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Auteur : sofi
Rating : M
Disclaimer : A moi, rien qu’à moi ! Et un grand merci à shima, ma beta-lectrice!
Alors que l’avion me ramène vers la France, je m’appuie au hublot et me mets à rêvasser aux dix jours de congés que je viens de passer sur une île perdue de l’océan Indien.
Je m’étais enfin payé des vacances dignes de ce nom.
C’était Sara qui m’y avait poussé :
-Tu ne vas pas ENCORE rester cloîtré chez toi ?
-Et bien justement, maintenant que tu en parles, il reste quelques incompatibilités entre le système et l’application sur laquelle je travaille et…
-NON ! Tu vas bouger ton postérieur de devant ton PC et partir.
-Mais où ? Et pourquoi ?
-Pour te reposer sombre crétin ! Non mais franchement regarde toi !
Elle me prit par les épaules et me fit pivoter vers le miroir de son salon où nous bavardions.
Le teint blafard, les cheveux châtain pas vraiment coiffés qui me tombaient devant les yeux, que j’avais vert, cernés et précédés par une paire de lunettes à fine armature noire sans laquelle je vivais dans le flou.
Bref un informaticien, trentenaire dans quatre misérables années, au sommet de sa forme.
-Je ne vois pas ce que tu trouves à redire…
-Ta mauvaise fois t’étouffera un jour. Depuis combien de temps n’as-tu pas ramené quelqu’un chez toi ?
Elle avait frappé où ça fait mal, la garce. Et dire qu’elle est censée être ma meilleure amie.
-Ecoute Thomas, en sortant de chez moi, tu files dans une agence de voyages et je ne veux plus te voir pendant le reste de tes vacances !
J’avais donc fait ce que Sara m’avait demandé. La secrétaire de l’agence doit encore se rappeler de moi :
-Bonjour ! Je veux partir demain loin et pour hum… environ une semaine ?
-Oui, euh, bonjour, je vais voir cela tout de suite. Avez-vous une préférence pour la destination ?
-Loin. Loin et ensoleillé.
Elle tapota nerveusement sur son clavier et au bout de quelques minutes me dit :
-Alors demain à 07h16 nous avons un vol pour Mayotte avec séjour dans un hôtel quatre étoiles en demi-pen…
Je la coupais.
-Je prends !
Une fois la transaction effectuée je lui demandais :
-Hum… et c’est où Mayotte ?
Arrivé chez moi, je fis une recherche rapide pour me renseigner un minimum sur ma destination : l’île avait un air de paradis…
Je téléphonai à Sara pour la prévenir et je fis mes valises, sans bien sur oublier Alan.
(Alan est le nom que j’ai donné à mon PC portable. D’après Alan Turing. (1))
Je passais mon premier jour là bas, sur la plage, entre farniente et longueurs dans l’océan. Lorsque mes muscles me rappelèrent que je ne les entretenais pas assez pour tenir plus longtemps, je m’étais dirigé vers l’hôtel, luxueux à souhait où je résidais.
Après une douche, j’enfilai un pantacourt beige, un débardeur marine et décidai de descendre au bar.
Je commandai un jus de mangue que je sirotais en regardant autour de moi.
Plusieurs personnes étaient assises, seules ou à plusieurs à différentes tables. Mais rien dans leurs physionomies ne me poussait à aller vers elles.
Alan tu me manques déjà…
J’allais remonter dans ma chambre lorsque je le vis.
Une carrure d’athlète. Un visage dur, la mâchoire carrée, les cheveux courts, blonds, dont quelques mèches étaient déjà blanches. Des petites rides se dessinaient sur son front et autour de ses yeux. Des yeux froids comme l’acier et bleu comme un ciel d’été.
Il avait les pieds posés sur la chaise en face de lui et semblait plongé dans la lecture d’une journal économique.
Je pris une grande inspiration et me dirigeai vers l’homme, qui ne leva pas les yeux.
-Bonjour, je ne vous dérange pas ?
Il leva la tête de son article.
-Que voulez-vous ?
Sa voix chaude était teintée d’un reste d’accent slave.
Je lui répondis que je voulais discuter. L’homme me désigna d’autres tables.
-Pourquoi moi ?
-Vous m’attirez.
Je restai soufflé par ma propre audace et jetai un coup d’œil suspicieux à ma boisson. Y’aurait-il quelque chose d’aphrodisiaque dans le jus de mangue ?
L’homme libéra la chaise face à lui et me fit signe de m’assoire.
-Vous savez, je pourrai être votre père, jeune homme.
-Oh, non, papa est plus mince que vous.
Il ne parvint pas à retenir un sourire amusé et reprit :
-Je suis donc vieux et obèse…
-Non ! Je euh…
-Mais qu’est-ce qui vous dis que je suis vieux, obèse et gay ?
-Vous énoncez ça comme si c’étaient des tares !
-Je suis lucide jeune homme.
-Thomas, je m’appelle Thomas.
-Dimitri.
Je lève les yeux du hublot et souris à l’hôtesse. Je refuse le plateau repas qu’elle me propose. Je n’ai décidément pas faim.
Je me replonge dans la contemplation des nuages.
Dimitri.
Son regard désabusé, ses paroles cyniques, son humour au vitriol.
Il m’avait invité au restaurant le soir même. Nous avons parlé cinéma : il partageait avec moi la passion du muet. Nous avons aussi parlé musique. Je lui ai dit que Wagner n’était qu’un veau qui aimait faire du bruit. Dimitri est beau comme un dieu quand il est furieux. Enfin à l’avenir je m’abstiendrais de parler des compositeurs romantiques…
Après le repas, nous sortîmes danser. Juste un peu. Le voyage et la baignade de la journée m’avaient épuisée.
Il me raccompagna galamment jusqu’à ma porte. Et je suppose que j’étais encore sous l’effet de l’aphrodisiaque jus de mangue puisque je lui proposai d’entrer.
-Allons petit garçon, tu dois dormir.
Pour le coup c’est moi qui suis devenu furieux. Je l’ai poussé jusque sur le lit, fermant la porte d’un coup de pied rageur. Il s’est assis et je me suis penché pour l’embrasser.
Oh mon Dieu que ce baiser était agréable.
Tellement sensuel…
Puis on s’est allongés au trois quart déshabillé… et je me suis endormi.
Lorsque je me suis réveillé, je vis qu’il était allongé à côté de moi, appuyé sur un coude, entrain de me regarder en souriant.
-Bonjour petit garçon…
Je grommelai quelque chose de pas très poli d’un air boudeur. Je suis d’un immature parfois.
Nous prîmes notre petit déjeuné, que Dimitri avait fait monter.
Mais nous ne sortîmes pas de la chambre avant longtemps.
Durant quatre jours et quatre nuits nous avons été inséparables.
Nous avons beaucoup discuté, beaucoup ri. Nous nous sommes disputé, quelques fois.
Nous avons fait l’amour. Souvent.
Je l’appelais « mon Tsar », ça le faisait sourire.
Nous avons été nagé avec des dauphins et nous avons visité une réserve de lémuriens. J’en aurai bien rapporté un à Sara…
J’ai aussi eu la faiblesse de lui murmurer « je t’aime » alors qu’il dormait contre moi.
Mon premier « je t’aime ».
A la première personne qui me fait vibrer autant. Avec laquelle j’ai l’impression d’avoir trouvé ma moitié, si chère à Platon.
Mais au matin du cinquième jour, je me réveillai seul. Une lettre, sur la table, m’attendait.
« Thomas,
Mon séjour s’arrête aujourd’hui… je dois repartir vers mes obligations.
Sache que je ne t’oublierai pas.
Dimitri. »
Vous allez rire, mais j’ai pleuré.
Le reste de mes congés, je l’ai passé sur la plage, soit, mais devant mon écran à travailler sur ce fichu programme de gestion de données.
L’avion va atterrir. J’attache ma ceinture.
Dans le hall de l’aéroport, Sara m’attend.
-Hé ! Qu’est-ce qui s’est passé ? La batterie d’Alan t’a lâché pour que tu fasses une tête pareille ?
-On en parlera chez moi, veux-tu ?
Arrivé dans mon appartement, je jette mes valises dans la chambre et pendant que Sara nous cuisine quelque chose, je lui raconte mon séjour. A la fin de mon récit elle s’exclame :
-Vous ne vous êtes pas échanger vos numéro de téléphone ? Ou vos mails ?
-Je ne connais même pas son nom de famille tu sais…
-Tu es désespérant.
-Et bien, il sait où je travaille, parce qu’on en a discuté deux minutes…
-Parce que tu crois que tu es le seul analyste programmeur d’ORION (2)? Déjà avec moi, on est deux… Ensuite tu bosses dans la plus grosse boite de conception multimédia de France…
-Enfin s’il veut vraiment te retrouver il saura où chercher, même si cela équivaut à espérer trouver une aiguille dans une botte de foin…
Je me réveille pas très frais. Cela fait une semaine que je suis rentré et que j’ai repris le travail. Mais j’ai l’impression de marcher à côté de moi-même. Je me passe la main devant les yeux et regarde ma montre.
-Oh, non… je suis en retard !
Je m’habille en vitesse, me rase à la va-vite.
C’est que j’ai la présentation de mon programme devant les grandes pontes ce matin.
J’embarque Alan, mon dossier, saute dans la voiture et file au bureau.
En conduisant, je me rends compte que quelque chose cloche…
Mes lunettes ! J’ai oublié mes lunettes sur la vasque de la salle de bain.
C’était étrange aussi, ce brouillard à bientôt 9H, en plein mois de mai…
Je me gare comme je peux, peste contre mon inaptitude à vivre, piétine devant l’ascenseur et cours jusqu’à la salle de réunion.
Sept minutes de retard.
Dans ma prochaine vie, je souhaite être une amibe.
Je pousse la porte et j’entre.
Je m’excuse platement et commence aussitôt la présentation du programme de gestion sur lequel je travaille depuis plus de cinq mois.
Presque deux heures plus tard, je suis enfin libéré. Je me dirige vers les toilettes en me massant les tempes.
Je suis à peine entré qu’on me frappe dans le dos. Je me retourne. Philippe me tend un verre d’eau dans lequel je vois danser une aspirine entrain de se dissoudre. -Tu es mon sauveur !
-Enfin, Thomas, tu es vraiment tête en l’air depuis tes vacances. C’est pire que d’habitude, je veux dire.
-Je sais, je suis désolé.
Phil, Sara et Nicolas sont les trois personnes avec lesquelles je partage mon bureau.
Quand on parle du loup justement…
La porte s’ouvre de nouveau. Nicolas, entre deux crises de fou rire, me dit :
-Tu te rends compte que tu as souris à un pot de fleur pendant toute ta présentation ?
-Oh, c’est pas drôle…
-Orlando Bloom aurait pu sortir d’un gâteau géant que tu ne t’en serais pas rendu compte !
Je bois mon médicament pendant que mes deux collègues s’esclaffent.
Philippe reprend plus sérieusement :
-Enfin tout de même, il a l’air important ton projet, pour que le big boss se déplace en personne.
Je deviens blanc comme un linge.
-Monsieur Duval était là ?
Et les deux hommes se remettent à rire. Là franchement, je ne comprend pas ce qui est drôle.
-Mais tu reviens sur Terre de temps en temps ? Duval a prit sa retraite en septembre.
-Tu sais, il existe une Vraie Vie, Thomas…
-Tu es sûr ? Dans quelle matrice vivons nous ? » Demande Philippe d’un air perplexe.
Et les revoilà à rire comme deux dindons.
Un coup léger à la porte et la voix de Sara :
-Lorsque ces messieurs auront fini de tenir une conférence au sommet, ils daignerons revenir travailler, parce qu’on a retour d’erreurs sur retour d’erreurs avec l’appli « Zone III ».
On s’écrie alors tous les trois :
-Esclavagiste !
Je profite de la pose de midi pour rentrer chez moi et récupérer mes lunettes. J’avale un truc pas trop périmé qui traînait dans mon frigo et je retourne travailler.
Vers 15 heures, Chantal, la secrétaire de direction, me téléphone :
-Monsieur Antonio ? Monsieur Dreyfus aimerait vous voir.
-Euh, bien sûr. Quand ?
-Tout de suite. »
Et elle raccroche. En me demandant qui est ce brave homme, je me dirige vers l’ascenseur.
J’appuie sur le bouton du 11eme. C’est l’étage réservé aux dirigeants.
Chantal m’accueille avec un grand sourire. Depuis quatre ans que je suis dans cette boîte, elle n’a pas changé. Je me demande si elle n’est pas immuable.
-Monsieur le directeur vous attend dans son bureau. C’est la seconde porte à droite.
OK. Notre nouveau directeur s’appelle Dreyfus. Je vais éviter de faire des gaffes.
Arrivé devant la porte, je frappe deux coups secs.
-Entrez.
Je m’exécute.
La pièce est plus petite que le bureau de Duval, mais aménagée avec bien plus de goût.
Alors que je suis sur le point de refermer la porte, je remarque la petite plaque brillante accrochée dessus qui indique :
« Directeur des Ressources Humaines : Mr D. Landowski »
Je ne comprends pas, Chantal m’a bien dit seconde à droite, non ?
-Purée, elle a dit à droite, crétin, à droite, pas à gauche…
Réalisant que je viens de parler à haute voix (je veux être une amibe, je veux être une amibe…) et que le DRH doit se poser des questions, je détache mon regard de la porte et… mon cœur rate un battement.
-Di… Dimitri ?
-Tu t’es enfin décidé à venir demander une augmentation ?
-Hein ? Non, pourquoi ?
-Après le traitement de faveur auquel j’ai eu droit…
-NON ! Je… non !
Je suffoque.
Un arriviste ? Voilà ce que je suis pour lui ? Mon ventre se contracte et je quitte la pièce sans un mot.
Je toque à la porte de monsieur Dreyfus, non sans avoir vérifié le nom sur la porte.
Ce dernier est très enjoué de me voir. Il me dit que les éloges qu’avait fait Duval à mon égard sont loin d’être suffisantes. Je ne comprends pas où Dreyfus veut en venir et je le laisse parler. Il continue à venter mes qualités (bla bla bla, fini major de ma promotion, bla bla bla) quand il s’arrête et me fixe.
-C’est pour cela que je vous propose le poste de chef de projet. Vous savez, Mr Laval nous quitte et je pense que vous avez l’étoffe pour le remplacer.
-Non.
-Pardon ?
-Je suis désolé, mais je refuse. Je vous conseille par contre Sara Mac Ferlan, qui sera bien plus apte que moi à ce poste.
-Vous êtes sûr de votre choix ? Vous ne voulez pas y réfléchir ?
-C’est tout vu, m’sieur.
Après quelques banalités je sors du bureau. Adossé au mur, en train de fumer, Dimitri me regarde d’un air froid.
-Contant de ta promotion ?
Je vais vomir. Je me force à respirer et descends les quatre étages à pieds, pour me calmer. Mais je ne peux décidément pas me concentrer sur mon travail le reste de l’après-midi.
Le soir même, Sara, qui s’est rendu compte que quelque chose clochait, débarque chez moi.
-Je peux savoir ce qui ne va pas ?
-Tu ne me déranges pas, non, c’est gentil de t’en inquiéter.
Elle me fusille du regard puis se radoucit.
-Tu as l’air d’un chiot abandonné.
-J’ai revu Dimitri…
-C’est une bonne nouvelle, ça !
-C’est surtout notre DRH.
-Quoi ?
-Il pense que j’ai fais ça pour avoir une promotion… au fait je t’ai conseillé à Dreyfus pour le remplacement de Laval.
-C’est gentil. Mais TON Dimitri c’est Landowski ?
-Oui.
-Il est séduisant, je l’admets… mais il a presque la cinquantaine !
Je hausse les épaules.
-Enfin tout de même, tu ne l’avais pas reconnu ?
-J’ai jamais eu à faire à lui. Et puis tu peux me dire le pourcentage de chance de tomber sur ton supérieur pendant les vacances, à l’autre bout du monde.
-Une chance sur un million ?
Je soupire en levant les yeux au ciel. Puis je me dirige vers Alan et je lis :
-De parents russes… né le 10 novembre, c’est scorpion, ça ? Je vois même pas pourquoi ça m’étonne. Il a 47 ans. Divorcé depuis 10 ans, une fille… Il habite près du théâtre… Hé, il a les moyens, je ne connais pas de loyers plus chers que dans ce quartier!
-Tu as hacké ta propre boîte pour avoir ces informations !?
Je baisse la tête, honteux.
Sara se met à rire.
-Le mieux serait d’aller lui parler, non ? Que les choses soient claires entre vous.
Le lendemain, j’envoie un mail à Dimitri pour lui demander un entretien. Je reçois la réponse dans l’après-midi : « Ce soir, 20h, au Palace de cristal »
Le meilleur restaurant de la ville.
Je passe les heures qui me séparent du rendez-vous à me poser des questions. Mais je réussis à sourire à Sara lorsqu’elle vient me serrer dans ses bras.
-Dreyfus m’a choisie pour reprendre le poste de Laval !
Je la regarde et franchement je suis heureux. Enfin une chose de bien dans sa vie, elle le méritait. Je passe mes bras autours de ses épaules et lui murmure :
-Tu es née pour ce poste Sara. Moi, si j’arrête de bidouiller mes programmes, je suis malheureux.
C’est donc d’un cœur presque joyeux qu’en rentrant chez moi je prend une douche et enfile un costume gris clair.
Mais lorsque je me gare sur le parking du restaurant mon optimisme a une baisse de tension…
Un serveur me reçoit à l’entrée.
-Avez-vous réservé ?
-Je dois rejoindre monsieur Landowski.
-Il est déjà arrivé, je vous conduis à sa table.
Dimitri est perdu dans ses pensées. Lorsqu’il remarque ma présence, il daigne me saluer.
-Bonsoir.
Son regard est froid, comme si toute vie l’avait quitté. Je frissonne en m’asseyant.
-Bonsoir.
Je prend mon courage à deux mains et lui demande :
-N’aurions-nous pas pu nous voir à votre bureau ?
-Parce que c’est de travail peut-être que tu veux me parler ?
Je soupire. Depuis quand ma vie est devenu aussi compliquée ?
Un silence pesant s’installe, brisé par l’arrivée du serveur venu nous apporter nos apéritifs. Dimitri me dit d’un ton neutre :
-Je me suis permis de commander pour toi.
En effet, le garçon dépose un verre, que je suppose être de la vodka, devant mon directeur et un autre d’un liquide très épais, devant moi. Je le porte à mes lèvres pour goûter. Du jus de mangue.
Lorsque nous sommes de nouveau seuls, fixant le verre qu’il fait rouler entre ses mains, il me dit :
-Nathan m’a appris que c’est Mac Ferlan qui va hériter du poste qu’il t’avait proposé… Franchement je ne comprends pas.
Je hausse les épaules.
-Je n’ai aucune ambition. A part celle de faire correctement mon boulot.
-Alors pourquoi avoir couché avec moi ?
La dureté du ton me fait aussi mal que les mots qu’il vient de prononcer.
Je ne dois voir que son poste et sa fortune ? Merde, mais je suis pas aussi pourri que ça !
J’ai les larmes aux bords des yeux mais je ne veux pas pleurer, pas devant lui.
Pourquoi ne me laisse-t-il aucune chance ? Pourquoi ne me laisse-t-il pas l’aimer pour ce qu’il est ?
Alors que mon ventre se crispe, je me lève et me dirige vers les toilettes où je vomis le peu que j’ai avalé aujourd’hui. Je laisse couler mes larmes, hésitant entre colère et amertume. Après m’être passé un peu d’eau sur le visage et la nuque, je regagne la table.
Je bois le jus de fruit afin d’éviter de parler, en priant pour qu’il reste dans mon estomac.
Puis nous passons commande. Le serveur parti, Dimitri soulève mon menton et m’oblige à le regarder.
-Tu n’as pas répondu à ma question, Thomas… Mais ? Tu as pleuré ?
Je fais non de la tête. Enfin j’essaye, car il me tient encore.
Il me lâche brusquement et se met à me raconter le dernier film qu’il a vu. D’ailleurs le reste du repas se déroule dans une ambiance polie. Nous parlons cinéma et littérature. Alors que le serveur nous apporte l’addition, Dimitri tend la main pour prendre la mienne.
-Je ne suis pas une putain que l’on entretient ! » Dis-je, blessé.
Il arrête son geste et me regarde surpris. Je détourne les yeux.
Après avoir payé chacun notre part, nous sortons. L’air froid de la nuit me fait du bien. Sans un mot ni un regard vers l’homme qui fut mon amant, je me dirige vers la voiture. J’ai fait le trajet avec la musique très fort, pour m’empêcher de penser. Mais en me laissant tomber sur le lit, j’ai un arrière goût d’échec dans la bouche.
La semaine se finit tant bien que mal, puis une autre s’achève.
Je réussis à noyer mes problèmes dans le travail. Ce n’est pas bien difficile, puisque Zone 3 me demande un temps fou. Ce fichu logiciel de dessin ultra spécialisé est sur le point d’être enfin fini.
Sara, en face de moi, s’étire.
-Allez ! Il va être 20 heures. Une soirée PP, ça vous dit ?
Les soirées PP, une institution dans notre bureau : poker/pizza !
Enfin surtout depuis décembre, époque à laquelle l’ami de Sara l’a quittée pour une femme de 15 ans de moins, qu’il fréquentait depuis quelques temps.
Nico se masse les tempes et hoche la tête affirmativement. Philippe sourit :
-Je t’assure que je gagnerai cette fois.
Ma meilleure amie se tourne vers moi :
-Tu es partant Thomas ?
-Je suppose que même si je dis « non »…
Un quart d’heure plus tard, on est assis autour de la table de mon salon, Sara battant les cartes, les pizzas déjà commandées.
Pour agrémenter nos parties, nous avons ajouter un système de gage pour celui qui reçoit la plus cuisante défaite. Cela va de « faire deux fois le tours de la table en sautant à cloche pied », à « vous parlerez en verlan chaque fois que vous vous exprimerez, cela pour le prochain quart d’heure » en passant par « chantez un tube de Dalida ».
Alors que la première partie vient de se finir, Nicolas pioche d’une main tremblante un bout de papier. Il le déplie avant de s’écrier avec horreur :
-OH NON ! Pas celui-là !
Je jette un coup d’œil : « ouvrir en sous vêtement au livreur de pizza ». Puis je me lève pour aller préparer une salade verte et servir les bières. La sonnette retentit alors que je reviens les bras chargés de boissons. Je vois Nico finir de se déshabiller en marmonnant :
« Je déteste ce gage… »
Il se dirige vers l’interphone et je l’entends dire « quatrième étage, à gauche ». Je retourne à ma vinaigrette quand trois minutes plus tard, Nicolas me tape sur l’épaule. Je le regarde intrigué : il est blanc comme un linge.
-Y’a un problème avec le livreur ?
-C’est pas le livreur.
-Ah ?
Je me dirige donc vers le couloir et m’essuyant les mains sur le tablier. Un cadeau de mes charmants collègues avec « Legolas for ever» inscrit dessus.
Dimitri est appuyé sur le montant de la porte.
Dès qu’il me voit, il me colle contre le mur et demande sans desserrer les dents :
-Que fait cet homme à moitié nu chez toi ?
Je n’ai pas le temps de répondre que l’interphone sonne de nouveau. Dimitri me lâche pour que je puisse répondre. Cette fois, c’est vraiment le livreur de pizzas. Lorsque j’ouvre la porte, la première réaction de celui-ci est :
-Oh ? Aucun de vous n’a eu le gage ?
-Si mais…
Je montre discrètement mon DRH du doigt. Le livreur me fait un sourire compatissant et on échange pizzas contre menue monnaie.
Alors qu’il referme la porte en me souhaitant une bonne soirée, je me retrouve seul face à un homme dont la fureur n’a pas baissé. Mais pourquoi est-il en colère ? Et euh ? Pourquoi il est ici au fait ?
C’est ce que je lui demande. Il me renseigne précipitamment :
-Je voulais te parler… mais tu as l’air occupé…
-Je hum...
Mon regard se pose sur les boîtes que je tiens toujours. Je vais poser les cartons contenant notre repas, sans répondre à aucune des questions muettes de mes trois invités et je retourne dans le couloir.
-Je hum… en effet, on euh…
-Demain. Chez moi. Dans l’après-midi.
Je hoche la tête affirmativement ne sachant quoi faire d’autre et il part, non sans claquer la porte. Je soupire :
-Fichu caractère.
Je retourne auprès des mes amis qui me regardent bizarrement. Je me demande pourquoi…
-C’est à qui de distribuer ?
-Fais pas ton innocent Thomas ! J’ai ouvert au DRH en CALECON ! Franchement, j’ai jamais eu aussi honte !
Sara qui bat de nouveau les cartes se retient de rire et murmure :
-Ca aurait pu être pire, Landowski aurai pu t’ouvrir en caleçon…
J’essaye de chasser le corps musclé de Dimitri de mon crâne et n’y parvient qu’en voyant la tête de Nicolas et Philippe quand ils comprennent enfin ce que Sara a insinué. Je vais à la cuisine chercher des assiettes et des couverts, que je pose sur la table.
-Thomas ? Tu as vraiment une relation avec Landowski ?
-Oh ? C’est une pizza au chorizo ! On n’avait pas commandé merguez ?
-Thomas ! N’essaye pas de changer de sujet.
-Je ne change pas de sujet… qui veut chorizo ou on commence par saumon ?
Philippe me braque la lampe dans les yeux et prend un ton sévère :
-Che zaurai fou faire parler, ja !
Puis on se met à rire tous les quatre. Thomas redevient sérieux :
-Bon puisque tu ne veux pas parler, c’est moi qui vais vous annoncer une nouvelle… vous connaissez Hammer Soft ?
C’est Sara qui lève le doigt, comme à l’école.
-Un développeur de jeu en pleine expansion ?
-Oui, mamzelle. Ils recherchaient des personnes pour agrandir leurs équipes. J’ai posé ma candidature.
Un ange passe. Après un soupir, Philippe continue.
-J’ai négocié mon départ et je pars à la fin du mois.
Un autre ange… ou alors le même qui a fait demi-tour.
-Merde ! Tu peux pas nous laisser tomber comme ça !
C’est Nico qui vient de parler. Sara, plus posée lui fait un grand sourire.
-Depuis le temps que tu en rêvais... toutes mes félicitations.
Quand à moi, j’ai l’impression que je vais pleurer.
C’est con, hein ? Mais nous quatre, ça faisais depuis plus de deux ans qu’on était comme les doigts de la main de Reinhardt (3). Inséparable. J’ai l’impression que mon monde s’écroule.
Philippe reprend :
-Hé, et puis on pourra continuer à se voir… les bâtiments sont justes trois rues plus loin. C’est pas comme si je partais en Norvège non plus.
Vous savez à quoi je pense ? On n’est qu’une bande de gosses qui ont appris qu’ils ne fréquenteraient pas le même collège.
Phil me regarde en souriant :
-Aller, je te filerai mon quatre heure à chaque récré ! Mais par pitié arrête de faire cette tête là. Surtout que les pizzas vont refroidir.
La soirée se passe et plus personne ne me parle de Dimitri. A deux heures du matin, mes invités partent.
Je vais me coucher, étrangement nostalgique.
Je me réveille vers dix heures. Enfin une grasse matinée. Je fais le ménage, pars aux courses, nettoie la salle de bain… bref je m’occupe en attendant l’après midi.
Au fur et à mesure que le temps passe, le nœud qui remplace mon estomac se resserre.
Pourquoi Dimitri veut me voir ?
Je frotte la baignoire plus fort.
Puis je prends une douche. Je me force à manger, m’habille, change de costume, opte finalement pour un jean et un t-shirt, enlève le t-shirt et prend une chemisette. Etant finalement satisfait du résultat, j’enfile une paire de tennis, essaye de me coiffer et monte dans la voiture.
Il est quinze heures lorsque je me gare devant la maison de Dimitri.
Wahou.
Belle maison de maître, avec un bout de jardin, de style anglais. Le portail est ouvert, je parcours donc les quelques pas qui me séparent de la porte d’entrée surplombée par une marquise joliment travaillée. Je sonne. Quelques secondes plus tard j’entends des pas. Mon cœur s’accélère. Je ferme les yeux.
-Bonjour !
Une voix féminine ?
Une jeune femme (jeune fille ?) blonde comme les blés et au sourire radieux se tient devant moi.
-Je… euh… bonjour ?
-Moi c’est Natacha. Papa m’a dit qu’il attendait quelqu’un. Entrez donc.
Comme je passe dans le hall, j’entends des rires. Je fais mine de reculer.
-Je ne vais pas vous déranger… je reviendrais plus tard, je…
Natacha me prend par la main et me force à avancer.
Nous arrivons dans le salon. Dimitri est assis à un fauteuil de cuir beige. D’ailleurs tout est dans les tons blanc cassé. Sauf le tapis au sol, rouge sang comme le tableau abstrait accroché à l’un des murs.
Sur le canapé une femme d’age mûr, dans laquelle je reconnais certains traits de Natacha et un autre homme, très classe même avec des habits basiques.
La jeune fille s’écrie :
-Regardez qui j’ai trouvé sur le perron !
-Oh ? C’est ton petit ami ma chérie ?
C’est la femme qui vient de parler. Sa voix est mélodieuse.
Natacha me lâche la main en riant :
-Maman, voyons !
Je réalise qu’il s’agit d’une réunion de famille alors je bégaye :
-Je… je ne vais pas vous déranger je…
-Tu nous as déjà dérangé, maintenant tu t’assoies.
On pourrait couper de l’acier avec la voix du maître de maison… quand à son regard, je préfère l’éviter. Rouge de honte, je me dirige d’une manière assez mécanique vers le siège qu’il me désigne. Je m’assois, raide comme un piquet et me penche avec passion sur la couleur de mes lacets.
-Dim ! Franchement, tu ne vois pas que tu mets ce jeune homme mal à l’aise ? Et tu pourrais faire les présentations.
Dimitri se lève et s’assoie sur l’accoudoir de mon fauteuil. Je replonge vers mes lacets.
-Voici Thomas Antonio… nous travaillons dans la même entreprise. Natacha, ma fille, Clarisse, sa mère et Enzo Pivati, l’époux de Clarisse.
Puis Dim se lève et se dirige vers… je ne sais où. A l’odeur de café qui me parvient, je suppose qu’il s’agit de la cuisine. L’homme… hum Enzo – c’est affreux je n’ai aucune mémoire pour les noms - me demande avec un accent italien marqué :
-Antonio c’est cela? Vous êtes italien ?
-Mon père seulement, de Rome exactement. Et, entre vous et moi, je ne parle pas un mot de la langue de Dante.
Dimitri revient portant un plateau chargé de tasses et d’une cafetière. Il me regarde, et demande :
-Je n’ai que du miel de fleur d’oranger, ça t’ira ?
Je hoche la tête en souriant. A Mayotte nous nous étions disputé quand il avait vu que je sucrais mon café avec du miel. Clarisse me regarde puis regarde Dimitri. Celui-ci aboie :
-Quoi ?
-C’est juste que aussi odieux sois-tu, tu es toujours très prévenant.
-Parce que tu me trouves des qualités maintenant ?
Il s’en retourne à la cuisine et son ancienne femme lève les yeux au ciel avant de me dire :
-Ne lui en voulez pas, il est…
-Je ne lui en veux pas. Sans ses colères, ça ne serait plus lui.
-Vous n’allez pas essayer de le faire changer ? » Me demande-t-elle étonnée.
-Je pense que la garantie est dépassée, vous savez.
Elle se met à rire ainsi que son mari. Puis elle reprend plus sérieusement :
-Vous êtes un des rares à l’accepter tel qu’il est, je…
-On parle de moi ?
-Oui, P’a. On a dit plein de méchancetés.
Alors qu’il s’assoit, Clarisse renifle l’air.
-Tu as repris la cigarette ? Dim, tu devais arrêter !
-J’ai arrêté, presque un mois. Mais j’ai quelques… » Il me jette un rapide coup d’œil. « …problèmes au travail et j’ai repris.
En rougissant légèrement j’ose enfin poser une question qui me taraude depuis quelques minutes :
-Je hum… excusez moi de vous demander cela, madame…
-Appelez moi Clarisse.
-Voilà, votre voix me semble familière et… je sais c’est stupide mais…
A son air étonné je vois que j’ai fait une bourde. Une de plus. Je veux être une amibe… Mais elle me sourit.
-Je suis surprise, car vous n’êtes pas tout à fait dans la moyenne d’age de mes auditeurs, mais je travaille sur France Musique.
C’est à mon tour de la regarder avec des yeux ronds.
- Clarisse Simon ? LA Clarisse Simon ? Vraiment ?
Elle sourit et hoche la tête affirmativement.
-Au travail, j’ai gardé mon nom de jeune fille.
-La première fois que je vous ai entendu, c’était en automne un jeudi matin. J’avais treize ans et j’étais cloué au lit par une grippe. Ma mère m’avait apporté une radio pour m’occuper et comme je cherchais une station potable, j’ai tout d’un coup entendu votre voix. J’ai cru que je décollais…
Je me tais sous le regard assassin de Dimitri.
-Enfin, je dois vous ennuyer avec ça, je suis désolé.
-Mais pas du tout. C’est toujours un plaisir de rencontrer quelqu’un qui apprécie votre travail.
Natacha m’apporte un album photo, fait tourner les pages et s’arrête sur un vieux polaroid.
-C’est maman à sa première émission. Elle était morte de peur. Quand je peux, je vais à ses enregistrement, ils sont libres vous savez. Vous viendrez un jour ?
Je pique un fard.
-Ca serait avec plaisir oui.
Clarisse regarde sa montre et s’écrit.
-Mon Dieu, on discute, on discute et on va louper l’avion !
Elle tend un trousseau de clefs à Dimitri et avant même qu’elle ouvre la bouche, il récite :
-Nourrir les poissons tous les jours, vérifier le courrier, tu attends deux colis…
-D’accord, d’accord, je ne dis plus rien.
-Et je suis sûr que tu as collé des post-it partout pour me rappeler quand sortir les poubelles…
Enzo se met à rire et Clarisse se lève, faisant mine de bouder. Natacha attrape un sac à main.
-C’est moi qui vous conduit à l’aéroport, je partirais chez Jeanne directement après. Et non P’a, c’est pas la peine de protester.
C’est l’heure des au revoirs et à ma grande surprise, je suis inclus dans les embrassades… et même au repas qu’ils feront quand ils reviendront de tournée.
Et là, ça me revient : Enzo Pivati, le meilleur ténor que l’académie de Prague ait jamais formé.
Y’a pas à dire, je ne suis pas né avec le nécessaire obligatoire pour survivre…
Alors que la porte se ferme, j’ai peur de me retrouver seul face à Dimitri. Je bafouille :
-Je hum… la pièce d’eau s’il vous plait…
-Arrête de me vouvoyer, je déteste ça. Et c’est la seconde porte à gauche.
Un tour rapide aux toilettes, puis un autre à la salle de bain. Le reflet dans le miroir me fait peur : je suis pâle, je tremble… j’ai jamais été aussi faible. Après cinq minutes d’une technique de respiration que m’a appris Sara, je vais à peine mieux. Je retourne néanmoins au salon où je vois Dimitri, fixant une page de l’album photo la mine sombre. Alors que je m’approche, il me dit, sans lever les yeux :
-On s’est rencontré au collège, je venais d’arriver de Leningrad… hum, je n’arriverais jamais à me faire à Saint-Pétersbourg. Je parlais français correctement, mais avec un accent affreux. A la récréation, quelques élèves ont voulu se battre, mais Clarisse s’est interposée. Je me rappellerais toujours la gifle magistrale qu’elle a mise à celui qui jouait les petits chefs. Et puis, on ne s’est plus quitté. Quand elle est partie au conservatoire, on passait tous nos week-ends ensemble. C’est aussi la seule à qui j’aie avoué mon homosexualité.
Je l’écoute, étonné. C’est la première fois qu’il me dévoile son passé. Alors sans rien dire, je m’assoie à coté de lui. Je jette un coup d’œil à la photographie : un couple de jeunes mariés à la sortie d’une église. Dimitri reprend :
-Et puis le trésorier de son père est parti avec l’argent et la secrétaire. On s’est saoulés ce soir là, et en rigolant je l’ai demandé en mariage. Plus de problème financier pour elle, elle pourrait continuer ses études et pour moi, j’aurais enfin quelqu’un à présenter aux copains de HEC. Le lendemain, on en a reparlé au clame, dégrisés. Et on a trouvé en effet que ça serait une bonne idée. Neuf mois après…
Il me désigne le cliché du doigt avant de refermer l’album d’un geste rageur.
-Je lui ai fait gâcher 13 ans de sa vie!
Il se prend la tête entre les mains. Je m’éclaircie la voix avant de parler :
-Un couple sur trois divorce au bout de sept ans de mariage.
-Mais je SAVAIS qu’elle ne serait pas heureuse avec moi…
-Oui mais si vous ne vous étiez pas marié, elle n’aurait pas pu poursuivre ses études, elle n’aurait pas rencontré Pivati et vous n’auriez pas eu Natacha.
-Je suppose que tu as raison.
Il se lève et se dirige vers un meuble qu’il ouvre. C’est un minibar. Alors qu’il se sert un verre, il me demande :
-Tu veux boire quelque chose ?
-Mais il n’est même pas 17 heures !
Dimitri s’approche en souriant et s’accroupi devant moi. Il trempe son index dans la boisson incolore et dessine sur mon cou une ligne, qu’il s’empresse de suivre avec sa langue.
Je dois m’agripper au canapé pour ne pas gémir. Il boit son verre d’un trait avant de m’allonger sur le canapé et m’embrasser.
Sa peau m’a tellement manquée…
Alors qu’il déboutonne ma chemise et caresse mon ventre, je lui demande de s’arrêter.
Je ne veux pas, pas comme ça, sans explication. Comme il n’en fait qu’à sa guise, j’essaye de le repousser. Peine perdue. Je suis entièrement à sa merci, mais aujourd’hui ça me fait peur. Alors je hurle « Arrête ça ! » avant de sangloter des « s’il te plait arrête ».
Il se redresse et j’en profite pour me recroqueviller au coin du canapé, les jambes repliées tout contre moi. J’essuie les larmes qui continuent de couler mais je parviens à articuler :
-Pourquoi ? Pourquoi tu m’as demandé de venir ?
Il reste silencieux longtemps puis me répond :
-J’ai envie de toi.
Je ferme les yeux et ravale un sanglot. Je me foutrais des baffes. J’espérais quoi ? Qu’il me dise qu’il m’aimait ?
Je lève la tête comme je sens qu’il s’assoit sur la table basse en fasse de moi. Il reprend :
-J’ai envie de toi, de ta voix, de tes rires. J’ai envie de ton adoration sans borne pour les organismes unicellulaires. J’ai envie de sentir ton parfum sur mon oreiller. J’ai envie de passer des nuits blanches avec toi à regarder la filmographie de Jean Epstein (4)…
Je le dévisage incrédule. Il me sourit.
Je ne pars de chez lui que le lundi au petit matin pour aller au travail. A peine le temps de passer chez moi pour me changer et récupérer Alan.
Arrivé dans le bureau, je remarque que quelque chose cloche : mes trois collègues se retiennent à peine de rire. Sara me montre un petit paquet posé sur mon bureau.
-Chantal l’a porté ce matin.
Je m’approche du colis comme si il allait exploser. Je le retourne plusieurs fois et un son métallique s’en échappe quand je le secoue. Je finis par enlever le papier kraft et ouvre une petite boîte en cartons dans laquelle il y a un trousseau de clefs.
Un petit mot l’accompagne :
« J’ai envie de toi. D. »
C’est le plus beau « je t’aime » qu’on m’ait jamais dit.
FIN
1 Alan TURING, mathématicien anglais (1912/1954) : Par ses travaux théoriques dans les domaines de la logique et des probabilités, Alan Mathison Turing est considéré, sinon comme le fondateur des ordinateurs, en tout cas comme l'un des pères spirituels de l'intelligence artificielle. Interné pour cause d’homosexualité, on le retrouva mort dans sa cellule.
2 Orion : Cette boîte a été inventée de toute pièce, comme le reste. J’espère qu’elle n’existe réellement pas.
3 Django REINHARDT, musicien de jazz Tsigane (1910/1953) : sa main fut brûler lors d’un incendie et il ne pu jouer après qu’avec deux doigts.
4 : Jean EPSTEIN, cinéaste français d’origine polonaise (1897/1953) : Théoricien, il est passé derrière la caméra en 1921. Auteur de nombreux films muets, il a travaillé avec, entre autre, Luis Bunuel.