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Où le destin nous mène…
Chapitre I : la rencontre
Gabriel courrait à toute vitesse depuis quelques minutes, le visage défait. Des larmes y perlaient inlassablement, se mêlant à l’eau salée de la pluie. Il bousculait les passants, sans même sans rendre compte. Quelques personnes s’indignaient sur son passage, mais lui n’entendait rien, trop préoccupé par son chagrin qui le rongeait désormais.
Séphorio travaillait comme tous les jours dans la petite épicerie du coin et était occupé à placer des tomates sur l’étalage de présentation devant la boutique. C’est à ce moment que quelqu’un vint brusquement le percuter de plein fouet. Le choc fut si brutal que Séphorio se retrouva à terre, les tomates roulant de part et d’autres sur le trottoir. Il entendait déjà le patron hurler face à sa maladresse légendaire. Oui, mais là, c’était pas vraiment sa faute… D’ailleurs, l’objet de son malheur était sur lui et ne tentait même pas de se relever ! Bien au contraire, la personne l’avait enlacé, et pleurait toutes les larmes de son corps.
J’espère au moins que c’est une jolie fille, grogna en son intérieur Séphorio, contrarié par cette mésaventure mais néanmoins attendrit.
-La scène est très touchante, mais bon dieu, Séphorio, si tu ne te relèves pas dans les deux secondes pour me ramasser ces fichus tomates, je te promets, que…
Le patron était vraiment fâché là. Mais l’employé ne l’écoutait plus. La personne vautrée sur lui répétait inlassablement les mêmes mots : « pourquoi t’es morte, pourquoi tu m’a laissé »…entre deux hoquets.
-Séphoriooooooo !!! hurla le patron, devenant tout rouge d’une façon presque comique.
-C’est bon, je me lève PATRON ! répliqua ironiquement et en grognant l’intéressé, repoussant doucement son léger fardeau qui s’agrippait maintenant de toutes ses forces à lui.
Il commença à ramasser ses tomates, maugréant contre le destin qui le persécutait encore une fois et se sentant vraiment ridicule, à quatre pattes, au milieu du trottoir.
Il jeta tout de même un coup d’œil à la personne qu’il avait pris pour une fille il y a quelques minutes. Pas de doute, c’était bien un garçon, et même un très beau. Ses cheveux blonds étaient tout emmêlés et lui tombaient sur les yeux. Son regard était magnifique, bleu argenté. Le visage fin, plein de larmes, était bouleversé et d’une tristesse indicible. Il était vêtu de vêtements sales, qu’il devait traîner depuis quelques jours déjà. Il avait l’air jeune, pas plus de seize ans en tout cas et pour l’heure, parlait tout seul, comme un dément, sans s’intéresser au reste tout en serrant contre son cœur son sac d’écolier.
Pendant le temps de l’observation, Séphorio avait enfin fini de tout ranger, mais le patron continuait de râler, car inévitablement, des fruits s’étaient perdus dans la mésaventure. Heureusement pour lui, son travail était fini, Paul était arrivé et prenait la relève, sous l’œil soulagé du marchand.
-Non mais quelle plaie ce boulot, pensa le jeune employé qui entra dans la boutique pour récupérer ses affaires et pour se faire remonter les bretelles (encore une fois !) par son patron.
Quand il sortit enfin de l’épicerie, le garçon était encore au sol, mais silencieux à présent. Le jeune homme s’accroupit près de lui et écarta une mèche indisciplinée venue se placer devant les yeux qui regardaient dans le vide du bel inconnu.
-Tu ne veux pas te relever, gamin ? Car là tu gênes le passage et bientôt les gens vont te marcher dessus ou bien de lancer des pièces de monnaie !
-Je m’en fiche, parvint à articuler le garçon, sans regarder son interlocuteur.
-C’est toi qui vois, mais tu sais, tu peux aller pleurer ailleurs. Je suis même partant pour t’inviter à boire un café si tu veux bien lâcher le trottoir, dit Séphorio en lui adressant un clin d’œil.
Le plus jeune releva la tête et fut charmé par le sourire de Séphorio. Cela le mit en confiance et il accepta la main qu’on lui tendait pour se relever.
-Au fait, je m’appelle Séphorio, dit avec un grand sourire ravageur le jeune homme.
-Moi c’est Gabriel, répondit timidement le blond.
J’étais complètement perdu et les larmes m’aveuglaient. J’étais au sol, sur le corps d’une personne, probablement un homme, vu la taille et les muscles.
Un autre homme avec une voix crispante parlait, mais je n’écoutais pas. J’étais bien, contre le corps de cet autre, cette chaleur que je n’avais pas rencontrée depuis…
Mais mon réconfort ne dura pas, et il se dégagea doucement de mon étreinte, sans colère, moi qui l’avait quand même percuté violemment quelques minutes auparavant.
Je restais là, sur le trottoir au milieu des passants qui grouillaient autour de moi, probablement surpris de voir quelqu’un par terre. Mais peu m’importait.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté ici, puis la voix la plus jeune que j’avais entendu tout à l’heure, appartenant à celui qui m’avait fait du bien sans même le savoir, s’adressa à moi.
-Tu ne veux pas te relever, gamin ? Car là tu gênes le passage et bientôt les gens vont te marcher dessus ou bien de lancer des pièces de monnaie ! Dit-il d’une voix grâve et très calme.
-Je m’en fiche, répondis-je, sans même lever la tête.
-C’est toi qui vois, mais tu sais, tu peux aller pleurer ailleurs. Je suis même partant pour t’inviter à boire un café si tu veux bien lâcher le trottoir, me proposa t-il.
Je rêve ! Après les ennuis que je lui cause, il m’invite !
Je relevais à cet instant la tête pour voir le visage de celui que j’allais aimer du premier regard. Jamais je n’avais vu quelqu’un de si éblouissant. Je remarquais immédiatement ses yeux qui étaient bleus comme les miens mais beaucoup plus clairs, presque transparents. Les cheveux étaient noirs et lui tombaient aux épaules, mais ce n’était pas une teinture, ils étaient naturels. Ce contraste lui donnait une apparence étrange presque irréelle, souligné par des traits parfaits : le nez était fin et droit, les lèvres pulpeuses et sensuelles comme la bouche d’une femme. Il était vêtu d’un long manteau lui arrivant aux chevilles. Comme sortit d’un rêve…
J’acceptais la main qu’il me tendait et debout, je me rendais compte qu’il me rendait bien une tête de plus. Et j’adore son prénom, Séphorio…
A cet inconnu qu’il ne connaissait que depuis quelques minutes, Gabriel raconta tout. La mort de sa mère il y a quelques mois, la famille d’accueil de laquelle il venait de s’enfuir et qui lui faisait vivre un véritable calvaire…
Il s’effondra de nombreuses fois en narrant son histoire, pleurant tout son saoul. Séphorio l’écoutait d’une oreille attentive, en lui lançant des regards bienveillants.
Nous étions assis à une table du café faisant l’angle de la rue. Une serveuse nous apporta deux tasses de café.
J’étais gêné, devant ce bel homme de vingt quatre ou vingt cinq ans, qui me regardait en silence. Je me sentais si mal, dans mes vêtements sales et pauvres. Mais il n’avait pas l’air d’y faire attention.
-Pourquoi pleurais tu ? demanda t-il de but en blanc en me dévisageant de ses yeux translucides.
-Je…
Je m’arrêtais net. Je ne connaissais pas cet homme, je venais de faire tomber ses tomates tout à l’heure, mais c’est tout. Il n’en a rien à faire de mes histoires, il doit m’avoir invité par pitié. Je suis un gamin qui pleure après tout.
Je tentais de me lever mais sa main m’arrêta.
-Rassieds toi, me dit il simplement.
J’obtempérais et me remis à tripoter ma petite cuillère. Je pris mon souffle et me lançais dans un long monologue sans même le regarder.
Comme je vous l’ai déjà dit, je m’appelle Gabriel et j’ai seize ans. Il y a de cela six mois, j’ai perdu ma mère dans un accident de voiture. Elle rentrait de vacances avec son petit ami et un chauffard ivre a percuté leur véhicule qui a échoué dans un fossé. Ils sont morts tous les deux sur le coup.
Je stoppais là mon récit quelques secondes, des larmes que je ne pouvais retenir s’échappaient de mes yeux.
Après l’enterrement, les autorités ont décidé de me placer en famille d’accueil jusqu’à ma majorité car je n’ai pas de père, enfin je ne le connais pas. Sur mon acte de naissance est marqué : père inconnu. Ma mère a emporté le secret de son identité dans la tombe.
Ma famille d’accueil maintenant. Quand je suis arrivé dans leur maison, j’ai été bien accueilli. Le monsieur, Dan, a été d’emblée fort sympathique avec moi et m’a mis tout de suite à l’aise malgré mon état de choc. Sa femme Marianne l’a été tout autant bien qu’un peu envahissante ; j’ai appris qu’ils avaient deux enfants qui allaient revenir de vacances. Même si je ne me hâtais pas de faire leur connaissance, je ne m’attendais pas au pire. Et pourtant, ce fut le cas. Simon, l’aîné se trouva être dans ma classe à la rentrée scolaire et me fit totalement exclure de la classe. Je n’y avais pas d’amis, tous se moquaient de moi en écoutant les mensonges de Simon, tous plus horribles les uns que les autres. Entre autres, il racontait que mon père était en prison car il avait tué quelqu’un et que ma mère était une ancienne prostituée. A la maison, ce n’était pas mieux : Simon et sa sœur Marlène faisaient des bêtises et me faisaient porter le chapeau. A force de persuasion, les parents sont devenus méfiants avec moi et ne me cajolaient plus du tout. Au contraire, ils ne me regardaient plus, j’étais devenu pour eux aussi un parasite.
Mais il y a deux jours, tout a explosé.
Je m’arrêtais une nouvelle fois, les yeux embués et repris : je me suis battu avec Simon à l’école, il se moquait une nouvelle fois de moi, ce que je savais supporter à présent, mais il a recommencé à parler de ma mère et cela n’a pas pu passer. Un temps d’arrêt et je repris : Je me suis jeté sur lui et je l’ai frappé de toutes mes forces. Il a été surpris, puis ensuite il m’a roué de coups car il est beaucoup plus costaud que moi. Cela s’est terminé chez le directeur avec les parents qui ont été appelé. Malgré tout ce que j’ai pu dire on ne m’a pas cru. Une fois rentré à la maison, j’ai été interdit de manger avec eux et je suis monté dans ma chambre. J’en ai profité pour m’enfuir pendant la nuit. Voilà.
Gabriel leva la tête face à son interlocuteur, se demandant probablement pourquoi il était allé tout raconter à ce parfait inconnu. Mais il paraissait comme soulagé dans son malheur, d’avoir tout dit et d’avoir enfin été écouté.
-Et bien faut dire que t’as pas eu de chance, gamin. Le regard de Séphorio était triste, presque gêné.
-Merci de m’avoir écouté et aussi pour ce café. Mais cessez de prendre cet air de chien battu, je ne veux pas de votre pitié. Gabriel avait été agressif et était en train de le regretter.
Amer, Séphorio se leva et d’un mouvement brusque se pencha, posa de part et d’autre de la table ses mains en fixant intensément le jeune garçon face à lui.
-Je veux juste t’aider, t’as pas besoin de me parler sur ce ton, gamin.
-Je ne vous avais rien demandé !
-Et bien c’est la meilleure ça, dit Séphorio en se redressant, aucune reconnaissance ! Je te ferais remarquer que tu as quand même fait tomber mon étalage et que je me suis fait engueuler par mon patron par ta faute. Ça a été le truc de trop qui va faire pencher la balance. Ca m’étonnerait pas que demain cet abruti ait trouvé quelqu’un pour me remplacer. Tu t’en fiches, hein ! cria le jeune homme. T’as pas l’air d’avoir déjà bossé chez les primeurs toi ! Je suis même prêt à parier que t’es dans les premiers de ta classe ! T’auras un bon travail plus tard, pense à ceux qui sont au bas de l’échelle, fit il en faisant semblant de pleurer d’un air cocasse.
Quel comique ce type ! J’avais presque envie de rire devant son air faussement en colère, car il se moquait bel et bien de moi, avec cet air ironique qui ne le quittait jamais. Il essaye de me remonter le moral, même après ce que je lui ai dit…
-Bon, je t’emmène chez moi, gamin ! T’as besoin d’un décrassage et j’ai bien l’impression que t’es affamé aussi. Mais attention, c’est pas de la pitié jeune homme, je te rends service c’est tout, j’espère bien qu’un jour tu me rendras la pareille, avec les intérêts en plus !
Gabriel eut un petit sourire et accepta d’un mouvement de la tête.
-A la bonne heure !
C’est ainsi que j’allai me retrouver chez Séphorio que je connaissais à peine mais à qui je faisais confiance pour le moment. Il avait l’air sincère dans ses paroles et sa beauté me laissait bouche bée. Il devait me prendre pour un timide car je ne le regardais presque jamais dans les yeux. Je n’y arrivais pas pour dire la vérité car il me déstabilisait à un point phénoménal. Il ne vallait d’ailleurs mieux pas qu’il s’aperçoive que je rougissais à tout bout de champs. Je suis homo et j’ai eu du mal à l’accepter, mais que se passerait-il si cet ange salvateur le savait ? Aurait-il le même regard complaisant ou bien me regarderait il avec dégoût comme tous ces autres à l’école ? Je dois avouer que je n’ai pas envie de le savoir et pour l’heure, je vais passer quelques temps chez lui, alors je vais tout faire pour ne pas gâcher ces moments de pur bonheur.