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Fiction » Romance » A la suite des papillons blancs font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Mouf Mouf
Fiction Rated: K - French - Romance/Sci-Fi - Reviews: 2 - Published: 08-25-05 - Updated: 08-25-05 - id:1993241

Auteur : L’ange gardien

Disclaimer : Y sont tous rien qu’à moi. Alors merci de ne pas les utiliser sans demander mon accord.

Genre : Heu… On va dire futuriste, un peu angst et de la romance (sinon ce serait pas drôle).

Douleur. Peur. Colère. Ces sentiments tourbillonnaient autour d’elle sans fin. Ils tournoyaient dans son esprit, ne lui laissant aucun répit. Ils l’avaient tirée de son long sommeil et ne cessaient de la tourmenter depuis. Elle sentait des blessures partout dans son corps meurtri. Certaines très anciennes, d’autres plus récentes, mais toutes aussi douloureuses. Que se passait-il ? Ses enfants… Ses enfants devenaient fous ! Ils détruisaient tout autour d’eux sans se soucier des conséquences pour eux et pour elle. Savaient-ils seulement qu’elle existait ? Et s’ils l’avaient su, cela aurait-il changé quelque chose ? Auraient-ils renoncé à cette folie meurtrière ? Elle devait faire quelque chose. Elle les avait crus dignes de confiance, mais elle s’était trompée. Elle devait les arrêter. Détruire les destructeurs, même si cette simple idée la désespérait. Mais lui laissaient-ils le choix ?

A la suite des papillons blancs

Le jeune homme s’arrêta au milieu de la place du village en effervescence, sur la dalle de marbre blanc et plissa ses yeux anthracite en regardant le ciel. Aucun nuage ne venait l’assombrir et un vent léger soufflait, faisant voler les longues mèches blondes qui encadraient son visage. A dix-sept ans, Jolan était grand et musclé, le corps endurci aux maniements de l’épée accrochée dans son dos. Jeune guerrier depuis peu, il s’était déjà illustré dans la défense du village contre les Artificiels. Les Artificiels… Il grimaça en pensant à eux comme il gravissait la petite colline qui surplombait le village. Ces monstres qui étaient plus des machines que des hommes, dont les villes mécaniques envahissaient peu à peu les continents de la Terre, repoussant inexorablement la vie. Jolan secoua la tête. Non, pas temps que je serai là ! Il avait juré de défendre la vie et la nature, et il le ferait ! Peu importerait le prix à payer, la Terre ne devait jamais mourir sous les machines !

Une voix l’appela, tirant l’adolescent de ses pensées. Il se retourna pour voir son maître d’armes qui l’appelait du bas de la colline. Taillé comme un géant, les yeux bleus pétillants de malice dans un visage souriant, personne ne pouvait rivaliser avec Jarrod l’épée à la main. Il avait été comme un père pour l’adolescent, le prenant sous son aile lorsque ses parents avaient péri au cours d’une attaque des Artificiels. C’était lui qui dirigeait l’apprentissage des jeunes guerriers, sélectionnant les meilleurs d’entre eux pour aller défendre la Vie. Et Jolan s’étonnait encore d’en faire partie…

-Jolan ! cria Jarrod. Dis à Laïla de se dépêcher !

Le jeune homme eut un salut militaire moqueur et un grand sourire avant de partir en courant vers le haut de la colline. Un haut bâtiment cacha bientôt le soleil, prodiguant une ombre fraîche. Il était constitué d’une haute coupole, d’où partaient quatre flèches blanche, rouge, verte et bleue, pointées vers les quatre points cardinaux. Jolan passa sous les arches qui menaient à l’entrée et entra dans le temple. Il s’arrêta un instant, fermant les yeux pour mieux savourer la sérénité qui régnait dans ce lieu. Peu éclairée et construite en forme de fer à cheval, la salle était presque vide. Les statues des Anciens encadraient les portes des pièces attenantes, semblant veiller sur les visiteurs.

Jolan s’avança un peu, prenant soin de faire le moins de bruit possible. Il ne voulait pas troubler la concentration de celle qui se tenait devant lui. Assise en tailleur, vêtue d’une courte tunique blanche et d’un pantalon vert feuille, elle fermait les yeux. Tout son corps était relâché, ses mains posées sur ses genoux. Soudain, sans qu’elle semble bouger un muscle, le vent se leva, faisant voltiger sa longue natte brune. Jolan, recula d’un pas, conscient de l’importance de ce qui se passait. Quatre sphères apparurent autour de la jeune fille comme elle chuchotait quelques mots. Son murmure devint une douce mélodie, et les sphères se mirent à tourner autour. De gris acier, chacune vira bientôt à une couleur différente. Bientôt, elles furent bleue, rouge, verte et blanche. Jolan sourit en regardant les sphères danser autour de Laïla, éclairant son visage de douces couleurs pastelles. Les Eléments l’acceptaient et répondaient à son appel. Au bout de dix longues années d’étude pour perfectionner ses dons, elle avait finalement réalisé son rêve : elle était enfin devenue une Gaïane accomplie, en parfaite osmose avec la nature.

Jolan croisa les bras et s’appuya à la colonne à côté de lui. Exit la demande de Jarrod ! Il aurait pu rester des heures immobile, juste à la regarder. Elle n’était jamais plus belle à ses yeux que lorsqu’elle appelait les Eléments. Son visage prenait alors une expression de bonheur absolu, comme si rien ne pouvait détruire cette sensation. Et le jeune homme s’était juré des années auparavant qu’il ferait tout pour que ce soit le cas. Il avait été le premier surpris lorsqu’il s’était rendu compte de l’importance qu’elle avait prise dans sa vie. Ses jours commençaient et se finissaient par elle, sans qui la vie pour lui ne valait pas la peine d’être vécue. Mais ça, tu ne le sauras jamais, petite magicienne.

Le vent tomba et les sphères disparurent comme Laïla cessait de chanter. Elle ouvrit les yeux et son regard doré alla droit se planter dans les yeux de Jolan.

-Vu ! s’exclama-t-elle en se levant. T’es vraiment pas discret, Nounours. Pour un soldat, ça fait désordre ! ajouta-t-elle en s’approchant.

Jolan prit une expression faussement exaspérée.

-Dis donc, c’est pas moi qui retarde tout le monde en faisant mumuse avec des sphères volantes, que je sache ! fit-il en agitant un doigt sous son nez. Tu crois que c’est sérieux, ça, pour une Gaïane ?

-Oh non, c’est vrai ? s’exclama-t-elle en portant une main à sa bouche.

Elle se précipita hors du temple en courant. Quelle idiote elle faisait ! Dire qu’elle avait promis à son Maître Zahikel avant son départ qu’elle serait irréprochable pour sa première campagne ! Elle n’avait rien trouvé de mieux que de jouer avec les Eléments ! Jolan avait raison, elle adorait se sentir en osmose avec eux. Il lui semblait ainsi qu’elle trouvait sa vraie place dans la nature, au milieu d’eux.

Elle déboucha sur le haut de la colline, s’attendant à trouver tout le monde à cheval et Jarrod exaspéré, les poings sur les hanches et n’attendant que son arrivée pour exploser… Au lieu de ça, elle ne vit que des gens qui couraient en tous sens, des chevaux même pas sellés et Jarrod qui jouait avec son fils. Un bruit de pas derrière elle la fit se retourner pour voir un Jolan hilare.

-Tu m’as fait marcher, comprit-elle.

-Courir, tu veux dire ! fit son ami entre deux éclats de rire. Si tu avais vu ta tête ! Oh non, c’est vrai ? dit-il en prenant une voix haut perchée.

-Criss ! Imbécile ! s’écria Laïla en lui portant un coup à l’épaule qu’il esquiva facilement.

Le jeune homme partit en courant et passa comme une flèche sous les yeux médusés des villageois, poursuivi par Laïla.

-Reviens ici tout de suite ! criait-elle. Tu vas voir, je vais te carboniser la tête ! Tu n’as jamais pensé à changer de couleur de cheveux ? Je suis sûre que cendres, ça t’irait super bien !

Jarrod secoua la tête en regardant les deux adolescents slalomer entre les maisons. Jolan avait du mal à courir tellement il riait et son épée l’encombrait un peu, permettant à Laïla de gagner du terrain.

-Un guerrier et une Gaïane… Ces deux-là sont vraiment la preuve vivante qu’on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans !

-On a entendu !

Laïla arrêta son cheval alezan et se retourna sur sa selle. Elle voulait graver à tout jamais l’image de son village dans son cœur. Ses habitations chaleureuses ombrées de grands arbres, le temple qui était devenu sa deuxième maison, l’océan qui grondait aux pieds du bâtiment… Toute son enfance se trouvait dans ses lieux, tous ses souvenirs, des plus heureux aux plus douloureux.

Une main se posa sur son épaule, la faisant sursauter.

-Ne t’inquiète pas, fit Jolan d’une voix douce. Nous reviendrons, je te le promets.

Laïla hocha la tête et se retourna, faisant repartir son cheval. Si seulement elle pouvait elle aussi en être aussi sûre. Bien sûr, leur combat était important, et même plus important que tout puisqu’il s’agissait de défendre la vie. Mais…

-Je parie que tu ne peux pas me rattraper ! s’exclama Jolan avec un clin d’œil, la tirant de ses pensées.

-Ah oui ? répondit son amie. A vos marques… Partez ! cria-t-elle, prenant le jeune guerrier de court.

Il lança son étalon noir au galop avec un temps de retard.

-T’as pas dit ‘‘prêts’’!

-Prêts ! répondit Laïla dans un éclat de rire sans se retourner.

Un doux sourire se dessina sur les lèvres de Jolan comme son cheval allongeait ses foulées. Jamais rien n’empêcherait jamais Laïla de rire, il en faisait le serment. Je chasserai tous les nuages qui assombriront ton visage, je te le promets. Tu dois continuer à chanter et à danser de joie, petite magicienne. A rire et à sourire pour que je puisse croire que le bonheur n’est pas un rêve inaccessible.

Arrivant en vue de la colonne, il fit ralentir son cheval et le repassa au pas malgré ses protestations. L’étalon s’était pris au jeu, il voulait continuer. L’adolescent le calma en lui parlant doucement, caressant son encolure. Il arriva au niveau de Jarrod qui menait le groupe, à côté duquel chevauchait Laïla, un sourire narquois aux lèvres.

-1-0 pour la Gaïane, fit le maître d’armes. On peut espérer continuer la route ou on attend que vous ayez fini vos bêtises ?

Les deux adolescents se regardèrent d’un air ébahi puis tournèrent des visages pleins d’innocence vers Jarrod.

-Nous, petits anges, des bêtises ? firent-ils en chœur.

Un éclat de rire retentit parmi les guerriers et Jarrod lui-même sourit. Soit ils ne se rendaient pas compte de ce qu’ils allaient affronter, soit ils le savaient parfaitement mais faisaient tout pour ne pas trop y penser. Il penchait plutôt pour cette dernière hypothèse. Il sera bien temps dans quelques jours pour qu’ils perdent leurs sourires. D’ici là, qu’ils continuent à jouer comme les enfants qu’ils sont encore quelque part au fond d’eux. Les voir ainsi prodigue un peu de joie à tout le monde.

Ils chevauchèrent plusieurs jours d’affilée, quittant peu à peu les paysages maritimes qu’ils connaissaient pour s’enfoncer plus au cœur des terres avant de longer de nouvelles côtes. Une végétation différente apparaissait, des animaux différents. Laïla ne pouvait s’empêcher de ressentir de la tristesse à l’idée des jours qui les attendaient. Les fronts des combats se rapprochaient sans cesse un peu plus, quittant les Terres Mortes pour détruire inexorablement celles de vie. Quel serait l’avenir de la Terre si la guerre continuait ?

La jeune fille fut tirée de ses pensées par un grand cri. A la tête de la colonne, Jarrod levait le poing vers le ciel en répondant au salut de l’homme debout sur la colline face à eux.

-En avant, nous arrivons ! s’écria-t-il en lançant son cheval au galop.

Trop heureux de se dégourdir les jambes après une marche au pas de plusieurs jours, tous les chevaux bondirent à sa suite. Jolan passa près de Laïla avec un grand cri de sauvage et lui tira la langue au passage. La jeune fille sourit et fit accélérer son alezan. Comme l’animal prenait de la vitesse, le vent fouetta plus fort son visage. Elle ferma les yeux et leva la tête pour savourer cette sensation. Il lui semblait que le vent lui caressait les joues comme un ami heureux de la voir. Elle rouvrit les yeux comme son cheval ralentissait en gravissant la colline et son regard tomba sur les lourds nuages noirs qui s’amassaient à l’horizon. Elle fronça les sourcils. Une tempête ? En cette saison ?

Elle déboucha dans le camp et rejoignit la colonne qui le traversait. Ce qu’elle vit l’empêcha de réfléchir plus avant à la météo. Partout ce n’était que guerriers qui entretenaient leur équipement, soignaient leurs chevaux sans un mot. Ils passèrent près d’un immense chariot qui contenaient des caissons transparents, pleins de petites boules argentées. Les armes bactériologiques… Leur réponse aux bombes des Artificiels. Si leurs ennemis se servaient d’une technologie mécanique issue des siècles passés, eux avaient amélioré les techniques de leurs ancêtres en puisant dans les plantes et les éléments naturels pour créer des armes à la puissance redoutable.

Un homme sortit d’une tente à l’écart et s’approcha des nouveaux arrivants comme ils mettaient pied à terre. C’était un homme grand et mince, dont les longs cheveux noirs noués en une queue de cheval sur sa nuque serpentaient dans son dos, tranchant sur sa tunique bleu ciel. Ses yeux verts étaient fatigués et chacun de ses gestes exprimaient sa lassitude. Laïla se précipita au-devant de lui et mit un genou à terre.

-Maître Zahikel, dit-elle d’une voix empreinte de respect en baissant la tête.

-Bonjour, Laïla, répondit-il en prenant sa main pour la relever.

Son regard croisa alors celui de l’homme qui l’avait toujours considérée comme sa fille et s’était toujours occupée d’elle.

-Prends le temps de t’installer, dit-il en marchant à côté d’elle comme elle menait son cheval au corral. Et de te préparer. Nous avons subi de lourdes pertes aujourd’hui. Et je ne pourrai assurer l’Accompagnement des Ames.

Laïla s’immobilisa et Zahikel lui prit les rênes des mains. Je suis désolé, mon enfant. J’aurais voulu que tu n’aies jamais à le faire. La jeune fille s’inclina et s’éloigna. Elle traversa le camp comme dans un état second sans se rendre compte des chuchotements sur son passage et des regards pleins de respect qui accompagnaient son passage. Les Gaïanes étaient rares et indispensables. Sans eux, jamais les âmes des défunts ne trouvaient le repos.

Laïla descendit sur la petite plage et s’avança vers les vagues, entrant dans la mer jusqu’à ce que l’eau atteigne ses genoux. Son regard se perdit dans l’infini de l’océan, au-dessus duquel les nuages continuaient de se rassembler, assombrissant les paysages. Un vent violent se leva, soulevant les cheveux de la jeune fille. L’Accompagnement des Ames… La cérémonie ultime, le but de l’apprentissage de tout Gaïane. Elle nécessitait une osmose totale avec les éléments et une force spirituelle assez puissante pour supporter les pleurs des âmes défuntes des morts au combat, celles des morts douces s’en allant sans aide. Jamais encore Laïla n’avait entendu les âmes des morts. Comment s’en sortirait-elle ? Serait-elle capable d’aider ceux qui étaient tombés au combat pour défendre la Vie ? Elle ouvrit grand les bras et ferma les yeux. Feu, Air, Terre, Eau… Aidez-moi, je vous en prie. Donnez-moi la force…

-Laïla ?

La jeune fille se retourna pour voir Jolan quelques pas derrière elle, la main tendue.

-C’est l’heure, ils t’attendent.

La jeune fille acquiesça et s’avança vers lui. Soudain, une douleur perçante lui vrilla le crâne. Non, pas encore ! Il lui semblait que quatre notes discordantes hurlaient dans sa tête, formant un son d’autant plus horrible qu’accordées, elles devaient être une musique douce et limpide. C’était comme si quelqu’un s’acharnait à essayer de jouer d’un instrument désaccordé. Et ce, depuis des mois et des mois.

-Tout va bien ? demanda Jolan en se penchant vers elle, inquiet.

-Oui, ne t’inquiète pas, répondit son amie en se redressant, ça va aller. Je dois être forte, puisque… je suis bien plus petite que toi !

Jolan eut un sourire forcé. C’était une plaisanterie qui datait des jours du village, où ils étaient encore insouciants et riaient de tout. La guerre existait mais elle était loin, le jour où ils devraient combattre arriveraient bien assez tôt. Et maintenant nous y sommes… Il suivit Laïla qui remontait la plage en direction du camp. Elle pouvait tenter de cacher ce qu’elle ressentait, lui elle ne le tromperait pas. Elle était terrifiée à l’idée de cette cérémonie pourtant inévitable. Et elle faisait de son mieux pour la cacher. D’accord, petite magicienne, je joue le jeu…

Assise sur le sol, entourée des épées des défunts plantées dans le sol tout autour d’elle, Laïla ferma les yeux. Elle devait s’efforcer d’oublier la présence des siens tout autour d’elle et se concentrer uniquement sur les Eléments. Elle relâcha tout son corps et plongea au plus profond d’elle-même, à la recherche de son osmose avec la Terre. Elle sentit bientôt quelque chose de frais caresser sa joue. L’Air était arrivé. Bientôt, le Feu, la Terre et l’Eau répondirent à son appel. Elle les sentait tourbillonner autour d’elle. Ils prenaient pour les autres que les Gaïanes l’apparence de sphères colorées. Mais derrière ses yeux fermés, Laïla voyait des flammes, une rivière, des plantes, du vent tourbillonnant… Les Eléments cessèrent de tourner pour s’immobiliser tout autour d’elle. Maintenant ! La jeune fille se leva et, sans ouvrir les yeux, se mit à tourner sur elle-même avant de se déplacer comme en glissant dans l’espace restreint délimité par les épées des disparus. Ses mains décrivaient des arabesques compliquées, chacune suivie de deux Eléments. Elle effleurait les gardes des épées, faisant passer chacune des sphères au-dessus. Bientôt, elle entendit des pleurs tout autour d’elle, comme des visages pleins de tristesse apparaissaient devant elle. Je connais votre douleur. Je suis là pour vous aider. Une vague de nostalgie passa sur elle comme les âmes entraient dans sa danse avec les Eléments.

Appuyé contre la paroi rocheuse, Jolan ne quittait pas Laïla des yeux. La grâce de chacun de ses gestes, son expression triste et pleine de compassion à la fois… Il voyait les sphères des Eléments s’attacher à chacun de ses mouvements. Parfois, il lui semblait entrevoir furtivement un visage, une forme argentée… Seuls les Gaïanes pouvaient voir les âmes. Ce que lui apercevait n’était que leur reflet dans les sphères des Eléments. La voix douce de Laïla s’éleva comme elle tourbillonnait sur elle-même. Tu sais si bien apaiser les âmes des vivants, petite magicienne. Tu pourras aider celles des défunts. Mais je voudrais tellement ne plus jamais te voir exécuter cette danse ! Qu’il n’y ait plus jamais de cérémonie de l’Accompagnement des Ames pour toi ni pour personne.

Deux yeux bleus brillants percèrent à travers le feuillage. Leur possesseur secoua la tête pour chasser les mèches châtain doré qui balayaient son visage fin. Vêtu de vert sombre, il se fondait parfaitement dans la végétation. Et tout comme elle, il retenait son souffle. Il n’y avait pas de mot assez fort pour décrire ce qu’il voyait. Cette jeune fille qui dansait au milieu des épées, suivie des quatre sphères, lui semblait être une fée ou une elfe sortie des légendes des temps anciens. Il ne pouvait détacher son regard d’elle. Ce n’était même pas à cause de sa beauté car il ne voyait pas son visage, mais les sentiments exprimés par sa danse le clouaient sur place. De la tristesse, de la mélancolie… Mais également une force et une détermination sans failles.

Une voix crépita dans son oreille, tirant le jeune homme de sa contemplation. C’était pratique, les micro-émetteurs implantés dans l’oreille, mais ça empêchait de les déconnecter sans qu’on se pose des questions ! Il porta la main à son oreille pour se couper des autres sons.

-Gabriel ! fit une voix impérieuse. Où es-tu ?

L’adolescent leva les yeux au ciel. Pas lui, pas son chef !

-Je suis au camp des Naturels, chuchota-t-il. Comme convenu dans ma mission.

-Dépêche-toi de revenir ! l’intima Dylan. Tu es resté au même endroit trop longtemps !

Criss, c’est vrai ! Captivé par la danse de la jeune fille, il n’avait pas prêté attention à l’heure et avait oublié la première règle des espions : ne jamais rester immobile trop longtemps ! Aenar allait lui passer un savon… Gabriel se recula doucement sans faire craquer la moindre branche et se redressa lorsque les feuillages le cachèrent suffisamment du campement. Mais une voix moqueuse le fit s’immobiliser.

-Pas mal, pour un Artificiel. Mais ça ne vaut pas l’expérience d’un Naturel, pas vrai mon joli ?

Le jeune homme se retourna lentement. Trois guerriers naturels le regardaient, les mains posées sur les gardes de leurs épées. J’aurais encore préféré le savon d’Aenar… Comme à l’entraînement, il abaissa son centre de gravité, posa une main sur la crosse de son pistolaser et se prépara à bondir, évaluant rapidement chacun de ses adversaires.

-Mauvaise idée, fit une voix derrière lui.

Une pointe lui rentra bientôt dans le cou, et Gabriel sut qu’un archer pointait une flèche sur lui. S’il bougeait un cil, la flèche lui transpercerait la gorge avant même qu’il aie terminé son mouvement. Il s’était fait avoir. Et en beauté.

Encadré des quatre guerriers, délesté de son arme et les mains liées dans le dos, le jeune homme traversa le campement. Les guerriers ricanaient et l’injuriaient sur son passage, sans que cela lui fasse le moindre effet. Son regard volait partout, à la recherche d’un moyen de leur fausser compagnie. Si possible en leur causant un maximum d’ennuis… Son regard croisa deux grands yeux dorés, dont il ne put se détacher. Sans avoir pourtant vu son visage, il aurait pu jurer que c’était le jeune danseuse. Soudain, une douleur aiguë lui vrilla le crâne, l’obligeant à s’arrêter. Elle le poursuivait depuis des mois, sans qu’il sache d’où elle venait. Il lui semblait que des voix criaient, comme si elles voulaient le prévenir de quelque chose. Mais de quoi ? L’un des gardes lui donna une bourrade dans le dos, le forçant à se remettre en marche malgré sa tête douloureuse. Lorsqu’il releva les yeux, il vit que la jeune fille s’appuyait contre un jeune guerrier, une expression de souffrance sur le visage. Les entendait-elle, elle aussi ?

-Jolan ! Jolan, réveille-toi ! Criss, tu vas ouvrir les yeux, oui !

L’adolescent reçut sur la poitrine une grêle de coups qui finirent par le tirer de son sommeil. Les yeux encore un peu brumeux, il lui fallut un moment pour retrouver ses repères.

-Oui, Jarrod, j’arrive, fit-il d’une voix pâteuse.

-Crétin ! siffla une voix exaspérée. Tu trouves que je ressemble à Jarrod ?

Jolan secoua la tête et découvrit le visage de Laïla penché sur le sien.

-Non, pas vraiment, fit-il en prenant la main que lui tendait son amie pour se relever. Charmante, ta façon de réveiller les gens. ça vous met tout de suite de bonne humeur !

Il attrapa son épée qu’elle lui tendait en lui tirant la langue et l’accrocha dans son dos avant de la suivre hors de la tente où il dormait avec d’autres guerriers. Enfin, avant qu’elle ne le tire brutalement de son sommeil…

-Alors, qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-il une fois dehors.

Laïla se retourna et planta son regard dans le sien.

-Jolan, tu as confiance en moi, n’est-ce pas ?

Le jeune homme acquiesça. Qu’est-ce qu’elle va me sortir ?

-Je voudrais que tu m’aides à faire évader le jeune Artificiel qu’ils ont attrapé tout à l’heure. Attends, je suis sérieuse ! fit-elle en levant la main pour couper court à ses protestations. Tu sais que j’ai une sensibilité particulière aux Eléments. Et je pense qu’il a la même. Quelque chose m’appelle loin d’ici, Jolan. Je dois y aller.

Si elle s’attendait à des protestations, voire même à un refus, elle fut très surprise lorsque son ami hocha la tête.

-Si c’est ce que tu ressens, je te fais confiance.

Même si j’aurais préféré que tu me réveilles pour une balade au clair de lune…

Laïla se glissa dans la tente du prisonnier une fois que Jolan eut éloigné le garde. La tempête commençait à hurler et le vent secouait les pans de tissu, s’engouffrant à l’intérieur et rabattant les longs cheveux de l’adolescente sur son visage. Il faisait tellement sombre qu’elle ne vit tout d’abord pas le jeune Artificiel assis sur le sol. Ce ne fut que lorsqu’il ouvrit les yeux qu’elle le repéra. Ils brillaient comme deux flammes bleues dans la nuit. Elle s’approcha de lui et posa un doigt sur ses lèvres comme il ouvrait la bouche. Il était attaché à un poteau derrière lui, les poignets solidement immobilisés. Laïla s’empara de la petite dague attachée à sa ceinture et trancha rapidement les liens du jeune homme. Celui-ci se redressa prestement avec la souplesse d’un félin. Il se tourna vers Laïla sans un mot et lui désigna l’entrée de la tente. La jeune fille hocha la tête et sortit la première. Elle aperçut Jolan en train de discuter avec la sentinelle et lui adressa un signe discret avant de courir vers le bout du campement, évitant les gardes. Jolan les rejoignit comme ils atteignaient les chevaux qu’elle avait préparés peu de temps auparavant, justifiant son geste auprès du gardien du corral comme une mission de reconnaissance. Elle tendit les rênes d’un des chevaux au jeune Artificiel mais celui-ci recula en secouant la tête.

-Je ne sais pas qui vous êtes, ni ce que vous voulez, dit-il.

-Jolan, Laïla, souffla la jeune fille comme son ami montait en selle. Maintenant dépêche !

Interloqué, Gabriel la regarda. Depuis quand les Naturels aidaient les Artificiels ? C’est gentil de m’avoir libéré, mais je crois bien que je vais vous fausser compagnie !

-Ecoute, tu entends des cris, n’est-ce pas, Gabriel ? fit-elle en s’approchant jusqu’à ce que son visage touche presque le sien. Dans ta tête, tu entends des notes discordantes, des voix qui appellent sans que tu saches d’où elles viennent et ce qu’elles veulent ?

-Comment…

Un son de trompe l’interrompit, faisant cabrer le cheval de Jolan.

-On peut remettre ça à plus tard, non ? Dépêchez-vous, on y va !

Gabriel et Laïla bondirent sur le dos des chevaux. D’abord peu à l’aise, le jeune homme trouva rapidement son équilibre sur la selle à laquelle était accrochée une longue épée. Et dire que son père râlait à cause du temps qu’il passait gosse sur les simulateurs de courses de chevaux… Sa monture bondit en avant à la suite des deux autres et l’entraîna dans une course effrénée. Dans quoi j’me suis embarqué, là ! Il entendait les sabots des autres chevaux derrière eux comme son cheval rattrapait celui de Laïla. Dans peu de temps, les Naturels seraient en mesure de les toucher avec leurs flèches. Gabriel exhortait en vain son cheval à accélérer lorsqu’un grondement sourd lui fit dresser l’oreille, s’amplifiant de seconde en seconde. Baissant les yeux, il vit la terre se mettre à trembler. Terrifié, son étalon faillit le désarçonner en bondissant en avant. Il s’arrêta brusquement entre les chevaux de Jolan et Laïla, qui regardaient derrière lui les yeux écarquillés. Gabriel voulut leur parler mais le vent emporta ses paroles avant même qu’elles ne franchissent ses lèvres. Un bruit de déchirure le fit se retourner. Et le spectacle le cloua sur sa selle. Devant lui la terre s’ouvrait en deux, créant un fossé qui ne cessait de s’agrandir entre leurs poursuivants et eux. Les chevaux des adolescents reculaient lentement, tétanisés alors que ceux des Naturels s’enfuyaient au grand galop.

-On dégage ! cria Jolan.

Il obligea son cheval à pivoter et le lança au galop, suivi des deux autres. Gabriel ne put s’empêcher de regarder en arrière pour voir la longue faille qui s’ouvrait dans le sol telle une blessure béante. Mais qu’est-ce qui se passe ? La planète serait-elle en train de se… détraquer ?

Deux jours avaient passé depuis leur évasion, au cours desquels ils s’étaient enfoncés plus profondément dans la forêt. Deux jours, trois séismes et quatre tempêtes. Bien que méfiant envers eux au début, Gabriel avait peu à peu accepté de leur faire confiance. Il savait qu’il agissait à l’encontre de tout ce qu’il avait appris au cours de sa vie d’Artificiel, mais il ne pouvait s’en empêcher. Seule Laïla avait pu exprimer cette douleur qu’il ressentait, la comprendre. Elle semblait aussi perdue que lui face à elle, mais au moins il pouvait se dire qu’elle n’était pas le fruit de son imagination. Jolan était plus froid face à lui, mais comment l’en blâmer ? Après tout, il représentait l’ennemi. La douleur lui vrilla à nouveau le crâne, plus puissante et dégageant un sentiment d’urgence. Gabriel se mordit les lèvres jusqu’au sang pour s’empêcher de crier de douleur.

-Toi aussi tu le sens, n’est-ce pas ? dit Laïla en arrêtant son cheval comme une pluie fine commençait à tomber.

Son visage était pâle et ses traits tirés par la souffrance. Mais ses yeux brillaient toujours autant de détermination.

-Je pensais que seuls les Gaïanes entendaient les Eléments, dit Jolan.

-Qui sont les Gaïanes ? demanda Gabriel comme la pluie redoublait de violence et qu’un vent fort se levait.

-Des êtres différents des autres, dit Laïla en amenant son cheval à hauteur du sien comme ils se remettaient en marche pour trouver un abri. Lorsque les villes-machines sont nés, quelques humains à la connexion particulière avec la Nature sont apparus. Ils ont entraînés ceux qui partageaient leurs croyances et leurs idées et sont partis s’installer sur les territoires encore à peu près vierges, ceux que l’Humain n’avait pas trop blessés. Maintenant nous…

Elle s’interrompit en voyant Jolan lui faire des grands signes à travers les rideaux de pluie un peu plus loin. Il retenait tant bien que mal son cheval qui voulait entrer dans la caverne dont l’entrée dans la tempête ressemblait à la bouche d’un monstre. Laïla secoua la tête pour chasser ses pensées idiotes et lança son cheval vers l’abri.

Le feu (allumé par les soins de Laïla !) dansait dans la grotte, éclairant les visages des adolescents d’halos dorés et orangés. Les menton posé sur ses bras repliés sur ses genoux, Jolan regardait Laïla expliquer à Gabriel la fonction des Gaïanes chez les Naturels. Il n’écoutait pas la conversation. Il savait déjà toutes ces choses. Tout comme le poids que c’était pour son amie de supporter ces ‘‘cris’’, comme elle les appelait, poids que partageait avec elle Gabriel. Le jeune guerrier avait du mal à lui faire confiance. Mais peut-être était-ce aussi simplement de la jalousie… On n’a pas le temps pour ça, crétin ! Laïla l’a dit, la Terre commence à délirer, il faut savoir pourquoi.

-Jolan ? Jolan !

Il fallut un moment au jeune homme pour se rendre compte que Laïla était debout devant lui et lui parlait. Ce ne fut que lorsque qu’une légère sensation de brûlure à la main le fit sursauter qu’il sortit de ses pensées.

-C’était quoi, ça ? fit-il en levant les yeux vers la jeune fille qui souriait d’un air innocent. Oh d’accord, sympa, merci. J’abandonne tout pour vous aider, vous et vos pulsions mystiques, et tu ne trouves rien de mieux que de me brûler ! J’aurais pu espérer ‘‘Oh, Jolan, mon héros ! Merci !’’ Ben non, moi j’ai droit que de me faire brûler. Pauvre de moi !

Gabriel éclata de rire comme Jolan regardait Laïla avec des yeux de chien battu.

-Crétin ! répondit son amie avec un sourire. Plus sérieusement, je voulais m’excuser, Jolan, fit-elle en s’accroupissant près de lui. Je t’ai entraîné là-dedans sans que ça aie quoi que ce soit à voir avec toi, et je ne sais même pas où on doit aller.

Jolan baissa les yeux vers elle. Elle semblait quêter quelque chose, comme un pardon. Tu devrais pourtant le savoir, petite magicienne. Je te suivrais au bout du monde et même au-delà si tu me le demandais. Je n’ai pas besoin d’explication. Tu as besoin de moi et c’est tout ce qui compte. Mais quelque chose l’empêcha de prononcer ces mots, comme d’esquisser un mouvement pour prendre Laïla dans ses bras. Peut-être était-ce la présence de Gabriel. Ou peut-être pas.

-Ce n’est pas grave, fit-il avec un sourire. De toute manière, j’aurais fini par m’ennuyer sur le front. Tant qu’à faire, autant se mettre tout le monde à dos, c’est plus marrant !

Gabriel eut un sourire en les voyant tous les deux. Un lien profond les unissait, c’était flagrant. Cela lui rappelait ses amis à lui, qui vivaient à Amphibole-City. Comme ils lui manquaient…

-Tu es le seul Artificiel à avoir jamais ressenti cette connexion avec les Eléments ? demanda Jolan, tirant le jeune homme de ses réflexions.

-A ma connaissance, oui, répondit-il. Jusqu’à ce que je vous rencontre, d’ailleurs, je ne savais pas ce que c’était. On m’a fait des batteries de tests plus sophistiqués les uns que les autres, fit-il avec un petit rire. Sans jamais trouver pourquoi j’avais mal à m’en évanouir parfois.

-La technologie n’a pas réponse à tout, souffla Jolan.

-Non, pas vraiment, acquiesça Gabriel. Quoi, vous croyiez que nous étions fiers de ce que nous faisons ? dit-il en voyant l’air interloqué de ses deux amis. A une époque, oui. Quand notre technologie nous servait à la conquête de l’espace, à tenter de sauver des vies… Nous ne sommes pas tous des machines, la plupart d’entre nous n’ont que quelques implants cybernétiques, comme moi. Nous nous voilions la face quand à ses mauvaises utilisations. C’était dans les années 2000. Il y a plus d’un millénaire… Nous sommes pour la plupart fatigués de cette guerre et des bombes qui explosent partout.

Silencieux, les trois adolescents perdirent leurs regards dans le feu. Depuis trois jours, ils évitaient soigneusement d’aborder les sujets des guerres et des morts au combat. Chacun aurait pu laisser ses rancœurs prendre le dessus et défouler sa colère sur celui qui représentait l’ennemi. Mais à quoi bon ? Cela n’aurait pas fait revenir les morts qu’aucun d’entre eux n’avait tués. La seule chose importante, c’était la planète qui se détraquait. Les séismes, les tempêtes, les pluies sans discontinuer… Pris comme des cas isolés, ils ne voulaient rien dire. Mais mis ensemble et ajoutés aux pressentiments et aux sensations de Laïla et Gabriel, ils en devenaient inquiétants.

Un grésillement dans son oreille tira Gabriel de son demi-sommeil. Son oreillette ! Il avait cru la ligne coupée par les siens lorsqu’ils l’avaient su capturé ! Pourquoi la rouvraient-ils ?

-Gabriel ? Gabriel, tu m’entends ?

La voix de son chef et ami, Dylan, lui parvenait aux oreilles à travers le hurlement d’un vent violent.

-Dylan ! Dylan, qu’est-ce qui se passe ? demanda Gabriel, réveillant Laïla qui dormait à côté de Jolan et faisant lever les yeux au jeune guerrier.

Il se leva, la main posée sur son oreille. Son ami hurla quelque chose dans le micro-émetteur, puis la liaison fut coupée. Gabriel resta debout au milieu de la grotte, les yeux écarquillés. Il n’arrivait pas à y croire. Non, ce n’était pas vrai ! C’était impossible ! Une main posée sur son bras le fit sursauter. Il tourna la tête et vit Laïla qui le regardait avec un air inquiet. Elle voulut lui poser une question mais le jeune homme se dégagea brusquement. Il ne voulait rien entendre, il voulait qu’elle le laisse seul ! Un Artificiel qui réagissait comme un animal blessé, quelle ironie ! Il n’arrivait même pas à pleurer, quelque chose était bloqué dans sa poitrine. Laïla s’approcha encore, le faisant bondir plus loin. Il voulut sortir de la grotte en courant mais le vent l’empêcha de faire ne serait-ce qu’un pas à l’extérieur. Il se réfugia dans le fond, blotti contre la paroi. Son amie échangea un regard perplexe avec Jolan et tenta de s’approcher de lui. Il lui semblait avoir affaire à un félin blessé.

-Gabriel, qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle d’une voix douce en tendant la main. C’est moi, Laïla ! Je ne te ferai pas de mal, tu le sais bien. Je veux t’aider, ajouta-t-elle en s’agenouillant près de lui.

Gabriel leva enfin les yeux vers elle. Ils exprimaient tant de douleur et de désespoir qu’elle en eut le souffle coupé. Une ombre lui cacha le feu comme Jolan s’approchait à son tour. Il posa une main sur l’épaule de Gabriel et le força à le regarder.

-Qu’est-ce qui se passe ?

-Ma ville… Amphibole-City… Elle a été… détruite… par un raz-de-marée. Dylan m’appelait… pour que je le sache… Parce qu’il voulait mourir en entendant la voix d’un ami.

Un long frisson le parcourut et il éclata en sanglots. Il pleurait comme un enfant, laissant les larmes entraîner sa douleur. Il sentit un bras entourer ses épaules et quelqu’un l’attirer contre lui. Les longs cheveux de Laïla lui caressèrent le visage comme elle le serrait contre elle. Des larmes roulaient aussi sur ses joues et se mêlaient aux siennes. Il s’accrocha à elle comme un noyé à une bouée, sentant que s’il la lâchait il ne verrait jamais plus la lumière. Laïla le laissa se blottir contre elle. Qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Les mots n’étaient d’aucun secours, ils ne pouvaient exprimer ce qu’elle aurait voulu lui dire. Jolan se contenta de poser sa main sur l’épaule de son ami, avant de se lever et de se poster à l’entrée de la grotte. La pluie tombait toujours à verse, cachant le paysage derrière un rideau dense. Ils savaient bien que ces catastrophes devaient tuer des gens. Laïla et lui avaient d’ailleurs au fond de leur cœur la crainte secrète que leur village n’ait été détruit. Mais c’était la première fois que l’un d’entre eux apprenait la mort des siens à cause de ces disfonctionnements… Jolan perdit son regard dans le rideau de pluie, tandis que ses joues se mouillaient d’une eau qui n’avait rien à voir avec l’averse.

Gabriel arrêta son cheval alors qu’ils sortaient de la forêt… avant de bientôt replonger dans une autre au bout de la prairie. Il leva la tête et offrit son visage aux rayons du soleil. ça allait faire une semaine. Une semaine… Ce n’était rien, et c’était beaucoup à la fois. Son cœur saignait toujours autant, mais il s’efforçait de le faire taire. Il ne servait à rien de s’écrouler. Laïla et Jolan avaient besoin de lui fort, pas en mille morceaux. La jeune fille passa devant lui et lui adressa un sourire. Ils communiquaient sans même avoir besoin de mots, désormais. Les yeux suffisaient. Lorsqu’il la regardait, Gabriel ne pouvait s’empêcher de se dire que tout finirait bien. C’était obligé. Jolan les rejoignit. Laïla adressa un clin d’œil à ses deux amis et se pencha sur l’encolure de son cheval.

-Méfie-toi, s’écria Jolan, elle triche au départ.

-Non ! Une Gaïane, tricher ? répondit Gabriel sur un ton faussement outré. C’est impossible !

-Partez ! cria la jeune fille en lançant son cheval au galop.

-Tricheuse ! crièrent les deux garçons en même temps.

Laïla éclata de rire et se retourna à demi pour les voir. Le soleil l’éclairait de dos, entourant sa tête d’un halo doré. Elle ressemble plus que jamais à un ange. Tu ne mérites pas ces douleurs, Laïla… Jolan suivit la direction du regard de Gabriel et eut un sourire amusé. Tu as encore frappé, petite magicienne. Il faut vraiment que tu t’empares du cœur de tous ceux que tu croises ? Et sans même t’en rendre compte, en plus… Le cheval de la jeune fille la fit pénétrer dans les sous-bois avec un grand cri de victoire. Elle arrêta son étalon et le fit pivoter pour voir les garçons arriver. A l’entrée de la forêt, Jolan posa une main sur l’épaule de Gabriel, lui faisant arrêter son cheval. Il se pencha vers lui et lui dit quelque chose, qui fit écarquiller les yeux au jeune Artificiel. Qu’est-ce qu’ils se racontent ? Elle avait eu peur qu’ils s’entendent très mal, vu le passé de Jolan et les conditions de la mort de ses parents. Et de même la probable responsabilité de Naurels dans des drames de la vie de Gabriel. Mais elle les avait sous-estimés. Ils s’entendaient bien, très bien même. Mais ils étaient quand même un peu bizarres… Pourquoi la regardaient-ils parfois longuement sans un mot, sans un geste ? Sans rien entendre ? L’arrivée de leurs chevaux la tira de ses pensées.

-J’imagine que je n’ai pas le droit de savoir ce qui s’est dit ?

-Non, non, répondit Jolan en agitant un doigt sous son nez. Privé !

Laïla poussa son cheval à la suite du sien et le harcela comme une gamine pour savoir. Resté en arrière, Gabriel tournait et retournait dans son esprit les mots de Jolan. Il s’était penché vers lui, l’expression plus sérieuse que jamais.

-Notre petite magicienne ne nous entend pas, Gabriel, avait-il dit en posant une main sur l’encolure de son cheval. Alors je voudrais que tu promettes une chose. Jure-moi de veiller sur Laïla, quoiqu’il arrive. De faire en sorte que sa vie ne soit que rires et sourires.

-Mais…

Il n’avait pas compris pourquoi son ami lui disait ça. Il avait remis son cheval au pas avant de se retourner une dernière fois.

-Je ne serai pas toujours là, tu comprends. Je veux être sûr qu’elle ne sera pas seule.

Non, petit ange. Jamais seule… Une douleur intense lui vrilla le crâne, la même que d’habitude. Mais cette fois, elle semblait teintée d’un sentiment d’urgence. Un grondement sourd lui fit tourner la tête.

-Attention ! cria Jolan.

Le cheval de Gabriel fit un écart, évitant de peu les griffes acérées de la bête qui retomba souplement sur ses pattes derrière lui. Qu’est-ce que c’est que ça ? Sous les yeux horrifiés des trois adolescents, deux autres bêtes vinrent rejoindre la première. Elles étaient hautes sur pattes, véritables masses de muscles et de crocs. De petits yeux jaunes fendus de noir ne les lâchaient pas du regard au milieu d’un long pelage gris soyeux. Elles s’approchaient lentement, paralysant les chevaux de terreur. Jolan fut le premier à réagir. Dégainant son épée, il lança son cheval au milieu d’elles, fauchant et taillant tout ce qu’il pouvait, bientôt imité par Gabriel. Laïla ferma les yeux pour invoquer les Eléments. Elle les sentait venir peu à peu à elle, son souffle s’harmoniser avec leur chant. Elle pouvait les voir… puis elle perdit tout contrôle. La rivière, les plantes, les flammes laissèrent place à une boule bleue et blanche. La Terre ! Soudain, comme un zoom accéléré, l’image plongea en avant. Laïla ne vit alors plus que des flashs. Les Terres Mortes, détruites par les armes des deux camps. Les raz de marée qui ravageaient les côtes. Les séismes, les cyclones, les tornades, les incendies, les attaques des animaux… Elle entendait les cris des gens, leur souffrance et leur peur comme dans un cauchemar.

-Laïla ! Laïla, réponds ! Laïla !

La jeune fille ouvrit les yeux et vit le visage inquiet de Gabriel au-dessus du sien. Qu’est-ce que…

-Tu t’es évanouie, dit Jolan en l’aidant à se relever. Ne t’inquiète pas, nous avons zigouillé les méchants. Tu semblais en transe. Tu pleurais, tu tremblais sur ton cheval, sans ouvrir les yeux. Et pour finir, tu t’es écroulée. Heureusement que Gabriel était par terre, et t’a rattrapée, il t’a évité de jouer les sacs de patates !

-Merci, fit Laïla avec un sourire.

-A votre service, princesse, répondit le jeune homme en se courbant exagérément.

-Qu’est-ce que tu as vu, Laïla ? dit Jolan.

Le sourire de son amie disparut instantanément. Elle se passa une main sur le front et se releva.

-La Terre se meurt, elle détruit tout. Il va falloir faire plus vite que jamais, ajouta-t-elle en mettant le pied à l’étrier.

Elle leur raconta sa vision et sa perte de contrôle des Eléments en s’éloignant, sans voir les yeux perçants qui les observaient depuis les buissons.

Exceptionnellement, il ne pleuvait pas ce soir. ça tombe bien, y’a pas de grotte à l’horizon ! Jolan sourit et déposa une dernière brassée de bois mort pour le feu, que Laïla s’empressa d’allumer. Mais alors qu’elle projetait les flammes sur le tas, son visage se crispa. Ses gestes perdirent de leur fluidité et elle tituba en arrière. D’un bond de félin, Jolan bondit et la rattrapa.

-Eh ! Tout va bien ?

Elle leva vers lui un visage bouleversé comme Gabriel s’approchait.

-Les Eléments… Ils ne me répondent plus ! Je ne les vois plus !

Des larmes coulèrent sur son visage comme elle se blottissait dans les bras de son ami. D’abord surpris, il referma ses bras sur elle et la berça comme un bébé. Un grand frère. Voilà ce qu’elle voyait en lui. Quelqu’un sur qui elle pouvait compter, mais qui n’était qu’un ami. Déjà un ami. Au contraire de Gabriel… Il sourit à ce dernier qui s’approcha et posa une main sur l’épaule de son amie. Elle avait perdu le contact avec les Eléments ! Comme Jolan, il aurait voulu croire que ce n’était pas grave, qu’elle avait juste manqué de concentration. Mais Laïla ne manquait jamais de concentration… Elle releva la tête. Gabriel ouvrit la bouche pour lui parler, mais elle poussa un cri.

-Attention !

Le jeune guerrier baissa les yeux sur sa poitrine et vit un point rouge à l’emplacement du cœur.

-Couche-toi ! lui hurla Gabriel.

Il obéit et un sifflement passa à l’endroit où il se tenait une fraction de seconde plus tôt, tandis que les branches d’un arbre volaient en éclats. Laïla bondit en arrière et une flèche se planta entre ses pieds.

-Des Artificiels ! cria Gabriel.

-Et des Naturels ! ajouta Jolan en dégainant son épée. Mais pourquoi…

-Ils deviennent tous fous ! répondit Laïla. Arrêtez, je vous en prie !

Pour toute réponse, une arme pulvérisa le sol à deux centimètres d’elle. Gabriel voulut bondir dans les buissons mais fut repoussé en arrière avant de les atteindre. Un champ de force. On ne peut pas les atteindre.

-Les chevaux ! cria-t-il en faisant demi-tour.

Comme il se retournait, il vit Laïla en pleine lumière. Elle brillait plus que jamais comme un ange. Et son cœur était teinté de rouge. Le jeune homme hurla et se mit à courir mais Jolan fut plus rapide. Il avait compris la menace de ces armes à viseur. Il bondit en avant au moment où retentissait la déflagration. Un sifflement la suivit et le jeune guerrier s’écroula aux pieds de Laïla qui tomba à genoux. Gabriel sentit une tempête de rage et de haine envahir son esprit. Il lui fallut un instant pour se rendre compte qu’elle venait de Laïla. Le visage baissé vers Jolan, elle releva brusquement la tête. Ses yeux étaient devenus noirs comme la nuit. Gabriel ne la reconnaissait pas. Elle faisait peur. Elle poussa un hurlement violent et le jeune homme sentit un souffle puissant le frôler. Il frissonna à ce contact. Il était glacé comme la mort. Comment avait-elle fait ça ? Un bruit derrière lui le fit se retourner brusquement. Un corps tomba d’un arbre, une expression de totale surprise sur le visage. Un Artificiel. Son fusil-laser gisait près de lui comme les autres partaient en courant. Gabriel ne lui accorda pas un seul regard et courut vers Jolan. La tête posée sur les genoux de Laïla, il tentait désespérément de garder les yeux ouverts. Du sang s’écoulait d’une blessure à la poitrine tandis qu’une flèche était fichée dans son épaule. Son amie la retira, lui arrachant un petit gémissement. Les joues de Laïla étaient inondées de larmes. Gabriel s’agenouilla à côté d’elle.

-Jolan…

Le jeune guerrier tourna son visage vers lui et lui sourit difficilement.

-Il va falloir que tu honores ta promesse, Gabriel, souffla-t-il. Veille sur elle.

Se mordant les lèvres jusqu’au sang, son ami hocha la tête. Il savait que s’il ouvrait la bouche, il hurlerait sa douleur et éclaterait en sanglots. Les yeux sombres de Jolan revinrent à Laïla. Etait-ce pour lui qu’elle pleurait ? Il leva la main et la posa sur sa joue.

-Ne pleure pas, petite magicienne. Je serai toujours près de toi. C’est promis.

Elle avait envie de hurler. Non, tu n’as pas le droit ! Je te l’interdis ! Ne me laisse pas toute seule sans toi, ne pars pas ! Je t’en supplie ! Sa dernière phrase n’arriva même pas à lui arracher un sourire au souvenir de leur promesse solennelle d’enfants de sept ans de ne jamais s’abandonner l’un l’autre. Ses larmes roulaient sur ses joues sans qu’elle y prête la moindre attention et gouttaient sur le visage pâle de Jolan. Elle voyait des flashs. Jolan lui souriant, riant à ses bêtises. Leurs disputes, leurs fous rires. Les larmes de Jolan certains soirs, lorsque son chagrin prenait le dessus. Ses bras qui la réconfortaient lorsqu’elle craquait. Ses grimaces, son expression de petit ange innocent si bien simulée…

-Reste, murmura-t-elle en fermant les yeux. Reste avec moi.

Son corps se fit soudain plus léger entre ses bras et un souffle frais lui caressa la joue. Il lui semblait entendre la voix de Jolan chuchoter à son oreille.

-Je t’ai toujours aimée, petite magicienne. Je ne t’abandonnerai jamais. Même là d’où je suis…

Laïla rouvrit les yeux. Elle ne tenait que ses vêtements. Son corps s’était volatilisé, envolé comme un souffle de fumée comme elle avait parfois vu disparaître le corps de certaines personnes sans qu’on puisse expliquer ce phénomène. La main de Gabriel prit la sienne pour la relever. Elle leva son visage vers lui.

-Ne restons pas ici, dit-il doucement. Viens.

Elle se leva comme un automate et le suivit, ramassant au passage l’épée de son ami. Je ne suis peut-être plus en contact avec les Eléments, Jolan. Mais je t’accompagnerai, c’est promis.

Gabriel ouvrit les yeux et constata sans surprise l’absence de Laïla de la caverne. Elle avait effectué l’Accompagnement quelques heures plus tôt. Ils avaient mis deux jours à trouver l’endroit idéal pour laisser partir Jolan. Même sans les sphères des Eléments, la cérémonie restait bouleversante. Peut-être parce cette fois, il connaissait celui qui partait. Il ne voyait plus seulement la beauté de la danse, il en sentait également la douleur, plus intense encore que les cris de la planète.

Le jeune homme se leva et sortit de la grotte. Laïla et lui allaient un peu mieux maintenant que le choc était passé. Mais Gabriel sentait en lui une blessure béante qui semblait ne jamais devoir se refermer. Il ne connaissait Jolan que depuis peu de temps, mais le jeune homme faisait partie de ceux dont l’âme brillait dans leurs yeux. Sa gentillesse était visible dans chacun de ses sourires, sa bonté dans chacun de ses regards. Il doutait que son amie et lui s’en remettent jamais réellement. Il descendit la pente douce qui menait au sol de la forêt et marcha quelques instants. Il arriva bientôt à un lac au bout duquel se dressait un arbre millénaire. Les eaux transparentes reflétaient le ciel et ses étoiles, troublées par quelques nuages noirs. L’épée de Jolan était plantée au bord de l’eau, à l’endroit où Laïla avait dansé. Gabriel passa devant elle en l’effleurant du bout des doigts et entra dans l’eau. Devant lui, Laïla lui tournait le dos, ses longs cheveux bruns flottant autour d’elle. Un papillon blanc voletait autour d’elle. Le jeune homme s’approcha silencieusement.

-Il n’aurait pas dû partir, Gabriel, murmura-t-elle comme il s’approchait. Pas comme ça. Pas aussi vite.

Des larmes coulaient sur son visage levé vers les étoiles. Le jeune homme aurait voulu la prendre dans ses bras, l’embrasser, lui jurer qu’il trouverait un moyen pour ramener leur ami, n’importe lequel. Mais qu’il trouverait. Le papillon blanc se posa sur le main tendue de Laïla et agita les ailes. La jeune fille eut un sourire triste.

-Tu sait qu’on dit que les papillons blancs sont l’âme des défunts ? demanda-t-elle en se tournant vers lui. On dit que chaque âme naît de Gaïa et lui revient au moment de sa mort, apportant toutes les expériences qu’elle a vécues. J’essaye… J’essaye de me convaincre que c’est vrai. Que ce papillon est Jolan… Que je ne suis pas toute seule.

Sa voix se brisa. Il lui semblait qu’elle était au fond d’un gouffre sans fin dont elle ne pourrait pas s’échapper. La lumière lui échappait de plus en plus, restant hors d’atteinte de ses mains tendues. Elle avait peur. Elle était désespérée. Une main se posa sur sa joue, remontant son visage. Ses yeux pleins de larmes croisèrent le regard doux de Gabriel.

-Je ne sais pas si c’est vrai, Laïla, murmura-t-il. Mais pour lui je suis prêt à y croire. Je sais qu’il ne t’abandonnera jamais. J’en suis sûr. A nous deux nous veillerons sur toi.

Avant de comprendre ce qu’elle faisait, Laïla se blottit contre lui comme le papillon blanc s’envolait. Gabriel hésita un instant puis referma ses bras sur elle. Elle pleura enfin pour de bon, libérant réellement son main caressa sa joue, essuyant tendrement ses larmes comme elle s’écartait de la poitrine de son ami.

-Tu ne seras jamais seule, Laïla.

Une lumière brillait enfin en au du gouffre. La main tendue de Gabriel la tirait vers elle. Soudain, le jeune homme se pencha vers elle. Il s’arrêta à quelques centimètres de son visage, comme pour lui demander sa permission, puis l’embrassa tendrement comme un éclair déchirait le ciel au loin. Une centaine de papillons s’envola des buissons au bord du lac et se mit à tournoyer sur l’eau pendant que le monde offrait à Gabriel et Laïla une seconde d’éternité au cœur de sa folie.

Appuyé contre la paroi de la caverne, Gabriel déposa un baiser léger sur les cheveux de Laïla. La jeune fille sourit dans sommeil. Blottie contre lui, elle s’était endormie d’un seul coup lorsqu’ils étaient remontés à leur campement. Et Gabriel avait entamé une longue nuit de veille. Pas question pour lui de s’endormir pour l’instant. Il était un gardien silencieux et attentif, scrutant les ombres, prêt à tout pour défendre l’ange qu’il tenait dans ses bras. Soudain, il se sentit chavirer. Il lui semblait entendre des personnes prenant une grande inspiration, comme pour se préparer à quelque chose de terrible. Où suis-je ? Tout était noir autour de lui, il ne voyait rien. Une petite lumière s’alluma tout à coup, puis sembla grossir peu à peu. Gabriel reconnut la Terre comme il l’avait vue dans des livres de photos prises de l’espace. Une succession de flashs l’aveugla d’un coup. Des images de destruction, de mort. Des cyclones, des tempêtes, des séismes. Et une impression de rage contenue, qui n’attendait qu’un signe pour éclater. On dirait la vision de Laïla. Oui, c’est ça. Mais qu’est-ce qu’elle veut dire ? Un immense papillon blanc occupa soudain tout l’espace, déployant ses ailes immaculées. Ses yeux s’ouvrirent et Gabriel hurla. C’étaient ceux de Jolan.

-Dépêchez-vous ! le pressa-t-il. Suivez-nous, vite ! Ou il sera trop tard !

Gabriel rouvrit les yeux en sursautant. Laïla était penchée sur lui et l’avait attrapé par les épaules.

-Quoi ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que tu as vu ?

Par-dessus son épaule, Gabriel vit que l’entrée de la grotte était bloquée par des centaines de papillons blancs.

-Eux, dit-il en se levant. Jolan m’a dit de les suivre.

-Jolan ?! s’écria Laïla en bondissant sur ses pieds.

Le jeune Artificiel acquiesça et courut à la suite des papillons qui s’envolaient, suivi de Laïla.

-Il faut absolument les suivre !

Les papillons les entraînèrent hors de la forêt, sur les Terres Mortes. Plus ils avançaient et plus ils étaient nombreux. Au bout de vingt-quatre heures, les deux adolescents étaient accompagnés d’un véritable nuage. Il était étrange de voir une touche de vie dans ces paysages désolés, les arbres calcinés et la terre réduite en cendre. Le ciel était plus noir que jamais et un éclair déchira le ciel comme les papillons s’arrêtaient devant un immense cratère. Au moment où Laïla et Gabriel mettaient pied à terre, une pluie diluvienne se mit à tomber.

-On doit aller… là-dedans ? demanda la jeune fille en se penchant.

On ne voyait pas le fond du cratère, dissimulé dans une brume dense. Gabriel prit sa main dans la sienne et la serra. Je reste là. Il désigna les papillons qui descendaient en piqué vers le gouffre. Laïla hocha la tête et entama la descente de la paroi, suivie du jeune homme. Il leur était difficile de trouver leur équilibre. Les pierres se dessoudaient sous leurs pieds, des nuages de poussières s’élevaient à leur passage… Une colonne de papillons remonta du fond du cratère et se mit à tourbillonner autour d’eux.

-On fait aussi vite que possible ! protesta Gabriel.

-Non, plus vite, plus vite ! Urgent, essentiel, vital !

-Laïla ! s’écria le jeune homme. Je les entends !

-Moi aussi ! hurla la jeune fille en se retournant. Ils me disent de tout lâcher et de me laisser tomber !

-Quoi ? Ils veulent nous tuer ?!

Laïla se tourna vers lui. Une détermination sans faille brillait dans son regard.

-Jamais Jolan ne nous ferait de mal. Je lui fais confiance, ajouta-t-elle en lâchant se prise.

Elle tomba en arrière comme au ralenti puis disparut dans la brume. Gabriel n’hésita pas une seule seconde et plongea à sa suite, accompagné des papillons blancs. Sa chute lui sembla durer des siècles. Curieusement, il n’avait pas peur. Pas pour lui. Il s’inquiétait du sort de la Terre, il était terrifié à l’idée de ce qui avait pu arriver à Laïla. Mais pour lui il ne craignait rien. Il traversa la brume en fermant les yeux et reprit bientôt contact avec le sol de façon plutôt… brutale. Laïla l’aida aussitôt à se relever. Autour d’eux s’élevaient de hautes parois rocheuses, d’où partaient des arches somptueuses.

-Où sommes-nous ? demanda-t-il en entourant ses épaules de son bras.

-Venez, vite !

Les papillons se mirent à voleter autour d’eux et à les entraîner plus avant. Il faisait noir comme dans un four dans la galerie et Laïla serra plus fort la main de Gabriel dans la sienne. Des reflets bleutés illuminèrent bientôt leurs visages et les parois. Et ils débouchèrent sur un immense fleuve bleu. Il s’en dégageait une impression de douceur et de douleur mêlées, sensation accentuée par les décharges blanches, rouges et noires qui couraient à la surface. On aurait dit un être vivant qui n’attendait qu’un signe pour se manifester. Les papillons tournoyèrent autour et disparurent dedans.

-Gaïa, souffla Laïla en s’approchant. L’esprit de la Terre…

Elle y avait toujours plus ou moins cru, mais jamais elle n’avait pensé qu’elle la verrait un jour ! Ainsi, c’était elle…

L’eau frémit en entendant sa voix. Une colonne d’eau s’éleva pour former une silhouette de femme dont le regard plongea dans les yeux écarquillés des deux adolescents. Elle avait un visage fin encadré de cheveux ondulant sous l’effet d’un vent invisible. Tout son corps était parcouru des mêmes éclairs que le fleuve sous elle. Ses grands yeux bleus fixaient les visiteurs avec une expression indéchiffrable. Tristesse ? Souffrance ? Joie ? Peut-être un peu des trois.

-Laïla… Gabriel… Mes enfants… Si différents… Si semblables…

-Tu crois… Tu crois que c’est vraiment Gaïa ? souffla Gabriel en s’approchant.

Laïla hocha la tête. Elle comprenait tout à présent. Sa connexion permanente avec les Eléments, ses pressentiments, cette sensation d’être poussée dans une direction. Comme les Gaïanes des siècles auparavant, Gabriel et elle étaient une création de Gaïa, à titre encore plus personnel que toute vie.

-Que comptes-tu faire ? demanda le jeune homme. Pourquoi… ces cyclones, ces tempêtes, ces séismes ? C’est toi, n’est-ce pas ?

Le visage de la femme eut une expression de souffrance et de tristesse mêlées.

-Oui, c’est moi. C’est moi qui déclenche ces catastrophes, moi qui rend fous tous mes enfants en les faisant se combattre les uns les autres.

-Mais pourquoi ? s’écria Laïla. Tu tues tous tes enfants, tu vas détruire la vie !

-J’ai mal. Ils me tuent depuis des siècles. J’ai tout tenté pour les arrêter sans leur faire de mal. Je les ai mis à l’écoute des Eléments pour qu’ils les guident, je vous ai créés vous pour qu’ils vous écoutent. Mais ça n’a servi à rien. Mes enfants sont devenus fous, grisés par leur puissance. Je dois les détruire avant qu’ils ne me tuent. C’est la seule solution.

Laïla et Gabriel reçurent à nouveau des images de la planète entière. Des cyclones plus violents que jamais, une tempête qui se préparait à englober la Terre, des séismes qui creusaient des failles partout.

-Arrête ! hurla la jeune fille en se penchant en avant. Arrête, je t’en supplie ! Ne détruis pas la vie !

Elle éclata en sanglots et Gabriel l’entoura de ses bras, la laissant se blottir contre sa poitrine. Il leva les yeux vers la forme féminine qui les regardait. Les siens étaient pleins de larmes qui se reflétaient dans ceux de la femme.

-Il y a des choses qui valent la peine d’être sauvées, Gaïa, dit-il d’une voix légèrement tremblante. L’amitié… Le courage… Les rires, les sourires… L’amour… Je t’en supplie, ne détruis pas tout ça. Les humains ont déjà eu une bonne leçon. Si tu nous guides, nous nous en sortirons. Nous réapprendrons.

Il serra plus fort Laïla contre lui. Il sentait en lui les Eléments qui n’attendaient qu’un signe de Gaïa pour se déchaîner et rayer à jamais le vie actuelle de la surface de la Terre. La jeune fille pleurait de plus belle sous ces sensations tandis qu’un papillon blanc tournoyait autour d’eux. Gaïa les considéra un long moment.

-Alors, c’est ça… l’amour. Tu crois que ça sauvera la vie ? Tu le penses vraiment ?

Les yeux fermés, le jeune homme acquiesça, au supplice.

-Peut-être… Peut-être as-tu raison.

Lorsque Gabriel la regarda, son visage était apaisé. Et elle souriait malgré les gouttes qui tombaient sur ses joues. Des larmes ? Sa silhouette se brouilla et la colonne d’eau retomba dans le fleuve. Les sentiments de haine et de douleur s’estompèrent et les deux adolescents sentirent un poids énorme quitter leur cœur. Le papillon s’éloigna d’eux et tournoya au-dessus de l’eau avant de se poser. Mais au lieu de disparaître, une forme fantomatique s’éleva. Elle avait des yeux sombres et un sourire plus large que jamais. Jolan tendit la main vers ses amis. Tendrement enlacés, Gabriel et Laïla se regardèrent avant de faire un pas pour prendre cette main tendue.

Fin

Valà, ai fini ! J’espère que ça vous aura plu, moi en tout cas j’ai adoré l’écrire !

Jolan : Mais c’est quoi cette fin qui finit pas ! Y vont rien comprendre.

L’ange gardien : De un, c’est MA fic, pas la tienne, je l’écris comme je veux. De deux, c’est une ouverture. Aux lecteurs d’imaginer !

Jolan : Laïla, Gabriel, aidez-moi !

Laïla et Gabriel : Aux abonnés absents.

L’ange gardien :



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