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Auteur : L’ange gardien
Disclaimer : Ben comme avant, ils sont toujours à moi et rien qu’à moi.
Genre : Le même…
Aucune lumière ne filtrait dans la pièce exiguë. De l’eau suintait des murs et se faufilait sous terre par les fissures du sol de pierre. Une silhouette était recroquevillée contre l’une des parois, les genoux remontés contre sa poitrine et ses grandes ailes repliées autour d’elle comme une tentative de protection. Les yeux fermés, les cheveux blond vénitien sales et épars autour d’elle, elle ne bougeait pas. Une porte s’ouvrit, produisant un rai de lumière dans la pièce. Un homme entra et s’approcha d’elle. Repliant ses ailes noires derrière son dos, il s’accroupit à côté de la jeune fille et prit son menton entre ses doigts, tournant son visage vers lui. Au bout d’un moment, elle ouvrit difficilement les yeux. Deux iris vert émeraude au regard éteint rencontrèrent les yeux froids de l’homme. Elle soutint son regard un instant puis referma les yeux, trop faible. Le démon en face d’elle secoua la tête.
-Leara, fit-il en lâchant son menton. Tu aurais dû y penser avant, petite sœur. Tu as échoué dans ta mission, dont tu ne pouvais même pas imaginer l’importance.
Son doigt glissa le long du bras de la jeune fille. Il était lardé de cicatrices plus ou moins récentes. Elle poussa un petit gémissement de douleur lorsqu’il passa sur une plaie à vif.
-Astaroth ne t’a pas loupée, murmura-t-il. Mais c’est normal. Tu devais comprendre les conséquences de ton acte. Moi je peux comprendre ce qui t’est arrivé, même si cela ne t’excuse en rien.
Il se releva et se détourna d’elle. Ouvrant la porte, il allait sortir lorsqu’une voix faible l’appela. Il se retourna et vit qu’un feu nouveau brillait dans le regard vert réduit à deux fentes.
-Que va-t-il se passer, maintenant, Cal ? demanda Leara d’une voix calme.
-Lucifer estime que tu as assez payé, répondit le démon. Tu vas bientôt sortir d’ici. Mais rien ne sera plus comme avant…
Là-dessus, il s’en alla et referma la porte derrière lui, plongeant à nouveau la pièce dans le noir. Leara referma les yeux et replia un peu plus ses ailes contre elle. Dix ans qu’elle payait pour un crime qu’elle n’arrivait même pas à regretter. Elle en connaissait les conséquences mais elle savait qu’elle avait fait le bon choix. Les siens ne lui pardonneraient probablement jamais totalement, mais elle espérait que lui si…
‘‘Je m’appelle Stéphane, j’ai dix-sept ans et je suis un ange’’
Une lumière douce baignait la grande allée de colonnes torsadées aux couleurs pastel. Les seuls bruits étaient ceux des bruissements d’ailes des anges qui passaient en volant. Même les pas de ceux qui marchaient étaient étouffés par le sol semblable à un nuage. Stéphane passa une main dans ses cheveux blonds et repoussa une mèche qui retombait dans ses yeux gris anthracite. Grand et musclé, vêtu d’un T-shirt blanc et d’un jean bleu, il sourit à un groupe d’anges qui passaient en sens inverse.
-A tout à l’heure, Stephel ! lancèrent-ils avec un signe de la main.
Le jeune homme leur répondit avec un grand sourire et déploya ses deux grandes ailes blanches. Il s’envola et franchit la ligne des nuages, souriant à la caresse des gouttes sur son visage. Stephel… Dix ans qu’il portait ce nom au sein de la communauté des anges. Dix ans qui n’étaient rien face à l’éternité qui l’attendait. Dix ans qu’il avait quitté la Terre en temps qu’être humain. Il lui avait fallu beaucoup de temps pour s’adapter à cette idée, et au fait qu’il était un ange. D’ailleurs, il avait été surpris de voir à quel point la réalité des anges s’écartait des idées reçues qu’on en avait. Ce n’étaient pas des êtres passifs, vêtus de toges blanches et qui passaient leur temps à sauver les humains. Souvent habillés selon leur fantaisie, de couleurs claires généralement, s’ils veillaient sur les humains, il n’en était pas moins vrai que leur combat se menait contre les démons. Jamais encore Stéphane n’était monté au front, mais il savait la cruauté dont les démons étaient capables.
Le jeune homme tournoya au-dessus de la ville, survolant les coins qu’il préférait lorsqu’il y vivait encore. Invisible aux yeux des humains, il s’approcha de chez lui. Une personne, une femme, était assise dans une chaise longue, lisant. Stéphane s’approcha de sa mère et se posa à côté d’elle. Elle était toujours aussi belle, le soleil couchant baignant son visage d’une lueur douce. Ses longs cheveux châtains rassemblés en queue de cheval, elle était si concentrée sur sa lecture qu’elle n’entendit pas sa fille s’approcher. Stéphane, lui, se retourna pour voir sa sœur arriver. Les mêmes cheveux brillants que sa mère, flottant sur ses épaules, vêtue d’une robe aux reflets cuivrés, Sara était à ses yeux la plus belle jeune fille. Les yeux dorés, l’adolescente de dix-huit ans appuya ses bras sur le dossier du transat et posa sa tête sur l’épaule de sa mère. Le jeune homme sourit en les voyant. Comme un matin lointain, elles ressemblaient plus que jamais à deux princesses. Sa mère prit son marque-page et le posa sur son livre. Penchant la tête, Stéphane vit qu’il s’agissait d’une photo de lui. Prise onze ans auparavant, il y riait aux éclats, les cheveux ébouriffés par le vent. Les deux femmes contemplèrent un instant l’image, puis Aliénor referma son livre. Elles n’avaient pas besoin de parler. Même dix ans après sa mort, son fils leur manquait cruellement à toutes les deux, dans les mille et un petits riens du quotidien.
-Montre-moi, dit-elle en tournant la tête pour voir sa fille.
Sara s’écarta du transat et passa devant. Elle tourna sur elle-même, les bras écartés. Sa mère lui sourit.
-Tu es magnifique, ma chérie. Je suis sûre qu’il va adorer.
La jeune fille rougit et bondit lorsqu’une main se posa sur son épaule.
-En effet, j’aime beaucoup, fit une voix tendre.
Elle se retourna et Stéphane rit en voyant son expression. Cela faisait deux ans qu’elle sortait avec lui, Ewen Lienio. Le jeune homme s’approcha d’Aliénor et lui fit la bise, avant de prendre la main de Sara et de l’entraîner derrière lui.
-Tu rentreras ? cria Aliénor.
-Promis ! répondit sa fille en s’échappant avec le jeune homme.
Stéphane s’envola, le cœur un peu serré. Il se sentait toujours coupable envers sa sœur, et les derniers mots prononcés par sa mère avaient rouvert la blessure. Ce matin-là, Sara avait tiré sur son pantalon et lui avait demandé :
-Tu rentreras ?
Et comme tous les matins, il s’était accroupi près d’elle et lui avait promis que oui. Mais il n’était jamais rentré chez lui… Secouant la tête, il s’envola à nouveau. Il tourna autour d’un parc dans le lac duquel il avait souvent joué avec Connor. D’ailleurs, son ami habitait juste à côté, une grande maison blanche. Sans entrer dans le jardin, Stéphane se posa devant le portail. Il vit bientôt sortir deux enfants, une petite fille et un garçon, ce dernier un peu plus âgé que la première. Ils se couraient après en riant. L’ange sourit en voyant à quel point le garçon ressemblait à son père. Les mêmes cheveux roux, les mêmes yeux dorés… D’ailleurs, la porte s’ouvrit sur Connor et sa femme, une jeune femme blonde du nom de Loeva, qu’il avait rencontrée à l’université. Connor l’enlaça tendrement et ils regardèrent jouer leurs enfants. Au bout d’un moment, leur père s’approcha d’eux et prit sa fille dans ses bras avant de se tourner vers son fils.
-Stéphane ? appela-t-il. Viens mon chéri, on rentre.
Le garçonnet courut vers son père et ils rentrèrent dans la maison, fermant la porte derrière eux. Comme toujours lorsqu’il venait les voir, Stéphane sentit son cœur se serrer. Tous avaient beaucoup souffert de sa mort, aussi brutale qu’inexpliquée. Connor s’était tué à la tâche pour essayer de comprendre ce qui avait pu lui arriver, mais en vain. En effet, comment aurait-il pu savoir que c’était un démon qui avait tué le jeune homme ?
Remontant vers les nuages, Stéphane se rappela que son cœur avait raté un battement le jour du baptême du fils de Connor, lorsqu’il avait découvert que son ami avait donné à l’enfant son prénom. Plus tard dans la soirée, après la fête, Connor s’était assis à son bureau et avait sorti une photo de son ami. Prise dix ans auparavant, pendant une fête, elle les montrait tous les deux, les cheveux ébouriffés et faisant la grimace la plus affreuse possible, un verre à la main.
-Comme ça, tu vivras toujours un peu, avait dit le jeune homme avant de ranger l’image dans un tiroir et de ressortir.
Ce soir-là, Stéphane avait été se réfugier tout en haut de la cathédrale de la ville, bouleversé.
Franchissant à nouveau la ligne des nuages comme les étoiles s’illuminaient, Stéphane se posa entre les colonnes. Il aimait aller les voir, même s’il souffrait de ne pas pouvoir leur parler. Mais d’une certaine manière, c’était ainsi un peu comme s’il était toujours avec eux. Par contre, il ne se rendait jamais sur sa tombe. Jamais. Il y avait quelque chose de trop… lugubre… dans les cimetières. Stéphane refusait de s’y rendre.
Plongé dans ses pensées, il avança sans faire attention à ce qui se passait à côté de lui. Une main se posa sur son épaule et le fit se retourner.
-Armel ! s’exclama le jeune homme. Excuse-moi, je ne t’avais pas vu…
L’homme qui l’avait intercepté éclata de rire. Les yeux bleu clair, les cheveux châtain clair, presque blond, il devait avoir dans les vingt-cinq ans au moment de sa mort. Il était en quelque sorte le professeur de Stéphane, lui apprenant à se débrouiller au Paradis depuis son arrivée. Il s’était pris d’affection pour le jeune homme, qu’il considérait comme son petit frère.
-Tu sais, fit-il en passant un bras autour des épaules de Stéphane pour l’entraîner avec lui, ce n’est pas vraiment une très bonne idée de te torturer ainsi. Il est normal que tu veuilles veiller sur les tiens, mais est-ce que ça ne te fait trop souffrir ?
Le jeune homme réfléchit un instant puis secoua la tête comme ils passaient dans les longs couloirs.
-Non, ne t’inquiètes pas, répondit-il. Ma vie sur Terre est terminée, je le sais. Je veux juste vérifier de temps en temps que tout va bien pour eux.
Armel le considéra un instant puis hocha la tête comme ils s’arrêtaient devant la porte de la chambre de Stéphane.
-Comme tu voudras, fit-il en lâchant son ami. Pour demain… J’aurais voulu te l’éviter pour ta première protégée, mais il faudra que tu soies auprès de Cathy. Elle va mourir, tu devras veiller sur son âme, qu’elle arrive bien ici. Normalement, Jolel aurait dû s’en occuper, mais il a été blessé dans une attaque de démons.
Stéphane acquiesça, le cœur un peu serré. Même s’il savait qu’elle ne partirait pas pour le néant, il lui serait difficile de voir mourir Cathy, sur qui il veillait depuis neuf ans. Saluant Armel, le jeune homme entra dans sa chambre, épuisé. Ceux qui pensaient que les anges étaient infatigables n’avaient jamais passé leurs journées, voire leurs nuits, à veiller sur des humains !
Des nuages noirs menaçants cachaient le soleil, plongeant la ville dans une ambiance lugubre. La pluie venait de tomber, rendant la chaussée glissante. Invisible aux yeux de tous les humains qui passaient en courant, peu désireux de se prendre une nouvelle douche, Stéphane déploya ses ailes et les secoua, projetant des gouttelettes autour de lui. Prises dans ses plumes, elles l’alourdissaient. Croisant les bras, les yeux fouillant les alentours, Stéphane s’adossa au mur derrière lui comme la pluie recommençait à tomber. Soudain, la porte du bâtiment auquel appartenait le mur s’ouvrit, laissant passer une jeune femme en tailleur bleu clair, les cheveux noirs coupés au carré. Levant la tête vers le ciel, elle ferma ses yeux bleu foncé et offrit son visage à la pluie. Stéphane ne put s’empêcher de sourire en la voyant ainsi. Bien qu’âgée de vingt-trois ans, elle avait encore parfois des réactions tellement gamines ! La jeune femme se secoua et repartit d’un pas rapide, sans voir derrière elle l’ange qui avait déployé ses ailes et la suivait. Fouillant dans son sac à main, Cathy en sortit ses clés de voiture et ouvrit la petite Coccinelle mauve garée devant elle. La jeune femme s’assit sur le siège du conducteur et prit un instant pour se recoiffer avant de mettre le contact. Démarrant lentement à cause de la pluie, elle s’engagea sur la chaussée. Tous les sens en alerte, Stéphane planait au-dessus d’elle. De là où il était, il l’entendit mettre la radio en route et chanter avec les Westlife, Flying without wings.
-Some find it in the face of their children
Some find it in their lover’s eyes
Who can denies the joy it brings
When you find that special thing
You’re flying without wings
Jolie voix. Elle avait toujours adoré cette chanson, du plus loin que Stéphane se souvienne. Soudain, la jeune femme ralentit pour s’arrêter à un feu rouge. Ses pneus patinèrent un peu sur la chaussée glissante. Elle aurait pu s’arrêter si un fou du volant n’avait pas grillé le feu, passant trop près de la petite Coccinelle mauve et la percutant. Il l’envoya sur le côté, les roues glissant totalement. Cathy n’avait plus aucun contrôle sur sa voiture et Stéphane l’entendait crier de terreur. Des voitures freinèrent brutalement pour éviter la sienne, et elle finit par aller frapper violemment dans un mur. La musique s’arrêta brusquement, tandis que de la fumée s’échappait du capot défoncé de la petite auto. Stéphane s’en approcha. Par la vitre de la portière côté conducteur, il pouvait voir que Cathy ne bougeait plus, la tête sur le volant et une plaie sanguinolente au front. En face d’elle, le pare-brise affichait des fissures qui partaient comme les rayons du soleil, à ceci près que le point de départ était couvert de sang. Stéphane entendait les battements du cœur de Cathy qui s’espaçaient peu à peu. Très bientôt, il le savait, ils s’arrêteraient totalement. Les ambulances dont il entendait les sirènes arriveraient trop tard, il n’y aurait plus personne à sauver.
-Je suis désolé, murmura-t-il en se penchant vers elle. Je ne peux rien pour toi dans cette vie-ci.
Soudain, il sentit quelqu’un le ceinturer et le jeter loin derrière avec une puissance inouïe, plantant un poignard dans son flanc au passage. Stéphane se rétablit aussi vite qu’il le put, les ailes déployées. Un être aux grandes ailes noires se tenait près de la Coccinelle accidentée, un poignard dans chaque main. La tête aux cheveux blond vénitien sales était tournée vers Cathy, attendant vraisemblablement son âme. Non ! Relié à la jeune femme, Stéphane sentait que son cœur ne tarderait pas à s’arrêter, ce n’était plus qu’une question de secondes ! Il ne fallait surtout pas que ce démon ne s’empare d’elle ! Sortant son propre poignard, il bondit en avant, se jetant sur l’être aux ailes noires dont il esquiva souplement les coups.
-Tu ne l’auras pas ! grogna-t-il en le frappant au ventre.
L’être ne poussa même pas un cri de douleur et tourna la tête vers lui. Surpris, Stéphane se jeta en arrière. Ces yeux vert émeraude pleins de feu, ce visage aux traits fins cinglé par la pluie, même s’il affichait désormais une expression de dureté et de sauvagerie… Il les connaissait !
-Leara ? souffla-t-il.
Les yeux écarquillés, la jeune fille le fixait également, le souffle coupé. Lui ? C’était lui qui protégeait cette jeune femme ? Parmi tous les anges du Paradis, pourquoi avait-il fallu que ce soit lui ? Du coin de l’œil, elle vit une forme spectrale s’élever de la voiture immobile, tandis que Stéphane sentait le dernier battement de cœur de Cathy. Ils regardèrent l’âme de la jeune femme s’élever sous le déluge d’eau, puis leurs regards revinrent l’un à l’autre.
-Tu ne m’en empêcheras pas ! s’écria Leara en bondissant vers la voiture.
Mais Stéphane avait été plus rapide qu’elle. Il arriva le premier devant l’âme et, la saisissant d’une main, il lança son poignard dans l’épaule de Leara tout en la frappant de ses ailes, la repoussant en arrière. Le temps que la jeune fille reprenne son équilibre, il s’était envolé, l’âme de Cathy dans les bras. Leara leva les yeux pour voir sa silhouette disparaître dans les nuages noirs. Elle retira le poignard de son épaule d’un geste sec sans même grimacer et le tendit devant elle, laissant la pluie nettoyer le sang. Les ailes déployées, elle s’envola comme les ambulances arrivaient. Elle regarda de loin les infirmiers se précipiter et retirer précautionneusement le corps de Cathy de la Coccinelle mauve. L’un d’eux lui prit le pouls et secoua la tête, faisant signe aux autres de cesser de s’activer.
-Heure du décès : 19h31, annonça-t-il en regardant sa montre. Elle vient de mourir. Putain, belle comme le jour, partir si jeune, de façon aussi bête… ajouta-t-il en regardant ses collègues refermer le sac noir sur le visage de la jeune femme.
Un infirmier s’approcha de lui et lui posa la main sur l’épaule.
-Viens, rentrons, fit-il comme le corps était monté dans l’ambulance.
L’homme secoua la tête et suivit son ami. Le véhicule s’éloigna bientôt, laissant Leara seule avec la petite Coccinelle mauve qui fumait toujours sous la pluie. La jeune fille regarda le poignard qu’elle tenait toujours et s’envola, survolant la ville sous la pluie. Il s’en dégageait une impression de tristesse et de mélancolie. Leara arriva bientôt face à la mer. Elle contempla un moment les vagues qui grondaient au-dessous d’elle. Détournant ses yeux de la mer, elle les posa sur le poignard. La lame fine et translucide était gravée de lignes horizontales et verticales. Typique des anges. Avec un cri de rage et de douleur, la jeune fille le lança violemment. L’arme s’envola et décrivit une longue trajectoire, avant d’aller s’enfoncer dans les vagues. Leara la regarda disparaître puis s’envola, l’eau ruisselant sur ses joues n’étant pas uniquement due à la pluie…
Les bras croisés, appuyé à un arbre, Stéphane regardait couler sans la voir l’eau d’une petite cascade. Il avait découvert ce petit coin du Paradis des années auparavant, alors qu’il s’était perdu en cherchant la salle d’escrime. Depuis, il y venait chaque fois que la cathédrale pleine d’humains ne lui permettait pas de réfléchir tranquillement. Et Dieu sait s’il en avait besoin…
Ce visage surgi de son passé continuait de le hanter. Leara… Il ne l’avait connue que pendant trois jours, mais cela avait suffi pour qu’il n’oublie jamais son nom ni son visage. Dire qu’au départ, elle avait été chargée de détruire son âme au moment de sa mort pour l’empêcher de devenir un ange… Le jeune homme savait désormais que c’était quelque chose que faisaient toujours les démons. Ils avaient des Oracles qui leur permettaient de savoir qui était un ange potentiel et à peu près quand surviendrait le moment de sa mort. Ils envoyaient alors un des leurs sur Terre le suivre, en le chargeant de détruire l’âme du futur ange. Stéphane avait d’ailleurs appris que Leara s’était débarrassée de l’ange gardien qui veillait sur lui dès le premier soir. Alors pourquoi avait-elle été incapable d’en faire de même avec son âme ? Pourquoi ne l’avait-elle pas purement et simplement tué ? Et Sara ? Pourquoi lui avait-elle sauvé la vie ? D’après Armel, c’était lui, Stéphane, qui aurait dû sauver sa petite sœur mais mourir écrasé par le poids lourd. Alors pourquoi ? Le souvenir des deux baisers qu’ils avaient échangé lui revint en mémoire. La première fois, elle lui avait répondu avant de le repousser. Et la deuxième fois, ç’avait été à l’hôpital. Mais cette fois, c’était elle qui l’avait embrassé. Juste avant qu’il ne se fasse tuer… Malgré les dix ans qui s’étaient écoulés, il ne parvenait pas à lui en vouloir. Il ne l’avait vue que trois jours, mais les sentiments qu’elle avait éveillés en lui étaient toujours présents. Le jeune homme les avait cru enfouis au fond de lui-même, comme une braise sous de la cendre, mais la flamme s’était réanimée lorsqu’il l’avait revue. Elle brûlait en lui, d’autant plus douloureuse qu’il ne pouvait y avoir aucune issue : il était un ange et elle un démon. Il n’y avait que dans les contes et les romans que les ennemis jurés tombaient amoureux et vivaient heureux pour toujours.
Un bruit de pas derrière lui tira le jeune homme de ses pensées. Sans même se retourner, il sut de qui il s’agissait.
-Salut Armel, fit-il avant que le visage de son ami n’entre dans son champ de vision.
L’homme aux yeux bleus sourit et regarda autour de lui.
-Joli coin, fit-il en désignant la cascade. ça fait longtemps que tu viens ici ?
Le regard de Stéphane quitta enfin l’eau qui coulait pour plonger dans les lacs des yeux d’Armel.
-Chaque fois que j’ai besoin de réfléchir au calme, répondit-il en se redressant.
-C’est ta rencontre avec ce démon qui t’a perturbé ? demanda Armel.
Si tu savais à quel point ! Le jeune homme hocha la tête. Son ami lui sourit d’un air compréhensif, puis posa la main sur le pommeau d’une épée qu’il portait au côté. Intéressé, Stéphane le regarda sortir lentement de son fourreau une longue épée translucide, qui le laissa sans voix. Le pommeau était ovale, orné de deux lignes qui s’entrecroisaient avant de se rejoindre à la naissance de la lame. Deux ailes déployées permettaient de protéger les mains. Deux arcs fins partaient de chaque côté de la lame pour la rejoindre plus bas. La lame elle-même était effilée, décorée de deux croix l’une en dessous de l’autre en haut de la lame, formant un losange aux lignes prolongées ; une ligne ondulait en son centre et un losange ornait le bout de l’épée. Avec un sourire devant les yeux écarquillés de Stéphane, Armel la lui tendit. Les gestes empreints de respect, le jeune homme prit lentement l’arme.
-Elle s’appelle l’Epée des Anges, annonça Armel en regardant son protégé la regarder sous toutes ses coutures. J’attendais une bonne occasion pour te l’offrir, fit-il en détachant le baudrier de ses hanches et en l’attachant à celles de Stéphane. C’est une épée presque légendaire, Stephel. Prends-en soin.
Le regard de Stéphane se détacha de la lame.
-Pourquoi à moi ?
Armel haussa les épaules.
-Il faudrait l’éternité pour comprendre tout ce qui se passe là-haut, répondit-il en agitant ses ailes.
Bien qu’insatisfait de sa réponse, Stéphane dut s’en contenter. Il rangea l’épée dans son fourreau, en admirant au passage les décorations qui reproduisaient celles de la lame.
-Tu en auras besoin demain, annonça Armel en se tournant vers la cascade.
-Pardon ?! sursauta Stéphane.
Son ami et maître ferma les yeux. Comme tous ceux qui avaient un protégé parmi les jeunes anges, il aurait préféré tenir Stéphane éloigné de tout cela. Ce qui se passait était suffisamment moche pour ne pas y sacrifier les novices. Mais les ordres de Métatron étaient clairs : on avait besoin du maximum d’anges disponibles. Ils venaient de très haut, indiscutables.
-Une attaque est prévue pour demain contre les démons, fit-il sans se retourner. Tu en seras.
Le silence de Stéphane fut plus éloquent que tout. Armel l’entendit sortir son épée de son fourreau et passer son doigt dessus, puis la ranger. Le jeune homme s’approcha de lui. Sans un mot, il croisa les bras et regarda l’eau couler, conscient que c’était peut-être la dernière fois qu’il la voyait. Voilà, un de plus qui mourra peut-être pour vous. Dieu, protégez vos anges, donnez-leur la force de vaincre les démons. Les ailes déployés, les yeux perdus dans un paysage qu’ils ne voyaient pas, les deux anges songeaient au lendemain, Armel fatigué des combats et Stéphane espérant qu’il saurait sauver les siens le moment venu.
L’escouade d’anges posa silencieusement le pied sur le sol, repliant ses ailes. Les épées en avant, ils se faufilèrent parmi les herbes hautes. Etonné, Stéphane regardait partout autour de lui. L’Enfer n’était absolument pas comme il se l’imaginait ! A peu de choses près, il ressemblait beaucoup à la Terre et même au Paradis ! Le jeune homme secoua la tête. Non, c’était idiot ! La Terre et le Paradis étaient sans commune mesure avec cet endroit ! Ce devait être la tension qui brouillait son jugement ! Il devait se concentrer sur leur objectif. Un coup d’œil à Armel lui apprit que celui-ci ne pensait qu’à ça. Leur cible était un village de guerriers, qu’ils comptaient prendre par surprise. Dans un coin de son esprit, Stéphane s’étonnait de l’absence de difficultés pour arriver jusqu’ici. Il aurait cru que les démons protégeaient mieux les portes de l’Enfer ! Mais personne n’était venu se mettre en travers de leur chemin. N’oublie pas que ce sont des démons. Ils ne pensent pas de la même manière que toi.
Soudain, le chef de file s’accroupit, le poing en l’air. Tous les anges l’imitèrent, disparaissant dans les hautes herbes. Le corps tendu comme un arc, Stéphane se sentait néanmoins étrangement calme. Il allait pouvoir venger les amis qu’il avait perdus au cours de ces années, se venger du démon qui l’avait tué et de celle qui lui avait mis le cœur en miettes. Le poing du chef s’abattit en avant, et tous les anges bondirent, les ailes déployées. Passant une première fois au-dessus des maisons, ils en arrachèrent les toits, avant de plonger sur les habitants. Stéphane allait les imiter, lorsqu’au dernier moment il vit les visages de ses victimes. Des enfants ! Des mères, serrant dans leurs bras des enfants en bas âge qui pleuraient, tentant de les protéger de leurs ailes noires repliées ! Sous le choc, Stéphane fit un bond en arrière, manquant de faire tomber son épée. Autour de lui, il voyait les autres tuer sans état d’âmes les habitants du village. Horrifié, le cœur au bord des lèvres, le jeune homme était incapable de les imiter. Comme en transe, il regardait ce qui n’était qu’un massacre froid et calculé. Le sang rougissait l’herbe, tandis que tout autour s’élevaient des cris et des râles de souffrance. Les corps tombaient, les ailes noires immobiles, les yeux éteints. Un enfant tomba aux pieds de Stéphane. Il leva des yeux terrifiés sur l’ange qui le dominait de toute sa hauteur, mais celui-ci ne fit pas un geste avec son épée. Etonné, l’enfant en profita pour s’enfuir. Dans un état second, le jeune homme le regarda partir, incapable de réfléchir.
Ce n’est que lorsqu’un cri de rage retentit au-dessus de lui qu’il sortit de sa torpeur. Un groupe de démons, de vrais guerriers, plongeait sur les anges, la colère déformant leurs traits. Ils fondirent sur les ennemis, vengeant les corps étendus sans vie au sol tandis que les survivants étaient évacués. L’un d’eux attaqua Stéphane, qui bloqua sa lame par pur réflexe. Le combat qui s’engagea l’épuisa, l’autre se battant avec l’énergie du désespoir, enragé par la mort des siens. Bien que dégoûté par ce qui s’était passé, le jeune homme ne voulait pas mourir. Il riposta donc à ses coups, défendant sa vie. Les leçons d’escrime d’Armel étaient comme imprimées dans ses muscles, son corps réagissant d’instinct aux attaques du démon. Il bloqua sa lame à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’une feinte le prenne par surprise. L’épée de son adversaire lui entailla la poitrine de façon transversale, déchirant son T-shirt. Stéphane partit en arrière sous le choc, le sang commençant à rougir le tissu blanc. Un sourire de triomphe naquit sur les lèvres du démon, dont les yeux verts flamboyaient. Il bondit sur le jeune homme, avec l’intention manifeste de l’achever. Mais Stéphane l’attendait et bloqua sa lame, le renvoyant en arrière. Les ailes déployées, le démon amortit le choc et repartit à l’assaut. Jouant le tout pour le tout, Stéphane s’envola plus haut, avant de fondre sur lui et de lui planter la lame dans le cœur, la feinte enseignée par Armel prenant son adversaire par surprise. La bouche du démon s’arrondit en un ‘‘oh’’ qu’elle ne prononça jamais tandis qu’il tombait en arrière. Il s’effondra lourdement sur le sol comme Stéphane reposait le pied sur le sol. Il planta l’Epée des Anges dans le sol et s’appuya dessus, luttant pour ne pas vomir. Il ne réussissait pas à détacher ses yeux du cadavre. C’était la première fois qu’il tuait quelqu’un. Et il se sentait d’autant plus mal que ce quelqu’un défendait les siens contre des assassins. Stéphane ne pouvait s’empêcher de penser cela. Les anges sont des assassins. Nous sommes des assassins. Une main se posa sur son épaule.
-Tu es blessé, lui fit remarquer la voix d’Armel.
Stéphane baissa les yeux sur sa poitrine. En effet, sa poitrine était déchirée du haut de l’épaule gauche au bas des côtes à droite. Mais il ne sentait même pas la douleur, seulement un immense dégoût de lui-même. Il leva les yeux vers son mentor, toujours appuyé sur l’épée pour ne pas tomber. Armel n’eut pas besoin de l’entendre parler, il lui suffit de lire dans son regard.
-Tuer n’a jamais été un acte facile, Stephel, fit-il en essuyant le sang qui coulait d’une coupure qu’il avait à la joue.
-Mais des mères… des enfants ! articula difficilement le jeune homme.
-Ils font de même chez nous, répondit Armel en se frottant les yeux.
Il avait l’air las et épuisé, cependant Stéphane ne réussit pas à s’attendrir. La colère grondait au fond de lui, une rage qui le consumait.
-Ce n’est qu’un massacre, des assassinats purs et simples ! cria-t-il en rangeant son épée. Aucun de ces enfants ne nous avait attaqués ! Aucune de ces mères n’était partie combattre un bébé sous le bras ! Vous me dégoûtez ! hurla-t-il sous les yeux ébahis des anges en s’envolant.
Bientôt, il ne fut plus qu’une petite silhouette, puis il disparut totalement dans les nuages noirs. Armel ferma les yeux comme la pluie commençait. Il savait que Stéphane aurait un choc. Lui-même n’était pas particulièrement ravi de tuer. Mais comment se protéger, quand les démons faisaient de même ? Ils devaient tous disparaître, et pour cela il n’y avait qu’une seule solution. Même si elle brisait le cœur et les illusions des jeunes anges.
-Rentrons chez nous, fit un ange en s’approchant d’Armel.
Celui-ci jeta un dernier regard autour de lui, puis se détourna et s’envola à la suite des siens, laissant derrière lui la pluie nettoyer le massacre qu’ils avaient provoqué. Le vent emporta avec lui une dernière pensée pour Stéphane.
Plus perdu que jamais, le cœur en miettes et chacune d’elles déchirée, Stéphane était recroquevillé contre une gargouille à l’air menaçant, une patte cassée dont le bout reposait à côté d’elle. Les ailes sales et pleines d’eau repliées contre lui n’avaient plus rien de majestueux, tout comme son visage ravagé et plein de larmes avait perdu la lumière qui l’illuminait habituellement. Le sang avait cessé de couler de sa blessure mais la plaie à vif le faisait souffrir sous les gifles glaciales du vent. Mais peu lui importait. Son regard gris anthracite rendu noir par la colère et le désespoir regardait sans la voir la ville lumineuse à travers le brouillard de la pluie. Tout ce en quoi il croyait, tout ce qui avait fait sa nouvelle vie, tout cela avait volé en éclats. Les anges n’étaient pas seulement en guerre, ils étaient des meurtriers ! Le jeune homme se retourna pour regarder le vitrail derrière lui. Comme les quatre autres qui faisaient le tour du clocher –à l’exception de l’un d’entre eux, brisé-, il représentait un ange au visage doux et bienveillant, le sourire empreint de bonté. Il ouvrait les bras en un geste de pardon, posant sur celui qui le regardait un regard empli d’amour. Quelle blague ! Les anges, des modèles de vertu et de gentillesse ? On voyait bien que l’artiste ne les connaissait pas ! Ils protégeaient peut-être les leurs et les humains, mais leur cruauté était tout aussi existante que celle des démons ! Stéphane sentit monter en lui un élan de rage, une envie de tout détruire. Oubliant son épée au côté, il se baissa pour prendre le morceau de patte en pierre de la gargouille. Les yeux plongés dans le regard de l’ange de verre, il poussa un hurlement de rage et balança la pierre de toutes ses forces dans le vitrail. Ce dernier se brisa sous l’impact, la pierre fracassant le visage de l’ange. Le verre tomba en mille morceaux, Stéphane entendant son impact sur les poutres de bois et celui de la pierre sur le sol de la cathédrale.
-Jolie performance, fit une voix derrière lui. J’ai fait la même il y a dix ans sur le vitrail opposé. Mais je n’avais pas de pierre, j’ai utilisé mes poings.
Stéphane se retourna d’un bloc. Une silhouette sombre aux grandes ailes noires déployées se posa sur la cathédrale, les bras croisés. Seule touche de couleur, ses cheveux blond vénitien ramenés derrière ses épaules, à l’exception de deux mèches passant devant ses oreilles. Une seconde de silence et d’immobilité passa, fragile. Leara détailla le T-shirt déchiré, la poitrine balafrée, les ailes maculées de boue et de sang, le visage marqué par la souffrance et les doutes, l’horreur brillant toujours au fond des prunelles sombres. Stéphane nota les cicatrices sur les bras de la jeune fille, le regard hanté par les souffrances et la peur, la bouche aux lèvres serrées. Leurs regards se croisèrent, tombant sur le poignard de l’une et l’épée de l’autre. Chacun semblait s’attendre à ce que l’autre attaque en premier. Ne sachant que lire dans les yeux de chats de la jeune fille, Stéphane se prépara à parer une attaque éventuelle. Mais au lieu de sortir son poignard et de lui sauter dessus avec un cri de rage, la lame cherchant son cœur, Leara éclata en sanglots et se jeta dans les bras de Stéphane. Surpris, le jeune homme mit un instant à les refermer autour d’elle. Le visage caché dans l’épaule de l’ange, le démon pleurait toutes les larmes de son corps. Stéphane la serra contre lui, réprimant la douleur de sa blessure. Déployant ses ailes sales et pleines d’eau, il les secoua pour en faire tomber la pluie et les replia autour d’eux comme une bulle. Il oublia que la jeune fille lui avait brisé le cœur, qu’il leur était interdit de ressentir ce qui brûlait au fond d’eux. En cet instant, tout ce qui comptait, c’était eux. Et Stéphane sentit à nouveau des larmes couler de ses yeux. Il les laissa rouler sur ses joues, pleurant silencieusement. Il sentit alors Leara déployer ses ailes et les refermer comme les siennes autour d’eux, deuxième bulle. Levant la tête, elle lui caressa la joue. Elle savait ce qui s’était passé au village, elle savait quelle avait été sa réaction. Elle savait son dégoût et son horreur.
-Leara… essaya-t-il. Au village…
-Chut, fit-elle d’une voix apaisante. Je sais.
Son regard plongé dans le sien lui disait que c’était la vérité. Il n’y brillait aucun reproche, aucune haine. Seulement de la compréhension et un amour refoulé depuis dix ans. Le jeune homme se pencha lentement vers elle et, comme la première fois, s’arrêta à quelques centimètres d’elle, comme pour lui demander sa permission, avant de l’embrasser tendrement. Silhouettes indistinctes sous la pluie, ils ne virent pas celle qui tournoyait au-dessus d’eux avant de disparaître dans les trombes d’eau…
Serrée contre Stéphane, Leara savourait cet instant de paix qui, elle le savait, ne durerait pas.
-Les anges n’ont rien à voir avec ce que l’on croit, dit Stéphane d’une voix amère.
-Les démons non plus, tu sais, répondit la jeune fille. Nous ne sommes pas des machines à tuer, dénuées de tout sentiment. Nous souffrons quand nous perdons des êtres que nous aimons.
Tirant sur la mitaine qui cachait sa main gauche, elle découvrit sa paume. Stéphane put y lire, comme marqué au fer rouge, le prénom Manéeï. Lorsque ses yeux revinrent au visage de Leara, il y vit de la souffrance.
-Elle était ma ‘‘sœur de cœur’’. On s’adorait, on faisait les quatre cent coups.
-Que s’est-il passé ? demanda-t-il doucement.
-Elle est morte lors d’un raid d’anges, répondit Leara, les lèvres serrées. J’ai juré de la venger. Tu vois, anges et démons ne sont pas si différents. Nous aimons, nous souffrons, nous pleurons, nous tuons…
-Comment es-tu devenue un démon ? demanda Stéphane.
Un rire silencieux et froid secoua la jeune fille.
-Et si tu découvrais que j’ai été une tueuse en série ? Une meurtrière ?
-Nous sommes devenus des tueurs, répondit Stéphane. Tous, autant que nous sommes, au Ciel ou sous terre. Et c’est toi que j’aime, maintenant. Pas celle que tu as pu être.
Ebranlée par son raisonnement, Leara perdit son regard dans la pluie. Se souvenir de sa vie d’avant était toujours difficile. Parce que c’était loin, et que ça faisait mal.
-Rassure-toi, fit-elle sans relever les yeux. Je n’ai tué personne, enfin façon de parler. Je vivais il y a cent vingt ans. J’étais la fille unique de deux parents de petite noblesse. J’avais des amis, on m’invitait aux fêtes… Ma mère tentait parfois de me dénicher un fiancé, mais mon père et moi nous arrangions toujours pour le faire fuir, la rendant folle furieuse. Nous étions très complices. J’adorais ma vie. Un soir, alors que je revenais d’un bal, j’ai vu de la fumée noire s’élever de la rue. La calèche était bloquée, alors je suis descendue et j’ai couru vers l’incendie. C’était ma maison qui brûlait. J’entendais mes parents appeler depuis l’intérieur. J’ai voulu y entrer, mais le domestique qui m’avait raccompagnée m’a retenue. En un soir, j’avais perdu tout ce qui faisait ma vie. Ceux que je croyais mes amis et qui auraient dû me soutenir m’ont tourné le dos. On a commencé à m’accuser d’avoir tout organisé pour hériter plus vite du titre et de l’argent de mes parents. On chuchotait derrière mon dos, me traitant de meurtrière. Et un soir, j’ai décidé que c’était fini. Depuis la mort de mes parents, ma vie n’était qu’une spirale descendante dont je ne voyais pas le bout. Alors je me suis suicidée, m’ouvrant les veines. Se suicider est un péché grave, c’est pourquoi Pierre m’a refusé l’entrée du Paradis et m’a envoyée en Enfer, où Astaroth a fait de moi un démon au service de Lucifer.
Se dégageant de l’éteinte de Stéphane, Leara se leva.
-C’est fini, maintenant, dit le jeune homme en se levant à son tour.
Il la dominait d’une tête, mais c’était son regard qui était suppliant. Ne pars pas. Ne le dis surtout pas, je le sais aussi bien que toi. Mais la jeune fille refusa de prêter attention à ce qu’elle lisait dans ses yeux. Si elle restait, il mourrait à cause d’elle. Les siens ne le manqueraient pas.
-Non, fit-elle en secouant la tête, les ailes déployées. Ce n’était qu’un rêve, Stéphane, chuchota-t-elle en s’envolant. Seulement un beau rêve.
Le jeune homme la regarda disparaître derrière les rideaux de pluie sans tenter de la retenir. Elle avait raison, il le savait. Mais pendant un instant, un court instant de bonheur, il y avait cru. Cru qu’un ange et un démon pouvaient s’aimer dans un monde où les leurs se déchiraient sous les yeux des humains aveugles. Mais au fond de lui, il avait toujours su que ce n’était qu’une illusion. Il n’y avait que dans les contes qu’il lisait enfant que cela arrivait, que dans les dessins animés comme Le Roi Lion II. La réalité était bien différente. Il baissa les yeux sur la gargouille, gardien immobile de la cathédrale, seul témoin de ce qui s’était passé. C’est un secret entre elle, la nuit et moi… Sur ses pensées, l’ange s’envola, sans se douter à quel point il se trompait.
Armel se posa sur la cathédrale, près de la gargouille grimaçante. Son regard tomba sur le vitrail fracassé, à travers lequel il voyait que son jumeau avait subi le même sort. Le vent s’y engouffrait en sifflant et en ressortait de la même manière. Même violence en eux deux, et même sujet de rejet… Les anges. Armel se pencha par le vitrail brisé et regarda en dessous de lui. La cathédrale était vide, à l’exception d’une silhouette assise sur un banc, les ailes repliées. Le jeune homme déploya les siennes et descendit en tournoyant. Il se posa souplement et sans bruit, ne troublant pas le silence de la cathédrale. Comme il s’avançait aux pas feutrés d’un félin, il regardait autour de lui. Les sculptures du Christ et de la Vierge Marie, des apôtres semblaient le regarder, le mettant mal à l’aise. Les seules lumières venaient des cierges et des bougies allumées un peu partout, projetant de grandes ombres sur le sol. Les vitraux battus par la pluie étaient ternes, les personnages représentés ne brillaient plus. Nés de l’imagination des humains, Armel savait à quel point les humains avaient besoin de ces croyances. Comment réagiraient-ils s’ils apprenaient que les anges n’étaient pas ces êtres de lumière pure qu’ils idéalisaient, que leur Dieu même n’était pas celui qu’ils croyaient ?
Armel s’arrêta à quelques pas de la rangée de bancs sur laquelle était assis Stéphane, caché derrière une colonne. Il voyait ainsi le jeune homme de profil. Ses ailes étaient encore sales, des traces de sang ayant résisté à la pluie. Tout son corps exprimait une grande fatigue, une lassitude difficilement maîtrisée. Ses cheveux mouillés étaient collés sur son front et la balafre qui lardait sa poitrine semblait encore à vif. Mais le pire dans tout cela était son regard. Hanté de doutes et de désillusions, il était empli d’amertume. Il s’était pris la réalité en pleine figure, sans y être préparé. Je suis un tueur. Ils ont fait de moi un assassin. Armel savait parfaitement ce qui se passait dans la tête de son protégé. Lui-même l’avait ressenti la première fois. Mais il aurait dû se douter des sentiments qui brûlaient en lui. Il avait toujours su que Stéphane avait un lien particulier avec un démon. Il avait cru ce lien occulté par les années et sa nouvelle condition d’ange. Le fait était qu’il n’en était rien, et que c’était impossible.
Sortant de derrière sa colonne, Armel s’approcha de Stéphane, frappant volontairement le sol de pierre de ses pieds bottés.
-Dis-moi, Armel, fit le jeune homme sans se retourner, les yeux toujours perdus dans l’immensité de la cathédrale. Nous avons toujours été des meurtriers ? N’avons-nous jamais été ces êtres de lumière imaginés par les humains ? Et les démons nous ressemblent tellement…
Le bruit d’une épée sortant de son fourreau le coupa et il se retourna. Face à lui, les ailes déployées, Armel tenait son épée à deux mains, les lèvres serrées et les yeux réduits à deux fentes. Stéphane se leva lentement et s’écarta de son banc.
-Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il calmement.
-Tu as trahi les tiens, Stephel, répondit Armel sur le même ton. Un ange et un démon… Comment croyais-tu que cela allait finir ?
Stéphane ne répondit pas, mais son regard plongea dans celui de son mentor. Le sien exprimait sa fatigue, sa rage. Celui d’Armel n’était qu’un lac glacé, cachant un cœur qui saignait pour son protégé. L’épée toujours tendue devant lui, il s’approcha de lui. Le jeune homme sortit lentement la sienne, comme s’il n’osait pas y croire. Il y fut bien obligé lorsque Armel lui bondit dessus sans un bruit, dans une détente souple et féline. Stéphane s’échappa de côté d’un coup d’aile et bloqua sa lame. Armel se retourna en plein saut et battit des ailes, poussant son arme vers le cœur de Stéphane. Le jeune homme riposta, utilisant toutes les parades et attaques apprises par son maître. Mais il se rendit très vite compte que ce dernier lui était supérieur. Il était frais et dispos, quand lui tremblait de fatigue. Armel avait derrière lui un siècle de maniement de l’épée et lui dix ans. Néanmoins, il se défendait comme il le pouvait. Même les plus grands trébuchent ! Il s’échappa dans les hauteurs pour éviter une botte, poursuivi par Armel. Stéphane se retourna brusquement, prenant son adversaire par surprise. Sa lame lui érafla l’épaule, déchirant sa chemise. Armel ne cria même pas de douleur, ses lèvres s’étrécirent seulement un peu plus. Si un humain était entré, il aurait pu voir dans la cathédrale le combat silencieux de deux anges enragés, qui ne ménageaient pas leurs coups. Stéphane déchargeait sur Armel sa rage et sa haine des anges, de ce qu’il avait découvert sur eux et sur lui-même. Il se battait comme un fauve malgré sa fatigue, la colère lui donnant les forces dont il avait besoin. Armel était impressionné. Il connaissait la virtuosité de son élève, mais il frisait là la perfection, atteignant presque son propre niveau, qu’il avait mis cinquante ans à maîtriser ! Néanmoins, l’expérience d’Armel lui donnait un avantage certain. Il rompit l’engagement et s’éloigna de Stéphane. Le souffle court, le jeune homme saignait d’une vingtaine de blessures profondes. Celle de sa poitrine s’était rouverte, son flanc gauche était déchiré et son épaule droite probablement cassée. Il ne réussissait même plus à soulever son épée. Elle pendait au bout de son bras gauche. Soudain, il s’effondra et tomba sur le sol de pierre, ses ailes ne pouvant plus supporter son poids. L’épée frappa le sol avec un grand bruit à ses côtés, tandis que son sang rougissait les dalles. Une ombre se profila au-dessus de lui, et une lame froide se posa sur sa gorge. Le jeune homme leva difficilement les yeux vers Armel et tenta de se relever. Mais tout le cran qu’il pouvait posséder ne lui rendrait pas ses forces. Il retomba sur le sol. Armel se pencha vers lui, le sang coulant de son épaule et d’une blessure à sa hanche.
-Tu n’es plus qu’un ange déchu, Stephel, murmura-t-il à son protégé. Tu vas mourir ici, dans cette cathédrale. Tu voulais savoir pourquoi nous n’étions pas comme eux ? fit-il en désignant un vitrail représentant un ange. Tout simplement par ce que nous somme la réalité et non des croyances sorties des cerveaux des humains.
Armel se redressa et sa lame quitta la gorge de Stéphane.
-Je ne vais pas te tuer, fit-il en déployant ses ailes. Tu mourras seul.
Il s’envola avec le vent qui tournoyait et disparut dans les hauteurs. Ce fut la dernière image que vit Stéphane avant de sombrer dans les ténèbres…
Au milieu des siens, Armel ferma les yeux. Stéphane lui manquait, ses sourires et sa bonne humeur. Cesse de penser à lui ! Il a trahi, il est déchu, il n’existe plus ! Alors oublie-le ! Lorsqu’il rouvrit les yeux, l’ange devant lui descendit en piqué. La bataille faisait rage sous eux. Les démons avaient lancé une offensive sur eux, en réponse à leur attaque précédente. Et visiblement, ils étaient plus en colère que jamais. C’était leur élite qui se battait. Les corps aux ailes blanches s’abattaient, vaincus. Non, il n’en est pas question ! Armel descendit à la suite de son groupe et plongea sur les démons avec un cri de rage, l’épée pointée devant lui.
Un pétale blanc tomba sur la joue de Stéphane, caresse légère. Le vent qui soufflait le souleva, jouant au passage avec les cheveux du jeune homme. Chatouillé par une mèche, il ouvrit les yeux. Face à lui brillait un petit lac, au-dessus duquel s’élevait une montagne. Non loin, une colline montait, un petit observatoire à la chinoise posé sur son sommet. Partout autour de lui, Stéphane voyait tomber des pétales de fleur blancs et rose pâle, qui tournoyaient avec le vent. Il voulut se lever mais ses jambes se dérobèrent sous lui et il retomba sur le sol. Baissant les yeux vers sa poitrine nue, il s’aperçut qu’elle était bandée, tout comme son épaule et toutes ses blessures. Il ne les sentait d’ailleurs presque plus, même si son bras droit restait un peu raide. Il déploya ses ailes, découvrant avec surprise que le sang et la boue qui les maculaient avaient disparu. Il se sentait encore faible, et il abandonna très vite l’idée de se lever ou même de s’envoler. Ses yeux commencèrent à se fermer et il sentit son esprit partir à la dérive. Je suis en vie… Ce fut sa dernière pensée avant de se déconnecter du monde alentour.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, ses jambes baignaient dans l’eau, le jean remonté jusqu’aux genoux. Les pétales tournoyaient toujours, comme si le paysage autour de lui était figé dans l’éternité, sans aucun changement. Testant ses forces, le jeune homme tenta de se relever. Si ses jambes vacillèrent un peu, il rétablit très vite son équilibre avec ses ailes.
-Tu es réveillé, constata une voix basse.
Stéphane se retourna d’un bloc. Assise sur une branche du cerisier derrière lui, une jambe pendante dans le vide et les ailes noires repliées, Leara lui souriait. Ses longs cheveux soulevés par le vent faisaient une auréole autour de son visage, illuminé par des yeux verts plus brillants que jamais. C’est elle qui ressemble le plus aux anges des croyances humaines. La jeune fille s’envola et se précipita vers lui, se jetant dans ses bras. Surpris, Stéphane ne dut qu’à ses ailes déployées de rester debout. Le visage enfoui dans les cheveux de Leara, il la serrait contre lui, étonné de sentir des larmes lui brûler les yeux. Blottie contre sa poitrine, la jeune fille savourait le simple bonheur de le voir vivant. Elle avait eu si peur lorsqu’elle l’avait trouvé dans la cathédrale, mourant entre deux bancs. Quelque chose l’avait interpellée lorsqu’elle avait vu un ange s’envoler de l’église alors qu’elle-même tournoyait, minée par ce qu’elle avait dit au jeune homme, un ange qui n’était pas Stéphane et qui était blessé. Son instinct lui avait soufflé que quelque chose n’allait pas et, au lieu d’attaquer l’ange blessé, elle s’était précipitée dans la cathédrale par l’un des vitraux brisés. Il y avait des traces de lutte partout, les épées avaient entaillé les bancs de bois et éraflé les statues de pierre. Elle avait senti son cœur se serrer lorsqu’elle avait vu les gouttes de sang sur le sol, qui devenaient même des petites mares. Enfin, elle avait aperçu un bout d’aile blanche dépasser de derrière une colonne. Elle s’était précipitée, et la vision qui l’attendait avait fait monter un cri d’horreur à ses lèvres. Stéphane était étendu sur le sol de pierre, le sang coulant de multiples blessures l’auréolant de rouge brillant. Ses yeux étaient fermés et son visage plus blanc que la neige. Son T-shirt déchiré était imbibé de sang et ne tenait que par morceaux. Les ailes autrefois si majestueuses et si belles étaient pleines de boue et de sang. Il n’était plus qu’un ange déchu, à un battement de cœur de la mort. Cette idée avait révolté Leara : elle ne l’avait pas sauvé des siens et souffert pour cela pendant dix ans pour qu’il meure sous ses yeux ! Le prenant aussi délicatement que possible, elle s’était envolée avec lui loin de la folie des leurs, espérant…
-Je croyais que ça ne pouvait être qu’un rêve, murmura Stéphane.
-Parfois la réalité rejoint le rêve, répondit Leara en s’écartant un peu de lui.
Ses yeux plongés dans les siens le suppliaient d’oublier un instant ce qui déchirait les leurs, ce qui avait fait d’eux ce qu’ils étaient, cette violence qu’ils abritaient en eux. Ils étaient ensemble pour l’instant, c’était tout ce qui comptait. Avec toute la tendresse dont il était capable, Stéphane lui sourit et l’embrassa.
Le temps passa très lentement pour eux, comme les pétales autour d’eux tournoyaient. Stéphane se remettait lentement, ses blessures cicatrisant grâce aux soins de Leara. Il grimaçait lorsqu’il pensait à Armel, son mentor, son ami… Celui qui l’avait presque tué. Il se refusait à penser à l’avenir, à ce qui se passerait plus tard. Car l’un comme l’autre savait que cette situation ne pourrait pas durer. La réalité avait peut-être rejoint le rêve, mais ces deux contraires ne tarderaient pas à se séparer, et ce pour toujours. Ce qui arriva plus vite qu’ils ne le pensaient et ne le voulaient… Depuis quelques jours, Leara semblait gênée, comme si quelque chose la minait de l’intérieur. Un matin où elle s’occupait de changer le bandage de la poitrine du jeune homme, il lui prit les poignets.
-Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.
La jeune fille refusa de lever les yeux.
-Dans quelques jours ce sera terminé, fit-elle en fixant le bandage blanc à s’en faire mal aux yeux. La blessure…
-Je ne te parlais pas de ça, l’interrompit Stéphane en secouant la tête.
Libérant l’un des poignets de la jeune fille, il lui releva le menton. Ses yeux croisèrent son regard, l’empêchant de se détourner. Leara hésita, puis se jeta à l’eau. Elle pouvait tout perdre, mais il devait savoir.
-Juste après que j’ai t’aie tiré de la cathédrale… fit-elle d’une voix hésitante. Les démons ont lancé une offensive sur les anges. Ils voulaient se venger du village massacré. Les anges ont riposté quelques jours plus tard. Armel… en faisait partie.
-Il est mort ? fit Stéphane en essayant de contrôler sa voix.
Le silence de la jeune fille fut plus éloquent que toutes les paroles qu’elle aurait pu prononcer. Stéphane ferma les yeux et partit en arrière, s’appuyant au tronc du cerisier derrière lui. Au fond de son cœur, malgré ce que lui avait fait Armel, il n’avait pu s’empêcher de continuer de l’aimer comme un frère et un mentor. L’annonce de sa mort le giflait en plein cœur. Lorsqu’il rouvrit les yeux, son regard était plus dur et froid que la banquise.
-C’est toi qui l’as tué ? demanda-t-il d’une voix glaciale.
La jeune fille se sentit agressée et se mit sur la défensive.
-J’ai sauvé ma vie, Stéphane ! répondit-elle. C’était lui ou moi !
Le jeune homme se leva, s’écartant d’elle. Le cœur saignant et plein d’amertume, Leara voyait arriver ce qu’elle avait redouté. Le regard que le garçon posait sur elle était plein de colère froide et de mépris tandis qu’il déployait ses ailes blanches immaculées. L’espace d’un instant, elle crut qu’il allait sortir son épée du fourreau et l’attaquer. Mais ses bras restèrent croisés et son épée à son côté. Il ne fit que laisser tomber quatre mots qui blessèrent Leara comme autant de poignards.
-Ne m’approche plus jamais.
Stéphane s’envola sans un regard derrière lui. Il ne vit pas les larmes qui roulaient sur les joues de Leara. Les pétales continuaient de tournoyer autour d’elle, se prenant dans ses cheveux et glissant sur son visage. Le fossé qui les séparait était peut-être fictif, mais sa profondeur les éloignait l’un de l’autre aussi sûrement que leurs conditions respectives. Le cœur réduit en mille morceaux, la jeune fille le regarda disparaître derrière les nuages blancs. J’ai tout perdu. Il ne lui restait plus qu’à retourner chez les siens. Elle devait tirer un trait sur ce qu’elle avait vécu et ressenti. ça n’avait été qu’un rêve qui s’était mué en cauchemar. Et comme pour tout ce genre de choses, il ne lui restait plus qu’à oublier et reprendre sa vie devant, même si tout en elle voulait s’écrouler contre le cerisier et se perdre dans le lac tout proche. Leara se secoua, en colère contre elle-même. Il l’avait abandonnée, il était parti, elle devait s’y faire ! On avait besoin d’elle ailleurs, il était temps de se réveiller du songe et de replonger dans la vie réelle ! Faisant taire la voix qui pleurait au fond d’elle, la jeune fille déploya ses ailes noires et s’envola, laissant derrière elle le paysage enchanteur qui avait abrité de trop courts instants de rêve.
Les lèvres serrées, les yeux plus froids que la glace, Stéphane sentait sur lui les regards des siens. Tous avaient été effarés de le voir revenir. La nouvelle qu’Armel l’avait déchu avait fait le tour du Paradis, de même que l’annonce de sa mort. Mais le jeune homme n’avait répondu aux questions que par un visage fermé et des regards assassins. Une cicatrice courait tout le long de sa poitrine, rendue visible lorsqu’il avait arraché son bandage. D’autres, plus fines et plus petites, lui lardaient les épaules et les bras. Mais il s’était refusé à la moindre explication. Il s’était contenté de se rendre chez Armel pour faire son deuil. Il en était ressorti tout aussi sombre. Ses amis ne le reconnaissaient plus. Il ressemblait à un animal blessé et rendu dangereux par sa souffrance, pétrifiant par la seule violence lisible dans son regard. Lui autrefois si joyeux, si doux et si gentil ! C’était comme s’il était mort une deuxième fois, mais sa renaissance avait fait de lui un être des ténèbres. Lorsqu’il avait appris que les démons préparaient une attaque aux frontières du Paradis et des Enfers, dans un endroit inconnu des humains, il s’était porté volontaire. Et maintenant, les mains serrées sur l’Epée des Anges, il survolait les terres désolées avec les siens. Ses yeux plissés et réduits à deux fentes fouillaient le paysage. Ce n’était que terres brûlées et arbres morts. Pas un oiseau, pas un animal ne troublait le silence, seulement brisé par les bruissements d’ailes. Au loin devant s’élevait une sombre construction. Comme ils s’approchaient, Stéphane s’aperçut qu’il s’agissait d’une tour de pierre noire, lisse et presque en ruine. Elle se tenait pile à la frontière des deux mondes. Mais que faisait-elle là ?
Le cri d’un ange le tira de ses pensées. Face à eux volaient des démons, leurs ailes noires les portant en avant. D’un coup d’œil, Stéphane estima le rapport de forces. Les deux armées réunissaient sensiblement le même nombre de combattants, aux visages également déterminés et aux regards farouches et pleins de haine.
-Pour Dieu ! s’écrièrent les anges.
-Pour Lucifer ! répondirent les démons.
Les deux armées se rencontrèrent dans un choc terrible. Les ailes se frappaient, les épées s’entrechoquaient. La terre rougissait sous le sang versé tandis que des corps aux ailes blanches et noires s’affaissaient, sans vie. Des cris de souffrance et de rage montaient dans les airs. La gorge éraflée et le sang suintant le long de son cou, Stéphane se battait comme un félin furieux, puissamment et silencieusement. Il se frayait un chemin dans les rangs des démons, jusqu’à ce qu’il se retrouve face à deux yeux émeraude. Le temps s’arrêta un instant, tandis que leurs regards se croisaient. Leur amour volontairement réprimé disparaissait sous la haine qui brûlait en eux. Leara nota les cicatrices, la souffrance lisible dans le regard, tandis que Stéphane lisait la douleur de la jeune fille. Mais très vite, la haine reprit le contrôle et leurs épées se croisèrent. Ils ne disaient pas un mot, mais leurs yeux se parlaient suffisamment. Ils étaient de force et de technique égales, et leur duel ne voyait pas de fin. Ils se rapprochaient de la tour et Leara bondit à l’intérieur pour échapper à la lame de Stéphane. L’obscurité lui servit à se dissimuler, tandis que les ailes blanches du jeune homme brillaient comme en plein jour. Bondissant de derrière une colonne, Leara lui sauta dessus de côté, le déséquilibrant et le blessant au bras. Stéphane ne dut qu’à ses ailes de se maintenir d’aplomb et riposta, déchirant le flanc de la jeune fille. D’un battement d’aile, elle s’échappa vers les hauteurs par l’escalier en colimaçon. Lorsque Stéphane la rejoignit, une lumière blanche lui fit cligner des yeux. Et ce qu’il vit lui fit oublier d’attaquer le démon qui se trouvait à ses côtés. Une immense cuve transparente s’élevait dans la pièce, prison de verre. L’être qui y était emprisonné était à peine visible derrière la buée de la cuve. Ils ne distinguaient qu’un visage aux traits doux, aux yeux fermés et aux sourcils froncés. Mais son corps était dissimulé par la buée. Un rire froid et cynique s’éleva, glaçant les deux adolescents.
-Mes enfants ! s’exclama une voix moqueuse. Ils se haïssent et s’aiment en même temps… L’ange et le démon, si différents et si semblables…
L’être qui sortit de derrière la cuve s’arrêta à quelques pas des deux jeunes gens. Toute haine entre eux était oubliée, et ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre. Les yeux froids qui les fixèrent étaient d’une couleur indistincte, entre l’or et l’azur. Il était grand et mince, les cheveux d’un blanc immaculé. Dépourvu d’ailes, il ressemblait à un vieil homme quelconque, grand-père humain. Mais leur instinct soufflait à Stéphane et Leara qu’il était autre chose que cela. Une lueur de folie brillait dans ses yeux.
-Mes enfants, répéta-t-il.
-Dieu… souffla Stéphane.
-Lucifer… fit Leara sur le même ton.
Un éclat de rire sardonique résonna dans la grande pièce de pierre noire.
-Vrai et faux à la fois ! s’exclama-t-il. Je suis ce Dieu, ce Lucifer qui existent dans les croyances humaines. Je suis votre maître à tous, anges et démons. Mais ce n’est pas moi qui devrais porter ce nom…
Les regards de Leara et Stéphane se dirigèrent vers l’être prisonnier de sa cuve de verre. L’être en face d’eux applaudit.
-Ils sont perspicaces ! fit-il en riant. Je n’en attendais d’ailleurs pas moins de l’Arme Ultime ! Oui, toi mon garçon ! ajouta-t-il en désignant Stéphane. Voyons, tu n’avais pas compris à quel point tu es spécial ? Pourquoi crois-tu que ton ange avait trois ailes ? Pourquoi crois-tu que t’a été remise l’Epée des Anges ? C’est de toi que dépendent désormais le Paradis, l’Asshiah et les Enfers. Il te suffit de le tuer.
Il désignait le prisonnier. Un horrible sourire déformait ses traits.
-C’est vous ! s’écria Leara. C’est à cause de vous que démons et anges se déchirent !
-Diviser pour mieux régner… répondit l’être en haussant les épaules.
Un voile rouge passa devant les yeux de Stéphane. Armel, tant d’anges et de démons morts pour la simple soif de pouvoir de ce monstre ! Oui, monstre, c’était tout ce qu’il était. Tout en lui révulsait l’ange, tandis qu’il riait à gorge déployée. Avec un cri de rage, Stéphane bondit sur lui, l’épée tendue devant lui. L’être cessa aussitôt de rire et fronça les sourcils. Un souffle emporta Stéphane loin de lui et l’envoya percuter la cuve de verre, provoquant des fissures en étoile. Mais il ne vit pas Leara se glisser derrière lui. Il ne réalisa sa présence que lorsque son poignard s’enfonça dans sa poitrine. Mais il en fallait plus pour le tuer, et il envoya la jeune fille rejoindre l’ange. Incapables de se relever, ils se blottirent l’un contre l’autre. Leur haine passée leur semblait ridicule et dérisoire. Stéphane serrait contre lui Leara, cachant son visage contre son épaule. Les mots étaient inutiles, les excuses également.
-Qu’ils sont touchants ! s’exclama le monstre. Un ange et un démon amoureux !
Soudain, une voix résonna dans son esprit comme leur adversaire rassemblait ses forces. Ensemble. Etonné, il releva les yeux… et vit ceux du prisonnier cligner. Il n’eut pas le temps de s’appesantir sur ce fait. Il sentit soudain comme une grande vague qui refluait ses forces le quitter. Au cri de Leara, il comprit qu’il en était de même pour elle. Il ne réalisa ce qui se passait que lorsque le rire de l’être s’étrangla dans sa gorge. Sous les yeux horrifiés des deux amoureux, il sembla être pris dans une tornade blanche tandis qu’il hurlait de douleur. Leurs ailes repliées les unes sur les autres pour se protéger, ils virent la prison de verre voler en éclats. La tornade sembla redoubler de force, jusqu’au dernier cri du monstre. Le silence qui suivit fit relever la tête aux deux adolescents. Stéphane aida Leara à se relever. Il ouvrait la bouche pour lui parler lorsqu’elle poussa un petit cri étranglé en regardant par-dessus son épaule. Face à eux se tenait le prisonnier. Les yeux aux couleurs de l’arc-en-ciel, les cheveux aux couleurs mêlées, passant du blond clair au roux chaud, il leur souriait. Mais le plus étonnant était ses ailes. Trois ailes blanches s’élevaient à gauche… et trois noires à droite.
-Mes enfants… fit-il doucement. Je suis le Créateur. Ce fou n’était qu’un ange déchu aux ailes coupées, rendu fou de douleur. Je n’ai jamais voulu la haine et les guerres. Les premiers avaient tous des ailes blanches et noires, jusqu'à ce qu’il m’emprisonne et vous sépare. Vous êtes la preuve qu’on peut aller au-delà de la haine.
Il ouvrit les bras. Dans un flash, Stéphane et Leara revirent les vitraux brisés. C’était la même expression…
-Que vas-tu faire, Stéphane ? demanda-t-il d’une voix calme. Tu es l’Arme Ultime, c’est pourquoi anges et démons te voulaient, sans savoir ce que ça impliquait. Si tu me tues maintenant, les anges domineront sur le Paradis, l’Asshiah et les Enfers et ce pour toujours. Le même phénomène aurait eu lieu si tu avais été un démon. Alors ? Que vas-tu faire ?
Abasourdi, Stéphane regarda Leara. Ce n’était pas de la haine qui brillait dans son regard, ni même de la peur. Seulement une confiance absolue. D’une main, il prit celle de la jeune fille et de l’autre, il déposa l’Epée des Anges tachée de sang à ces pieds.
-Rien, répondit-il. Aucun camp ne vaut mieux que l’autre, ils se valent autant en cruauté qu’en qualités.
Un sourire très doux naquit sur les lèvres du Créateur tandis que Leara se blottissait contre Stéphane, le cœur débordant d’amour.
-Nous avons un monde à bâtir, fit-il comme ils s’approchaient. Et il nous faudra l’éternité.
Voilà, je m’appelle Stéphane, j’ai dix-sept ans et je suis un ange. La tâche qui nous attend est inimaginable, et il est probable que nous n’en verrons jamais le bout. Mais j’espère tout de même qu’un jour, toutes ces guerres prendront fin. Anges et démons sont en réalité si semblables ! Ce ne sont pas des étrangers, mais des frères et des sœurs qui se déchirent pour des motifs absurdes ! Et si je perds parfois tout espoir en voyant que les humains prennent le même chemin, répètent les mêmes erreurs, il me suffit de regarder Leara et de prendre dans mes bras pour être rassuré. Riez si vous le voulez, mais j’en reste convaincu : l’amour est la solution. Nous réussirons.
Fin
(pour de bon cette fois ! )