il faisait.
« -Ne t’inquiète pas, il n’est pas méchant.
-J’ai peur des chiens, répondit Takeru, d’une voix peu engageante malgré ses efforts.
-Hé, mais c’est encore toi. T’as de sacrés horaires, dis-moi.
-Euh… Oui… Euh, te… Tenez. »
Takeru tendit l’argent qu’il lui destinait d’une main rigide, mais pourtant, le jeune homme se contenta de sourire et remarqua, avec amusement :
« -Je n’ai encore rien demandé.
-Ca vous évitera de le faire. Si vous n’en voulez pas, dites-le moi tout de suite. »
L’autre perdit son sourire, et accepta malgré tout, les regroupant entre ses doigts, murmurant un merci avant de se retourner pour retrouver sa place. Takeru se mordit la lèvre, il n’était qu’un crétin doublé d’un égoïste, et il s’accroupit devant lui, un peu gêné :
« -Euh, je vous prie de m’excusez, si j’ai été sec avec vous.
-Oh, c’est rien, t’inquiète pas. On s’habitue. Tu ferrais mieux de rentrer maintenant.
-Euh… Dites, je veux vous demander quelque chose ?
-Ouais…
-Vous avez quel âge ?
-Trente et un ans…
-Hein ?! »
Takeru tomba des nues, lui qui lui avait donné près de sept années de moins. Mais il ne faisait absolument pas son âge, peut-être les vêtements, peut-être la coupe de cheveux, certainement le personnage tout entier. L’animal était revenu près de maître, et s’était couché sur le côté, appréciant la caresse d’une main gantée d’une mitaine en cuir.
« -Je m’appelle Hideyumi, murmura t-il soudain. Et toi ?
-Takeru.
-Enchanté, Takeru. Tu peux me tutoyer, tu sais. Je suis plus à ça près.
-D’a… D’accord. Je vais devoir rentrer… Malheureusement… Je…
-Tu reviens travailler, demain ?
-Non…
-Oh…
-Mais la semaine prochaine, oui ! s’écria Takeru, avec enthousiasme, qui le fit rougit quelques secondes plus tard.
-Bon… On se reverra peut-être. Bonne nuit…
-Euh… Merci… A… A toi aussi. »
Takeru repartit comme il était venu, courant à moitié dans les rues, grimpant les escaliers de son immeuble avant d’aller se jeter sur son lit, prenant à peine le temps de retirer ses chaussures, qu’il catapulta au quatre coins de l’entrée. Il se déshabilla à la hâte, sans s’installer sur sa couette, il faisait bien trop chaud pour qu’il ait envie d’entrer dans une telle fournaise. Allongé sur le dos, il fermait les yeux, une main sur sa poitrine, ses doigts se repliant parfois, effleurant son mamelon rosé, qui commençait à durcir. Takeru se mordit la lèvre, son ventre s’était contracté soudain dans une attente dont il ne savait rien, ses genoux se plièrent d’eux-mêmes, et sa main s’égara plus bas. Il passa timidement sous l’élastique de son caleçon, frôlant d’abord sa cuisse, n’osant aller plus loin, jusqu’à ce que cette chaleur insoutenable qui s’infiltrait dans chaque cellule de son corps ne l’oblige à s’en soulager enfin. La tête rejetée arrière, il tut après maints efforts un gémissement que lui avait arraché le plaisir qu’il se donnait à lui-même, pour la première fois, en vingt ans. Takeru n’avait jamais vraiment eu besoin de sexe pour vivre, et il s’en passait très bien, jusqu’à maintenant du moins. Son autre main était devenue indépendante de sa propre volonté, mais quand elle s’aventura vers ses fesses, il ouvrit les yeux qu’il avait fermés dans un éclat de lucidité soudain. Ce vide qu’il cherchait à combler lui faisait peur mais il en avait tellement envie, qu’il céda. Son sous-vêtement jeté au loin, il se prit à découvrir sa propre personne, tendue, affaiblie, acculée dans un coton doux, une soie tendre, qui le caressait avec bienveillance. Mais succéda à cette légèreté, une vague violente, un orgasme qui ne tarda pas à exploser, un cri et un corps qui retombe, vidé de sa force. Takeru reprenait sa respiration, étalant sans en prendre conscience son sperme sur son ventre, de petites goûtes de sueur roulaient de son front jusqu’au matelas, zébrant ses joues rougies. Il eut un autre gémissement quand ses doigts s’échappèrent de lui, comment avait-il pu faire ça, se donnant à l’évidence qu’il avait toujours fuie. Il se tourna sur le côté, essayant de trouver un mouchoir dans le tiroir de sa table de nuit, essuyant patiemment sa peau. Il se rhabilla, exténué, n’eut pas la force de se réfugier sous les draps, il resta ainsi, exposé à l’air de son crime, qui n’en était plus un pour lui. Il se leva le lendemain, gêné, et n’osa même pas se regarder dans une glace, il était vraiment pathétique. Il ne savait pas quoi faire, il aurait dû travailler, mais la pile de feuilles sur son bureau lui semblait tout d’un coup juste bonne à brûler et il restait affalé sur son canapé devant la télévision. Il décida d’appeler Renji, qui parut fort surpris d’entendre la voix de Takeru à l’autre bout du fil :
« -Qu’est-ce qu’il se passe, le bosseur ? Tu devrais être dans tes bouquins, là.
-Te moque pas de moi. Je m’ennuie, ça ne te dit pas d’aller faire un tour avec moi ?
-Euh, ouais, pourquoi pas. Mais attends deux secondes, je prends mon agenda, je dois marquer un truc.
-Vas-y.
-Ca y’est, alors… Aujourd’hui… vingt-huit juillet, reprit Renji, en séparant chaque mot. Takeru Kobayashi… est… devenu… un être humain… normal… Voilà qui est fait !
-Espèce d’enfoiré.
-Bon. Je t’attends à deux heures au 109. Fais-toi beau si c’est possible.
-Crève, saleté. »
Renji ne répondit pas, il avait déjà raccroché, et Takeru partit se préparer, pour courir vers Shibuya, où il retrouva son ami, occupé à discuter avec deux jeunes filles. Il lui fit un grand signe, et Takeru s’approcha, méfiant. Il avait en face de lui le Renji des grands instants, charmeur, dragueur, sûr de lui. Takeru soupira et salua malgré tout les deux compagnes de Renji, qui les lui présenta sous les noms de Tomoko et Aoi. Takeru se vit contrait à offrir son bras à l’une d’elles – laquelle, il en avait aucune idée – et ils partirent comme ça tous les quatre se balader dans le quartier le plus fréquenté de Tokyo. Ils échouèrent à huit heures dans un fast-food, Takeru avait bien du mal à se défaire de la ventouse peroxydée qui s’accrochait à son bras, mais il eut un peu de répit quand elle dût le libérer pour se nourrir. Renji semblait très bien s’entendre avec Tomoko – il avait enfin retenu leurs noms au bout de trois cent soixante longues, très longues minutes – et lui laissait le soin de tenir la chandelle avec Aoi, qui n’en avait pas tant envie que ça, finalement, et qui devenait bien trop insistante avec lui. Il instaura une distance de sécurité en plaçant son sac entre cette furie et lui-même, et se sentit pour un temps à l’abri de tout assaut douteux. Mais il fallut repartir, et Aoi reprit possession de son bras, qu’elle malmenait de ses ongles trop longs, qui s’enfonçait dans sa peau, à travers le tissu.
Tomoko riait d’un rire relativement exaspérant, et Aoi lui faisait écho, tant et si bien que Takeru commençait à s’énerver, intériorisant sa colère, pensant à autre chose. Il songeait à Hideyumi, se demandant bien ce qu’il pouvait faire, il voulait en connaître plus sur cet homme qui avait frappé sa conscience, comme ça, un soir d’été. Mais pour l’instant, il se trouvait en position délicate, à se promener dans Shibuya, avec deux filles qu’il n’aimait pas. Bien sûr, il y avait Renji, mais ce dernier était plus occupé avec Tomoko, et se désintéressait totalement de lui, bien qu’il l’ait entraîné là-dedans. Takeru avait osé annoncer à plusieurs moments qu’il préférait rentrer, mais Aoi clouée à son bras l’avait obligé à rester, déployant une force étonnante pour un fil de fer. Pourtant, à une heure, il réussit enfin à s’en débarrasser, se retenant d’aller la noyer dans le lac d’Inokashira, l’offrant à Renji, pour qu’il s’amuse, d’une manière qu’il ne voulait absolument pas imaginer. Il traversa les rues en courant, attrapant le dernier bus, mais ne sortit pas à l’arrêt le plus proche de chez lui, il descendit à plusieurs centaines de mètres plus loin. Le cœur battant, il marcha à pas lents, fixant au loin un point précis, il voyait se dessiner les garages à vélos, l’enseigne lumineuse du convini, mais il déchanta. Hideyumi n’était pas là, et Takeru serra son portefeuille, avant de partir en courant. Pourquoi était-il absent ? Il aurait dû être là, pourtant… Takeru déboula dans son appartement, se laissant tomber sur le canapé, avec un long soupir. Un petit voyant rouge clignotait sur son téléphone, et il appuya sur une touche pour écouter le message qui lui était destiné. Sa mère prenait de ses nouvelles, voulait savoir si ses études se passaient bien, elle désirait connaître sa prochaine visite, à Kanagawa Ku. C’est pas pour tout de suite, maman, remarqua Takeru, à voix haute, en passant une main crispée sur son visage fatigué. Il n’avait pas toujours à une seule feuille de cours, qui lui étaient juste devenus insupportables. La semaine s’annonçait bien longue, il allait certainement passer des journées interminables avec Renji, et Urumi, et peut-être les deux autres pots de colle, si dieu n’était pas avec lui. Il s’allongea sur le divan, et s’endormit, fatigué, de cet après-midi, de sa vie, de lui, simplement.
Takeru mit à peine dix minutes pour se rendre au convini, dans lequel il entra, avec un grand sourire, s’installant derrière le comptoir, vérifiant la caisse, et il focalisa son attention sur la pendule, sur laquelle trottait le temps. Il trépignait envoyant les aiguilles approcher les deux heures, et il jeta presque son tablier au visage de son patron, chapardant des centimes dans le petit pot où trônait la petite monnaie. La tête haute, le déhanchement parfaitement étudié – et dire qu’il avait même fait un effort vestimentaire – il partait avec un petit sourire agrippé à la bouche. Pourtant, il fut déçu vite, pas de trace de Hideyumi dans le coin, et Takeru crut se mettre à pleurer. Il pensait sans cesse à lui, tout le temps, il fermait les yeux, et il le voyait, c’était juste une obsession, il en était à toujours se trouver des prétextes pour le voir, à le chercher, il ne faisait que ça. Son absence le mettait hors de lui, il s’inquiétait, et s’il lui était arrivé quelque chose ? Puis dans les secondes qui suivirent, il commença à se dire qu’il n’était qu’un abruti, il ne savait rien de lui, Hideyumi avait eu une vie avant et en aurait certainement une autre après – c’était d’ailleurs à souhaiter. Il s’assit contre le muret, qui délimitait un petit espace de gazon, et sortit une cigarette, qu’il fuma rapidement, jetant le mégot au sol, l’écrasant du pied.
Puis, soudain, ce sifflement. Ce bruit qui le fit se redresser, trembler et espérer. Un chien vint vers lui, et machinalement, il tendit la main, pour lui caresser la tête, oubliant sa peur chronique. Il ne pouvait pas craindre quelque chose qui venait d’Hideyumi. Il le vit arriver, en trottinant, passant sous les lampes de la rue, avec un sourire.
« -Tu m’attendais ?
-Non… Je m’étais arrêté pour allumer une clope.
-Je vois. Tiens, t’as plus peur de Gil.
-Non… Il n’a pas l’air méchant.
-Il ne l’est pas, il ne faut pas se fier aux apparences. Tu t’assoies avec moi ? Enfin, c’est vrai qu’il est tard, tu as peut-être autre chose à faire.
-Euh, pas vraiment. »
Takeru s’installa près d’Hideyumi, en tailleur, tout en continuant à flatter Gil, qui se montrait fort heureux de cette nouvelle banque à caresse. Son maître lui suffisait amplement, certes, mais il n’était pas contre un peu de nouveauté, et accueillait Takeru avec beaucoup de joie.
« -T’as faim ? demanda Hideyumi en tendant un paquet de chips.
-Non, merci. »
Takeru se tut, triturant la bandoulière de son sac, contemplant le bout de ses chaussures. Il ne savait pas quoi dire, sous cette lune pâle qui brillait à travers le contour des buildings, dans cette chaleur nocturne, près d’un homme qu’il ne connaissait ni d’Eve, ni d’Adam. Il trifouilla dans sa poche et d’une voix gênée, il chuchota :
« -Je sais que ça peut paraître impoli, mais tiens… »
Il déposa quelques cuivres teintants dans la casquette, et le sourire de Hideyumi le rassura, il avait peur de le vexer et ne savait comment agir. Il se gratta la nuque et demanda :
« -Comment tu es arrivé dans la rue ?
-Une longue histoire, pas très intéressante.
-Je t’écoute, j’ai envie de savoir.
-Bah… Avant, je bossais dans une entreprise, mais je me suis fait virer, pour faute professionnelle.
-Ah bon ? T’as fait quoi ?
-Je suis pédé. »
Takeru fit mine de s’étouffer, toussa pour la forme mais prit enfin en considération l’horreur de la situation, et murmura une excuse. Hideyumi secoua la tête, ce n’était pas grave, il était habitué, et reprit :
« -Le problème, c’est que j’étais marié, tu vois. Et que beaucoup de mes collègues de m’aimaient pas… Résultat, ma femme m’a quitté quand elle l’a appris, elle a pris mon enfant avec elle, plus une bonne partie des nos économies. Ma famille s’est sentie humiliée, et ne veut plus entendre parler de moi, j’ai perdu mon travail, mon logement… Résultat, ça fait deux ans que je vis dans la rue. Mais tu sais, ce n’est pas si terrible.
-Moi, je trouve que si. Tu n’as jamais essayé de reprendre ta vie en mains ?
-Tu sais, je l’ai, ma vie. Ce n’est pas la meilleure, ce n’est pas celle que j’aurais forcément choisie au début, mais elle me convient finalement. Tu fais quoi, toi ?
-Des études de langues.
-Oh… C’est bien.
-Oui… Dis… C’est comment de vivre dans la rue ?
-Je ne vais pas te mentir, ce n’est pas non plus le paradis. Mais je ne sais pas… Je me sens plus libre. C’est bête, non ?
-Je ne sais pas. Si ça te convient.
-Ca me convient.
-C’est parfait alors. »
Takeru sourit, Hideyumi était si gentil et son histoire si horrible qu’il ne savait quoi dire. Il se replia un peu sur lui-même, il était bien ici.
Takeru se réveilla lentement, par des moteurs de voitures, qui passaient étrangement près de ses oreilles. Il se redressa et manqua de hurler de frayeur, en apercevant le corps sur lequel il s’était endormi. Pas loin de lui, un chien. Oh mon dieu, c’est pas vrai…Hideyumi dormait encore appuyé contre le mur, la serre de ses bras qu’il avait relâchée et dans laquelle Takeru avait somnolée. Hideyumi ouvrit doucement les yeux et sourit, passant sa main sur sa joue. Il dit simplement, en apercevant la surprise de Takeru.
« -Tu t’es endormi contre mon épaule. Je n’ai pas eu envie de te réveiller.
-Oh… Je…
-Tu devrais peut-être rentrer chez toi. »
Takeru bondit brusquement sur ses jambes, soudain honteux, quand il songeait qu’il avait dormi sur lui, dans ses bras, contre un homme qui lui était étranger. Il se frotta les yeux et baragouina une excuse, il ne savait pas ce qu’il lui avait pris.
« -Ce n’est pas grave, Takeru, je te jure. Tiens, si jamais tu veux me revoir, et pas à deux heures du matin, tu pourrais passer à Ikebukuro ou Shinjuku, parfois à Shibuya, bien que ça craint un peu maintenant. Je ne viens jamais ici d’habitude. C’est de ta faute, d’ailleurs.
-Ah ?
-Oui… Quand je t’ai demandé une pièce, je m’étais juste assis pour me reposer la première fois, je ne pensais pas revenir. Mais je te trouvais mignon, alors, je me suis dit… Tant qu’il ne m’aura rien donné, je ne le lâcherai pas. Le problème, c’est que même quand tu m’as donné quelque chose, j’en ai voulu encore. Ah, je ne sais pas m’arrêter. Bon, allez file, va donc prendre une douche, et faire un petit somme, puis on se reverra sûrement, d’accord.
-Euh… D’accord… Hideyumi… »
Le brun se tourna, étonné, alors qu’il s’était penché auprès de Gil, et les mains sèches de Takeru vinrent emprisonner ses joues. Le jeune homme lui vola un baiser, maladroit, inexpérimenté, et s’enfuit presque en courant, laissant Hideyumi encore pantelant d’incompréhension.
Takeru partit s’enfermer dans la salle de bain et se laissa couler contre la porte, il n’était qu’un faible jumelé d’un idiot, il avait concédé ce qu’il n’aurait jamais dû donner, et le piège se refermait. Restait à savoir qui des deux était bien la veuve noire, Hideyumi et son sourire séduisant, ou bien lui-même, avec ses idéaux qui tombaient en lambeaux. Il avait dormi avec un inconnu, en pleine rue, dans ses bras, et il ne trouvait rien à y redire. Si ses parents l’avaient vu, ils l’auraient sans doute tué, sans autre forme de procès. Plus que de la honte, Takeru ressentait un profond désarroi, il était partagé entre la fuite et l’abandon, et son choix était le garant de telle ou telle suite. Mais c’était trop dur de choisir, maintenant, en tout cas, il ne le pouvait pas, et il préférait rester ainsi, tanguant entre l’un et l’autre. Il n’avait pas la tête à s’amuser, il resta cloîtré chez lui toute l’après-midi, dormant, mangeant à peine, affalé devant une télévision insipide. Il refusa d’aller travailler et mentit effrontément à son patron, lui confiant qu’il se sentait fiévreux, s’inventant une nouvelle allergie. Il avait longuement hésité, mentir, et donc rester ici, le contraignait également à ne pas aller voir Hideyumi, mais comme il l’avait dit lui-même, il n’avait pas l’habitude de venir là-bas, alors, où était l’importance ?
Au bout de deux jours dans un état végétatif intense, il finit par retourner au convini, mais en sortant il ne trouva personne, il l’attendit bien un peu, cependant il dut repartir bredouille, et tête basse.
Aujourd’hui, Renji l’avait traîné de force dehors, il martelait au et fort que si son dépressif d’ami restait ainsi, on aurait bientôt à déplorer un autre corps sous le métro. Se targuant de héros, en lui évitant la mort, il s’était même fait invité par Takeru dans un restaurant de Shibuya, et avait réussi à ramener Tomoko. Il lui avait au moins épargné la venue de l’autre hystérique, et se contentant de peu, Takeru s’en était senti soulagé. Il ne l’aurait pas supportée et l’aurait certainement étranglée à mains nues, éclatant de rire au le bruit de ses os qui craquaient sous ses doigts. Il marchait derrière Tomoko et Renji mais se figea soudain… Là-bas, sur le banc, avec Gil à ses pieds. Il bouscula sans se gêner ses deux amis devant lui, et courut presque jusqu’à Hideyumi, retenant de justesse le petit cri effrayé qui faillit lui échapper quand Hideyumi releva la tête.
« -Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
-Je t’avais dit que Shibuya, ce n’était pas bien pour moi. J’aurais pas dû leur répondre, je crois. »
Takeru essuyait sans y faire attention le sang qui coulait de la lèvre fendue d’Hideyumi, qui ne bronchait plus.
« -Tu le connais ? »
Takeru se tourna vers Renji et murmura un petit oui avant de faire face de nouveau à Hideyumi, se sentant au bord des larmes, en en apercevant dans les beaux yeux de son nouvel ami. Ce dernier refusa quand il lui proposa de l’emmener chez le médecin, il avait Gil, et ne l’abandonnerait pas. Takeru sentit ses dernières retenues déchoir en morceaux, et dans un élan étranger, il lui proposa de venir chez lui. Renji manqua de s’étouffer et attrapa Takeru par l’épaule, lui demandant ce qu’il lui prenait, ce n’était qu’un pauvre type, qui vivait dans la rue, et lui, il l’invitait comme ça, il ne le connaissait pas, qui lui disait que ce n’était pas un dangereux psychopathe ? Mais Takeru ne voulait pas en entendre parler et il ordonna à Hideyumi de le suivre, avec Gil. Takeru n’eut cesse de lui demander s’il allait bien, et lui paya son ticket de bus, promettant au chauffeur de faire attention au chien. Il avait abandonné Renji avec sa demoiselle, pour ne se consacrer qu’à Hideyumi, peu importait ce que lui dirait son ami le lendemain ou le surlendemain. Il n’avait que lui en tête et vingt-cinq minutes plus tard, il le laissait entre chez lui, l’installant sur le canapé, tandis que Gil était allé s’allonger dans la cuisine. Takeru fonça dans la salle de bain et revint avec de l’antiseptique et du coton.
« -Tu ne sais pas qui t’a fait ça ?
-Non et je m’en moque, répondit Hideyumi avait une petit grimace de douleur, alors que Takeru nettoyait ses plaies. Dis, moi, je suis d’accord avec ton ami. Pourquoi tu fais ça ?
-Parce que ça aurait été cruel de te laisser comme ça, tu ne crois pas ?
-Je ne sais pas. Je ne suis pas habitué, tu vois. D’habitude, on ne me regarde pas, et puis toi, au début, t’as fait pareil, mais tu es revenu sur ta décision, et y’a deux jours… T’as quand même fait un truc dingue.
-Tu veux dire…
-Ouais, tu m’as embrassé, comme ça. Ca te prend souvent de rouler des pelles à des inconnus.
-Je ne t’ai pas… Enfin, je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça.
-Tu sais, ça ne m’a pas dérangé, c’est juste que bon… Ca m’arrive rarement quand même.
-Tu as faim ?
-Pas de refus. »
Takeru disparut dans la cuisine, où il donna un bol d’eau à Gil et quelques restes trouver dans le frigo, puis retourna près de Hideyumi, qui n’avait pas bougé.
« -J’ai mis des soba à chauffer. Ca va ?
-Oui, oui, ne t’inquiète pas. Tu es gentil.
-C’est normal.
-Où est Gil ?
-Dans la cuisine, je lui ai donné de quoi manger et boire.
-Tu es vraiment trop parfait, Takeru.
-J’aimerai bien. »
Il repartit chercher le repas d’Hideyumi, que celui-ci engloutit avec rapidité, avant de soupirer de bonheur, s’affalant un peu plus contre le canapé. Takeru l’observait avec un sourire et rougit quand Hideyumi surprit ce regard, en tournant la tête. C’était étrange, tous les deux, assis sur le divan, à se fixer sans savoir quoi se dire. Ce fut Hideyumi qui fit le premier pas, il s’approcha de Takeru, et leva la main, pour venir caresser sa peau, dessiner la courbe de ses lèvres, entrouvertes. Le jeune homme ne bronchait pas, il respirait lentement, et il jeta ses bras autour du cou de Hideyumi, écrasant sa bouche sur celle de son aîné. Mais il était maladroit, lui qui ne savait comment s’y pendre, et Hideyumi sourit, le repoussant doucement.
« -Tu es mignon, mais tu es trop pressé. Laisse-moi faire. »
Il prit les rênes de la situation, il passa sa main derrière la nuque de Takeru et il l’embrassa, glissant sa langue dans la bouche du garçon, qui eut un petit gémissement surpris. Il se détendit, enfin, et s’appuya contre Hideyumi, perdant ses doigts dans ses cheveux désordonnés. Il tirait sur les mèches qui pendaient autour de sa tête, les enroulaient autour de ses poignets, coulait ses doigts sous le t-shirt de Hideyumi. Il prit de l’assurance et se tourna pour s’appuyer contre le dossier du canapé, soulevant Hideyumi, l’obligeant à s’asseoir sur ses cuisses. Hideyumi eut un gémissement surpris, plantant sans le vouloir ses dents dans la lèvre de Takeru, mais il s’en moquait bien, il n’en revenait toujours pas.
« -Hmm… Takeru… Takeru, attends, s’il te plaît.
-Qu’est-ce qu’il y a ? grogna Takeru, en abandonnant son cou.
-J’aimerai… J’aimerai prendre une douche, je peux ?
-Bien sûr… Vas-y. »
Il le laissa repartir, lâchant sa main au dernier moment et il ferma les yeux, en basculant sa tête contre le dossier du canapé. Il était excité par cet homme et il n’en avait plus aucune honte, il ne pensait qu’au corps d’Hideyumi, trempé par l’eau et enveloppé par la chaleur, là-bas, dans la salle de bain. Il se leva soudain et partit vers sa chambre, fouillant dans ses placards, avant d’en ressortir, avec une pile de vêtements sous le bras. Il frappa à la porte et dit :
« -Hideyumi… Je t’ai apporté des affaires propres. Je les pose devant la porte. »
Un merci embrumé et moite lui répondit et Takeru retourna dans le salon, sa patience s’effilochait au rythme des minutes et enfin, Hideyumi revint près de lui. Si dans ces habits salis et noirâtres, la peau terne de poussière, il était déjà beau, propre, les cheveux encore mouillés, dans ce pantalon blanc et cette chemise rouge, il était sublime. Takeru ne savait plus quoi dire, et Hideyumi sourit, gêné, baissant la tête. Il s’assit près de lui malgré tout, sans croiser son regard, et il vint se pelotonner contre lui, les jambes repliées sur un côté du canapé.
« -Takeru… Pourquoi tu m’as aidé ?
-Honnêtement, je ne sais pas.
-Je ne m’en plains pas. C’est juste que je ne comprends pas.
-Moi non plus, alors nous voilà bien avancés. »
Le bras de Takeru se perdait sur l’épaule de Hideyumi et la main du brun vint doucement soulever le menton de son aîné, pour à nouveau s’accaparer ses lèvres, maintenant qu’il y avait goûtées, il n’était pas question qu’il s’en prive. Il obligea Hideyumi à s’allonger sur le canapé, tombant sur lui, ne tenant pas compte du geignement surpris du jeune homme, alors qu’il l’écrasait. Il n’avait pas encore d’expérience, mais il apprenait vite et il avait bien l’intention de faire de Hideyumi son répétiteur attitré. Il remonta lentement une des jambes de son aîné, pour la poser sur sa hanche, tandis que les mains de Hideyumi se perdaient sur ses fesses. Il découvrit sa gorge, les exposant aux lèvres de son jeune compagnon, qui prenait de l’assurance. Le gémissement qui sortit de la bouche de Hideyumi le transcenda, il se fit plus vorace mais l’autre se raidit soudain et murmura :
« -Takeru, attends… On n’a pas besoin d’aller jusque là. Je n’ai pas envie, en plus.
-Je comprends, moi non plus, je ne suis pas sûr de vouloir le faire tout de suite.
-Ah parce que tu envisages de le faire un jour.
-T’es bête. »
Takeru rougit malgré tout et déposa son front contre le sien, en fermant les yeux. Il lui embrassa le bout du nez et se releva, avec un sourire, le libérant également. Hideyumi resta quelques secondes allongées et finit par se redresser à son tour, en s’étirant.
« -Tu restes ce soir ?
-Je ne sais pas. Ca dépend de toi.
-Ca ne me dérange pas, tu sais, au contraire. Par contre, il faudra que tu dormes dans mon lit.
-Sans arrière pensée ? s’assura Hideyumi avec un sourire.
-Evidemment ! Allez, viens. »
Il le prit par la main pour l’emmener jusqu’à sa chambre et farfouilla dans ses tiroirs pour lui trouver un large t-shirt et un caleçon, qu’il lui tendit avant de disparaître un instant dans la salle de bain pour se changer laissant Hideyumi seul pour le faire également. Quand il revint, son ami était assis au bord du lit, les jambes croisées. Hideyumi releva la tête et sourit, regardant Takeru venir s’installer de l’autre côté. Le jeune homme s’allongea et son compagnon l’imita, ils restèrent un instant comme ça, avant que Takeru ne se tourne sur le côté et demande :
« -Tu restes jusqu’à quand ?
-Jusqu’à demain matin. Ecoute, Takeru, commença Hideyumi, un peu gêné. C’est que vrai que tu es gentil, que tu es mignon, et que même si on ne se connaît pas depuis longtemps, je suis bien avec toi. Mais… Je vis dans la rue, toi, tu es étudiant. J’ai trente et un ans, et tu n’en as même pas vingt et un… Ca fait beaucoup de choses, tu ne crois pas ?
-Pas tant que ça, je trouve, avoua Takeru, tristement, mais si c’est ce que tu penses, alors… Tant pis.
-Je n’ai pas dit que je ne voulais pas, j’ai juste dit que c’était étrange et hâtif. »
Takeru, à moitié rassuré, se serra contre le dos de Hideyumi et soupira, en souriant quand son aîné se laissa enfin aller contre sa poitrine.
Cela faisait si longtemps que personne ne l’avait serré contre lui ainsi. Il avait eu quelques amants, à l’université par exemple, mais ça n’avait jamais vraiment duré. Celui qui avait entraîné sa déchéance avait été un collègue de travail qui avait disparu de sa vie après le scandale dont il avait été la victime et il n’avait pas cherché à le revoir, de toute façon, à quoi cela lui aurait-il servi. Il l’avait profondément aimé, malgré tout, et il lui arrivait encore de penser à lui. Mais en cet instant, il y avait quelqu’un d’autre, un jeune homme qu’il venait à peine de rencontrer et qui le prenait déjà dans ses bras de la sorte. Hideyumi souffla de bien-être, il y avait déjà un moment qu’il n’avait pas dormi dans un lit, et il ferma les yeux.
Il avait perdu sa source de chaleur quand il se réveilla, et Hideyumi grogna un peu en se retournant. Takeru n’était plus avec lui et il pensa même un instant qu’il avait rêvé le jeune homme mais il égara bien vite cette idée quand il le vit rentrer dans la pièce, avec un plateau dans les mains. Il avançait prudemment, s’échinant à ne pas laisser tomber ce qu’il tenait, et le posa enfin avec soulagement près de Hideyumi sur le lit.
« -Quelle heure est-il ?
-Midi et demi, répondit Takeru avec un sourire. Je n’ai pas voulu te réveiller. Je suis allé acheter de quoi nourrir Gil au fait.
-C’est gentil.
-Ca ne me dérange pas, tu sais. Il avait l’air content en plus. Là, il a élu domicile sur le canapé, et il dort, en prenant bien toute la place.
-Tu devrais lui dire de descendre, il va salir.
-Oh, il peut rester, il est comme un bienheureux. »
Hideyumi rit doucement et plissa les yeux quand Takeru ouvrit les volets, puis jeta un coup d’œil sur ce que lui avait préparé son jeune ami. Un vrai repas, et plus ces médiocres rations qu’il arrivait à acheter avec ce qu’il avait réussi à mendier. Parfois, quoi qu’il en dise, il se faisait vraiment honte. Il laissa Takeru s’asseoir près de lui et lui lança un regard timide.
« -Je te laisse d’accord. Je vais voir où est l’autre, s’il ne me fait pas trop de bêtises.
-Merci, Takeru.
-De rien. »
Takeru sortit de la chambre, refermant la porte et s’appuya dessus, en soupirant. S’il se débrouillait bien, Hideyumi allait rester quelques jours de plus, et il aurait l’occasion parfaite de le persuader de ne pas s’en aller finalement. Dans son cerveau, Takeru ne comprenait pas vraiment ce que signifiait un tel engagement, tout ce qu’il savait, c’était qu’Hideyumi lui plaisait, et qu’il n’était pas question qu’il le laisse s’enfuir comme ça. Il revint dans le salon et s’assit par terre, jetant un coup d’œil au chien amusé, qui aboyait légèrement dans son sommeil. Le berger allemand s’était littéralement allongé sur toute la longueur du divan, sans plus se gêner. Takeru le flatta une seconde, de peur de le réveiller et jeta un œil au tas de feuilles de cours qui ne bougeaient plus depuis près d’une semaine. Il pensa à appeler Renji puis renonça, il n’avait pas besoin de l’entendre déblatérer sur Hideyumi. Celui-ci venait d’ailleurs d’apparaître sur le pas de la porte, le plateau dans la main. Il se précipita pour l’aider et s’exclama, le plus naturellement du monde :
« -Tes vêtements sont à sécher, tu peux prendre les miens si tu veux. Toute l’armoire est à disposition.
-C’est gentil.
-Tu peux prendre une douche, aussi !
-Merci. »
Hideyumi s’enfuit une nouvelle fois vers la salle de bain, un paquet de linge sous le bras et laissa Takeru seul dans le salon. Ce dernier se pencha vers Gil et murmura, doucement :
« -Si seulement ton maître était comme toi… Si seulement il voulait rester ici lui aussi. »
Il soupira et partit faire un peu de rangement dans la chambre, souriant en pensant à la nuit qu’il venait de passer. Bien sûr, il n’avait rien fait, avec Hideyumi, mais sa simple présence, son corps contre le sien, avait réalisé bien plus qu’il ne pouvait l’imaginer. Il lui avait donné le sentiment de vivre, enfin. Il fit le lit, et revint dans le living, trouvant Hideyumi, qui jouait avec son chien. Il se pencha vers lui pour vérifier l’état de ses blessures et eut une moue embêtée en apercevant un bleu qui lui mangeait une partie de la joue, mais il y avait eu plus de peur que de mal.
« -Tu veux aller te promener ?
-Pourquoi pas ? s’exclama Hideyumi en se redressant, s’étirant. Il faut que je retrouve la laisse de Gil et….
-Euh… Comme elle était abîmée… Et que j’avais le temps… Je me suis permis d’en acheter une autre.
-Takeru, serais-tu dieu, plaisanta Hideyumi, en acceptant avec un sourire. »
Gil s’était d’ailleurs réveillé en entendant parler de lui et les deux hommes sortirent en compagnie du chien. Mais alors que Takeru fermait sa porte, une voix qu’il connaissait bien s’abattit sur eux :
« -Hey, Takeru.
-Salut, Renji, souffla le garçon en rangeant ses clés dans sa poche.
-Qu’est-ce que tu fais ?
-J’allais faire un tour.
-Ah ouais ? »
Renji jeta un regard dégoûté à Hideyumi, puis scruta Takeru, avant de soupirer, marmonnant qu’il reviendrait quand il sera seul, pour pouvoir lui parler. Takeru attendit d’entendre se refermer la porte d’entrée et il donna un coup de pied énervé dans le mur, sous les yeux mi-figue, mi-raison de Hideyumi, qui lui murmura qu’il fallait mieux qu’il se calme, avant d’ameuter tout l’immeuble. Takeru lui donna raison et il monta dans l’ascenseur avec lui, souriant de voir Gil si obéissant, assis au pied de son maître, sans broncher. Il faisait beau, dehors, comme un jour de mois d’août et Hideyumi déboutonna la veste que lui avait prêtée Takeru. Il n’avait plus vu Tokyo comme ça, depuis longtemps déjà. Il avait appris à la connaître, il connaissait ses trottoirs, son macadam. Il les avait arpentés en deux ans, il savait les endroits où il serait calme et les autres où l’animation et le bruit seraient à la limite du supportable. Et à présent, il se retrouvait là, comme un simple promeneur, dont on ne soupçonnait plus rien, si ce n’est son apparence un peu excentrique, mais tout le monde l’était ici. Personne ne se regardait, personne ne se jugeait, et il avait l’impression que c’était encore plus vrai aujourd’hui, tandis qu’il se baladait avec Takeru. Hideyumi sourit, en jetant un coup d’œil au garçon près de lui. Il semblait à peine sorti de l’adolescence, pourtant, il avait déjà vingt ans, bientôt vingt et un. Il était séduisant, ce garçon qui lui avait parlé une nuit, qui l’avait embrassé, qui l’avait accueilli chez lui, sans raison – ou du moins, Hideyumi voulait croire qu’il n’y en avait aucune. Mais Takeru restait candide, comment pouvait-il s’imaginer qu’il ne repartirait pas, après ce soir, ou demain matin. Il aurait aimé être capable de le faire, mais il s’agissait juste de suicide pour tous les deux. Il n’avait pas sa place dans la vie de Takeru, comme celui-ci n’avait rien à faire dans la sienne. S’ils avaient pu se rencontrer plus tôt, les choses auraient pu être différentes, mais malheureusement pour eux, le temps avait passé et les évènements ne leur donnaient plus aucun moyen tangible pour se lier l’un à l’autre. Peut-être de l’amitié, dans le meilleur de cas, si Takeru mettait de côté bien d’autres sentiments.
Il n’avait pas envie de lui faire du tort, et lui-même n’avait plus rien à espérer de son existence. Il avait à peine la trentaine passée, mais c’était trop tard, il ne se sentait pas capable de reconstruire sur un champ de ruines stériles. Si encore, il avait eu un travail, même infime, s’il avait des contacts réguliers avec sa femme et sa fille, si sa famille avait daigné lui parler, il aurait pu se refaire et sortir du gouffre, mais il était seul, et n’avait plus besoin de se battre, si ce n’était pour traîner sa carcasse. Gil lui avait tenu compagnie, en tant que seul ami, seul compagnon d’infortune, seul être à qui il avait confié ses peines, qui avait essuyé avec lui les plâtres de sa vie qui s’écroulait. Sans ce chien, qui pouvait paraître insignifiant et banal, il se serait sans doute précipité du haut d’un pont ou jeté sous une voiture.
Les premiers mois, cela avait été si dur, de se sentir humilié ainsi, de vivre dans la rue, de n’être qu’un anonyme, que les gens ne regardaient même plus, juste une tâche sur le sol, et rien de plus. De n’avoir pas même un sourire, ou un regard, juste des œillères, pour ne pas voir la misère. La masse passait devant lui, courait, s’agitait, et il demeurait immobile, comme une statue figée pour l’éternité. Takeru s’était arrêté, il n’avait pas compris pourquoi, alors que la première fois, il n’avait fait qu’être un autre de ces gamins sans âme qui passaient devant lui. Ils avaient parlé et le jeune homme avait même dormi contre lui – quand il y repensait, cette situation avait tenu de l’irréel. Un genre de belle et la bête moderne. Lui, sale, ébouriffé, fatigué, les vêtements déchirés et rapiécés ici et là et Takeru, brillant, intelligent et agréable.
Takeru ne savait pas encore s’il aimait les hommes, en tout cas, Hideyumi l’avait pressenti comme ça. Il avait sûrement envie d’essayer, mais pourquoi avec lui, alors qu’il y avait tant de monde autour de lui ? En pensant à ça, Hideyumi s’accrocha à la bandoulière du sac du jeune homme et Takeru sursauta, s’exclamant :
« -Il y a quelque chose qui ne va pas ?
-Non… Non, ce n’est rien.
-Tu veux t’asseoir un moment. Il crève de chaud !
-Si… Si tu veux, Takeru. Mais pour le chien, je…
-Ne t’inquiète pas, on va s’installer à une terrasse. Allez, viens, je t’invite.
-Takeru, je… »
Mais il obéit, content finalement de profiter d’instants qu’il savait éphémères, et il se retrouva assis autour de la table, son chien à ses pieds, qui ne bougeait pas. Il essaya de dire, pudiquement, qu’il n’avait pas assez d’argent pour payer, avec honte, mais Takeru sourit et secoua la tête, ce n’était pas donné, mais il allait faire cet effort pour Hideyumi. Ils sirotèrent bientôt deux cocas, et Hideyumi jouait avec sa paille, alors que Takeru fouillait dans son sac pour trouver son portefeuille, et consulter son portable. Un appel en absence. Sans doute Renji, qui allait lui demander des comptes. Qu’il aille au diable, songea Takeru, en retrouvant son sourire. Il se sentait tellement plus sûr de lui, plus conquérant, il regrettait d’un coup les années qu’il avait passées à n’être qu’un prototype modèle d’un étudiant obnubilé par son travail et sa réussite, et qui avait négligé le reste, en sachant très bien pourquoi. Etre homosexuel était un grain de sable dans la machine huilée de Takeru. Mais maintenant, il savait qu’il était ainsi et pas autrement, en ayant rencontré Hideyumi, qui avait attisé cette terrible attraction, qui en devenait presque viscérale, tant elle se nourrissait de forces inextinguibles. Et quand il le voyait, perdu, en face de lui, quelque chose tremblait en lui. Hideyumi paraissait encore si jeune, jamais il ne lui aurait donné son âge – et après tout, ça l’arrangeait.
Hideyumi… Une obsession, une monomanie… Tout ce qu’on voulait… Takeru avait rarement rencontré une personne si belle, pas simplement parce que Hideyumi était attirant, mais aussi parce qu’il était doux, gentil, courageux. Il représentait un véritable idéal, dans l’esprit du jeune homme. Comme un gamin amoureux, comme un adolescent qui vivait son premier émoi – et c’était vrai, une sensation d’apaisement et d’excitation s’emparait de lui, un voile tendre dans lequel il s’enveloppait, profitant de sa douceur. Dans son monde, Takeru s’aveuglait, il s’imaginait déjà tout un avenir, alors qu’il n’avait pas véritablement conscience de qui était Hideyumi, à peine un pan de la vérité. Il continuait de penser qu’il pouvait être ordinaire, même dans sa particularité, et que Hideyumi avait aussi sa place près de lui. Tomber amoureux en une simple rencontre, volatile, mais éternelles dans des souvenirs, juste un regard et succomber. Takeru se serait moqué d’un raisonnement aussi stupide et futile, mais à présent, son cœur d’enfant connaissait les remous d’une passion qui pointait le bout de son nez.
A six heures, quand ils se levèrent pour quitter la terrasse, Takeru paya immédiatement et attrapa le bras d’Hideyumi, pour le mener encore un peu plus dans le centre. Il ne s’opposait à rien, il n’avait pas tant envie que cette journée prenne fin et que chacun retourne à ses occupations, lui, celles de la rue, et Takeru, celles de l’université.
Takeru s’engouffra dans un fast-food, lui ordonnant de ne surtout pas bouger et revint une vingtaine de minutes plus tard avec un sac en papier à la main. Il eut un sourire, s’excusa, mais avoua que son frigidaire était vide et qu’il n’avait pas eu le temps de faire quelques courses. Ils rentrèrent tranquillement, se fondant encore dans la foule pullulante, et regagnèrent l’appartement de Takeru, dont il avait laissé la fenêtre du salon ouverte, pour laisser s’y engouffrer l’air. Il faisait bon et Gil partit se vautrer sur le carrelage de la cuisine, à la recherche d’i, peu de fraîcheur. Takeru lui remplit un bol d’eau qu’il posa dans un coin et vint disposer ses achats sur la table, invitant Hideyumi à le rejoindre. Le jeune homme obéit, et vint s’asseoir près de lui. Ils dînèrent sans précipitation, Hideyumi était détendu, il mangeait à sa faim, en plus de ça, et Takeru se montrait si attentionné envers lui.
Il s’affaissa sur le divan, s’appuyant contre le dossier, les mains sur son ventre, et il lâcha, fatigué :
« -Je n’en peux plus.
-Tu as de l’appétit, dis donc !
-Il faut bien ! répondit-il en souriant.
-Alors, tu restes ce soir ?
-Je… Je crois, oui. »
Takeru sourit et dans un élan soudain, il se jeta contre Hideyumi en riant, passant ses bras autour de son cou. L’autre sursauta, surpris, et demeura inerte, comme anesthésié par le temps qui tournait.
Juste quelques pièces, puis un sourire et si peu de mots… Et voilà qu’il se retrouvait ici, dans les bras d’un garçon, qu’il venait à peine de rencontrer. Il ferma les yeux, et sa tête échoua contre l’épaule tremblante de Takeru, ses doigts se refermèrent enfin sur le t-shirt du jeune homme, dans son dos. Il serra les dents un instant, puis éclata en sanglots, contre cette poitrine consolatrice. Il n’avait jamais pleuré, depuis qu’il connaissait cette situation, même quand il avait été jeté dans la rue, même quand on lui avait annoncé qu’il ne verrait plus sa fille, qu’il n’était plus rien. Et le trop-plein de ces deux longues années débordait enfin, tout ce qui s’était accumulé, souffrances, douleurs, abandon, peur, ressurgissait des eaux de son Atlantide ravagée. Ses mémoires de ce qu’il vivait avant, et son bonheur, même mensonger, sa vie de père de famille, de mari, de collègue. Sa vie de normalité, la vie qu’il avait toujours voulue, qu’il avait eue, puis qu’il avait perdue. Il ne l’avait en aucun cas pensé, il n’avait jamais, ô grand jamais, désiré y songer, car l’effleurer de son esprit était juste une mort sans phrase et sans protocole. Il avait banni le mot regret de son vocabulaire, mais juste pour le ressortir un long moment plus tard, doublé de sens.
Takeru le consola du mieux qu’il le pouvait, mais il n’avait pas les bons gestes, les bonnes paroles, il se sentait gauche. Les longs cheveux d’Hideyumi s’enroulaient autour de son poignet, lui chatouillait la joue. Il déposa un baiser furtif sur son front, il devinait les larmes, qui coulaient sur son cou, qui trempaient le tissu. Touché au cœur par toute la peine de Hideyumi, il sut alors qu’il n’avait plus rien à faire, il avait été vaincu.
Takeru releva doucement le menton d’Hideyumi de son index, et croisa son regard meurtri, humide et rougi, puis tenta un sourire, avant de se pencher vers lui. D’effleurer son souffle saccadé, d’essuyer sa peau mouillée, de doucement, chercher ses lèvres. Il n’osa d’abord pas, se contentant simplement de palper le magnétisme de sa respiration, puis il goûta sa chaire frissonnante, éphémère contact, une seconde, un instant. Et il céda, il l’embrassa, feignant de ne pas entendre son gémissement surpris, de ne pas sentir, peut-être, sa résistance faiblarde. Hideyumi pleurait encore, mais en silence, les baisers de Takeru aspiraient chaque son, chaque dissonance de ses sanglots.
Takeru le portait contre lui, vers la chambre. Il voulait lui dire non, mais il en était incapable. Il croyait être fort, face à lui, mais là résidait l’erreur. Il avait pensé qu’il ne plierait pas, parce qu’il se l’interdisait, il se répétait toutes les barrières qu’il y avait entre eux, mais il devenait impuissant, tandis que Takeru les brisait une à une. Il gémit quand il tomba sur le lit, essaya de se relever, mais le poids du garçon le cloua dans les draps.
Juste pour une nuit… Une simple nuit… Laisse-toi aller…
Il manquait de plaisir affectif et charnel, et il en avait envie, désormais, alors que les dents de Takeru agaçaient sa gorge, que ses mains attrapaient les siennes, pour l’enchaîner. Il repoussa Takeru, sans le quitter, et le fit rouler sur le dos, s’allongeant sur lui, ses cheveux retombaient mollement sur sa poitrine, sur le matelas. Ils restèrent un long moment à s’embrasser, les doigts de Takeru avançaient pourtant l’échéance, il se glissait sous son t-shirt, pour le relever, et Hideyumi le retira, le jetant plus loin, avant de revenir à son occupation principale. Takeru perdit patience, et il le déshabilla pour de bon, incapable d’attendre plus longtemps, de le voir nu. Hideyumi se retrouva de nouveau alangui sous le garçon, qui le contempla avec émerveillement, le faisant presque rougir. Le jeune homme se mit ensuite à dévorer son corps de baisers, de caresses. Il grignotait sa poitrine, les mamelons rosés, il léchait son aine, ses cuisses, puis il revenait s’abreuver à la coupe de ses lèvres, tandis qu’il flattait de la main l’érection de son nouvel et premier amant. Tout s’imposait à lui, l’expérience qu’il n’avait pas semblait lui être apportée soudain, et il lécha le sexe de Hideyumi, qui ouvrit la bouche, sur un gémissement léger. Ses hanches se soulevaient imperceptiblement, il souhaitait plus que ça.
Takeru l’avala entièrement, levant les yeux vers lui, pour le voir, le provoquer. Il se découvrait l’âme d’un manipulateur, qui faisait ce qu’il désirait de sa victime. Il le délaissa et revint l’embrasser, Hideyumi lança ses mains autour de son cou, il brûlait de l’intérieur. Et Takeru, loin d’éteindre ce feu, descendit calmement, le frôlant, se frottant à lui. Du bout de sa langue, il s’amusa de son intimité, il se plaisait à le voir se cambrer un peu. Ses doigts s’y aventurèrent également, Hideyumi était un pantin tiré par les fils du plaisir. Puis il cessa, remonta, le couvrit de baisers, et tendit la main vers la table de chevet, passant un instant par-dessus la poitrine de son amant. Il attrapa la boîte de préservatifs – une mauvaise blague de Renji qui allait servir enfin – et il s’installa entre les jambes de Hideyumi, l’embrassant encore, avide, jamais rassasié.
Une heure plus tard, Hideyumi dormait contre son épaule, et Takeru avait encore en tête les moments qu’ils venaient de passer, privilégiés, intimes, autres. Avec lui, il pouvait même oublier ses études, sa famille et tout le reste. Il le ramena encore contre lui, attirant le drap jusqu’à son épaule, qu’il caressa encore. Ils avaient fait l’amour, juste un soir d’été, un été de promesses, une découverte de soi, une acceptation de l’autre. Takeru se tourna prudemment et souffla quelques mots, trois, au creux de l’oreille de son amant endormi.
Fourbu lui aussi, il ferma les yeux, s’endormant tranquillement. Un autre corps bougea alors, Hideyumi observa Takeru, capturé par la fatigue, et ses cils s’alourdirent de larmes. Cette fois-ci, Takeru ne le consolerait pas, il devenait ignorant, tandis qu’il se reposait. Hideyumi se calma enfin, après de maints efforts et resta dans son coin.
Au matin, le jour n’était pas encore levé, le soleil commençait à peine à poindre et pourtant, il se leva, silencieusement. Nu, il s’approcha de la chaise du bureau, sur le dossier de laquelle Takeru avait posé ses vêtements. Il passa un caleçon, puis son pantalon trop large, sa veste trop grande et trop chaude, son t-shirt troué ici et là. Il sortit sans un bruit de la chambre, s’appuyant un moment contre la porte, tête baissée. Il revint dans la chambre, l’espace de courtes minutes. A genoux sur le parquet, il caressa le visage de Takeru, qui dormait du sommeil du juste. Hideyumi s’arracha à lui, et fouillant dans une des poches de son manteau, fermée par un bouton, il sortit une chaînette, celle qu’il avait offerte à sa fille et que sa femme lui avait renvoyée, quand elle était partie. Takeru en prendrait soin, mais elle n’était gage de rien, surtout pas d’une autre rencontre. Il lui donnait juste une mémoire, de lui, de tout. Pour ces quelques jours passés avec lui.
Il quitta de nouveau la pièce, et alla chercher Gil, dans la cuisine. Le chien leva la tête, et le suivit, en traînant de la patte, quand son maître lui ordonna de venir, dans un murmure. Hideyumi sortit de l‘appartement, fermant la porte sans un bruit, et dévala les escaliers. Une fois dehors, il resta planté devant l’immeuble, et se mit à courir, loin, vite, les larmes aux yeux, pour ne pas pleurer, pour les faire sécher par le vent doux qui soufflait. Il oublierait, comme on l’oubliait lui, il pardonnerait Takeru pour sa naïveté, en réponse à ceux qui ne l’avaient jamais fait pour lui.
Takeru maugréa, et tendit le bras, mais il ne trouva que du vide, un vide glacial. Une place vierge, près de lui, alors qu’hier encore, Hideyumi la réchauffait par sa présence. Il sauta hors du lit, à la hâte, passa un caleçon et déboula dans le salon. Gil n’était plus dans la cuisine, la laisse avait disparu. Takeru céda presque à l’affolement, mais ra raison aveuglée lui suggéra qu’il était juste allé promener son chien, rien de plus. Persuadé d’avoir raison, Takeru se mit en tête de l’attendre, il prépara le déjeuner, mais les heures passèrent, et pourtant, il se persuadait que bientôt, il passerait la porte, que Gil viendrait le chercher, pour quémander de quoi manger.
A vingt-trois heures, il s’enferma dans sa chambre et s’effondra sur le lit, serrant les dents, les lèvres vacillantes. En voulant allumer la lumière, sa main heurta un objet, qui chuta au sol, et il le ramassa, le voyant à peine. Parti, envolé, n’ayant laissé que ça, qu’un bijou de bébé. Son bébé… Il lui avait donné ce qu’il avait de plus rare, et Takeru paniqua, si Hideyumi se défaisait d’une chose si précieuse à ses yeux, que lui restait-il alors ?
Trente minutes plus tard, il marchait dans les rues, partout où il avait pu aller. Mais Tokyo était une véritable toile, un labyrinthe, un dédale sombre. Ils étaient égarés, chacun d’un côté, mais il ne perdait pas espoir. Pourtant, à six heures, Takeru rentra chez lui. Seul… Vaincu… L’amour faisait mal, l’amour, était-ce mal ? Injuste en tout cas. Lui, le cœur rigide, qui avait ployé pour un homme de dix ans son aîné, sans domicile fixe, inconnu pourtant si familier.
Le mois d’août fut triste et las, comme un mois d’hiver, en plein été. Takeru démissionna de son travail, à quoi bon y aller, si à chaque retour, il ne le voyait plus. Renji avait oublié ses remontrances, blessé, au fond, par la détresse de son ami, harponné par une image atemporelle. Malgré tout, il répétait que la vie continuait, que Hideyumi avait fait son choix, mais comment le faire comprendre à Takeru, borné dans sa fixation.
Septembre arriva, les cours continuèrent, mais quelque chose avait changé. Un souvenir doux, un sourire calme, des yeux rieurs, saupoudrés d’un peu de tristesse et de peine, qu’il s’était offerts, pour quelques échos de centimes.
OWARI
Fin de ce petit one-shot, un peu bâclée sur les bords :p. Pour l’instant, une suite n’est pas prévue, mais elle pourrait être fortement envisageable ! On verra, si ça vous plaît :D Thanks, all !