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Author: pivoine
Fiction Rated: M - French - Angst/Drama - Reviews: 194 - Published: 09-01-05 - Updated: 09-21-09 - id:1998341

Chapitre 2 – Un visage en partance.

Je vois un beau rêve pointer son nez et, comme tous les rêves, c’est à la fois flou et précis. L’arrière-plan, tout d’abord, est le hall d’une gare immense. Le fond en est très lumineux, ocré, strié à cause des verrières.

Il en ressort une impression de grand calme, presque de majesté. Quelque chose d’indescriptible se terre derrière cette harmonie de métal et de verre. Pourtant, il y a aussi une blessure, un départ, l’abandon inéluctable. Mais je ne suis pas inquiet. Je ne fais pas attention à cela. J’oublie même où je suis pendant quelques instants.

Je suis accaparé par un autre événement, une distraction qui me fait tourner la tête, un écran de fumée. Je me dis tant pis. J’échappe à la vérité de cette relation pour ne me concentrer que sur ce moment. C’est un de ces rares interludes qui m’a rempli de joie.

Le soleil illumine la gare. Est-il intérieur ? Est-il extérieur ?

Ah, ce sourire aimanté. Comment ne pas y échapper ? Mais, surtout, je ressens ce chatouillement profond et durable, comme un élixir de bonheur. Je suis heureux. C’est bien vrai. C’est réel. L’effet d’être embrassé.

Pourtant, je sais que ce visage est en voyage. C’est un baiser d’adieu. Niais que je suis, je m’en moque, car je suis encore distrait. Mes lèvres sont marquées.

Je me réveille ainsi, en cherchant à prolonger la sensation. Et je suis si joyeux. Mon cœur bondit de soulagement. C’est comme s’il s’était libéré de sa prison monotone. Instinctivement, je me tourne vers la chaleur allongée à côté de moi, fin prêt à l’enlacer. Cet automatisme me fait prendre conscience de la situation dans laquelle je me trouve, maintenant. Et déjà, le passé est passé. La douleur revient, tout aussi cynique que ma lucidité. Le sourire des beaux jours est une lubie. Il s’évanouit vite lorsque j’aperçois ce visage sur l’oreiller voisin. Les quelques secondes oniriques se sont évaporées, trop volatiles au contact de la réalité.

Cet élan était stupide. Est-ce que je n’apprendrais jamais ? Quand est-ce que je ferais le deuil de cette histoire qui continue à me faire du mal ? D’un geste brusque, je saisis ma tête entre mes mains, défait et me sentant bien seul. A quoi m’attendais-je ? A remonter dans le temps et à repartir de zéro sans les mensonges, sans le poids des souvenirs ? Je suis fou. Bien sûr, les cheveux qui s’amoncellent sur l’oreiller d’à côté et qui envahissent ma vue sont forcément blonds.

Anne. Elle s’appelle Anne. Mon autre moitié. Cela devrait être ainsi.

Je ne ferais pas l’erreur de dire qu’elle est parfaite en tout point. Je ne ferais pas l’erreur de dire que je suis parfait en tout point. Je réprime un rire. Oh non, je suis loin d’être exempt de récriminations, de défauts. J’ai toujours été égoïste, à cause de ma douleur. Je ne pensais qu’à moi. J’oubliais les autres sauf quand cela revenait à réfléchir que sur moi-même.

Je caresse les cheveux blonds, comme pour m’excuser, me faire pardonner de mon erreur. Oui, tu n’as rien à voir avec ce souvenir transformé en fantasme. Tu es une amie. Plus qu’une amie, je rajoute intérieurement, à coups de marteau : un soutien, un réconfort pour faire face à mes innombrables cauchemars.

Bon sang, ce qu’elle m’étouffe !

Je sors du lit, sans faire de bruit. Non, je ne fuis pas. Je ne fuis certainement pas. J’ai juste besoin de changer de pièce. Car, tout d’un coup, je n’aime plus cette chambre au papier peint jaune. Ce lit deux personnes, couvert d’une couette orange, ne m’enchante guère. Je préfère y échapper. Regarder cette silhouette endormie provoque un tel mal-être en moi. Quant à ce visage rendu vulnérable par le sommeil, je n’ai pas le courage d’y faire face durablement. Ma culpabilité n’a plus de bornes.

Donc, vive la pièce principale qui fait à la fois office de cuisine et de séjour dans notre petit appartement ! Je me retiens de murmurer nid d’amoureux. Je suis insolent, assurément. Je n’ai plus envie de dormir. C’est peut-être ce rêve qui est à l’origine de tant d’impudence. Cela fait remonter beaucoup de choses. La vase visqueuse de ce passé remue trop.

Afin de me consoler et comme solution provisoire, je cherche mon paquet de cigarettes. Il est posé sur le bureau. J’aimerais aussi me faire un café, mais à cette heure ci, ce n’est vraiment pas raisonnable. Je me contenterai donc d’un mégot et d’une fenêtre ouverte. Pour me calmer, il n’y a rien de mieux que de contempler un quartier ensommeillé, traversé des bruits épars de voitures.

La voisine d’en dessous a cessé de crier après son fils depuis longtemps déjà. Bizarrement, cela me réconforte d’entendre cette douleur. C’est ce qu’on appelle la communion des pensées. Cette communion est tout de même un peu irritante. Elle me tape sur les nerfs, au cas où je n’aurais pas été suffisamment clair. Mais, je cesse de réfléchir à cela, car je trouve que cet effort est inutile au bout du compte.

Je reviens ainsi à ma préoccupation première, une préoccupation qui n’a cessé de me poursuivre et de me harceler. J’observe les toits d’ardoise qui se chevauchent. J’observe un croissant de lune qui se révèle brillant aujourd’hui, dans un ciel d’un violet très sombre. Je vois des fenêtres, des trous noirs qui ne demandent qu’à être éclairés. Je souffle un beau juron et je tapote ma cigarette contre le battant de la fenêtre pour faire tomber une cendre devenue trop longue.

Et finalement, je me décide. Et ce jour, je l’aime et je le déteste. Je devrais peut-être chercher des mots plus adéquats afin de qualifier les sentiments qui m’assaillent quand je pense à quel jour on est aujourd’hui. Ca ne s’oublie pas. Je suis pourtant quelqu’un de distrait. Il peut m’arriver de zapper des rendez-vous assez souvent. Mais là, impossible de ne pas y penser.

Mon portable n’est pas loin. Il m’attend bien sagement sur le bureau. Stupide invention. En définitive, encore un confort qui n’en est pas un. Je soupire. Je me mets à la tâche, sans trop comprendre pourquoi. Je fais défiler les prénoms et les noms du répertoire, tranquillement.

Seules certaines lettres, particulières, m’interpellent dans cette effusion d’identités. J’ai le temps d’en tracer imaginairement le contour, avec mes pupilles fatiguées. Amertume, mélancolie, rancune : tout cela m’engouffre vers une autre époque. Tout cela me renvoie à mon impossibilité d’être courageux : jusqu’à présent, je n’ai jamais réussi à effacer cette trace.

J’appuie sur ce nom, après quelques instants d’intense confusion. Je choisis d’écrire un message. Un appel ? Vous voulez rire ! Je ne sais même pas pourquoi je fais ça. Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi pas l’année dernière ? Ne me posez pas ces questions. Je ne pourrais pas y répondre. On va dire que c’est une lubie…On va dire que la faute revient à mes neurones endormis. Je n’ai pas l’occasion d’y réfléchir encore plus longtemps. Cherchons des excuses, qu’elles soient bidon ou non. Le fait est là. L’action a déjà été engagée. Il m’est impossible de revenir en arrière, maintenant.

Je reste concis.

Joyeux anniversaire.

J’ai pour principe de ne pas mettre de point d’exclamation : trop tape-à-l’œil sinon. Finalement, ce message reste froid, en dépit du joyeux. Je n’ai pas le cœur à l’ouvrage. Et si j’ai envie de rire devant ces deux mots apparemment anodins, j’ai aussi envie de casser quelque chose. Et toute cette histoire. J’envoie.

Les secondes sont interminables quand je contemple mon téléphone. Un nœud coulant semble s’enrouler autour de ma gorge. De tout de manière, je regrette déjà ce geste impulsif. Parfois, on fait de ces choses qu’on ne devrait pas faire. Les blâmes tombent sur moi. J’en suis l’unique instigateur.

Je ne veux pas penser à ma vie. Je ne veux pas penser au parcours que j’ai fait pour en arriver là. Le résultat me parait, cependant, moins violent que d’habitude, ou alors, cette violence a évolué, a pris une tout autre forme. Etre prisonnier de sa reconnaissance, de ce que vous murmure votre propre conscience, n’est-ce-pas une sorte de violence ?

Pourtant, les regrets sont inutiles. Si on se tourne et, qu’en regardant derrière soi, on commence à se demander ce qui aurait dû être fait, on n’en a pas fini. Mais, malgré ce bon sens, cette logique évidente, je ne peux pas m’en empêcher.

Le téléphone vibre tout d’un coup. Surpris, je manque de le lâcher. Mes yeux s’agrandissent devant ce prénom qui bouge sur l’écran brillant. Il ne dort pas, à cette heure-ci ? Il m’appelle ? Il n’a pas ignoré ce message pathétique ?

Mon corps est pris d’un tremblement d’appréhension. La stupeur succède à l’agitation. Je ne réponds pas. Et il raccroche. Je soupire de soulagement.

Malheureusement mon répit est de courte durée.

Il m’appelle à nouveau. Des appels manqués s’accumulent en bas de l’écran du portable.

La sixième fois, je mords à l’hameçon, toujours indécis, emporté par je-ne-sais quel étrange sentiment.

Mon estomac se tord de stress. Ma gorge est acide. Ma bouche devient métallique.

Je reste silencieux. Je refuse d’engager la conversation. A l’autre bout du fil, c’est aussi le vide. J’attends. J’attends encore. Je n’ai pas envie. C’est tout. Après, on verra, on analysera bien sagement les raisons de mon comportement, à tête reposée. Ou peut-être pas. Il serait préférable d’oublier cela, d’enfoncer dans ma mémoire le souvenir de cette faille pour ne plus jamais le ressortir.

« Merci… »

Bon sang, cette voix n’a pas changé, bien sûr. Un timbre grave, limpide sur certaines intonations. Il est toujours la politesse même. Calme et posé. Cela m’énerve. Je ferme un instant les yeux pour me calmer. Je ne dis rien. J’attends, encore. Je me répète.

« Thomas ? »

J’écrase ma cigarette sur le rebord de la fenêtre. Même ça, je n’en ai plus envie. Même la lune irrite mes yeux. Même l’environnement du dehors m’apparaît trop fade. Qu’importe. Nulle part. Nulle part, je ne me sentirais véritablement bien. Nulle part, je ne pourrais dire oui, c’est chez moi, mon cocon à moi, bien familier.

« Comment vas-tu ? »

Un sourire amer déforme mes lèvres lucides. Je ne pourrai pas rester muet longtemps. Mes mots me démangent. Je raccroche.

Mes doigts tremblants rallument une nouvelle cigarette.

J’observe cette dernière d’un air perplexe. J’en fume un bout. J’essaye de faire des ronds de fumée. C’est une de mes occupations et en plus, ça me rassure. Le sommeil m’a complètement déserté. A qui la faute ? Je ne ferai pas le type qui rejette toujours les torts sur l’autre. Je suis le coupable. Je n’aurai pas dû initier ce contact. Voilà un choix de mots douteux. Douteux, douteux…Bah…

J’ai envie de cogner quelque chose.

Je reçois un message.

Je suis désolé.

Et moi aussi, je suis désolé.

Je n’aurai jamais dû te connaître, mon cher Jude.


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