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Auteur : L’ange gardien.
Disclaimer : Y a pas écrit sur leur front, mais ces personnages sont à moi ! Par contre, la chanson Nothing’s gonna change my love for you ne m’appartient pas (j’aimerai bien être capable d’écrire des choses aussi jolies…), mais est la propriété de Georges Benson.
Genre : Malgré ce qu’on pourrait croire, ceci n’est PAS une deathfic. Enfin si mais non. Lisez, vous comprendrez…
Le soleil passait à peine entre les volets fermés mais quelques rayons venaient doucement caresser les deux adolescents endormis côte à côte. Elle les sentait sur sa joue, dans ses cheveux noirs. Mais pas question d’ouvrir les yeux. Elle était trop bien là où elle était. Elle sentait un cœur battre sous sa main, son cœur. Blottie contre sa poitrine, entourée de ses bras, sa joue appuyée contre sa tête, elle se sentait en sécurité. Tant qu’il était là, ses peurs et ses démons se tenaient à distance. Et il lui avait promis que cette protection ne faillirait jamais. Qu’il ne l’abandonnerait jamais. Soudain, elle sentit une main chaude se poser sur sa joue pour la caresser tendrement tandis que des lèvres douces effleuraient les siennes.
-Réveille-toi, petit ange, souffla une voix tendre à son oreille.
Gardant les yeux fermés, elle sourit. Elle savait que lorsqu’elle les ouvrirait, elle verrait son visage au-dessus du sien, ses yeux sombres mangés de cheveux dorés illuminant son visage. Qu’il lui sourirait alors en murmurant ces mots qui n’appartenaient qu’à elle :…
Quand un ange pleure
-Ai shiteru Tenshi...
Leara sourit et tendit la main pour toucher son visage. Mais elle ne rencontra que du vide. Elle se redressa d’un coup, ses yeux d’émeraude fouillant la chambre pour y trouver des repères.
-Hi-chan ?
Il était là, pourtant, elle sentait encore la caresse de ses lèvres sur les siennes ! Sa main sur son visage ! Son regard tomba alors sur son miroir appuyé au mur en face d’elle. Son miroir où était accroché une photo. Sa photo, souriant mais le regard rêveur, le visage balayé de longues mèches. Et comme chaque matin, la réalité lui sauta au visage, de façon toujours plus douloureuse. Cela faisait un an aujourd’hui qu’il n’était plus là. Et qu’il ne serait plus jamais là. Comme chaque matin depuis un an, des larmes emplirent ses yeux et vinrent rouler sur ses joues, sur un chemin déjà maintes fois parcouru. Une sensation de froid la fit frissonner et elle serra ses bras autour d’elle. Elle ne pouvait pas. C’était impossible. Impensable. Pourtant, son corps agit de lui-même pour la sortir de son lit et la mener jusqu’à la salle de bains. Un rituel maintenant devenu quotidien. Elle faisait des gestes mécaniques sans y réfléchir. Son corps survivait seul. Son cœur était déjà mort depuis longtemps.
Lorsque Leara descendit les escaliers et traversa la cuisine, ses parents et son frère levèrent la tête. Ils ne dirent rien, se contentant de la regarder. Ils ne pouvaient rien faire, si ce n’est lui assurer par leurs regards qu’ils étaient là. La main sur la poignée de la porte, la jeune fille se retourna pour leur sourire.
-Merci, murmura-t-elle.
Elle allait sortir lorsque deux bras la retinrent et l’attirèrent en arrière contre une poitrine musclée. Un visage s’abaissa et des mèches vinrent frôler son oreille.
-N’oublie pas de revenir, petite sœur, chuchota Cyril.
Elle ne répondit rien, se contentant de serrer une de ses mains dans les siennes sans le regarder, avant de s’échapper dans la ville enneigée. Resté seul sur le seuil, le jeune homme de vingt ans ne sentait même pas le vent glacial qui le transperçait et voilait de ses cheveux blonds ses yeux si semblables à ceux de sa sœur.
Comment t’aider, Leara ? Comment ? Tu souffres tellement que je doute que cela cesse un jour. Nous n’avions pas compris, petite sœur. Pardon, nous n’avions pas vu…
Leara traversa la ville en silence, grignotant le sandwich que ses parents avaient glissé la veille dans son sac, lui donnant pour consigne d’essayer de manger au moins ça. Mais il avait du mal à passer…
La neige continuait de tourbillonner autour d’elle, parsemant son visage et ses cheveux de petites perles blanches. Tu ressembles à une fée, Tenshi ! Le cœur de Leara se serra et elle leva la main pour cueillir un flocon au creux de ses doigts. Elle le regarda fondre et secoua la tête avant de pénétrer dans le parc central. La neige crissait sous ses pas comme elle suivait les sentiers déserts, longeant les lacs gelés. Les sapins couverts de neige côtoyaient les arbres aux branches nues sur lesquelles étaient perchés quelques oiseaux.
Pas logiques les feuillus ! Ils se couvrent en été et pas en hiver ! Leara ferma les yeux comme la voix résonnait en elle. Elle s’était si souvent moquée avec lui de son humour qu’ils qualifiaient de nul à pleurer. Que n’aurait-elle pas donné aujourd’hui pour l’entendre à nouveau raconter des blagues débiles…
Relevant les yeux, elle aperçut la bâtisse qui dominait le parc et à laquelle la menaient ses pas. Grand et dans le plus pur style japonais, le dojo scintillait comme jamais sous la neige, première étape de son voyage. Leara retira ses chaussures et entra lentement par l’une des portes qui restait toujours ouverte. Après tout, personne n’y venait plus, c’était devenu un ornement dans le parc. Seuls quelques amoureux de Kendo ou de karaté s’y retrouvaient parfois pour des joutes amicales. A leur charge alors d’apporter leur équipement.
Malgré son abandon, le dojo continuait d’être entretenu et nettoyé. Leara ne trouva aucune trace de neige ou de poussière sur le sol de bois lorsqu’elle s’y assit. Malgré le silence qui l’entourait, elle entendait encore les rires qui résonnaient ici la première fois qu’elle y était entrée, trois ans auparavant…
Le soleil de l’été illuminait le parc, caressant le toit du dojo. Intriguée par la bâtisse, Leara gravit la colline qui y montait. Elle qui pensait commencer à connaître ce parc ! Il était devenu son coin favori depuis le début de l’été, lorsqu’ils avaient emménagé. Même si la ville était belle et plus constituée de maisons aux grands jardins que d’immeubles, la jeune fille ressentait le besoin de s’en échapper. Trouver un endroit qui lui rappellerait ses forêts qu’elle avait dû quitter. Alors à force de visiter la ville en long, en large et en travers, elle avait fini par tomber sur ce parc. Son nom était gravé sur une plaque à l’entrée des grilles : Le Sanctuaire des Anges. Intriguée, Leara était entrée. Une sensation de paix et de calme l’avait entourée soudainement comme elle passait sous les arbres. Il n’y avait pas un bruit, si ce n’était celui de ses pas ou des oiseaux. Pas de cris, pas de klaxons, pas de moteurs rugissants… Rien. Le Sanctuaire des Anges était alors devenu son coin, l’endroit où elle aimait à s’évader. Mais force était de constater qu’elle ne le connaissait pas si bien que cela. Il avait fallu qu’elle se perde (fichu sens de l’orientation !) pour découvrir cet endroit.
Comme elle s’approchait de la construction, la jeune fille reconnut un dojo. Probablement déjà ancien, des bruits de chocs et de pas rapides s’en échappaient. Leara s’approcha un peu plus et tomba alors sur un spectacle qui lui coupa le souffle. Deux hommes vêtus de la traditionnelle tenue de Kendo, le visage protégé par un masque grillagé, s’affrontaient sans un bruit. Autour d’eux, des adolescents en kimono faisaient du karaté, mais la jeune fille n’avait d’yeux que pour les deux danseurs. Oui, danseurs, car leurs mouvements s’apparentaient plus à une danse millénaire qu’à un combat tant ils étaient souples et fluides. Les sabres s’entrechoquaient avant de se séparer pour se retrouver à nouveau, les corps se mouvaient avec grâce et agilité, sans un seul faux pas. Et soudain, sans que rien ne le laisse présager, l’affrontement cessa. L’ un des deux combattants s’inclina avant de retirer son casque. C’était un jeune homme d’environ vingt ans, les cheveux noirs collés en arrière par la sueur et les yeux rieurs. Il tendit la main à son adversaire en souriant.
-Tu es encore le plus fort, je m’incline, fit-il en serrant la main donnée. Mais foi de Gabriel, un jour j’y arriverai, je te battrai. Et si tu me dis l’espoir fait vivre…
L’autre éclata de rire.
-Je ne dis rien, mais je le pense très fort !
Gabriel lui tira la langue comme son ami retirait son casque et se tournait vers Leara. Probablement âgé de dix-sept ans, il avait un visage aux traits fins légèrement asiatiques, les cheveux châtain clair balayant son front en longues mèches. Mais ce qui frappa la jeune fille, ce fut ses yeux. D’un noir intense, il était difficile de distinguer la pupille de l’iris. Cependant, si l’on y regardait bien, il était possible d’y voir des éclats de gris clair et de brun. Un regard envoûtant…
-Bonjour, fit le jeune homme. Tu joues les spectatrices clandestines ?
Sa voix fit sursauter Leara, provoquant le rire des deux amis.
-Désolée, fit-elle en rougissant. Je ne voulais pas vous espionner.
-Ne t’inquiète pas, c’était de l’humour, fit Gabriel. Nul, je te l’accorde. Alors on va dire une tentative d’humour… Aïe !
Leara éclata de rire en voyant l’expression mi-surprise mi-outrée de Gabriel suite au coup dans l’épaule que lui avait donné son ami.
-Excuse-le, fit le jeune homme avec un sourire. Gabriel a un mental d’enfant de deux ans, c’est pas de sa faute, on peut pas lui en vouloir !
-Hé !
-Bon, d’accord, je vais être gentil : trois ans !
-Messant ! rétorqua Gabriel en croisant les bras d’un air boudeur, provoquant une fois de plus le rire de la jeune fille.
-Je m’appelle Leara, fit-elle en tendant la main.
-Hisoka, répondit le jeune homme en la portant à ces lèvres sans jamais séparer son regard du sien.
Leara rouvrit les yeux, l’aboiement d’un chien la tirant de ses souvenirs. Celui-ci était le plus ancien qu’elle possédait le concernant. L’un des plus précieux, malgré leur valeur à tous. Elle sourit en se souvenant qu’il lui avait plus tard avoué que Gabriel avait pu lui dire tout ce qu’il voulait après qu’elle soit repartie, il aurait tout aussi bien pu se déguiser en ballerine et faire des entrechats, il ne lui avait pas prêté la moindre attention. Il avait été incapable de détacher ses yeux de la silhouette aux longs cheveux noirs qui s’éloignait.
Leara se releva en fredonnant entre ses dents. C’était une habitude qu’elle avait prise depuis deux ans, à laquelle elle ne faisait même plus attention. Cette chanson faisait partie d’elle, ses paroles et sa mélodie. La chanter était pour elle aussi naturel que respirer…
La jeune fille se dirigea au centre du dojo et se pencha à nouveau vers le sol. Elle suivit du doigt les contours du dessin qui y était gravé. Une rose épanouie aux longs pétales, à l’emplacement exact où était tombée une rose blanche deux ans et six mois auparavant…
Malgré l’heure tardive, deux silhouettes vêtues de kimonos s’affrontaient encore dans le dojo. Seule la lune éclairait la pièce, les entourant d’une lueur spectrale. Concentrée sur les conseils d’Hisoka, Leara enchaînait les prises qu’ils lui avait apprises en six mois. Enfin, essayait… Parce que non content d’être un champion de Kendo, Monsieur était aussi ceinture marron de karaté ! Il lui avait proposé de lui apprendre et elle avait accepté. Mais il avait beau dire qu’elle était douée, n’empêche que c’était elle qui finissait au tapis à chaque fois ! Ce qui arriva encore ce soir… Les fesses endolories, Leara se releva en foudroyant son ami du regard.
-Aucun commentaire ! s’exclama-t-elle.
Hisoka éclata de rire. Baigné comme il l’était dans la lueur de la lune, il apparaissait à Leara comme un ange. Un ange gardien, qui prenait soin d’elle depuis leur rencontre. Il avait senti sa détresse, sa peur de sa nouvelle vie. Alors il l’avait gentiment prise sous son aile. Mais sans jamais la traiter comme l’être faible et fragile qu’elle n’était pas. Il était là pour elle, et c’était tout. Et pourtant pas suffisant… Elle rêvait de se blottir dans ses bras, qu’il la serre contre lui, qu’il… l’aime ?
-Ma grande, t’es mal barrée, pensa Leara.
Un mouvement la tira de ses pensées comme Hisoka s’approchait d’elle.
-Tenshi ? fit-il doucement.
Etrangement, c’était lui qui la surnommait ‘‘mon ange’’. En quel honneur ? Il n’avait jamais voulu lui dire.
-Hi-chan ? répondit-elle.
Elle savait qu’elle se trompait, que le chan était un diminutif pour les filles. Mais elle avait commencé par continuer de l’appeler ainsi juste pour l’embêter. Avec le temps, c’était devenu une habitude.
-Félicitations, Tenshi, fit Hisoka. Tu as fait suffisamment de progrès pour qu’on puisse dire que tu as atteint le niveau supérieur.
-C’est vrai ? s’exclama Leara, incrédule.
-Oui, c’est vrai, répondit-il avec un léger rire. Ton professeur est fier de toi ! C’est pourquoi il a décidé de te donner un cadeau…
Leara haussa les sourcils d’un air intéressé. Un cadeau ? Elle prit alors conscience qu’il gardait sa main gauche cachée derrière son dos depuis le début de leur échange.
-Cadeau ?
Découvrant sa main, Hisoka fit apparaître une rose blanche, les pétales bordés de noir.
-Elle est magnifique… souffla Leara en tendant la main.
Mais Hisoka recula.
-Hi-chan ? Hé, mon cadeau !
Secouant la tête, le jeune homme continua de reculer, sortant du tatami sur lequel ils s’affrontaient auparavant, un sourire moqueur aux lèvres.
-Hi-chan, je ne suis pas un chat devant lequel on agite une souris !
Mais rien à faire, il ne s’arrêtait pas. Alors Leara lui bondit dessus. Surpris de l’attaque, le jeune homme partit en arrière tandis que la fleur lui échappait. Par ses réflexes des arts martiaux, il se réceptionna sur le sol sans se faire mal, recevant Leara sur sa poitrine.
-Oups… fit la jeune fille. Désolée, j’y ai peut-être été un peu fort…Tu ne t’es pas fait mal, Hi-chan ?
-Si, répondit-il dans un souffle. Mais pas plus que d’habitude…
Leara se redressa un peu, surprise de ses mots. Que voulait-il dire ? La lune qui l’éclairait faisait briller ses yeux, dans lesquels elle crut voir des larmes.
-Hi-chan ?
Se relevant un peu, le jeune homme approcha son visage du sien. Leara frissonna en sentant son souffle dans son cou, sa main sur sa joue. Ses lèvres effleurèrent les siennes, comme s’il lui demandait sa permission. La jeune fille la lui donna en entrouvrant les lèvres, ses doigts essuyant les yeux d’Hisoka.
-Ai shiteru, Tenshi, murmura le jeune homme en l’attirant contre lui.
A côté d’eux, les rayons de la lune s’emparèrent des pétales de la rose pour la faire scintiller tandis qu’elle entourait le dojo tout entier d’une aura de douceur.
Un sourire triste sur les lèvres, Leara se releva, cette fois-ci pour de bon. Fredonnant toujours sa chanson, elle sortit lentement du dojo. Une ombre bougea sur le mur derrière elle, perdue dans les feuilles des arbres qui se découpaient en ombres chinoises sur le mur. Elle entendait encore en elle les mots d’Hisoka. Ai shiteru…
Elle quitta le parc et replongea dans les rues. Les gens commençaient à sortir, emmitouflés dans leurs gros manteaux et leurs écharpes. Peu nombreux, leurs traces de pas n’étaient pas suffisantes pour détruire totalement les plaques de neige sur les trottoirs. Leara suivit du regard un oiseau qui s’envolait de l’arbre sous lequel elle passait et qui s’éloigna en tourbillonnant au gré du vent. Et toi, Tenshi, où vas-tu quand tu déploies tes ailes ? Nulle part, je t’en entoure… La jeune fille secoua la tête et pressa le pas. Si on lui avait dit qu’elle se rappellerait jusqu’au plus petit des souvenirs, juste des phrases ou des mots…
Un haut bâtiment la recouvrit bientôt de toute sa taille, cachant le soleil pâle. Taillé en pointe, recouvert de verrières, il laissait voir à l’intérieur les rangées de sièges rouges, la scène de bois blond, les lourds rideaux rouges fermés… La salle de spectacle servait tout aussi bien pour les représentations de danse ou de théâtre que pour les soirées ou concerts des adolescents de la ville. Comme elle appuyait son front contre la vitre, il sembla à Leara qu’elle pouvait encore entendre les rires et les éclats de voix de cette soirée si spéciale…
La salle était pleine. Tous les adolescents de la ville ou presque ainsi que quelques adultes s’étaient donné rendez-vous ce soir. Aujourd’hui, c’était la soirée où les groupes connus et reconnus de la ville jouaient pour le plaisir de tout le monde en un concert gratuit, offrant à la fois des reprises et des chansons de leur répertoire.
Debout devant son siège, Leara siffla avec les autres lorsque le guitariste Lian plaqua son dernier accord. Le pianiste leva les mains de son instrument sous les applaudissements et inclina la tête. Debout devant eux, un tabouret derrière lui, Hisoka tourna la tête pour leur sourire. Les mains sur ses genoux, Gabriel lui tira la langue, faisant éclater de rire son ami. Le jeune homme se retourna et chercha Leara dans la salle. Quand son regard accrocha le sien, il lui sourit.
-C’était super ! hurla Leara, imitée par les autres.
Les mélodies, les paroles, le juste équilibre entre le rythmé et le doux, sans jamais tomber dans les extrêmes… Bien sûr, leur musique n’était pas parfaite, il y avait encore du travail. Mais elle n’en restait pas moins magnifique.
-Merci à tous ! fit Hisoka lorsque les applaudissements se furent calmés. Merci beaucoup. Maintenant, pour finir cette soirée…
Un énorme ‘‘Oooooh’’ de déception lui coupa la parole.
-Comme je le disais, reprit-il, amusé, pour finir cette soirée, j’ai réussi à batailler –et à gagner !- pour vous chanter quelque chose d’un peu… différent. Cette chanson n’est pas de nous, elle appartient à un grand chanteur nommé George Benson, que vos parents connaissent sûrement. Lorsque j’ai découvert ses chansons, l’une d’entre elles m’a frappé. C’était moi dans cette chanson, mes pensées non formulées. Celles que Tenshi un jour devait entendre…
Leara sursauta alors que des regards se tournaient vers elle. Il avait dit que cette chanson était pour elle ? Elle n’eut pas le loisir d’y penser plus longtemps que déjà des notes s’échappaient des doigts de Gabriel. Douces et mélancoliques, elle dansèrent seules un long moment, jusqu’à ce que la voix d’Hisoka s’élève.
-If I had to live my life without you near me
The days would be empty
The nights would seem so long
With you I see forever oh so clearly
I might have been in love before
But it never felt this strong
Assis sur le tabouret, Hisoka ne la quittait pas des yeux. Il chantait doucement et sa voix berçait ses auditeurs dont les briquets s’allumaient un peu partout dans la salle. Soudain, le jeune homme se leva et sa voix monta plus fort, comme pour la convaincre.
-Our dreams are young and we both now
They’ll take us where we want to go
Hold me now touch me now
I don’t want to live without you
Nothing’s gonna change my love for you
You oughta know by now how much I love you
One thing you can be sure of
I’ll never ask for more than your love
Nothing’s gonna change my love for you
You oughta now by now how much I love you
The world could change my all life through
But nothing’s gonna change my love for you
Les notes ralentirent et la voix d’Hisoka redescendit tandis qu’il s’asseya it à nouveau. Devant Leara, un couple s’enlaça et la tête de la fille vint se poser dans le cou du garçon qui l’entourait d’un bras tandis que l’autre faisait danser une petite flamme. Les yeux fermés, Leara se laissa porter par les paroles de la chanson qui étaient autant de mots qui ne s’adressaient qu’à elle.
-If the road ahead is not so easy
Our love will lead a way for us
Like a guiding star
I’ll be there for you if you should need me
You don’t have to change a thing
I love you just the way you are
So come with me and share the view
I’ll help you see forever too
Hold me now touch me now
I don’t want to live without you
Nothing’s gonna change my love for you
You oughta know by now how much I love you
One thing you can be sure of
I’ll never ask for more than your love
Le piano s’éleva à nouveau seul, sur un rythme accéléré, avant qu’Hisoka ne reprenne la parole. Les yeux fermés à son tour, il n’en gardait pas moins le visage tourné vers Leara. La jeune fille sourit et le rejoignit dans son monde…
-Nothing’s gonna change my love for you
You oughta know by now how much I love you
The world may change my all life through
But nothing’s gonna change my love for you
Nothing’s gonna change my love for you
You oughta know by now how much I love you
One thing you can be sure of
I’ll never ask for more than your love
Les notes se firent plus douces et plus lentes comme la voix d’Hisoka se faisait plus douce. Leara rouvrit les yeux pour croiser son regard dans un sourire lorsque sa voix lâcha les derniers mots dans un souffle alors que le piano se taisait.
-Nothing’s gonna change my love for you, Tenshi…
La sonnerie de son portable la tira de ses pensées. Fouillant dans sa poche, la jeune fille se retourna brusquement, manquant de peu de percuter un torse vêtu de noir. Elle releva la tête avec un sourire d’excuse. Les cheveux blonds et courts, les yeux calmes, l’homme lui sourit en retour.
-Pardon, fit-elle avant de décrocher. Allô ?
Elle s’éloigna de la vitre de la salle des fêtes et s’assit sur les marches qui menaient à son entrée, sans voir que l’homme qu’elle avait bousculé continuait de l’observer. Une voix enjouée résonna bientôt dans l’écouteur.
-Kikou Leara ! C’est Sandiane !
-Bonjour Sandiane. ça va ?
La voix se fit plus sérieuse et Sandiane marqua un arrêt, elle d’habitude si intarissable !
-Oui, oui, ça va. Ecoute, je… C’est juste… Enfin, je sais que tu ne voulais personne avec toi aujourd’hui, et je peux le comprendre. Enfin, non, pas vraiment, mais j’essaye. Je voulais juste savoir… si tu tenais le coup. Et te dire que tu n’es pas toute seule. On est là, tu n’as qu’à demander. Je… Ah, je m’emmêle les pinceaux !
Leara sourit doucement et ferma les yeux. Son entourage s’était peut-être trompé deux ans plus tôt, jugeant sans comprendre, mais il faisait tout pour se rattraper. Même si personne ne pouvait rien pour elle, il était bon de savoir qu’on pensait à elle.
-Message reçu, Sandiane. Merci.
La jeune fille resta silencieuse, pestant intérieurement contre son incapacité à faire disparaître la peine de son amie. Bien sûr elle était là, bien sûr elle pouvait tout entendre et essayer de la réconforter… Mais ça n’était jamais suffisant. Ce n’était pas d’elle dont Leara avait besoin. C’était de lui.
-Où es-tu ? demanda-t-elle.
-Présentement, assise les fesses dans la neige devant la salle de spectacle. Je me rappelais… une soirée…
-Tu te souviens de sa fin ? Quand on s’est retrouvés dehors, tu lui as sauté au cou pour le remercier. Et tu lui as posé une question…
Leara se détacha d’Hisoka et le regarda droit dans les yeux, le visage interrogateur.
-Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda le jeune homme en levant un sourcil.
-Rien, répondit Leara avec un sourire. Tu sais tout faire : du Kendo, du karaté, chanter… Je me demandais s’il y avait quelque chose que tu ne savais pas faire.
Hisoka éclata de rire.
-Bien sûr ! Alors, je ne sais pas faire la cuisine…
-Je confirme ! s’exclama Gabriel.
-Va te faire voir, rétorqua son ami avec un grand sourire. Je ne sais pas repriser les chaussettes, je ne sais pas dessiner comme tu le fais, et surtout…
Il se tut un instant, les yeux dans le vague. Une main douce posée sur sa joue lui fit relever les yeux et croiser le regard de Leara.
-Surtout quoi ? demanda-t-elle.
-Je ne peux pas m’arrêter de t’aimer ni me passer de toi, souffla-t-il en le prenant contre lui.
-Oui, je me souviens, dit Leara avec un léger sourire.
Un mouvement attira son attention et elle vit l’homme au long manteau noir se détourner pour remonter la rue. Elle fronça les sourcils puis l’oublia, rappelée à l’ordre par Sandiane.
-Désolée, j’aurais peut-être dû me taire…
-Non, ne t’inquiète pas, tout va bien. Je vais te laisser, je continue.
-D’accord. Je te rappellerai, chaton. A bientôt !
-A bientôt, Sandiane.
Leara raccrocha et se releva, les jambes engourdies par le froid. Cela faisait du bien d’entendre la voix de Sandiane. Elle lui rappelait qu’elle ne devait pas se perdre dans son passé. Ses souvenirs étaient importants, plus que tout pour elle, mais ils n’étaient que cela : des souvenirs. Pas sa vie présente. Elle avait une promesse à tenir, et aussi douloureux cela soit-il de le faire, elle la respecterait. Pour lui. Levant le nez vers le ciel, elle regarda la neige qui continuait de tomber.
-J’espère que tu me regardes, Hi-chan, murmura-t-elle. Je fais de mon mieux, tu sais.
Ses pas lui firent traverser un pont surplombant une rivière gelée. Accoudé au garde-corps, un homme vêtu de noir semblait regarder sans les voir les passants qui patinaient plus ou moins bien sur les lattes de bois du pont glacé. Ses cheveux châtains volaient dans le vent, masquant par instants ses yeux. Mais Leara aurait juré qu’ils s’étaient braqués sur elle lorsqu’elle était passée.
-Tu deviens parano, ma vieille, souffla-t-elle en souriant.
-Non, pas vraiment, murmura une voix à son oreille.
Surprise, Leara se retourna brusquement. Mais il n’y avait personne derrière elle. Pourtant, elle ne l’avait pas rêvée, cette voix ! Ni ce frôlement contre son oreille, comme si des lèvres s’en étaient approchées. L’attitude d’Hisoka lorsqu’il voulait lui dire ces mots qui n’appartenaient qu’à elle… Pour la première fois de la journée, alors qu’elle s’était juré de ne pas le faire, Leara retint ses larmes. Elle les sentait emplir ses yeux et prêtes à couler sur ses joues pour emporter ses chagrins et sa douleur. Mais jamais assez…
Dans un sursaut, la jeune fille repartit le plus vite possible, fuyant ce pont et sa statue immobile aux yeux attentifs. Elle ne le vit pas se détourner après son départ et disparaître derrière un pilier, bientôt rejoint par une autre ombre noire.
Leara s’arrêta à l’embranchement de deux rues, hésitante. La logique voulait qu’elle prenne à gauche, là où se trouvait la suite de ses souvenirs. Mais c’était aussi là que se trouvaient les plus forts, ceux qu’elle ne voulait pas altérer par des larmes. Ils seraient donc la fin, la clôture de son voyage.
Après un dernier regard à la rue enneigée, la jeune fille prit à droite et longea les boutiques. L’après-midi était déjà bien entamée, mais elle ne l’avait pas vue passer. Tout le monde s’agitait autour d’elle, les gens au travail, les enfants qui jouaient, les commerçants qui cherchaient à attirer des clients… Il lui semblait qu’elle voyait tout ça comme un observateur neutre, qui enregistrait ce qui se passait sans y réagir. Aujourd’hui était jour spécial, celui où sa vie lui fichait la paix l’espace de quelques heures. Juste le temps de replonger dans le passé pour pouvoir essayer de s’en passer le reste de l’année. Joli vœu, malheureusement irréalisable…
Leara s’arrêta devant un haut bâtiment. Elle n’avait pas besoin de lever la tête pour lire l’inscription. Elle connaissait le chemin et l’emplacement de l’hôpital de L’Ange Gardien par cœur. Comment aurait-il pu en être autrement ? Elle n’avait même pas besoin d’entrer pour revoir les couloirs, les chambres… Et surtout cette chambre…
Leara prit une profonde inspiration et ouvrit la porte, les bras chargés de fleurs. Elle entra silencieusement, au cas où il dormirait.
-Bonjour Tenshi, fit une voix faible.
Leara sourit et entra franchement, le visage perdu dans les roses blanches. Elle les posa sur la table à côté du lit et se tourna vers Hisoka.
-Elles sont belles, n’est-ce pas ? dit-elle doucement. Tout le monde s’est souvenu que c’étaient tes préférées.
-Elles sont magnifiques, souffla Hisoka en tendant la main vers elles.
Le cœur de Leara se serra lorsqu’elle regarda. Couché dans ce lit d’hôpital, une perfusion dans le bras droit, des tuyaux entraient dans son nez, descendant dans sa gorge. Il avait perdu ses longues mèches dorées et la jeune fille savait que sous ses draps, son corps était plus maigre que jamais. Il ne restait rien de sa puissance, si ce n’était dans ses yeux. La jeune fille ferma les yeux, tentant d’arrêter ses larmes.
-Tenshi ? fit une voix douce.
Leara rouvrit les yeux pour voir Hisoka lui tendre la main.
-Excuse-moi, fit-elle en la prenant pour la serrer délicatement dans la sienne. Je voulais te remonter le moral, mais…
Une pression sur son bras l’incita à s’asseoir près d’Hisoka et il l’entoura de ses bras pour qu’elle se blottisse contre sa poitrine. Elle le sentit lever une main pour la poser sur ses cheveux et les caresser tendrement.
-Tu fais beaucoup, Tenshi. C’est grâce à toi que je tiens bon face à elle. C’est parce que tu es là que je me bats. Même si je perds du terrain un peu plus chaque jour…
A ces mots, Leara se mordit violemment la lèvre, sentant le sang y perler.
-C’est tellement injuste ! s’exclama-t-elle. Pourquoi…Je ne veux pas te perdre ! s’écria-t-elle en se redressant. Un monde où tu n’es pas, je n’en veux pas. Sans toi, je ne peux pas. Je ne peux plus… Je ne veux pas que tu t’en ailles…
Ses yeux la trahirent et laissèrent enfin couler les larmes retenues depuis si longtemps. Depuis le début, depuis qu’elle avait appris qu’Hisoka était malade. Le cancer… Ces mots peuvent détruire une vie. Ils étaient en train de détruire la leur. Ils avaient fait front ensemble, toujours. Mais ça n’avait pas été suffisant. Il gagnait sans cesse du terrain sur le corps toujours plus affaibli du jeune homme. Au fond de lui, Hisoka savait qu’il allait mourir dans peu de temps. Il s’y était fait, il l’avait accepté. Il n’avait pas peur pour sa mort. Il avait peur pour l’ange qu’il laisserait derrière lui.
-J’ai peur de te perdre, Leara, fit-il doucement en lui essuyant les yeux. Mon éternité m’effraie parce que je sais que je vais la passer sans toi. Elle n’en sera que plus douloureuse. Mais je voudrais que tu me fasses une promesse.
Le regard de Leara s’ancra au sien, brillant d’amour et de larmes.
-Promets-moi de vivre. Attends ! fit-il en posant un doigt sur ses lèvres pour l’empêcher de protester. Je veux que tu vives, que tu découvres le monde. Je ne veux pas qu’à cause de moi, tu renonces aux merveilles et aux beautés de la vie. Alors tu vas vivre, pour nous deux. Je serais toujours près de toi, où que tu ailles. Je ne te quitterai jamais. Sois assurée que je serai toujours à tes côtés, et que je découvrirai le monde avec toi. Tu ne me verras pas. Mais si tu penses à moi de temps en temps, ce sera suffisant pour moi. Promets-moi.
La révolte grondait en Leara. Comment pouvait-il lui demander ça ? Comment pouvait-il imaginer qu’elle supporterait une vie sans lui ? Mais dans ses yeux, elle vit qu’il savait quel sacrifice il lui demandait. Il savait que c’était douloureux, qu’elle en souffrait. Alors elle promit.
-D’accord, souffla-t-elle. Je te le promets.
Hisoka lui sourit avant de l’embrasser tendrement. Ce baiser avait un goût de larmes et d’éternité, une saveur d’adieu. La neige qui tombait au-dehors tourbillonnait et dansait, peut-être pour la dernière fois…
Retenant encore une fois ses larmes, Leara se releva. Elle leva la tête pour regarder une fenêtre au troisième étage, dont les rideaux étaient tirés. Elle pouvait voir comme si elle y était la chambre qui se trouvait derrière ces rideaux. Le lit, l’armoire, la petite table qui supportait autrefois toujours plus de fleurs, comme si elle espérait qu’elles redonneraient de la vie et de la force au malade qui s’y trouvait… Idées idiotes pour elle, mais pourtant si belles.
La jeune fille contourna l’hôpital et passa une haute grille. Une statue d’ange aux ailes déployées marquait l’entrée, comme le gardien des tombes qui se trouvaient derrière lui. Son regard semblait la suivre, emprunt de douceur et de compassion.
-Merci, souffla-t-elle en passant devant lui.
Parler à une statue pouvait la faire paraître folle. Mais même si elle avait en effet failli devenir folle de douleur, elle avait tenu bon. Pour tenir sa promesse, il fallait que son esprit et son cœur, tout aussi déchirés et hurlant de souffrance qu’ils soient, tiennent bon. Elle avait fait face.
Le cimetière était presque vide. Il n’y avait que quelques silhouettes déambulant dans les allées ou recueillies devant des tombes comme la vieille femme agenouillée ou l’homme pleurant en silence, indifférentes à la neige qui tombait et entourait le cimetière de silence, comme coupé du monde. Leara contourna un homme au long manteau noir appuyé contre la statue d’un ange à genoux et s’arrêta au milieu d’une allée, face à une tombe de marbre blanc. Une haute croix la surplombait, une rose gravée au beau milieu. Posé sur la dalle, un cadre laissait voir le dessin d’un jeune homme rieur, ses cheveux blonds volant dans son visage. Leara eut un sourire triste en se souvenant que les parents d’Hisoka lui avaient demandé, conformément au souhait de leur fils, de leur donner un dessin pour orner la tombe. Il ne voulait pas d’une photo, il disait qu’elles n’avaient pas d’âme. Un dessin fait par Leara portait en lui les sentiments qu’elle avait ressentis en le faisant. C’était cela l’important. A côté, une plaque noire portait les inscriptions A notre fils, notre ami…mon amour. Nous ne t’oublierons jamais. La jeune fille se souvenait encore de l’enterrement. Ce moment si douloureux où elle s’était enfin effondrée…
Elle avait à peine suivi la messe, les yeux rivés sur les vitraux de l’église. Elle ne voulait pas regarder le cercueil, elle ne voulait pas imaginer le corps sans vie d’Hisoka. Elle n’écouta pas les gens parler de lui, chanter pour lui, prier pour lui. Elle ne voulait qu’une chose, se rouler en boule dans un coin et pleurer. Tu réagis comme un animal sauvage, Tenshi ! Oui, c’était vrai. Elle n’était plus que cela. Un animal sauvage blessé au plus profond de lui, un ange aux ailes coupées qui ne peut plus voler, une fleur sans soleil… Un cœur brisé en mille morceaux…
Elle suivit comme un automate la procession qui sortait de l’église et vécut comme dans un rêve le chemin jusqu’au cimetière. Elle y entra à la suite des parents d’Hisoka et s’arrêta devant la statue de l’ange aux ailes déployées.
-Tu es beau, souffla-t-elle. Promets-moi que tu veilleras sur lui…
Au fond de son esprit tourmenté, elle crut le voir sourire et acquiescer. Une pression sur son bras la ramena au présent et elle suivit sa mère. Tout le monde formait un demi-cercle autour du cercueil sur lequel les flocons continuaient de tomber. Le prêtre dit encore quelques mots, puis le cercueil commença à descendre. Ce fut alors que la conscience de Leara se réveilla en sursaut. Il… Il était vraiment mort ! Tant que la tombe n’était pas refermée, elle pouvait nier en bloc, refuser la vérité. Mais maintenant qu’elle voyait ce cercueil renfermant le corps d’Hisoka disparaître, la réalité lui revenait de plein fouet. Jamais plus il ne lui sourirait, jamais plus il ne le prendrait dans ses bras. Elle ne pourrait plus l’embrasser, elle n’entendrait plus ses blagues idiotes, son rire ne s’envolerait plus jamais…
-Non ! hurla-t-elle.
Elle s’effondra à genoux dans la neige.
-Non…
Leara s’accroupit devant la tombe et posa sa main sur le marbre blanc. Il était glacé. Son regard suivi les contours de la dalle, remonta jusqu’à la rose gravée, puis revint au dessin dans son cadre.
-Je ne te parlerai pas ici, Hi-chan, dit-elle en se relevant. Parce que tu n’y es pas. Je sais que tu n’es pas là.
Elle se détourna et remonta l’allée, ne troublant le silence que par le crissement de la neige sous ses pas. Personne ne semblait avoir bougé dans le cimetière, la vieille femme toujours agenouillé devant une tombe, un homme habillé de noir appuyé à une statue et fixant un point derrière elle, un autre homme debout devant une tombe, le visage dans les mains. La douleur figeait dans l’éternité plus sûrement encore que la glace.
Leara ressortit du cimetière et refit son chemin en sens inverse. Il commençait à faire nuit sans pour autant que la neige ne cesse de tomber. Les ombres dansaient derrière elle au gré de la lumière déclinante, sans pour autant jamais la quitter. Lorsqu’elle arriva à l’embranchement des deux rues, il faisait déjà nuit noire et les réverbères s’allumaient. Mais elle n’avait pas besoin d’eux pour faire ce chemin qu’elle connaissait par cœur. La jeune fille remonta la rue le long d’un petit parc, puis s’arrêta devant un petit immeuble. Elle tapa un code provoquant l’ouverture de la porte du hall et entra. Elle n’alluma pas la lumière pour monter les marches et s’arrêta au quatrième étage sans même être essoufflée, sortant une petite clé de sa poche. Les parents d’Hisoka avaient offert cet appartement à leur fils pour ces dix-huit ans afin de lui permettre d’être plus proche de son université et de lui offrir cette liberté à laquelle il semblait aspirer. Lorsqu’il avait… disparu… ils avaient été incapables d’y entrer, mais aussi de le vendre. Ils l’avaient finalement laissé tel quel, donnant sa clé à Leara. A elle d’en faire ce qu’elle voulait. Elle y venait parfois, lorsque sa peine devenait trop lourde à porter. Même si le remède n’était pas toujours si efficace que cela…
Leara introduisit la clé dans la serrure et ouvrit la porte en silence. L’appartement était plongé dans la pénombre, mais la jeune fille aurait pu le décrire de mémoire. Le long couloir avec la petite cuisine à gauche, où Hisoka s’essayait à la cuisine jusqu’à ce que, lassée des plats cramés ou pas cuits, ou bien encore simplement inqualifiables, ce soit elle qui prenne en main les repas. La salle de bains, plus loin, avec ses carreaux bleus et sa grande baignoire, les placards où il fourrait ses chaussures et un bazar indescriptible… Leara sourit en se rappelant sa tête le jour où il en avait ouvert une porte et que tout lui était tombé sur la tête, le laissant ahuri et assis par terre.
Elle suivit le couloir qui débouchait sur le salon, se débarrassant au passage de son manteau et de ses chaussures. Les murs étaient recouverts des dessins qu’elle avait faits, de lui, de paysages, d’enfants joueurs, d’animaux… Il tenait toujours à les afficher, disant que cela lui laissait une petite part d’elle lorsqu’elle partait. Leara se laissa tomber sur le canapé en face duquel trônait une télévision sur un petit meuble de bois. Ce canapé qui aurait pu être le théâtre de larmes…
Ils venaient de finir de dîner et s’apprêtaient à regarder un film. Cette fois-ci, c’était Hisoka qui avait choisi, suivant les tours de rôle qu’ils avaient établis. Il se leva pour mettre le D.V.D du film ‘‘Le Temps d’un automne’’ dans le lecteur et rejoignit Leara sur le canapé. La jeune fille se blottit contre lui, savourant le contact de ses bras autour d’elle et de sa main dans ses cheveux. Soudain, cette main descendit et elle la sentit soulever son pull et son T-shirt pour glisser contre sa peau. Leara se crispa instantanément et s’écarta violemment. Interdit, Hisoka la regarda se réfugier à l’autre bout du canapé.
-Tenshi ? fit-il doucement.
-Je… Je… Non, tu…
Leara était perdue, elle sentait les larmes affleurer à ses yeux. Elle ne pouvait tout simplement pas. Pas maintenant, pas là. Pas tout de suite. Pour l’instant, cela lui faisait trop peur.
-Je suis désolée, dit-elle en baissant la tête. Je suis ridicule, mais…
Une douce pression à côté d’elle lui fit comprendre qu’Hisoka s’était approché. Elle rouvrit les yeux pour le voir lever lentement la main et la poser sur son visage. Il lui caressa doucement la joue et l’entoura lentement de ses bras pour la soulever et l’asseoir sur ses genoux.
-Je… commença Leara.
-Non, c’est à moi, dit doucement le jeune homme en lui posant un doigt sur les lèvres. Pardon, Tenshi, je suis désolé. Je n’aurais pas dû. Si tu as peur, si tu n’es pas à l’aise, ce n’est pas à toi de t’excuser. C’est à moi d’être patient. J’attendrai le temps qu’il faudra, je t’attendrai, tu m’entends ? Il est hors de question que tu te forces à quoi que ce soit sur ce sujet, d’accord ?
-Merci, souffla la jeune fille en se blottissant contre lui.
-Eh, n’oublie pas : nothing’s gonna change my love for you.
Le corps de Leara fut secoué d’un rire silencieux et elle se redressa pour plonger son regard dans celui d’Hisoka.
-Je t’aime, Hi-chan, fit-elle doucement.
-Ai shiteru, murmura le jeune homme, avant d’être réduit au silence de la manière la plus qui soit.
Leara sourit à ce souvenir. Cette soirée avait bien failli tourner au drame. Drame pour elle, drame pour lui, drame pour eux…Mais la catastrophe avait été évitée. Parce que contrairement à ce que tout le monde pouvait penser, leur relation n’était pas une amourette d’adolescents. Non, leur amour était quelque de plus beau, de plus profond, comme on n’en connaît qu’un dans sa vie et qu’on ne doit pas laisser partir.
-Tu me manques, Hi-chan, dit Leara. Tu es parti, tu n’es plus là. Tu avais dit que tu resterais près de moi, mais je sais que si tu es dans mon cœur, dans mon âme, je ne peux plus te toucher, je ne peux plus te voir. C’est douloureux, tu sais. On s’habitue si facilement au bonheur que la douleur est une épreuve sans cesse renouvelée. J’ai toujours l’impression que tu vas surgir au coin d’une rue ou dans une pièce, un sourire magnifique aux lèvres et les cheveux plus ébouriffés que jamais. Mais tu n’apparais jamais. Tu es un mirage qui s’évanouit dès que j’ouvre les yeux. Je t’entends rire, je t’entends me parler… Ce ne sont que des jeux de mon esprit. J’essaye de tenir ma promesse. Pour toi, pour la neige. Cependant j’aimerai tellement pouvoir m’y coucher et ainsi te rejoindre pour toujours… Tu me manques, Hi-chan.
Il lui semblait entendre des sanglots étouffés derrière elle. Mais lorsqu’elle se retourna, il n’y avait que des ombres sur le mur, et la neige qui tombait toujours derrière la vitre, le vent qui hurlait dans la ville. Avec un sourire triste, Leara se releva et se dirigea vers la dernière pièce. Elle en ouvrit doucement la porte et entra. La chambre d’Hisoka était restée immobile, intacte, comme figée dans le temps. Le lit était impeccablement fait, les placards pleins de ses vêtements, la chaîne hi-fi recouverte de boîtiers de C.D.s. Une grande fenêtre à gauche laissait voir les flocons blancs qui dansaient dans la nuit. Au coin de la vitre était accroché un dessin représentant un jeune homme endormi sur son lit, le nez perdu dans l’oreiller. Ses traits étaient doux et détendus, emprunts d’innocence. Le ara s’en approcha et effleura l’image, redessinant les traits qu’elle connaissait par cœur. Son regard dévia vers le côté, hypnotisé par la neige. Une forme s’y dessina et la jeune fille plissa les yeux pour mieux la distinguer. C’était une forme humaine, au visage triste. C’était son visage, qui la regardait en souriant tristement, des larmes coulant sur ses joues. On aurait dit qu’il était derrière elle. Leara se retourna brusquement mais il n’y avait qu’elle dans la chambre. Elle eut un rire bref et se tourna à nouveau vers la vitre, pour constater qu’il avait disparu. Tu rêves trop. Elle recula jusqu’au lit et s’y assit, jouant avec l’anneau qu’elle portait autour du cou, caressant du regard le dessin affiché. Les deux cadeaux étaient à nouveau réunis…
Leara s’approcha silencieusement d’Hisoka, les mains derrière le dos. Assis sur son lit, le jeune homme redressa brusquement la tête en la voyant entrer.
-Tenshi! s’exclama-t-il. Tricheuse !
La jeune fille éclata de rire et posa le papier roulé sur le bureau à sa droite avant de s’approcher de lui.
-J’ai vu, tu peux me montrer, maintenant ! s’exclama-t-elle.
-Tu serais pas un peu impatiente sur les bords ? demanda Hisoka avec un sourire.
-Moi ? Pitit nange ?
Hisoka éclata de rire et l’embrassa sur le bout du nez avant de se reculer et de prendre quelque chose derrière son dos.
-Bonne Saint-Valentin, mon ange, dit-il doucement en lui tendant la petite boîte.
Leara lui sourit et l’ouvrit doucement, découvrant un fin anneau d’or au bout d’une chaîne du même métal. Elle le souleva doucement et remarqua une écriture fine qui courait sur tout son pourtour.
-Nothing’s gonna change my love for you… lut-elle lentement.
Elle releva les yeux et plongea son regard dans celui d’Hisoka.
-Il est magnifique, Hi-chan ! souffla-t-elle. Merci.
Le jeune homme sourit et lui prit la chaîne des mains pour la lui attacher autour du cou. Leara recueillit l’anneau au creux de sa main pour l’admirer encore une fois lorsqu’un toussotement la tira de ses pensées.
-Content que mon cadeau te plaise, dit Hisoka. Mais le mien ?
-Il paraît un peu nul à côté du tien, fit Leara avec un sourire contrit.
-Ne dis pas ça, répondit le jeune homme en lui embrassant la main. Montre-moi.
Elle se releva pour prendre le papier roulé sur le bureau et revint le lui tendre. Hisoka dénoua lentement le ruban bleu ciel et déroula le papier tandis que Leara attendait, anxieuse. Il resta un long moment silencieux, ses yeux courant sur le papier. Lorsqu’il les posa sur elle, ils furent accompagnés d’un immense sourire.
-Merci, Leara dit-il doucement en se levant pour l’accrocher à sa fenêtre. C’est la première fois que je vois comment quelqu’un me voit. C’est… Je ne sais pas comment te dire…
Leara s’assit à côté de lui sur son lit et regarda à son tour son dessin.
-Je voulais… Je voulais t’exprimer ce que je ressens lorsque je te vois ainsi abandonné, si confiant. Je suis près de toi et tu dors, tu me fais suffisamment confiance pour que je veille sur toi. Et tu es si beau…
Hisoka rougit et Leara rit doucement avant de se pencher sur lui.
-Ai shiteru, Hi-chan… souffla-t-elle à son oreille avant de l’embrasser tendrement.
Surpris, Hisoka perdit l’équilibre et bascula en arrière, l’entraînant dans sa chute sur la couette sans rompre leur baiser, inversant leur position. Il sentit les mains de Leara passer sous son T-shirt et effleurer sa poitrine. Se séparant à regret de ses lèvres, il plongea son regard dans le sien. Allongée sous lui, le regard interrogateur, ses cheveux formaient une auréole autour de sa tête.
-Tu es sûre de toi ? demanda-t-il doucement.
Au-dessus d’elle, auréolé par la lumière de la lune, il lui apparaissait plus que jamais comme un ange. Elle savait qu’elle n’avait rien à craindre de lui. Un mot, un geste de refus, et il arrêterait tout. Cette certitude faisait disparaître toutes ses peurs, qu’elle jugeait superflues. Elle n’avait rien à craindre dans ses bras. II ne lui ferait jamais de mal.
-Hai, répondit-elle avec un sourire.
Un immense sourire éclaira le visage d’Hisoka tandis qu’il s’abaissait pour l’embrasser tendrement à nouveau et lui faire partager un instant éternel de douceur et de tendresse.
Recroquevillée contre l’oreiller, enroulée dans la couette, Leara serrait contre elle l’ours en peluche blanc qu’Hisoka avait toujours gardé. Il portait encore son odeur. Elle ferma les yeux, la peluche dans les bras. Et pour la première fois de la journée, elle laissa couler ses larmes. Elles roulaient sur ses joues, mouillant l’ours et l’oreiller mais sans emporter la peine. Elle s’endormit ainsi, tandis qu’au-dehors la neige dansait avec le vent et que les ombres mouvantes pleuraient avec elle.
Elle était là. Toujours dans la chambre, comme chaque nuit. Parce qu’ici, elle pouvait rêver qu’il était avec elle, qu’elle dormait contre lui. Que ce serait lui qui la réveillerait de la plus douce manière qui soit. Mais cette fois-ci, elle était seule. Il n’y avait personne. Le vent hurlait, la neige tombait et l’ours en peluche était toujours serré contre elle. Les ombres sur le mur formaient des visages qui semblaient pleurer avec son cœur. Puis l’une d’elle s’en détacha et s’approcha d’elle. Grande, humaine, elle fut soudain illuminée par un éclair tandis que le tonnerre grondait au loin. C’était lui. Son visage, son corps, sa façon de bouger, féline et silencieuse. Leara se redressa d’un bond, le cœur battant. Il était là, il était en face d’elle, il… Mais une part de son esprit lui rappela que ce n’était qu’un rêve. Il n’était pas là. Il ne serait plus jamais là.
-Tu n’es pas là, dit-elle au jeune homme qui s’approchait- d’elle. Tu n’es pas là.
Il s’arrêta un instant puis se pencha sur elle, le sourire aux lèvres.
-Ferme les yeux, Tenshi. Il sera bien temps plus tard…
Un nouvel éclair déchira le ciel et Leara se rallongea. Elle se roula en boule pour essayer de garder un peu de chaleur.
Perdue dans son rêve, la jeune fille remua et s’enroula dans la couette sans jamais lâcher l’ours en peluche. Dehors, la neige tombait et le tonnerre grondait, mais qu’importait ? Son rêve était tellement plus beau que la réalité…
Une main se posa sur ses cheveux et les caressa doucement, descendant sur sa joue. Une autre prit l’une de ses mains et la serra tendrement.
-Tu n’es pas réel. Mais tu restes avec moi ? demanda Leara sans ouvrir les yeux.
-Je suis toujours resté avec toi, Tenshi. Où que tu ailles et quoique tu fasses. J’ai ri avec toi, j’ai pleuré avec toi. J’ai souri aux blagues de ton frère, j’ai admiré les beautés du parc sous les saisons changeantes. Je t’ai protégée comme j’ai pu. Si tu savais comme j’avais envie de te prendre dans mes bras et de t’embrasser. Tu tiens ta promesse mais j’ai failli à la mienne. Je t’avais promis que je te garderai toujours dans mes bras, que je ne t’abandonnerai jamais. Mais je t’ai trahie. Pardonne-moi, Tenshi. Si tu savais ce que je m’en veux de te faire souffrir… Il aurait mieux valu que tu ne me rencontres jamais. Tu aurais pu trouver quelqu’un d’autre, que tu aurais aimé, sans le poids de mon souvenir…
-Ne dis pas de bêtises, Hi-chan, murmura Leara dans son sommeil. Je préfère souffrir maintenant pour t’avoir aimé et t’aimer encore plutôt que vivre une vie sans t’avoir connu.
Hisoka eut un sourire et se pencha en avant, jusqu’à frôler de ses lèvres l’oreille de Leara.
La jeune fille frissonna dans son sommeil, le visage caressé par un courant d’air froid.
-Arigato, Tenshi. Arigato…
Ses lèvres glissèrent sur la joue de la jeune fille, son souffle chaud caressant sa peau.
Le courant d’air persistait, glaçant la peau de Leara. Elle le sentait sur son visage, sur ses mains, comme si le vent avait réussi à s’infiltrer dans la pièce et dans ses rêves, redonnant un souffle à son illusion.
Hisoka resta un long moment immobile à la regarder. Elle ressemblait toujours autant à un ange, mais maintenant elle n’était plus un ange plein de gaieté et pétillant de bonheur. Elle était un ange blessé, dont les ailes déployées ne lui permettaient plus de s’envoler. Tout ça à cause de lui. Il s’en voulait terriblement.
-Tu n’as pas à t’en vouloir, Hi-chan.
-Depuis quand tu lis dans les pensées, toi ? demanda le jeune homme, amusé.
-Tu es dans mon rêve, je te rappelle ! Ce que tu ressens, je le ressens aussi ! Enfin, ce que je crois que tu ressens…
Une main glissa sur ses cheveux, tandis qu’une autre caressait sa joue.
Leara frissonna à nouveau. Persistant, ce courant d’air.
-Rendors-toi, Tenshi. Bientôt…Ai Shiteru. Itsumademo.
Il se pencha en avant et caressa ses lèvres des siennes, baiser éphémère plus léger qu’une plume.
Leara se redressa en sursaut, tant surprise par son rêve que par la présence de vent glacial qui venait de frôler ses lèvres avant de disparaître. Des larmes vinrent à nouveau affleurer à ses yeux et elle rendit les armes. Elle les laissa couler sur son visage, serrant l’ours en peluche contre son cœur.
-Ne pleure pas, Tenshi. Ne pleure pas, je ne peux pas te prendre dans mes bras…
La jeune fille tourna lentement la tête et écarquilla les yeux. Elle voulut crier, bouger mais sa voix resta coincée et son corps ne lui obéissait plus. Il était là. Devant elle. Comme dans son rêve. Le visage aussi fin que dans ses souvenirs, les cheveux blonds ébouriffés cachant l’un de ses yeux brillants. Il lui souriait, le visage plein de douceur et de tristesse mêlée. Mais quelque chose clochait. Il était mort. Elle voyait à travers lui l’armoire dont certains tiroirs étaient encore ouverts. Et il flottait au-dessus du sol. Il tendit la main vers elle et cela la sortit de sa léthargie. Elle poussa un cri.
Appuyée contre le lavabo, les cheveux défaits aux mèches entremêlées, Leara ferma les yeux. Elle avait fait un rêve, uniquement un rêve. Après tout, il lui manquait tellement qu’il était normal qu’elle imagine tous les moyens possibles pour le revoir. Mais il n’était pas réel. Il ne pouvait pas être réel. C’était impossible.
-Tenshi ! Je suis désolé de t’avoir fait peur. Sors de là maintenant !
Réveille-toi, Leara, réveille-toi ! Tu ne vas pas devenir folle maintenant, si ?
-Tu n’es pas là ! hurla-t-elle. Tu n’es pas là ! Tu ne seras plus jamais là… termina-t-elle dans un souffle.
Le cœur d’Hisoka se serra lorsqu’il l’entendit. Il s’en voulait de ne pas avoir fait plus attention. Il aurait dû se douter que se réveiller en sursaut et voir le fantôme de celui dont on a rêvé était quelque peu perturbant ! Mais il n’avait pas pu s’en empêcher. Dès qu’il avait réussi à s’enfuir, il n’avait eu qu’une idée en tête : la retrouver. La revoir. Il s’était si longtemps bercé d’illusions à propos d’elle, essayant de se convaincre qu’elle réussissait mieux que lui à gérer leur séparation. Il s’était trompé. Leur amour était quelque chose de trop grand, de trop puissant pour que l’un puisse s’en sortir sans l’autre. Il en avait eu la preuve en deux exemplaires !
-Si tu ne sors pas, j’entre ! lança-t-il.
-C’est ça ! répondit une voix brisée de l’autre côté.
Hisoka refoula ses larmes en entendant la souffrance dans ses mots et s’approcha de la porte de la salle de bains. Il y avait au moins un avantage à être un fantôme : on devenait un parfait passe murailles ! Il se concentra un peu et passa à travers la porte sans sentir la moindre résistance. Comme pour le reste de l’appartement, rien n’avait changé dans se salle de bains. La dernière serviette utilisée était toujours pliée sur le rebord de la baignoire, à côté du gant éponge. Mais toute son attention était focalisée sur l’être qui se tenait le plus loin possible de lui, reculant contre le mur.
-Tenshi… tenta-t-il en tendant la main.
La jeune fille poussa un cri et s’enfuit par la porte. Hisoka la suivit pour la voir se précipiter vers la porte d’entrée de l’appartement. Il paniqua. Si elle s’en allait, si elle s’enfuyait, il ne la reverrait jamais. Aujourd’hui était sa seule chance de rester à ses côtés, ensuite ils le retrouveraient et là, Dieu seul savait ce qui lui arriverait…
Profitant de sa condition de fantôme, il s’envola et la dépassa pour se planter devant la porte. Il l’implora du regard, tendant à nouveau la main. S’il te plaît, Tenshi. Crois-moi.
Leara secoua la tête. Puisqu’il n’était pas réel, puisqu’il n’était qu’une illusion, elle allait sortir de cet appartement le plus vite possible. Et elle allait trouver une solution pour fermer la porte de son passé. Ce n’était pas en le voyant partout et en l’imaginant près d’elle qu’elle pourrait vivre à nouveau. C’était impossible, en tout cas pour elle. Et si elle ne devait faire qu’une seule chose dans sa vie, que ce soit tenir sa promesse.
-Adieu Hi-chan, souffla-t-elle en passant à travers le fantôme.
Un courant d’air glacé la parcourut aussitôt des pieds à la tête, gelant son corps. Elle ne pouvait plus bouger, elle le sentait paralyser ses membres un à un et se frayer un chemin en elle. Une boule de feu explosa dans sa tête, comme un ballon d’enfant empli de paillettes qui les laisse s’échapper lorsqu’il éclate. Sauf que les paillettes étaient autant de sentiments et de sensations qui n’étaient pas les siennes, d’images qu’elles ne reconnaissaient pas. Peur/un groupe habillé de noir en pleurs/ Nostalgie/ les parcs, les oiseaux, le dojo/ Sérénité/ des cascades, des ailes blanches, des voix douces… Puis une souffrance intense, une douleur qui lui déchira le cœur. Et elle vit son visage, elle se vit rire, danser, tirer la langue, chuter dans le dojo, pencher la tête pour sourire… Surprise et le souffle coupé, la jeune fille recula lentement pour s’asseoir sur le canapé. Un mouvement de l’air à côté d’elle lui fit tourner la tête et elle vit Hisoka flotter près d’ elle, comme s’il était assis sur le canapé. Sauf qu’elle distinguait l’accoudoir à travers lui. Il lui souriait, attentif et patient. Il n’avait pas voulu. Il n’avait pas voulu qu’elle se prenne de plein fouet ses sensations, mais la peur de la voir partir lui avait fait perdre le contrôle. Cependant, il semblait que cela avait eu un effet révélateur sur elle. Elle ne reniait plus sa présence, elle ne cherchait plus à s’enfuir. Elle restait là à le regarder en silence, sans bouger. Hisoka restait parfaitement immobile, craignant plus que tout de la faire fuir à nouveau. Mon chaton sauvage… Tu n’as pas changé…
Leara brisa soudainement le silence d’une voix mal assurée.
-Alors… Tu es là ?
-Oui… commença le jeune homme.
Il se tut en la voyant tendre une main hésitante vers lui. Elle s’approchait lentement, comme s’il pouvait disparaître à tout instant. Ses doigts atteignirent finalement sa joue, mais elle ne sentit pas sa peau. Juste un courant d’air froid et une très légère résistance.
-Et non, termina Hisoka.
-Tu es un fantôme ?
-On peut dire ça, acquiesça l’adolescent. Mais pas comme dans les histoires, avec des chaînes. Enfin, sauf si t’insistes. ça devrait pouvoir s’arranger.
-Idiot ! sourit Leara.
Hisoka éclata de rire, bientôt imité par la jeune fille. Il avait peur. Il doutait. Il craignait de ne pas y arriver et de la faire souffrir encore plus que la première fois. Mais là, à cet instant, c’était oublié. Elle était là, avec lui, et il pouvait se permettre d’espérer, même si ça ne devait être qu’un doux rêve. Même s’il devait à nouveau ouvrir les yeux pour se rendre compte qu’il était seul et que le Paradis promis se transformait en Enfer comme à chaque fois. A chaque fois, il se rendait compte qu’elle n’était pas là. A chaque fois, il se rendait compte qu’il était seul. Sans elle…
-J’ai l’impression… J’ai l’impression de devenir folle… souffla Leara.
Un sourire très doux naquit sur les lèvres d’Hisoka et il secoua la tête.
-Tu n’es pas folle. Et tu ne le deviendras jamais. Tu es trop forte pour ça. Viens, sortons d’ici, ajouta-t-il en délaissant le canapé. Cet endroit est trop chargé en ondes de tristesse et de peur à cause de mon apparition tout à l’heure.
Il flotta jusqu’à la porte, sans entendre pour autant les pas de Leara derrière lui. Il se retourna avec un regard interrogateur. Elle était toujours assise sur le canapé, silencieuse et immobile. Ses yeux grand ouverts trahissaient sa confusion et son combat intérieur. Hisoka ne bougea pas d’un pouce. C’était à elle de décider si oui ou non elle le croyait, lui et ce qu’elle vivait. Il ne pouvait et ne voulait pas la brusquer. Finalement, elle lui sourit et se leva pour s’approcher de lui. Plongeant la main dans sa poche, elle attrapa la clé et ouvrit la porte. Dans un réflexe, elle tendit la main pour prendre la sienne et l’entraîner avec elle comme elle faisait un pas en avant. Mais elle ne rencontra que du vide, à peine si une légère sensation de tissu froid effleura sa main, laissant quelques gouttes argentées sur sa peau. Elle releva les yeux et croisa le regard blessé du jeune homme.
-Si tu savais comme j’en ai envie… souffla-t-il.
-Et moi alors, répondit-elle sur le même ton. Allez viens Casper ! fit-elle avec un sourire un peu forcé.
-Mieux que Casper ! rétorqua Hisoka en la suivant. Lui, c’était rien à côté de moi !
Leara éclata de rire en refermant la porte, trop vite pour voir les deux formes noires ailées qui s’y matérialisèrent. Elles se séparèrent un instant les yeux fermés, l’une tournant dans le salon tandis que l’autre disparaissait dans la chambre.
-Peur… Douleur… souffla la forme en s’approchant du canapé.
Elle passa ses doigts sur le tissu du canapé et les leva devant ses yeux. Ils étaient couverts d’une substance gris perle brillante, qui coulait le long de sa main.
-Il est passé par ici. Et c’était il y a peu de temps.
-Ziel ! appela la voix de l’autre.
D’un battement d’ailes, Ziel fut dans le chambre. Les yeux grands ouverts, son ami Kerel regardait les murs, les meubles, le dessin à la fenêtre… Il n’eut même pas besoin de parler pour que Ziel comprenne. Les sentiments, les ondes de cette pièce coupaient le souffle de par leur intensité. Tendresse… Douceur… Confiance… Amour… Puissants, inaltérables…
-C’est pour elle qu’il est revenu, souffla Ziel. Pour ça. Nous n’avions pas compris à quel point…
La fin de sa phrase se perdit dans son envolée par la fenêtre pour suivre l’autre être vêtu de noir qui survolait déjà la ville, se fondant dans les ombres des nuages.
Leara ne pouvait s’empêcher de regarder Hisoka à la dérobée. Il n’avait pas changé. Mais après tout, quoi de plus normal ? Un fantôme ne change pas d’apparence… Il n’y avait que cette lueur étrange dans ses yeux sombres, cette lumière de douleur et de tristesse quoi trouvait un écho dans les siens. La jeune fille n’arrivait pas à croire qu’il était vraiment revenu. Toutes ses certitudes s’effondraient d’un coup, tout ce qu’on lui avait raconté lorsqu’elle était enfant : ‘‘Les fantômes n’existent pas’’, ‘‘Les morts ne reviennent jamais’’… Elle s’arrêta soudainement et éclata de rire. Hisoka se retourna et la regarda d’un air interrogateur, comme la plupart des passants. Et dire que c’était exactement ce qu’il avait voulu éviter en restant silencieux pendant leur marche… flottaison… bref, trajet. Que les gens la prennent pour une folle en la voyant parler à quelqu’un d’absent.
-Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-il en s’approchant.
Elle leva les yeux vers lui et son rire reprit de plus belle. Elle était incapable de parler tant elle riait. Le jeune homme se sentit sourire à son tour en la voyant ainsi, riant sincèrement pour peut-être la première fois depuis un an. Bientôt, ils furent pris tous les deux dans un fou rire incontrôlable, comme avant. Comme lorsque leur vie n’était qu’une ligne droite sans obstacle, et surtout qu’ils suivaient à deux. Avant que l’un d’entre eux ne se perde…
Le regard d’Hisoka fut attiré par un mouvement vif, un éclair noir qui disparaissait derrière un bâtiment. Personne d’autre que lui ne semblait l’avoir remarqué, mais il avait passé suffisamment de temps à les repérer et à tenter de leur échapper pour les repérer. Une aura étrange, différente de toutes celles qu’il sentait, un regard intense et transparent à la fois… Il les aurait reconnus les yeux fermés. Son rire coupé net, il se pencha vers Leara en lui tendant la main.
-On s’en va. Vite, le plus vite possible. Essaye de te fondre dans la foule. Va où tu veux, mais disparais.
La jeune fille ouvrit la bouche pour demander des explications mais Hisoka leva la main et la posa sur sa bouche, en une caresse froide et à peine perceptible.
-Fais-moi confiance.
Elle hocha la tête et profita d’un groupe d’étudiants qui passait en se bousculant pour s’échapper. Elle ne savait ce qu’elle fuyait, mais Hisoka avait eu l’air suffisamment bouleversé pour qu’elle le prenne au sérieux. Elle se faufila dans la foule, non sans jeter un coup d’œil derrière elle. Elle aperçut alors un homme vêtu de noir, que personne d’autre ne semblait voir malgré le fait que toute la foule s’écartait inconsciemment de lui, laissant un cercle vide autour de lui. Il avait quelque chose familier, dans ses gestes et son attitude. Ce fut lorsqu’il tourna la tête vers elle qu’elle reconnut l’homme qu’elle avait bousculé devant la salle des fêtes.
-Que… commença-t-elle.
Mais le visage d’Hisoka, à la fois effrayé et en colère, fit mourir sa phrase sur ses lèvres. O.K., Hi-chan, pour l’instant on s’enfuit. Mais t’as intérêt à m’expliquer après ! Tout naturellement, ses pas la menèrent vers le parc. Leur parc, aux allées encore enneigés, aux arbres nus et blancs. Elle poussa la grille pour entrer mais Hisoka resta arrêté devant. Les yeux perdus dans le vague, il semblait parti ailleurs. Peut-être dans un autre temps. Ce parc figé, comme arrêté à tout jamais sous son linceul blanc dégageait une sensation étrange d’éternité et de fin, comme si passé et présent s’y alliaient pour former un futur. Lequel ?
-Hi-chan ? fit doucement Leara. T’es toujours avec moi ?
Le fantôme redressa brusquement la tête et lui sourit. Il n’osait pas entrer. Ce fut la main tendue de Leara qui le décida. Il ne pouvait pas la toucher, mais il sentait la chaleur de cette main, la demande qu’elle formulait. Hisoka franchit la grille en passant à travers, laissant au passage quelques fils argentés accrochés au grillage. C’est à peine si il les sentit se détacher de lui, tant il était occupé à suivre les pas de Leara.
Le parc était presque vide, seuls quelques éternels joggeurs ou promeneurs de chiens y restaient par tous les temps. Leara attendit qu’ils soient loin de tout, totalement isolé, pour se tourner vers Hisoka, les poings sur les hanches.
-Bon, maintenant, tu m’expliques ! s’exclama-t-elle. Sinon, tout fantôme que tu es, je te jure que mon pied va trouver ton derrière !
-D’accord, répondit Hisoka avec un sourire. Mais si tu t’asseyais, d’abord ? Mon histoire risque d’être un peu longue…
La jeune fille avisa un banc au bord de l’allée et s’installa dessus, Hisoka venant flotter à ses côtés.
-C’est un peu compliqué, fit-il avec un une grimace. Je ne sais pas trop par où commencer…
-Par le début, ce serait pas mal, répondit Leara, s’attirant une langue tirée du jeune homme en réponse.
-Après être… mort… j’ai longtemps flotté comme entre deux eaux. Tout était blanc autour de moi, il n’y avait rien d’autre. Du blanc, du blanc, du blanc… J’entendais parfois des voix, comme des bruits de pas ou des bruissements de tissu, de plumes… Mais j’étais si épuisé que je ne cherchais même pas à comprendre. Je ne voulais qu’une seule chose, qu’on me laisse m’endormir avec ton image. Et c’est ce qui s’est passé. Jusqu’à ce que j’ouvre à nouveau les yeux…
Il s’arrêta soudain, laissant ses yeux partir dans le vague et son esprit dans le passé. C’était tellement flou, il avait tellement de mal à s’en souvenir ! La sensation d’une caresse éphémère le fit revenir au présent. Leara avait levé la main et l’avait posée sur sa joue, comme avant, lorsque de son vivant, il se déconnectait totalement du monde environnant. Elle disait alors qu’il partait se découvrir en lui-même, et qu’il fallait qu’il se souvienne de revenir. Qu’il se serve de sa main comme point d’ancrage. Si aujourd’hui il ne sentait plus que le fantôme de cette caresse, les souvenirs qu’elle éveillait, la tendresse qu’elle exprimait suffisaient pour avoir le même effet.
-Tu es là ? demanda Leara.
Hisoka hocha la tête avec un sourire.
-Alors la suite, Père Castor ! s’exclama la jeune fille.
Il fut secoué d’un rire silencieux. Si maintenant c’était elle qui se mettait aux blagues pourries !
-D’accord, répondit-il. Quand je me suis réveillé, je ne voyais rien. J’ai commencé par sentir un parfum de fleurs. Un parfum doux et enivrant, qui m’entourait et m’apaisait.
Aucune autre sensation, si ce n’était une sorte de glissement d’eau sur sa peau. Tout n’était que l’odeur si douce des fleurs. Ses yeux le laissaient dans le noir, alors tout naturellement, il les ferma. Que s’était-il passé ? Où était-il ? Pourquoi avait-il la sensation qu’il était arrivé quelque chose de terrible, qu’on lui avait arraché la moitié de lui-même ? Des larmes coulèrent sur ses joues sans qu’il fasse un mouvement. C’était étrange, leur goût lui rappelait quelque chose… Du sel ! Mais qu’est-ce qu’était le sel ?
Perdu dans ses questions, ces choses qu’il savait sans les savoir, cette douleur fantôme qu’il ressentait à l’emplacement du cœur, il essaya de se lever. Il n’allait pas rester immobile jusqu’à la fin des temps ! Mais il avait présumé de ses forces et il se sentit basculer. Deux mains le rattrapèrent aux épaules pour l’empêcher de tomber et le rétablir sur ses pieds. Elles continuèrent de le soutenir même une fois qu’il fut à nouveau debout. Elles étaient fraîches, aussi fraîches que le glissement d’eau qui courait ses sa peau. Il y avait également autre chose, comme une caresse très douce sur son dos et ses bras. Il essaya d’ouvrir les yeux, mais cette fois la lumière les agressa, lui faisant pousser un petit cri de douleur.
-Tu veux aller trop vite, Hisoka, fit une voix douce à son oreille. Prends le temps d’éternité qu’il te faut. Lentement.
-Que… Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
L’être ne répondit pas, mais ses mains le repoussèrent doucement en arrière. Il se retrouva bientôt assis, soutenu par cette chose si douce qui lui caressait le dos. Alors il ouvrit plus lentement les yeux, sans chercher à tout voir d’un coup. Un rai de lumière blanche lui parvint, puis un bruit de cascade. Du vent dans l’herbe. Des gouttes sur des rochers. Lorsque ses yeux s’ouvrirent totalement, il resta sans voix. Face à lui s’étendait un parterre de fleurs blanches et brillantes, tandis qu’au loin une immense cascade semblait partir du ciel pour s’écouler encore derrière l’horizon. Les étoiles brillaient autant que le soleil, baignant le paysage d’une lumière douce et apaisante.
-C’est beau, n’est-ce pas ? fit une voix à côté de lui.
Il tourna brusquement la tête, surpris. Il avait oublié l’être qui l’avait soutenu quelques instants auparavant tant la beauté du jardin l’avait subjugué. Mais maintenant, il le voyait à ses côtés, l’aidant à se lever. Il ne parlait plus, se laissait observer par lui. Il avait un visage fin, auquel il était impossible de donner un âge. Il pouvait aussi bien avoir vingt ans que trois siècles, tant ses yeux profonds et clairs contrastaient avec ses traits juvéniles mangés de mèches blondes ébouriffées. Il était grand, puissant et portait des vêtements clairs. Mais ce qui attirait le plus le regard chez lui, c’étaient les deux ailes qui se déployaient dans son dos. Les plumes plus blanches que les fleurs, elles ressemblaient à des ailes d’oiseau.
-Etes-vous… un ange ? demanda Hisoka.
Un sourire s’épanouit sur le visage de l’être ailé.
-C’est le nom que me donnent les hommes, en tout cas, répondit-il. Mais appelle-moi Liaël.
Le jeune homme hocha lentement la tête. Il avait du mal à rassembler ses pensées et ses souvenirs. C’était comme si un enfant s’était amusé à venir tout déranger et mettre sans dessus-dessous son esprit puis était parti sans ranger. Son regard erra sur les fleurs, la cascade et les étoiles avant de revenir à l’ange. Il continuait de le regarder en silence, les yeux pleins de compassion et de douceur.
-Est-ce que je suis… mort ? demanda Hisoka.
Curieusement, ces mots éveillèrent en lui une sourde douleur. Mais pourquoi ? Que lui était-il arrivé ? Qu’avait-il laissé derrière lui qu’il avait été si douloureux de perdre ?
L’ange prit ses mains dans les siennes et le fit doucement s’asseoir. Hisoka leva vers lui des yeux interrogateurs. Liaël s’assit face à lui, repliant ses ailes derrière lui.
-Oui, tu es mort, répondit-il doucement, comme on parle à un animal apeuré que l’on veut rassurer. Il est normal que tes souvenirs soient brouillés. Ton esprit, ton âme n’a pas encore compris ce qui t’était arrivé.
-Alors… je suis au Paradis ? demanda Hisoka en serrant dans la sienne la main de l’ange.
-Non, pas encore, répondit Liaël en secouant la tête. C’est ici que ton âme est arrivée après ta mort, qu’elle s’est réveillée il y a quelques instants. Tu dois d’abord abandonner ta vie terrestre pour accéder au Paradis. Je suis là pour t’y aider.
Hisoka était de plus en plus perdu. Sa vie terrestre ? De quoi parlait-il ? Il ne souvenait de rien ! Aucune image ne revenait ! Il ne voyait que l’être en face de lui, cet ange !
-Ange… Tenshi… murmura-t-il.
Et soudain, ce fut comme si ce mot avait été la clé qui ouvrait la porte de son esprit. Un visage revint à lui, un sourire, un rire, des yeux brillants et plein d’amour… Il eut un sourire. Elle était jolie… Il l’aimait… Mais ce visage joyeux se ternit bientôt et des larmes coulèrent des yeux de la jeune fille.
-Pourquoi… commença Hisoka.
Puis ses souvenirs lui revinrent en une explosion violente, tous mêlés et mélangés. Son visage se tordit et des larmes emplirent ses yeux fermés. Lorsqu’il les rouvrit, l’ange était toujours immobile face à lui.
-Non… murmura Hisoka. Je ne veux pas… Je ne veux pas partir… Je ne veux pas la perdre…
-Tu n’as pas le choix, Hisoka, dit doucement l’ange. Tu es mort, tu commences une nouvelle vie. Mais tu vas devoir le faire sans elle.
-Non ! s’écria le jeune homme en dégageant ses mains de l’étreinte de celles de Liaël.
L’ange ne bougea pas, se contentant de lever la tête vers lui pour accrocher son regard.
-Hisoka…
-Non ! hurla le jeune homme.
Il partit en courant dans l’herbe haute, droit vers la cascade. Les fleurs se courbaient à son passage, comme si elles partageaient son chagrin. Arrivé au bord de la falaise, il voulut continuer de courir pour se jeter dans l’eau qui coulait. A quoi bon une éternité, si Elle n’était pas là ? Si il ne pouvait pas la regarder ? Il savait qu’il lui demandait beaucoup en lui faisant promettre de vivre, mais c’était seulement maintenant qu’il prenait la plaine mesure de ce qu’il lui avait demandé.
-Gomen, Tenshi… souffla-t-il à travers ses larmes.
Il voulut faire un pas de plus, mais deux bras autour de sa taille le ramenèrent en arrière et le serrèrent contre une poitrine ferme tandis que deux ailes l’enfermaient dans un cocon de douceur. Liaël ne dit rien tandis que l’âme perdue hurlait sa douleur et son chagrin. Toutes ne réagissaient pas favorablement à l’annonce de leur mort, et encore moins les plus belles…
-J’ai pleuré des heures dans ses bras. Je n’arrêtais pas de t’appeler, de crier ton nom.
Hisoka leva la main pour cacher son visage dedans mais un mouvement l’en empêcha. Leara avait levé la sienne pour retenir sa main, comme si elle pouvait la toucher, garder son poignet entre ses doigts. Ses yeux lui sourirent, tendres et confiants. Le fantôme sourit à son tour et rassembla ses souvenirs. Les évoquer était douloureux mais il le lui devait. Elle avait le droit de savoir. Il releva la tête et laissa son regard partir dans les nuages.
-Il m’a fallu des heures pour me calmer. Ou peut-être des jours, des semaines. Je n’en sais rien. Le temps s’écoule différemment là-bas. Mais Liaël a fini par m’emmener au Paradis.
Debout au milieu des hautes herbes, Hisoka ne bougeait pas d’un pouce, indifférent aux beautés qui l’entouraient. Les cascades pouvaient couler, le soleil briller ou la pluie tomber, les oiseaux chanter ou se taire, les âmes présentes autour de lui lui parler, il s’en moquait. Rien d’autre ne comptait que cette image qu’il gardait en lui. Il ne prêtait même pas attention aux deux anges qui se tenaient non loin derrière lui, mais il pouvait entendre leurs paroles.
-Il s’ennuie, soupira Liaël en regardant son protégé.
-Comment ça ? demanda son ami Saphel, perché sur une branche de l’arbre auquel le premier ange s’appuyait.
-Regarde-le ! Il est de ces âmes pour qui le repos éternel n’est pas un cadeau. Quelque chose de trop fort le retient sur Terre et l’empêche de s’apaiser. Et plus il reste l’esprit libre d’y penser, moins il s’en sort.
Saphel resta silencieux, observant l’âme immobile devant eux. Le nez levé, elle regardait les lourds nuages qui s’accumulaient au-dessus d’eux. L’ange sentit bientôt quelque chose de froid tomber sur son nez. Il tendit la main et recueillit un flocon de neige qui fondit instantanément. La neige se mit bientôt à tourbillonner tout autour d’eux, recouvrant le paysage d’une chape blanche de silence, à peine brisé par les rires des âmes qui entamaient des batailles de boules de neige.
-Regarde, dit Liaël.
Devant eux, Hisoka s’était mis à tourner sur lui-même, les bras tendus et les yeux fermés. Un immense sourire éclairait son visage comme les flocons dansaient autour de lui.
-J’ai une idée, dit Saphel. Pourquoi ne pas l’affecter sur Terre, avec des anges ? En lui donnant un humain, une ville à protéger ? Cela l’occupera et il se sentira utile. Lorsqu’il sera prêt, ce sera lui qui reviendra ici. Quand il le voudra.
Liaël resta un instant silencieux, observant l’âme qui riait sous la neige. Après tout, qu’avaient-ils à perdre ?
-Pourquoi pas, souffla-t-il doucement.
-C’est comme ça qu’ils m’ont renvoyé sur Terre, continua Hisoka. J’avais pour consigne express de rester avec les anges auxquels on m’avait affecté, de ne pas chercher à retrouver des semblants de vie, et patati et patata… J’ai fait semblant d’obéir et ils ont peu à peu cessé de me surveiller. Alors je me suis éclipsé.
-C’est pour ça les hommes en noir ? Ceux à qui on devait échapper tout à l’heure ?
Hisoka opina et passa une main devant ses yeux.
-Ce sont des gardiens, dit-il doucement. Ils veillent à ce qu’aucune âme ne fasse ce que j’ai fait. Et si ça arrive, ils doivent à tout prix la ramener au Paradis. Je ne sais pas ce qui se passe à ce moment-là, mais ça doit pas être marrant, ajouta-t-il en grimaçant. Mais je m’en moque, fit-il en se tournant vers Leara. Je t’ai retrouvée, et c’est tout ce qui compte pour moi. Je ne sais comment je suis passé du statut de simple ombre à celui de ‘‘vrai’’ fantôme, mais je remercie celui qui m’a fait ce cadeau.
La jeune fille lui sourit et resserra ses doigts sur la main fantôme. Elle aurait voulu pouvoir le toucher, se blottir dans ses bras, les serrer contre lui, l’embrasser… S’assurer qu’il était et qu’il resterait là. Mais ce n’était pas vrai. Il était comme une illusion qui disparaîtrait probablement bientôt. Non ! Elle eut un sursaut de révolte. Hors de question de le laisser partir. Elle trouverait un moyen, n’importe lequel, mais elle le ramènerait à la vie ! Quitte à vivre cette histoire de dingues, autant la vivre jusqu’au bout…
Elle sentit tout à coup une douleur diffuse s’emparer de tout son corps, comme si quelqu’un lui retirait toute son énergie. Elle ne sentait plus ses jambes et sa main tremblait.
-Tenshi ? fit une voix inquiète à côté d’elle.
Elle releva difficilement la tête et vit Hisoka qui la regardait d’un air interrogateur.
-Tout va bien ? demanda-t-il. Tu es si pâle !
-Oui, ça va, ne t’inquiète pas, dit-elle doucement. C’est juste… juste un vertige, ça va passer.
Le jeune homme fantôme resta silencieux un moment, scrutant le visage aux yeux fermés qui s’était posé sur le dossier du banc. Il était blanc comme un linge, mis à part la rougeur des joues due au froid.
-Depuis quand n’as-tu pas mangé ? demanda-t-il soudain.
-Hein ? fit Leara en rouvrant les yeux.
-Pas ‘‘hein’’, ‘‘comment’’, mal-élevée ! Je te demandais depuis combien de temps tu n’avais rien avalé ?
La jeune fille réfléchit un instant. La dernière chose qu’elle se souvenait avoir mangé, c’était le sandwich glissé dans son sac par ses parents la veille, en début d’après-midi.
-Hier, répondit-elle. En début d’après-midi.
-Et tu t’étonnes d’être mal ! s’exclama Hisoka. Tu vas me faire le plaisir d’aller manger quelque chose et plus vite que ça.
-Mais… essaya-t-elle.
-Pas de mais ! répliqua le jeune homme en posant un doigt sur ses lèvres. Si je me souviens bien, y’a un petit kiosque pas loin, tu vas aller chercher quelque chose à boire ou à manger. Allez, exécution !
Leara ne sentit pas la différence de contact du doigt sur ses lèvres. Si elle y avait prêté attention, elle l’aurait senti plus proche, plus chaud… plus réel, peut-être. Mais tout son esprit était focalisé sur la tâche de la remettre debout. Le premier vertige passé, elle se redressa et si dirigea vers le bout de l’allée, suivie d’Hisoka qui gronda contre son attitude irresponsable jusqu’à ce qu’elle le menace d’aller chercher les anges gardiens.
-ça va mieux ? demanda Hisoka.
Assise dans le dojo devant lui, Leara hocha la tête. Elle tenait entre ses mains un gobelet de chocolat chaud dont la fumée réchauffait son visage. Elle sentait la chaleur de la boisson se diffuser dans son corps, sans pour autant effacer cette étrange sensation qu’elle perdait en permanence quelque chose, qu’elle s’affaiblissait peu à peu. Probablement les émotions. Je m’étonnais aussi de ne pas avoir senti de contre-coup plus tôt.
La fumée montant du gobelet dansait devant ses yeux, brouillant les contours du visage d’Hisoka, qui étaient déjà flous. C’était comme si un drap invisible était tendu entre eux, s’agitant sous l’effet du vent pour rendre leurs visages incertains aux yeux de l’autre.
-C’est bien ce qu’elle disait, remarqua Hisoka. Tu sais pas t’occuper seule de toi-même.
Leara haussa un sourcil, le regard interrogateur.
-Ta grand-mère, répondit le jeune homme. Je l’ai rencontrée au Paradis. Une vieille dame charmante ! Nous avons beaucoup parlé de toi.
Sa grand-mère. Morte depuis cinq ans, celle qu’elle appelait Mamie Pomme à cause de son verger et des fruits qu’elles mangeaient toutes les deux sous les arbres. Qui adorait jouer avec ses cheveux de petite fille comme avec ceux d’une poupée. Elle ne les portait d’ailleurs longs que pour elle à cette époque, juste pour voir le sourire illuminer son visage lorsque la jeune fille découvrait sa dernière création dans la glace. Leurs après-midis passés à inventer des recettes de gâteaux, à se lire à tour de rôle des contes de fées.
-Elle s’est beaucoup inquiétée, tu sais. Elle a toujours gardé un œil sur toi après être partie et elle m’a dit qu’elle avait été prête à risquer le tourment éternel pour me régler mon compte si je t’avais fait du mal !
Leara éclata de rire.
-Contente de voir que même là-haut, elle a gardé son humour !
-Mouais, répondit le jeune homme. Elle a quand même été à deux doigts de m’étriper quand elle a vu combien tu souffrais de ma mort. Je crois d’ailleurs qu’elle l’aurait fait si je n’avais pas été si occupé à m’en vouloir moi-même.
Soudainement redevenu sérieux, Hisoka leva la main et frôla la joue de Leara. Il enrageait de ne pouvoir faire plus. Il rêvait de l’entourer de ses bras, de sentir son souffle contre sa peau, de la sentir se blottir contre lui et de la protéger du monde entier. Pourquoi cela lui était-il à jamais interdit ? Pourquoi n’avaient-ils pas droit, eux, à cette seconde d’éternité ? Tant de couples se déchiraient en permanence ; le leur était solide et pourtant détruit encore plus sûrement que par la plus violente des disputes.
Il vit soudain Leara approcher son visage du sien, la main tendue vers sa joue. Elle ne la toucha pas, de toute façon qu’aurait-elle senti ? Ses lèvres rejoignirent les siennes sans pour autant même les frôler. Mais Hisoka ferma les yeux, bientôt imité par la jeune fille. S’ils ne pouvaient même pas se frôler, ils retrouvaient au plus profond d’eux les souvenirs de leurs baisers passés, ceux échangés quand le Ciel ne se penchait pas encore sur eux.
Les silhouettes noires survolaient la ville, invisibles derrière les nuages bas. C’était à peine si en levant la tête, un passant pouvait distinguer une tache noire. De toute façon, les humains ne levaient que trop rarement la tête vers le ciel et ses étoiles, trop occupés qu’ils étaient par le sol. Ziel soupira et s’arrêta brusquement, battant des ailes pour se maintenir à niveau. Son ami faillit le percuter.
-Ziel, t’es mimi tout plein et je t’adore, râla-t-il en le contournant, mais ce serait sympa que tu préviennes avant de t’arrêter comme ça juste devant les gens ! Ziel ?
Les yeux fermés, le gardien blond ne répondit pas, faisant lever les yeux au ciel à Kerel.
-On n’a pas le temps pour que tu fasses une sieste ! s’exclama-t-il. Je te rappelle qu’on doit retrouver ce fantôme !
-Justement, répondit Ziel en rouvrant les yeux. Je ne le sens presque plus. J’ai beaucoup de mal à le localiser.
Kerel en perdit son sourire. Si Ziel n’arrivait plus à localiser, c’était qu’il se passait quelque chose ! Jamais une âme n’avait pu échapper à un gardien ! Ils étaient capables de les sentir où qu’elles soient et quoiqu’elles fassent !
-Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il.
-J’aimerai bien le savoir, répondit doucement Ziel.
Un flocon tomba soudain sur son visage, bientôt suivi par d’autres, jusqu’à ce la ville en-dessous disparaisse sous la neige. L’espace d’un instant, il n’y eut plus rien autour des deux anges que la neige et les nuages. Le reste avait disparu dans la blancheur. Ziel sourit et tendit la main vers son cadet pour la passer dans ses cheveux bruns ébouriffés.
-On dirait un gamin qui s’est roulé dans la neige, fit-il remarquer.
Kerel lui sourit et prit dans la sienne la main qui descendait sur sa joue.
-Le gamin, il te laisse planté là et il va trouver l’échappé tout seul si tu continues à te moquer de lui. Et t’auras l’air bien crétin !
Il éclata de rire et entraîna derrière lui l’ange noir, dont les ailes blanches disparaissaient sous la neige.
Les yeux fermés, Leara restait debout au milieu du dojo. Elle devinait sans pouvoir la sentir la présence d’Hisoka face à elle, elle sentait comme de l’eau sur son cou, là où il avait posé son bras. Il ne pouvait pas la toucher, mais il pouvait faire semblant. Alors les yeux fermés pour oublier la réalité, ils s’attiraient l’un l’autre dans un rêve où les barrières mortelles n’existaient pas, où ils se touchaient et se regardaient chaque fois qu’ils en avaient envie, où il n’y avait pas de parents inquiets ni de frère trop protecteur, ou d’amis incapables de comprendre…
-Il neige, dit soudain Hisoka.
La jeune fille rouvrit les yeux et se retourna. Le mouvement lui occasionna un bref vertige, qu’elle ignora. Elle sentait au fond d’elle que quelque chose n’allait pas. Elle était fatiguée, ses yeux se fermaient et son corps semblait parfois se dérober sous elle. Mais après tout quelle importance ?
Elle resta un instant immobile à regarder tomber les flocons puis éclata soudain de rire. Elle courut hors du dojo et se mit à tourner sur elle-même, les bras tendus vers les nuages comme elle le faisait lorsqu’elle était enfant. Hisoka sourit en la regardant. C’était tant de souvenirs qui lui revenaient. Leurs jeux sous la neige, leurs batailles, le moment où, essoufflés, ils finissaient par se laisser tomber sur le tapis blanc, Leara blottie dans ses bras.
Tu m’as tellement manqué, mon ange. J’étais mort, mais il me semblait m’éteindre chaque jour un peu plus sans toi. J’ai besoin de toi autant que de mon âme. Loin de toi je ne suis plus rien. Mais regarde ce que je t’ai fait. A cause de moi, tu as souffert. A cause de moi, tes ailes ne te permettent plus de t’envoler. A cause de moi, elles sont brisées. Je voudrais tellement pouvoir te les rendre…
-Hi-chan ? fit doucement Leara.
Le jeune homme lui sourit. Les joues rougies par le froid, les cheveux pleins de neige, elle était plus belle que jamais. Et le sourire espiègle qu’elle arborait n’avait plus brillé depuis une éternité. Il haussa un sourcil en voyant que son bras gauche était plié derrière son dos.
-Qu’est-ce que… demanda-t-il.
Elle lui balança soudain une boule de neige qui le frôla et éclata de rire devant son air faussement outré.
-Dis donc ! T’es sournoise et en plus tu vises comme une fesse de phoque avariée ! Baka !
-Eh ! s’indigna Leara. Je préfère Tenshi, moi !
-O.K., répondit Hisoka en haussant les épaules avant de sortir du dojo. Tenshi no baka alors !
Leara lui tira la langue et voulut faire une nouvelle boule de neige. Mais elle fut obligée de s’arrêter lorsqu’un nouveau vertige lui troubla la vue. Elle se sentit partir en arrière sans rien à quoi se raccrocher.
-Tenshi ? fit Hisoka en le voyant chanceler.
Il bondit instinctivement pour la rattraper et contre toute attente, il sentit son corps contre sa peau. Le froid de son manteau trempé, le soyeux de ses cheveux, la chaleur de sa peau… Il faillit la lâcher de surprise. Comment pouvait-il la sentir contre lui ? Avoir suffisamment de consistance pour l’empêcher de tomber sur le sol ? Peut-être… Elle rouvrit les yeux à cet instant. Elle commença par paniquer, avant qu’Hisoka ne la remette sur ses pieds.
-Que… Qu’est-ce que… Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle.
-Je ne sais pas, répondit le jeune homme. Tu as eu un vertige et tu es tombée en arrière. Viens, rentrons dans le dojo.
Encore perdue, Leara le suivit sans protester et s’assit sur le sol de bois. Hisoka s’assit face à elle et tendit le main. Le regard interrogateur, elle lui tendit la sienne. Il referma ses doigts dessus, en caressant doucement le dos. Ce n’était pas encore le contact de deux corps faits de chair, ses doigts étaient encore fantomatiques et à peine perceptibles. Mais elle les jeune fille poussa un cri de surprise.
-Mais… Mais comment ? demanda-t-elle en relevant les yeux vers lui.
-Je reprends vie, Leara. Je sens le froid du vent, la chaleur de ta peau, l’humidité de la neige… Je peux toucher. Je peux sentir. Et je crois que c’est grâce à toi.
-A moi ? souffla Leara, incrédule.
Hisoka hocha la tête et se releva, entraînant Leara avec lui.
-C’est ton amour qui m’a fait passer du statut d’ombre à celui de fantôme. C’est parce que tu l’as voulu que j’ai pu m’échapper de l’obscurité. C’est parce que tu l’as désiré que je reprends corps. Je t’ai toujours dit que rien ne nous séparerait, pas même la mort. ça pouvait ressembler à une réplique de vieux film. Mais c’était vrai. Tu es en train de le prouver.
Kerel survola la grille d’entrée du Sanctuaire des Anges, Ziel sur les talons. La neige avait rendu la ville silencieuse, comme si elle retenait son souffle en l’attente de quelque chose. Les oiseaux s’étaient tus, les voitures s’étaient arrêtées. Les gens dans les rues étaient immobiles, le visage tourné vers le parc. Probablement ne savaient-ils pas eux-même pourquoi et l’oublieraient-ils ensuite. Mais pour l’instant, le monde entier s’arrêtait de respirer.
Le regard plongé dans celui d’Hisoka, Leara resta silencieuse. Elle ne savait que dire. Elle avait peur de croire qu’il pouvait avoir raison. Elle avait peur de croire à l’idée qu’il pouvait revenir réellement un jour et de se réveiller en se rendant compte que ce n’était qu’un rêve. Des notes de musique la tirèrent soudain de ses pensées. Le visage levé, tournant sur lui-même, Hisoka en cherchait la provenance. Elles semblaient jaillir de partout et nulle part en même temps, comme si Ghent s’était caché dans un coin pour jouer. Leur chanson. La sienne. Celle qu’il lui avait offerte. Il baissa les yeux sur Leara. Elle semblait aussi perdue que lui, mais aussi étonnamment calme. Il sourit et lui tendit la main. Si c’était un rêve, ils le faisaient ensemble. Alors autant le vivre jusqu’au bout…
Leara posa sa main dans la sienne comme sa voix s’élevait, comme ce soir déjà si lointain où il avait chanté pour elle. Cette chanson sortie du passé les rapprocha jusqu’à ce qu’elle se retrouve dans ses bras. Il les referma autour d’elle tandis qu’elle passait les siens autour de son cou. Le monde autour pouvait disparaître, plus rien ne comptait que cette musique et les mouvements accordés de leurs corps. Ils dansaient sans un mot, les yeux fermés. Le Ciel semblait enfin leur accorder leur seconde d’éternité.
Appuyé contre l’épaule de Ziel, Kerel sentit les larmes lui monter aux yeux.
-C’est tellement injuste ! souffla-t-il en regardant les deux adolescents face à eux dans le dojo. Pourquoi…
Le plus âgé des deux gardiens prit son cadet dans ses bras, le laissant pleurer dans son cou. Il était d’accord avec lui, c’était injuste. Mais la vie n’avait jamais eu la réputation d’être juste. Même lorsque l’on était si près du but, certaines lois immuables ne changeaient pas.
-Nous ne pouvons rien faire de plus, souffla-t-il en serrant Kerel contre lui. Nous n’en avons pas le pouvoir.
Hisoka rouvrit les yeux en sentant Leara lui échapper. Elle ne tenait plus debout que parce que soutenue par ses bras, le visage plus pâle que jamais.
-Tenshi ! s’écria-t-il.
Leara ouvrit difficilement les yeux. Elle ne se sentait pas bien. Son corps lui échappait, ses muscles ne répondaient plus. Son esprit lui-même semblait engourdi.
-Hi-chan ? souffla-t-elle. Qu’est-ce… qui se passe ?
-Je ne sais pas, mon ange, répondit-il en la déposant sur le sol, je…
-Elle se meurt, l’interrompit une voix.
Hisoka se redressa brusquement. Face à lui se tenaient deux anges, vêtus de noir les ailes blanches repliées dans leur dos. L’un d’eux avait les yeux rougis, comme s’il venait de pleurer. Il lui semblait voir briller de la tristesse, voire de la compassion dans leur regard.
-Pourquoi ? cria-t-il en serrant les poings. Pourquoi ?
-La première loi du monde : une vie pour une vie, Hisoka. Elle perd sa vie pour te rendre la tienne.
Le jeune homme se figea. Il revit en un éclair toute la journée. Les vertiges de Leara, sa fatigue, et lui qui parallèlement retrouvait les sensations d’un corps vivant.
-Votre amour peut beaucoup, Hisoka, dit Ziel en s’approchant de lui. Mais il ne peut transgresser cette loi.
Les pensées s’entrechoquaient douloureusement dans l’esprit du jeune homme. Il ne voulait pas la quitter. Mais s’il restait, elle allait mourir. Il sentit une main sur son épaule et se retourna comme les larmes commençaient de rouler sur ses joues.
-Viens avec nous, dit doucement Ziel.
Derrière lui, le deuxième ange avait ouvert un portail aux couleurs chaudes, qui donnait sur un ciel sans nuages. Le ciel du Paradis, qui était pour lui un enfer. Mais que serait sa vie si Leara mourait à cause de lui ? Il fit un pas vers le portail quand une voix le rappela.
-Hi-chan ! Reste !
Il se retourna pour voir Leara qui se redressait difficilement. Elle tendait la main vers lui. Il s’approcha et la prit entre les siennes, plongeant son regard dans le sien.
-Tu m’as fait découvrir ce que c’était de vivre, Tenshi, dit-il tendrement. Tu m’as fait sortir des obscurités dans lesquelles je me perdais. Je ne te remercierai jamais assez pour ça. Je resterai si je le pouvais. Mais cela signifierait ta mort.
-Mais je… essaya la jeune fille.
-Non, répondit Hisoka en secouant la tête. Non, hors de question. Je te demanderai juste une chose, Tenshi : tiens ta promesse. Tiens ta promesse.
Il refusa de voir les gestes de refus de la jeune fille et hocha la tête en direction de Ziel. L’ange tendit la main vers Leara et elle s’effondra, les yeux fermés.
-Gomen, Tenshi, pleura Hisoka. Gomen.
Il effleura le front de la jeune fille d’un baiser qu’elle ne sentirait jamais avant de se relever. Il se détourna et rejoignit les anges, s’interdisant de se retourner pour la regarder une dernière fois. Il regardait droit devant lui lorsqu’il franchit le portail, sans pour autant pouvoir empêcher ses larmes de couler. Il avait lu un jour qu’elles emportaient les chagrins et apaisaient les cœurs. Le sien continuait de hurler sa douleur et le ferait certainement pour l’éternité, aussi longtemps que durerait sa douleur.
Ce n’était qu’un rêve, Tenshi. Un si beau rêve…Ziel prit la main de Kerel et la pressa doucement. Le jeune ange tourna son visage vers lui, retenant difficilement ses larmes. Il lui sourit bravement et déploya ses ailes pour passer le portail. Ziel jeta un dernier regard à Leara puis se détourna à son tour et le portail se referma derrière lui. Il ne resta bientôt plus qu’une petite silhouette inanimée dans un dojo silencieux et recouvert d’une neige qui ne cessait de tomber…
Il neigeait sans discontinuer depuis trois jours. Même les promeneurs les plus acharnés avaient fini par renoncer et rester chez eux. Il n’y avait qu’une seule petite silhouette assise sur un banc, les cheveux noirs constellés de flocons. Le visage levé vers le ciel était encore pâle et les yeux n’avaient pas encore retrouvé la lueur qui les caractérisait. Il faudrait du temps… Beaucoup de temps… Perdue dans ses pensées, elle ne se rendait pas compte qu’on l’observait.
Le vent soulevait les longues mèches dorées de l’adolescent, voilant parfois ses yeux sans pour autant les faire se détourner. Uniquement vêtu d’un pantalon et d’un T-shirt, il sentait avec délice le froid s’emparer de son corps. C’était quelque chose qu’il n’avait plus senti depuis si longtemps…
Je ne sais pas ce qui s’est passé. Et je ne vais certainement pas m’arrêter pour le demander. Tout ce que je sais, c’est qu’Il nous a offert une seconde chance. Pourquoi ? Pourquoi nous, pourquoi moi ? Je n’en sais rien, et après tout je m’en moque. Que le Ciel et ses anges m’oublient dans cette vie, j’ai déjà le mien près de moi. Je n’en ai pas besoin d’autre. Je reviens, Tenshi.
Il fit un pas en avant et le vent tournoya autour de lui, emportant les derniers mots qui franchiraient ses lèvres avant longtemps : Ai shiteru…
FinAi shiteru : je t’aime
Tenshi : ange
Itsumademo : pour toujours
Gomen : pardon
Baka : idiot(e)
Bon, j’ai traduit des mots parce qu’on m’a fait le reproche autour de moi que tout le monde ne connaissait pas le japonais, même les malheureuses bribes que j’en ai. Désolée pour ceux qui savent !
Voilà, j’espère que ça vous aura plus. Je vous mets en-dessous la traduction des paroles de la chanson de Georges Benson. Essayez de l’écouter, elle est magnifique !
Rien ne changera mon amour pour toiSi je devais vivre ma vie sans toi
Les jours seraient tous vides
Les nuits sembleraient si longues
Avec toi je peux voir pour toujours oh si clairement
J’ai peut-être aimé auparavant
Mais ce n’était jamais aussi fort
Nos rêves sont jeunes et nous savons tous les deux
Qu’ils nous emmèneront là où nous voulons aller
Tiens-moi maintenant, touche-moi maintenant
Je ne veux pas vivre sans toi
Rien ne changera mon amour pour toi
Tu devrais savoir à présent à quel point je t’aime
Tu peux être sûre d’une chose
Je ne demanderai jamais plus que ton amour
Rien ne changera mon amour pour toi
Tu devrais savoir à présent à quel point je t’aime
Le monde peut changer toute ma vie
Mais rien ne changera mon amour pour toi
Si le chemin qui nous attend n’est pas si facile
Notre amour tracera un chemin pour nous
Comme une étoile nous guidant
Je serai là pour toi si tu devais avoir besoin de toi
Tu n’as pas à changer quoique ce soit
Je t’aime telle que tu es
Alors viens avec moi et partageons la vue
Je t’aiderai aussi à voir pour toujours
Tiens-moi maintenant, touche-moi maintenant
Je ne veux pas vivre sans toi
Rien ne changera mon amour pour toi
Tu devrais savoir à présent combien je t’aime
Tu peux être sûre d’une chose
Je ne demanderai jamais plus que ton amour
Rien ne changera mon amour pour toi
Tu devrais savoir à présent combien je t’aime
Le monde peut changer toute ma vie
Mais rien ne changera mon amour pour toi
Georges Benson, Nothing’s gonna change my love for you