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Opéra-Amer
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Première partie : Blessures
Ma vie, c’est un tunnel seulement ouvert sur mes blessures.
Chapitre 1 – Un beau spectacle
Oui, je le savais. Aujourd’hui est encore un jour pourri. J’ai un flair de chien, un petit sixième sens pour détecter des choses qui s’annoncent bien dégueulasses. Ca ne foire presque jamais. 98% garanti. Ca commence par me prendre à l’estomac, ensuite une grosse boule me contracte les boyaux et puis, je suis pris d’une de ces envies de vomir !
Car voilà le problème. Le « hic » est juste en face de moi. Imaginez voir ce drôle de type avec sa faux et vous aurez une idée de l’impression. Tout au fond du couloir, un groupe de gars s’avance. Leur démarche est assurée. Ils roulent des muscles. Ils en imposent. Bref, c’est une belle bande de connards. J’ai froid. Partout, des frissons sibériens. Parce que je les connais ces gars-là. Je les connais même trop bien. Chacune de nos rencontres m’a rendu malade à en crever.
Ils m’ont vu !
Mais quel con ! Pourquoi mes jambes ne veulent pas bouger ? La plante de mes pieds est scellée au sol. Mon cerveau en haleine me lance des signaux d’alarme. Pourtant, je continue à les regarder arriver. Ils m'entourent. Déjà ? Je n’aime pas ce cercle de visages carnassiers. J’ai une de ces trouilles ! Je devrais prendre la poudre d’escampette, partir telle une fusée. Bêtement je reste planté là. Je suis trahi par mon propre corps, par cette chair qui est du pur béton armé. Je ne veux pas d’une nouvelle séance d’amusement ! Je vais me faire égorger !
Le plus grand, grosse brute épaisse avec pour tout cerveau un petit pois dans la caboche, me fixe de ces yeux de rat, et il sourit, ce salaud, de toutes ses dents bien blanches, aussi blanches qu’un lavabo. Il doit franchement trouver ça marrant mais, moi, je n'ai pas envie de rire. La situation aurait plutôt tendance à me rendre très dépressif. Depuis quand les sacrifiés rient ? Le gars s’appelle Maurice. C’est une vieille connaissance. Maurice. Je pourrais presque me moquer de ce prénom à la con, mais il ne vaut mieux pas irriter le chef. Donc, on reste calme et on subit sagement. Tu t’écrases.
En fait, tu te laisses écraser.
« Hé Thomas ! On se promène tout seul ? », dit-il de sa grosse voix grave, très mâle et virile. Les deux autres hyènes ricanent dans leurs dents. Moi, je frémis plus fortement. J’en suis réduit à ça : des secousses. Ma gorge serrée m’empêche de répondre. « Pas très causant, hein ? Mais fais un effort pour ton vieux pote Momo ! », continue-t-il. Je n'aime pas la lueur mauvaise de ses yeux. « On est des gens polis, Thomas. Nous, quand on voit quelqu’un, on dit bonjour.», ajoute-t-il, alors que mon silence pèse sur ma langue. Le regard de Maurice se fait intense. Mon sang se glace dans mes veines. « Que dis-tu d’un petit cadeau de bienvenue alors ? », poursuit-il. Je ne dis toujours rien. Je suis muet comme une tombe.
Puis, ça commence, ou plutôt, ça recommence, vu que c’est devenu une habitude. Les traditions ne se perdent pas ici-bas, à mon grand désespoir.
Maurice, mon copain d’avant, de pendant et d’après, fait un signe de la tête à un de ses gars, un petit roux hargneux, mais qui a une poigne de fer. Il ne faut pas se fier aux apparences. Jamais. Le petit roux s’approche à pas d’ours. Mes bras se retrouvent brutalement derrière mon dos grâce à cette même poigne de fer. Le petit roux les tient bien fermement. Il a de l’expérience pour ça, le minuscule parasite.
Et maintenant, j’attends.
Je sais ce qui va suivre. Il n'y a pas de quoi s’étonner. L’inconvénient, c’est que je flippe toujours à ce moment là. J’avale ma salive. Pas facile lorsqu’on a la gorge sèche. Le maître mot est de ne pas paniquer, sinon c’est de l’énergie perdue pour rien. Surtout, il ne faut pas que je montre que j’ai aussi peur. Ma philosophie « j’en ai rien à foutre, demeurés ». Que de belles paroles affligeantes…Je regarde nerveusement Maurice. Son sourire est joliment radieux. C’est la fête. Tout le monde est heureux sauf moi. Le spectacle doit être sacrément beau à voir. Bizarre, je n'ai pas trop envie d’y participer. Enfin, mes envies n’ont aucune importance pour Maurice.
Un des gars s'avance vers moi, un blond aux yeux bleus qui entre en scène à son tour. On dirait une figure d’ange. Pourtant, il n’y rien de «doux » dans ce regard. Et puis, il manque les ailes blanches et duveteuses. Je suis déçu : c’est un faux ! Quelle camelote !
Un premier poing s’écrase contre mon estomac. Cela me ramène vite à la triste réalité. La douleur est fulgurante, lancinante. Mon corps est carrément plié en deux, tordu par une souffrance répétitive à souhait.
Ensuite, je ne peux plus compter les coups. Ca s’abat sur moi comme une jolie pluie de printemps. J’en ai dans les côtes, de nouveau dans le ventre, et puis, deux beaux gros coups de poings tombent sur mon visage. Mes lunettes, délogées, se retrouvent par terre. Je n'arrive plus à respirer. Ma vision devient drôlement floue. Je crache un filet de sang. Voilà à quoi en est réduit mon corps, une poupée que l’on martèle sans cesse.
Les mains rudes du petit roux se resserrent autour de mes poignets comme un étau sadique. Et j’essaye de me dégager, putain ce que j’essaye, encore et encore…Mais je n'y arrive pas. Cette impuissance accentue mon désespoir.
Maintenant, c’est au tour de Maurice. Je déteste davantage la tournure que prennent les évènements. Il faut bien terminer en beauté. Ce n'est pas le final que j’attendais. Où sont la musique, les chorégraphes et leurs jolis tutus ? Comme je suis contrarié ! Pourquoi le chef a toujours son mot à dire ? Pourquoi le fait-il, de préférence, en dernier, pour donner de l’importance à cette petite session ?
Je tremble. Je sue la peur. Je hais cette odeur âcre qui me rappelle mon éternelle couardise.
« Non…fais pas ça », dis-je lamentablement. Depuis le temps, j’aurais dû savoir que les supplications ne servent à rien, puisque Maurice, ravi d’avoir autant de pouvoir sur moi, sourit encore plus.
Il y a juste un élément qui s’est ajouté par rapport aux répétitions forcées des dernières fois. Le boss vient de sortir son cutter. Ca, je n'aime vraiment pas. On peut dire que je suis complètement envahi par la terreur. J’ai des frissons qui me parcourent. Je suis fou d’effroi. On entend même très clairement le rythme effréné de ma respiration. Je donne des coups de pieds désordonnés. Je m’agite, affolé, tentant une nouvelle fois de m’échapper. L’incroyable anxiété me ferait presque vider ma vessie.
Mais le petit roux ne lâche pas sa prise, aussi vicieux qu’une vipère. Je suis toujours prisonnier. Ce n’est vraiment pas bon pour moi, ça. Et voilà que Maurice se rapproche, lugubre personnage pointant son arme de bourreau. Quel oiseau de mauvais augure.
« Tu sais, Thomas, si tu bouges comme ça, tu risques de te faire mal… ».
Témoigner d’autant d’attention me touche du fond du coeur. Mon empathie s’arrête au moment où le boss se met à couper mon tee-shirt. Et lorsque le cutter rencontre amoureusement mon torse, je m’immobilise, suivant d’un œil apeuré l’objet métallique. Je souffle comme un bœuf. La lame s’enfonce dans ma peau.
« Qu’est-ce que tu fous ? », résonne une voix soudainement. Maurice retire alors son petit jouet. L’effet est instantané : je soupire de soulagement. Je lève les yeux et mon cœur-torchon se serre. C’est lui. J’arrive à le voir même si ma vision est quelque peu défaillante.
Jeff.
J’ai flashé sur lui depuis le début et je n'arrive pas à le sortir de ma tête. Cheveux courts et bruns, yeux noisette, corps de rêve à vous faire saliver, peau bronzée.
Maurice éclaircit la situation d’une phrase courte et sincère : « On lui règle son compte. ». « Je vois bien. », réplique alors Jeff. Je n'ose pas rencontrer ses yeux et je crois que je rougis. De honte, si vous voulez tout savoir. «Il adore les vestiaires, surtout quand tout le monde se déshabille. Il manque quelque chose à son éducation sexuelle apparemment.», rajoute Maurice d’un ton toujours aussi sincère et honnête. Je baisse encore plus la tête. « Oh, un pédé ? », s'exclame Jeff. Silence de mort. Pourtant, même la mort rit. Ces expressions, c’est franchement du n’importe quoi.
J’entends quelqu’un s’approcher. Je continue à observer le sol. Le petit roux agrippe mes cheveux et me tire la tête en arrière. Le visage de Jeff envahit mon champ de vision entièrement. « Je peux m’amuser moi aussi ? ». Mes yeux s’écarquillent d’étonnement. Je n’y crois pas ! Est-ce bien cette voix là qui vient de prononcer ces mots ? Je rêve ! Jeff me fixe d’un regard impassible. Les autres ricanent. Bande de cons. «A genoux». C’est pourtant vrai. Il l’a bien dit. Je ne comprends pas. J’ai l’impression de dévaler une montagne. Le petit roux, l’intellectuel de la troupe, semble avoir compris. Il me frappe les jambes pour les faire fléchir. Mes genoux suivent tout seul, embrassant le sol sale.
Lorsque Jeff ouvre sa braguette, je prends conscience de ce qui est en train de se passer. Mon cœur, auparavant roulé en boule, se déchire. Trahi ! Trahi par lui ! Pourquoi lui ! Je ne peux pas croire qu’il me fait ça, à moi. Ce n'est pas possible ! «Qu’est-ce que t’attends ?», demande-t-il. Son sourire est cruel. Je ne peux pas. J’ai envie de chialer comme un gosse. Le petit roux avance ma tête. « Pourtant, tu dois être habitué à ça. Ouvre-là ta gueule. », continue à éjecter la voix. Rires des autres. Abruti par l’incrédulité, je ne fais toujours rien. Alors, Jeff prend les choses en main et sépare mes mâchoires réfractaires. L’instant d’après, c’est la joie à côté : les visages sont ravis, les insultes fusent. Moi, je m’étouffe.
J’entends les soupirs et finalement, le grognement de contentement. Il referme sa braguette. «Un expert !» dit-il, moqueur. Cette parole conforte mon humiliation. Le petit roux me lâche. Le blond a une expression de dégoût sur son visage. Je ne t’obligeais pas à rester, mon petit ange, tu pouvais te barrer bien avant…Quant à Maurice, il a l’air toujours aussi amusé. Il n'a pas perdu son sourire. Jeff nous illumine ensuite d’une remarque brillante:
« C’est une bonne journée. ». Rires encore. Et ils s’en vont.
Je cherche mes lunettes. Elles sont cassées. Je soupire. J’essaye de me lever. Je manque de tomber. Je vacille. La douleur dans mes côtes est insupportable. Je m’appuie contre le mur et lentement, je me dirige vers les toilettes. Chaque pas est une torture mais j'y parviens quand même, à grande peine. J’entre pour me diriger vers le lavabo. J’ouvre le robinet. Quelques secondes plus tard, l’eau gonfle ma bouche. Malgré plusieurs rinçages, le goût ne veut pas partir.
J’observe mon reflet dans la glace. Mon visage est salement amoché. D’énormes bleus sont apparus. On dirait des fleurs. Je souris un peu, le reflet aussi. Yeux verts, cheveux noirs coupés pas trop court, visage assez ovale. Je suis un peu maigrelet et je porte toujours des vêtements noirs. Je serre les bords du lavabo. Ma voix cassée s'adresse au miroir : «Bienvenue dans ma vie de merde...». Je ne dois pas pleurer. Les garçons ne pleurent jamais.