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Fiction » Sci-Fi » L'ange aux ailes pourpres font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Mouf Mouf
Fiction Rated: K - French - Sci-Fi/Romance - Reviews: 4 - Published: 09-12-05 - Updated: 09-12-05 - id:2005751

Auteur : L’ange gardien

Disclaimer Encore une fois, ces personnages sont ma propriété exclusive. La chance !

Genre : Futuriste, ADN, romance.

Note : Cette histoire m’avait été demandée par La Schtroumpf. Deux exigences : de la génétique et des histoires d’amour. J’ai saupoudré d’angst, et voilà ! Elle, elle a aimé. J’espère que vous apprécierez cette histoire qui est aussi un peu la sienne.

La nuit tombait sur la grande ville aux cent lumières. Déjà les étoiles apparaissaient, furtivement dissimulées par les nuages chassés par le vent. La lune sortit enfin de l’ombre, illuminant le bureau plongé dans l’obscurité d’une lueur spectrale. Indifférent à la beauté de la nuit, l’homme assis dans son fauteuil souffla la fumée de son cigare en direction de l’astre qui lui faisait face. Vêtu d’un costume impeccable, les jambes croisées, il tournait le dos à son bureau.

-Alors c’est définitivement non ? fit-il d’une voix dépourvue d’ émotions sans se retourner.

-Exactement, répondit une voix calme derrière lui. Il est trop dangereux.

L’homme qui avait parlé portait un costume similaire à celui de son interlocuteur et, si son attitude le faisait paraître tout aussi décontracté, ça n’était qu’une façade. Ses yeux balayaient les murs de ce bureau qu’il connaissait par cœur, notant les tableaux abstraits de cet artiste ancien du début du XXe siècle. Le meuble de bois face à lui, en revanche, était vierge, mis à part la photo d’une enfant dans un cadre doré. L’homme ferma les yeux.

-Pauvres petits… pensa-t-il.

Le grincement du fauteuil lui fit rouvrir les yeux. Son ancien associé lui faisait face, un cigare à la main. Il lui sourit.

-Très bien, Anthony, fit-il sans cesser de sourire. Je ne t’en veux pas. Sois heureux avec ta femme et ton fils.

Anthony se leva et inclina la tête.

-J’espère que les mesures que j’ai prises seront suffisantes, pensa-t-il.

Il tendit la main par-dessus le bureau.

-Au revoir, Paul, dit-il tandis que l’autre lui serrait la main.

Son ami hocha la tête et le regarda partir. Il entendit les portes de l’ascenseur se refermer et fit pivoter son fauteuil pour faire à nouveau face à la lune. Le silence était total. Peu de voitures passaient près de la Tour de Verre, au large périmètre de sécurité. Paul regarda la voiture d’Anthony rouler vers la grille, les phares allumés. Il était sûrement avec sa femme, Syal, à la beauté aussi époustouflante que douce. Il vit en esprit son ami passer la seconde, comme il l’avait réellement vu faire tant de fois. Une explosion déchira la nuit, tandis que des langues de feu montaient vers les étoiles là où se tenait la voiture d’Anthony juste avant. Avec un petit sourire, il se recala dans son fauteuil et souffla la fumée de son cigare vers le brasier.

L’ange aux ailes pourpres

Sandiane Liarna ferma les yeux et soupira de soulagement lorsque le professeur annonça la fin du cours. Enfin ! Les études avancées de biologie et d’A.D.N. étaient peut-être passionnantes, mais ça vous fichait un de ces maux de crâne !

-Jesse ne t’a pas lâchée du regard pendant tout le cours, fit une voix espiègle à son oreille.

La jeune fille rouvrit les yeux et vit son amie Aliana s’esquiver de l’amphithéâtre avec un clin d’œil. Elle secoua la tête, fouettant l’air de sa longue natte blonde. Les yeux gris rêveurs, elle entreprit de ranger ses affaires. Aliana se trompait sûrement ! Elle passait son temps à essayer de caser son amie, estimant qu’à vingt ans, il était anormal d’être seule. De toute façon, Jesse était son ami, rien de plus. Ils se connaissaient depuis des années, avaient les mêmes délires, mais ça s’arrêtait là ! Elle, elle l’aimait… bien ! Tu en es sûre ? Sandiane fit taire la petite voix de son ange gardien qui se permettait des moqueries sans fondements ! Il était son ami !

-Tu comptes dormir ici ? fit une voix amusée.

Sandiane leva la tête et tira la langue au nouvel arrivant.

-Les génies prennent toujours leur temps ! répliqua-t-elle en se levant.

Jesse Kerlin éclata de rire. Les cheveux bruns aux longues mèches, le visage piqueté de fines taches de rousseur, ses yeux n’exprimaient que douceur et gentillesse. Leurs iris dorés parcourus d’éclats de bleu faisaient soupirer plus d’une fille, que d’ailleurs il n’était pas fichu de remarquer, ce qui amusait beaucoup ses amis !

-Alors viens, Grosse Tête, fit-il en descendant les marches. Je te rappelle qu’on doit aller voir l’expo de Laera.

-Mince, c’est vrai ! s’exclama Sandiane. J’avais la tête tellement remplie de nucléotides et de doubles hélices que j’ai oublié !

-Finalement, le plus génial des deux n’est pas celui qu’on pense, répondit Jesse comme ils sortaient de l’amphithéâtre sur le campus ensoleillé.

Son amie le toisa et pencha la tête.

-En tout cas, ce n’est certainement pas celui auquel TOI tu penses ! fit-elle en souriant.

Jesse ouvrit la bouche pour répliquer, mais ne réussit pas à trouver la parade.

-Un-zéro pour toi, concéda-t-il en se passant la main dans les cheveux.

Une mèche retomba entre ses yeux, le faisant loucher. Sandiane leva les yeux au ciel et l’attrapa par le bras pour le traîner derrière elle.

-A ce rythme, on y sera pour Noël prochain ! s’exclama-t-elle en accélérant.

Jesse éclata de rire et la suivit. Du plus loin qu’il s’en souvienne, Sandiane avait toujours été comme ça, un vrai tourbillon ! Comme hypnotisé, le jeune homme regarda la longue natte blonde qui dansait sous ses yeux. Sandiane… Pourquoi ses yeux gris à la fois doux et farouches lui apparaissaient-ils le soir quand il était sur le point de s’endormir ? Pourquoi entendait-il toujours son rire en cascade si particulier ? Eh oh, stop !

Il la suivit dans un haut bâtiment de verre. Les rayons du soleil venaient frapper ses parois, révélant de multiples éclats de rouge, jaune, bleu et violet. A l’entrée, une plaque en or annonçait en lettres alambiquées :

Etudes des arts et techniques de la ville d’Arlinéa

La beauté naît du cœur et des mains de l’artiste pour le bonheur des autres

-Jolie devise, fit remarquer Jesse.

Sandiane hocha la tête et chercha autour d’elle un panneau d’indication. Elle en trouva enfin un qui montrait la direction de l’exposition des élèves de Mr Elkor, dont faisait partie Laera. Les deux adolescents passèrent une porte battante et entrèrent dans une grande pièce illuminée. Partout autour d’eux se tenaient les sculptures des élèves, un box pour chacun d’entre eux. Les matériaux allaient du vieil argile au récent plasverre, qui donnait aux œuvres ces allures éthérées. Les enfants rieurs côtoyaient les animaux et les anges, les fleurs et tout ce qui était né de l’imagination des artistes. Jesse s’arrêta devant une sculpture de plasverre, bouche bée. Elle représentait un ange, mais différent des autres. Le regard attentif, le visage tendu vers l’avant, sa main gauche était tendue vers l’épée à son côté dont sa main droite tenait le pommeau. Sa jambe droite était repliée et le pied de la gauche reposait à peine sur le sol. Le fait qu’il tienne en équilibre attestait à lui seul du talent de l’artiste. Il semblait à Jesse que l’être transparent allait vraiment s’envoler, que le vent agitait réellement ses longues mèches. Mais ce qui subjuguait Jesse, c’était ses ailes. Déployées, les plumes ébouriffées par le vent, elles n’étaient pas transparentes mais pourpres.

-Il est magnifique, souffla Sandiane à côté de lui. Il n’y a pas le nom de l’artiste, il doit être de Mr Elkor. Mais c’est impossible de colorer le plasverre sans d’énormes machines industrielles!

-Pourtant le résultat est sous vos yeux, fit une voix douce derrière eux.

Les deux amis se retournèrent. Une jeune fille de leur âge leur faisait face. Un sourire à la fois moqueur et nerveux aux lèvres, ses cheveux roux coulaient sur ses épaules, encadrant un visage fin aux yeux d’océan.

-Laera ! s’exclama Sandiane en lui sautant au cou.

Elle embrassa son amie qui éclata de rire. Jesse s’approcha et lui fit la bise à son tour.

-Pas trop nerveuse ? demanda-t-il.

-Un peu, si ! répondit la jeune fille avec un sourire crispé. C’est le travail de toute une année qui est sous vos yeux !

Les deux autres hochèrent la tête. Eux-mêmes n’étaient pas fiers lorsqu’ils présentaient les résultats de leurs travaux !

-Zach n’est pas là ? demanda Laera en regardant autour d’elle.

Sandiane secoua la tête en réprimant un sourire. S’il avait pu se douter !

-Non, il travaille avec son ‘‘plongeur’’ au fond des mines, répondit son amie. Il nous a dit de regarder pour lui ! Mais au fait, où sont tes sculptures ? demanda Sandiane. Je n’ai vu nulle part d’emplacement à ton nom.

Laera ouvrit la bouche pour répondre, mais une voix demanda le silence. Les trois amis se retournèrent pour voir arriver un petit homme qui monta sur une estrade. Les cheveux noirs et les yeux pétillants, il était vêtu d’un jean et d’une chemise bleu pâle chiffonnée. Sandiane et Jesse réprimèrent un sourire. Le jour où Mr Elkor mettrait un costume n’était pas près d’arriver ! Il frappa dans ses mains, attirant l’attention de tous les visiteurs et élèves.

-Mesdames et messieurs, bienvenue ! fit-il en souriant. Vous avez devant vous le résultat d’une année de travail de mes élèves, qui sont tous très prometteurs et bourrés de talent.

Un tollé général monta de la salle, tandis que les élèves acclamaient leurs professeurs. Ce dernier éclata de rire avant de lever les mains pour rétablir le silence.

-Cependant, reprit Mr Elkor en regardant Laera, il est une personne qui se détache du lot. Vous avez certainement remarqué l’ange qui est derrière vous ?

La foule se retourna. Plusieurs exclamations de surprise fusèrent devant les ailes et le maintien de l’être transparent. Il semblait aux spectateurs que l’ange regardait quelque chose qu’eux ne pouvaient voir, un secret dangereux caché dans les nuages que laissait voir le plafond de verre.

-Est-il de vous, Mr Elkor ? demanda une jeune femme. Vous seul auriez pu le faire tenir en équilibre et colorer le plasverre !

-Non, il n’est pas de moi, répondit le professeur en secouant la tête. La jeune femme qui l’a réalisé n’a fait que lui, elle y a passé son année. Ses camarades et moi-même sommes tombés d’accord pour dire d’elle qu’elle est certainement la meilleure d’entre tous. Cette sculpture est l’œuvre de Laera Coënt !

La jeune fille rougit violemment comme ses amis poussaient des cris de surprise, la traitant de cachottière. Tout le monde se tourna vers elle et la poussa vers l’estrade. Des félicitations fusaient de partout. Rouge écarlate, Laera monta les quelques marches et son professeur la serra dans ses bras avec un grand sourire. C’était une totale surprise pour elle, cette annonce , de même que le diplôme de ‘‘Meilleur Espoir d’Art’’ qu’il lui remit en souriant. Timide et gentille, la jeune fille détestait être mise en avant comme ça. Pourtant, elle le méritait ! Son acharnement à réaliser cette sculpture comme elle le souhaitait, le peu d’aide qu’elle avait demandée et surtout le résultat, tout prouvait son talent. Sa découverte pour colorer le plasverre sans machines allait révolutionner l’art !

-Merci à tous, fit Laera avec un sourire peu assuré. Je ne suis pas sûre de mériter cette distinction…

-L’écoutez pas, cria Jesse, elle délire !

-Merci, Jesse, dit Laera au milieu des éclats de rire. Merci à tous. Cette sculpture m’a été inspirée par un poème anonyme que j’ai découvert il y a peu de temps, datant du XXe siècle et intitulé L’ange aux ailes pourpres.

Le regard de la jeune fille se perdit dans les nuages d’orage révélés par le plafond comme elle se remémorait les vers.

-Seul dans la nuit

Près de la cathédrale, il a tout perdu

Les siens l’ont banni pour un amour interdit

Blessé, sur le sol étendu

Blessé, dans son cœur et son corps meurtris

L’ange aux ailes pourpres pleure

Les mots s’envolèrent dans la pièce. Tous étaient sensibles au charme des mots. Sandiane ferma les yeux. Où les avait-elle déjà entendus ? Jamais Laera ne les avait mentionné devant elle. Il lui semblait qu’ils venaient de très loin, d’un coin fermé de sa mémoire. Les mots l’ange aux ailes pourpres tourbillonnaient dans son esprit réveillant un écho. Mais un écho de quoi ? Sandiane ferma les poings de rage. Pourquoi un voile obscurcissait-il toujours les premières années de sa vie ? Il lui semblait que les mots venaient de là, mais comment en être sûre ?

-Tout va bien ? fit une voix douce comme une main se posait sur son épaule.

Sandiane rouvrit les yeux et croisa le regard inquiet de Jesse.

-Oui, ne t’inquiète pas, répondit-elle avec un sourire. Garde ça pour Zach ! Maintenant que tout le monde connaît le talent de Laera, ceux qui lui faisaient les yeux doux vont passer à l’attaque !

Son ami éclata de rire comme Laera descendait de l’estrade. Mais il lui fut impossible de connaître la raison de leur fou rire…

La musique de rock assourdissante déferlait même sur le trottoir, faisant onduler et se déhancher ceux qui attendaient l’entrée de la boîte. Sandiane éclata de rire lorsqu’elle vit leurs visages effarés quand ils passèrent devant eux et entrèrent avec un grand sourire au videur… Cela faisait plusieurs années qu’ils avaient leurs entrées ici. La jeune fille leva la tête et regarda l’enseigne de la boîte de nuit. Un tigre blanc bondissait en avant, les crocs découverts et les griffes sorties. Il était entouré d’un cerceau de feu où s’enroulaient les lettres du nom : Le tigre de feu.

-Amusez-vous bien ! lança le videur avec un clin d’œil en leur tenant la porte ouverte. Jesse, méfie-toi de ne pas te les faire enlever, elles sont magnifiques !

Le jeune homme lui fit un clin d’œil.

-C’est ce que je cherche, au contraire ! fit-il sur le ton de la confidence.

Il se précipita dans la pièce sous les coups et les cris indignés des deux filles. Dès qu’ils entrèrent, les spots tournoyants s’emparèrent des brillants des hauts des filles et les firent scintiller. Comme mue par une force étrangère, Laera se mit à danser au rythme de la musique syncopée qui s’élevait. La salle était pleine. Les danseurs frappaient dans leurs mains en même temps que la batterie des musiciens présents sur la scène. Les guitares dernier cri côtoyaient les vieilles batteries et les claviers électroniques. Les trois amis se frayèrent un chemin à travers la foule et arrivèrent au bar. Leurs regards se concentrèrent sur un jeune serveur de leur âge. Vêtu d’un jean et d’une chemise noirs, dont les manches étaient roulées au-dessus du coude, ses cheveux blond vénitien encadraient un visage rieur au traits finement ciselés. Les grands yeux émeraudes attentifs cherchaient quelqu’un dans la foule tandis qu’il remplissait les verres. Une fine chaîne en or au bout de laquelle dansait un pendentif bleu profond en forme de larme dansait à son cou au fil de ses mouvements.

-Zach ! appela Laera en levant la main.

Le jeune homme tourna la tête dans leur direction et leur sourit en s’approchant.

-Ben alors, fit-il en regardant l’horloge derrière lui, vous êtes en retard ! J’ai fini mon service, je faisais des extras en vous attendant, ajouta-t-il en contournant le comptoir.

-Tu connais les filles, répondit Jesse. Il faut toujours qu’elles passent trois plombes devant la glace.

-Je compatis, mon gars, dit gravement son ami. Si tu veux pleurer, je t’offre mon épaule.

-Merci ! fit Jesse en essuyant une larme imaginaire.

Les poings sur les hanches, les deux filles se regardèrent avant de considérer leurs amis.

-Bon, c’est fini les bêtises ? dit Laera sur un ton faussement exaspéré. Si vous continuez, on va danser toutes seules et on se fera enlever par d’autres garçons !

Sandiane éclata de rire en voyant l’expression de Zach. Derrière la boutade, elle sentit que son amie avait touché une corde sensible, dont elle ne se rendait même pas compte. Elle attrapa les garçons chacun par un bras et les tira derrière elle.

-Allez, viendé ma bande !

Les deux jeunes hommes levèrent leur bras libre au ciel en geste d’impuissance et la suivirent. Sandiane s’arrêta au milieu de la piste et leva la tête pour sourire aux musiciens. Depuis le temps qu’ils venaient là, elle commençait à les connaître ! Ils lui adressèrent un clin d’œil et entamèrent une chanson de rock bien rythmée. Imitée par ses amis, la jeune fille commença de se déhancher. Comme souvent, elle se retrouva face à Jesse. Leurs mouvements s’accordaient parfaitement, comme si chacun savait comment allait bouger l’autre. Un cercle se forma bientôt autour d’eux ainsi que de Zach et Laera. Ils se regardèrent tous et éclatèrent de rire. Les mains des garçons firent tournoyer les filles et les arrêtèrent renversées en arrière comme la musique finissait. Des applaudissements et des sifflements retentirent tout autour d’eux comme les filles se relevaient en riant. Un des guitaristes leva le pouce avant de s’approcher du micro.

-Mesdames et messieurs, comme vous le savez, aujourd’hui est le jour du quart d’heure de douceur. Il y a ici un jeune homme que vous connaissez probablement tous. Excellent danseur, il possède également une voix magnifique, et je vais lui demander de nous rejoindre. Zach Rya ?

Tout le monde se tourna vers lui.

-Je vais te tuer, formula silencieusement le jeune homme en faisant le geste de se trancher la gorge.

Poussé par ses amis, il se retrouva face aux musiciens. Avec un sourire narquois, le guitariste lui tendit le micro. Zach se sentit rougir comme il se tournait vers la foule qui lui faisait face. Il distinguait les visages de Sandiane, Jesse, Laera… Son regard s’attarda sur le sien, avant de revenir aux musiciens.

-Et je chante quoi, faux frère ? demanda-t-il en couvrant le micro d’une main.

-Je ne sais pas moi, répondit le jeune homme. Ce que tu veux du moment que c’est doux… et que tu nous préviens avant pour qu’on te suive.

-Très drôle ! fit Zach avec une grimace.

Il prit une profonde inspiration et leva les yeux au ciel. Une chanson lui revint alors en mémoire, une des plus belles qu’il aie jamais entendues. Elle était vieille, mais ses mots n’avaient pas perdus de leur force et de leur impact, il en était sûr.

-Vous connaissez Wherever you will go, de The Calling?

Le guitariste se tourna vers les autres musiciens, qui hochèrent la tête. Le batteur croisa ses baguettes avec un sourire.

-Je voulais me reposer ! fit-il en reculant son tabouret. C’est raté ! Merci, mec !

Zach sourit et se retourna vers la foule. Tous levaient les yeux vers lui, c’était stressant ! Au risque de se trahir, il plongea son regard dans celui de Laera et écouta les premières notes s’envoler de la guitare, avant de la suivre.

-So lately, been wondering

Who will be there to take my place

When I’m gone, you’ll need love

To light the shadows on your face

If a great wave should fall,

It would fall upon us all

Then between the sand and stone

Could you make it on your own ?

If I could, then I would

Then I’ll go wherever you will go

Way up high, or down low

I’ll go wherever you will go

Des briquets s’allumèrent un peu partout dans la salle plongée dans l’obscurité, les spots éteints. Des couples se mirent à danser, d’autres s’enlacèrent. La voix basse et vibrante de Zach s’élevait et dansait tout autour d’eux. Sandiane croisa les bras et regarda son ami, dont le regard restait rivé à celui de Laera. Si fier et si fragile à la fois… Il ne faisait pas comme eux de grandes études d’art ou de sciences, il ne se destinait pas à un avenir de chercheur ou d’artiste… Orphelin deux fois, ses parents d’accueil étaient morts durant son adolescence et il avait dû apprendre très vite à se débrouiller seul. Il était devenu chercheur de minerai dans les entrailles de la Terre, pilote de ‘‘plongeur’’ le jour et barman le soir. Cela le gênait souvent face à ses amis. Il lui semblait parfois qu’ils n’appartenaient pas au même monde. Alors, même si son affection pour Laera crevait les yeux, jamais il ne bougerait. Crétin, pensa Sandiane en secouant la tête. S’il pouvait comprendre qu’ils s’en fichaient tous royalement qu’il soit pilote de plongeur et pas étudiant en physique avancée !

Une main se tendit devant elle, comme un grand sourire faisait briller les yeux en face d’elle. Sandiane prit la main de Jesse et le laissa l’entraîner au milieu des danseurs. Le jeune homme l’enlaça et elle posa sa tête sur son épaule. Non, je ne suis pas amoureuse de lui, pensa-t-elle en fermant les yeux. Alors pourquoi éprouves-tu le besoin de le dire ? murmura la petite voix moqueuse de son ange gardien au fond de son esprit.

Le grand laboratoire était silencieux, vidé de ses occupants. Les tables de travail impeccables, les éprouvettes nettoyées et rangées, aucune feuille de formules ne traînait. Les microscopes étaient débranchés et sous clé dans une armoire au fond de la pièce, face à la vitre de l’autre côté. Des dizaines d’ordinateurs dernier cri, super puissants, y trônaient, endormis. Sauf un.

-Tu es sûre que ton père est d’accord, Sandiane ? demanda Zach, penché sur l’épaule de son amie.

Les yeux rivés sur l’écran où défilaient les données, la jeune fille hocha la tête.

-Je le lui ai demandé, fit-elle sans se retourner. L’ordi de la maison est trop lent pour mon devoir. Si je veux battre Jesse, ajouta-t-elle en riant, il me faut le meilleur matériel possible !

Zach sourit en s’éloignant. Il croisa les bras et s’appuya contre la table derrière lui, qui supportait une étrange machine en veille d’où sortait un petit plateau. Il lui semblait que cela faisait des siècles qu’il connaissait Sandiane. Il se rappela leur première rencontre, chez Jesse. Leur ami fêtait ses seize ans, ils s’étaient connus à sa fête. Tout de suite, il avait semblé au jeune homme qu’il la connaissait déjà. Son visage, ses mimiques, sa voix, tout en elle lui semblait familier. Mais il aurait aussi juré que c’était la première fois qu’il la rencontrait… Très vite, ils étaient devenus amis, et la jeune fille lui avait confié qu’il lui semblait également le connaître. En riant, ils disaient souvent qu’ils avaient dû être frère et sœur dans une vie antérieure !

Il regarda celle qu’il considérait comme sa sœur enregistrer les dernières informations qu’elle avait trouvées sur sa disquette.

-Tu sais, Jesse est déjà vaincu, lança-t-il, tu n’as pas besoin d’en rajouter.

Sandiane se retourna et vit son sourire moqueur.

-Dis donc, ça va, hein ! fit-elle en s’approchant de lui, les mains sur les hanches. Moi j’en connais un qui a chanté hier pour une seule personne malgré tout le monde qui était là !

-Je ne vois absolument pas de quoi tu veux parler, répondit Zach d’un air dégagé.

-Ah non ? dit son amie en s’approchant encore.

Le jeune homme éclata de rire devant son air faussement furieux et fit un pas en arrière comme elle faisait un pas de plus en avant. Il buta contre la table derrière lui et décroisa instinctivement les bras en les posant sur la table pour se retenir. Il poussa un cri de douleur lorsque quelque chose de pointu lui entailla la paume et se rejeta sur le côté. Effaré, il regarda le plateau qui rentrait lentement dans le ventre de l’étrange machine posée sur la table. En son centre se dressait une aiguille assez épaisse, qui était maintenant tachée de sang.

-ça va ? demanda Sandiane en prenant sa main dans la sienne.

Elle la retourna. La paume était déchirée en oblique, résultat du mouvement de côté de Zach. La blessure n’était pas très profonde, mais elle n’était pas belle à voir et nécessiterait peut-être des points de suture. Elle fit part de ses observations au jeune homme en continuant à examiner sa main, mais il la coupa dans sa phrase.

-Sandiane, qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il d’une voix blanche.

La jeune fille releva la tête et suivit la direction du regard de son ami. Ses yeux s’écarquillèrent et elle resta bouche bée. L’écran de la machine s’était rallumée et une fenêtre s’était ouverte, intitulée Etude de l’A.D.N. Mais ce qui défilait n’était pas de des nucléotides ou des doubles hélices. C’étaient des colonnes de chiffres et de symboles indéchiffrables qui se succédaient sur l’écran. Qu’est-ce que c’est que ce truc ? La jeune fille s’approcha de la machine, suivie de Zach.

-C’est ton sang qu’elle analyse ! s’exclama Sandiane. Elle s’est remise en route lorsque l’aiguille s’est retrouvée en contact avec ton sang !

-Et c’est quoi ces trucs dans mon A.D.N. ? fit Zach en se laissant tomber sur une chaise à côté d’elle.

La jeune fille haussa les épaules en signe d’impuissance. Elle tenta de pianoter sur le clavier, mais les touches s’enfonçaient sous ses doigts sans rien changer. Soudain, une petite fenêtre s’ouvrit dans un coin en haut à gauche de l’écran. Fichier similaire retrouvé. Ouverture du fichier ? Sandiane allait cliquer sur oui lorsqu’une alarme se déclencha.

-Merde ! jura-t-elle comme Zach bondissait de sa chaise.

-Sandiane ! s’exclama le jeune homme sans la regarder. Des gardes viennent par là !

Penchée sur la machine, la jeune fille introduisit une de ses disquettes dans l’unité centrale de l’ordinateur et ordonna la copie des deux fichiers. Allez vite, dépêche-toi ! Le deuxième document s’ouvrit sur sous ses yeux un court instant. Sandiane eut juste le temps de lire son nom avant que la fenêtre ne se referme. La tête pleine de questions, elle retira sa disquette de la machine qui s’éteignit. Elle rejoignit Zach et jeta un œil derrière la porte. Le service de sécurité du labo approchait. La jeune fille réfléchit rapidement, puis décida de ne pas tenter le diable. Elle referma silencieusement la porte et tira Zach par le bras.

-Suis-moi, chuchota-t-elle en se dirigeant vers le fond de la pièce.

Le jeune homme hocha la tête et la suivit en récupérant au passage son blouson sur le dossier d’une chaise. Sandiane ouvrit la porte qui menait au laboratoire et les deux adolescents la traversèrent le plus vite possible. Autant à cause des gardes qui approchaient que de l’atmosphère dérangeante de la pièce. Tout était trop propre, trop bien rangé, trop… artificiel. Ils la quittèrent avec un soulagement secret. Au moment où ils passaient dans la pièce attenante et qu’ils refermaient la porte, les gardes pénétraient dans la salle aux ordinateurs.

-Ouf… souffla Zach en lâchant la poignée. C’était moins une !

Il ne reçut aucune réponse de Sandiane. Lorsqu’il se tourna vers elle, la jeune fille ne lui répondit pas. Les yeux écarquillés, elle était comme hypnotisée par un point dans la pièce. Son ami leva les yeux et suivit son regard. La pièce était comme le labo d’à côté : grande, peinte en blanc et impeccablement rangée. Elle était entièrement vide, si ce n’était deux fauteuils qui se faisaient face. Cependant, il régnait dans cette pièce une impression de malaise, encore plus prononcée que dans la précédente. Il semblait à Zach qu’elle avait gardé des séquelles de choses étranges qui s’y étaient déroulées… Tu dérailles complètement, mon vieux ! Des bruits de pas lui firent dresser l’oreille. Le jeune homme jura intérieurement et prit la main de Sandiane. Ce contact sembla tirer la jeune fille de sa rêverie. Les yeux encore hagards et hantés, elle acquiesça néanmoins silencieusement. Les deux adolescents se retirèrent rapidement de la pièce puis le long des couloirs, toujours plus vite. Ils croisèrent nombre de chercheurs, qui les regardèrent avec un vague intérêt avant de retourner à leurs préoccupations. Sandiane était connue…

Ils finirent par déboucher à l’air libre, haletants et pas encore tout à fait conscient de ce qui s’était passé. Sandiane semblait ailleurs, comme si elle avait reçu un choc.

-ça va ? demanda son ami comme ils remontaient vers chez elle.

La jeune fille secoua la tête comme pour éclaircir ses pensées.

-C’est ce qui était sur cet écran qui me semble étrange, dit-elle doucement.

Zach haussa les épaules.

-La machine a dû avoir un disfonctionnement, dit-il. L’alarme s’est probablement déclenchée parce qu’elle délirait. Rappelle-toi, elle s’est éteinte d’un coup !

-Si tu le dis, fit Sandiane, peu convaincue.

Ils arrivèrent devant chez elle, une grande maison victorienne à trois étages. Debout depuis des décennies, elle n’avait jamais perdu de son charme ni de sa beauté. Des générations de Liarna s’étaient succédées en elle sans qu’elle ne change d’un iota.

-Tu es sûre que ça va aller ? demanda Zach comme son amie ouvrait la porte. N’oublie pas qu’on sort avec Laera et Jesse ce soir.

-Je serai là ! répondit Sandiane avec un sourire.

Rassuré, le jeune homme mit ses mains dans les poches de son jean et se détourna. Sandiane referma la porte et s’appuya dessus, l’esprit embrumé. Ce qui s’était passé était plus important qu’un bête problème mécanique ! D’ailleurs, elle était certaine que quelque chose d’autre s’était passé… Agacée, elle posa son sac dans la salon et monta se faire couler un bain. ça la calmerait ! Pendant que l’eau chaude emplissait la baignoire, elle attacha ses longs cheveux en chignon et sélectionna ses vêtements pour la soirée. Elle les étala sur son lit avant de s’y laisser tomber. Le matelas épousa parfaitement la forme de son corps. L’avantage d’avoir un père à la tête d’un laboratoire de recherche avancée extrêmement connu et aux résultats probants, c’était que tout dans la maison était du dernier cri. Excepté les ordinateurs… Pour une raison inconnue de Sandiane, autant son père avait toujours fait renouveler le mobilier, autant il avait oublié les ordinateurs. Il semblait parfois à la jeune fille qu’ils le rebutaient… Elle bondit brusquement sur ses pieds et courut fermer les robinets avant que la baignoire ne se mette à déborder. La jeune fille se plongea avec délice dans l’eau chaude et parfumée et ferma les yeux. Il fallait absolument qu’elle se souvienne de ce qui s’était passé entre le moment où Zach et elle avaient regardé les étranges signes sur l’écran et celui où ils s’étaient retrouvés dans cette pièce blanche, les gardes aux trousses. Sandiane frissonna malgré la température élevée de son bain. Cet endroit avait quelque chose de sinistre et d’angoissant. Pourquoi y avait-elle vu cette image ? Cette même image qui la bloquait lorsqu’elle tenait de se souvenir de ce qui s’était passé à peine une heure auparavant ? Celle qui bloquait certains de ses souvenirs d’enfance ? Elle voyait un ange blanc, le visage fin et pur aux yeux fermés. Les cheveux fins et sombres, toute son attitude exprimait la nostalgie et la tristesse. Et deux immenses ailes pourpres étaient déployées dans son dos. Elles ressemblaient tant à celles de la sculpture de Laera que Sandiane en avait tout d’abord été effrayée. Ce n’était qu’une coïncidence ! Mais cette image obsédante l’inquiétait. Elle s’était toujours refusée à consulter un psy. Et puis quoi, encore ! Elle secoua la tête. Cet ange était certainement lié aux souvenirs de son enfance qu’elle avait oublié, il n’en était qu’un écho. Zach aurait dit un lien vers son passé, mais un lien mène quelque part, non ? Sandiane, elle, butait contre un mur.

Agacée, la jeune fille sortit de son bain. Maintenant, elle n’allait penser qu’à la soirée qu’elle allait passer. Un moment sympa, en compagnie de ses amis. Et rien d’étrange ne viendrait la troubler !

Un fois habillée, Sandiane attrapa son sac dans le salon et remonta dans sa chambre. Elle s’assit devant le miroir de sa coiffeuse tout en plongeant sa main dans le sac pour retrouver son rouge à lèvres.

-Criss ! s’exclama-t-elle lorsqu’il lui échappa des mains.

Le sac se retourna en tombant et son contenu s’éparpilla sur le sol. Sandiane se mit à quatre pattes par terre pour tout ramasser. Un objet attira son attention. Au milieu des stylos et des papiers brillait une petite disquette noire.

-Qu’est-ce que tu fais là, toi ? fit Sandiane à mi-voix en la prenant dans ses mains.

Soudain, un flash lui revint. Les ordinateurs, le sang, l’A.D.N., les gardes… Les dossiers ! La jeune fille se releva précipitamment et courut vers son petit ordinateur portable. Elle posa son doigt sur le clavier qui, par reconnaissance digitale, provoqua la mise en route de la machine. L’écran noir devint un champ d’étoiles au milieu duquel trônait la Terre. Les icônes apparurent peu à peu.

-Que puis-je faire pour toi, Sandiane ? afficha l’engin.

-Lis ça, Jem, répondit l’adolescente en glissant la disquette dans l’unité centrale.

-Entendu, répondit l’ordinateur.

Sandiane s’appuya contre son dossier. Il paraissait souvent étrange aux gens, surtout les plus vieux, de communiquer avec les ordinateurs. Depuis qu’ils avaient dotés d’une intelligence artificielle, les gens se méfiaient. D’une certaine manière, on avait parfois l’impression d’avoir une âme humaine emprisonnée dans un carcan de plastique face à soi. Les A.I., comme on les appelait, comptaient peu d’adeptes. Sandiane, elle, avait tout de suite été séduite. Son père lui en avait offert un pour ses dix-huit ans, qu’elle avait baptisé Jem. Elle trouvait cela plus sympa de travailler en dialoguant avec la machine que seule face à un écran inexpressif. Beaucoup de propriétaires des A.I. leur effaçaient la mémoire au bout d’un certain temps. Les machines gardaient intacts les dossiers sauvegardés et autres infos, mais oubliaient toutes les conversations qu’ils avaient eues avec leurs maîtres. Leur disque d’intelligence était vierge, comme au sortir de l’usine. Sandiane, elle, avait préféré laisser Jem développer sa propre personnalité au fil de leurs discussions et de leurs travaux. Il était devenu pour elle un peu comme un ami.

-Tu es très belle, ce soir, écrivit Jem en lettres enjolivées.

-Merci, dragueur, répondit la jeune fille en regardant droit dans les capteurs optiques en face d’elle.

-De rien. Quand accepteras-tu l’idée que je suis supérieur à ce… Jesse ?

Sandiane éclata de rire. C’était devenu une sorte de jeu entre eux, comme deux amis qui discutent sur un campus d’université, ou dans une soirée.

-Dis donc, de quoi je me mêle ? Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ?

-Analyse des données terminées, écrivit Jem. Veux-tu lire ce fichier ou préfères-tu que je continue ta conquête ?

-Allez, ouvre-moi ces dossiers, répondit Sandiane en flanquant une légère tape sur le haut de l’écran.

-Tu me brises le cœur, fit Jem en lettres tremblantes en s’exécutant.

Sandiane ouvrit la bouche pour répliquer mais la referma en voyant ce qui s’affichait devant elle. Les yeux écarquillés, elle resta bouche bée. Jem lui avait ouvert les deux dossiers l’un à côté de l’autre. Le premier était celui qu’elle avait vu avec Zach au labo. Des colonnes de chiffres, de lettres, de points, de virgules qui défilaient. Celui d’à côté affichait la même chose. Sauf qu’au lieu de descendre, les colonnes montaient. Ce qui ne donnait pas plus de clarté. Sandiane plissa les yeux et essaya de lire ce qui était écrit en haut à gauche de chaque fenêtre.

-Jem, agrandis-moi ces deux zones, dit-elle en les entourant du doigt.

Une nouvelle fenêtre s’ouvrit en haut à droite de l’écran pour la réponse.

-Tout de suite, princesse, fit l’engin.

Il y eut un flash, puis Jem effectua un zoom avant sur les deux lignes. Peu à peu, il se précisait des lettres formant des mots. Rien à voir avec le charabia qui défilait en-dessous ! L’ordinateur arrêta le zoom lorsque les deux lignes emplirent l’écran. Sandiane poussa un cri de surprise en les lisant et se rejeta en arrière sur sa chaise. C’étaient deux noms qui s’étalaient sous ses yeux en lettres vert pâle, sous la mention Décodage de l’A.D.N.. L’un lui était inconnu : Jacen Priol. Mais c’était son dernier souci. C’était le deuxième nom qui la stupéfiait : Sandiane Liarna.

-Qu’est-ce… Qu’est-ce que ça veut dire ? souffla Sandiane , le visage blanc comme un linge. J’ai… ça… dans mon sang, moi aussi ?

-Sandiane, ça va ? écrivit Jem en lettres précipitées. Sandiane

Comme la jeune fille ne répondait pas, il agrandit sa fenêtre jusqu’à emplir tout l’écran et fit clignoter les lettres. Sandiane sursauta.

-Oui, ne t’inquiète pas, Jem, dit-elle en déglutissant difficilement. J’ai juste été surprise.

Comment se faisait-il qu’il y ait un dossier à son nom dans une machine d’un labo de son père ? Que ce dossier contienne les séries de chiffres et de lettres inscrits dans son A.D.N., comme dans celui de Zach ? Et que signifiaient-elles ? Pourquoi étaient-elles en eux ? Cela faisait trop de questions étranges et sans réponses. Il fallait qu’elle…

-Sandiane, possibilité de rassembler les dossiers, afficha Jem. Veux-tu que je le fasse ?

-Quoi ?! s’exclama la jeune fille.

L’engin réécrit sa question et reçut une réponse affirmative. Sous les yeux ébahis de Sandiane, les deux fenêtres où défilaient les symboles étranges se superposèrent. Les colonnes cessèrent de défiler de haut en bas et de bas en haut pour s’aligner en formant des mots et des séries de chiffres. En haut de la fenêtre, sous la mention Décodage de l’A.D.N., s’affichaient maintenant les deux noms, séparés d’une barre oblique. Mais ce qui fit pousser un cri à Sandiane, ce furent les quatre mots qui suivaient : L’ange aux ailes pourpres. Qu’est-ce qu’il faisait ici ? Pourquoi un ange ? Pourquoi aux ailes pourpres ? Qu’est-ce que cela signifiait ? Jem attira son attention d’un bip. Sandiane reporta son attention sur les phrases formées. Mais aucune n’avait de sens. Les mots eux-mêmes n’étaient qu’une succession de lettres sans signification aucune. De deux dossiers incompréhensibles, la jeune fille était passée à une page indéchiffrable.

-C’est probablement un code, murmura-t-elle en parcourant les lignes. Jem, vois si tu peux en trouver la clé.

-Si c’est toi qui me le demande, d’accord ! répondit l’A.I.

Sandiane sourit et attrapa son portable. Elle devait absolument joindre Zach pour lui dire ce qu’elle avait découvert. Elle composa son numéro mais le téléphone sonna dans le vide. Soit il n’était pas chez lui, soit il était dans l’impossibilité de répondre. Tant pis, elle irait chez lui ! En un clin d’œil, la jeune fille attrapa un pull qu’elle passa sur son débardeur noir à lignes ondulantes argentées et prit Jem.

-Continue à travailler, mais mets-toi en mode petit.

L’ordinateur obtempéra avec un bip. Aussitôt, il sembla se replier sur lui-même jusqu’à n’être pas plus grand que la paume de Sandiane. La jeune fille le fourra dans son sac et attrapa ses clés. Lorqu’elle ouvrit la porte, elle tomba nez à nez avec Laera et Jesse. La main de ce dernier était levée, il s’apprêtait à appuyer sur la sonnette.

-Eh, tout va bien ? demanda-t-il. On dirait que tu as vu un fantôme !

Sandiane hésita. Pouvait-elle leur révéler ce que venait de lui montrer Jem ? Mais pouvait-elle aussi les planter là sans plus d’explications ? Le regard interrogateur et inquiet de Jesse l’emporta. Elle était incapable de le laisser tomber, pas plus que Laera qui lui avait pris la main comme pour l’empêcher de s’enfuir.

-Venez avec moi ! fit-elle en les entraînant derrière elle.

Eberlués, ses deux amis la suivirent en courant. Elle refusa de desserrer les dents de tout le chemin. Elle sentait Jem vibrer dans son sac, contre sa hanche, signe qu’il travaillait à décoder les symboles. Des questions sans réponses tourbillonnaient dans la tête de Sandiane, embrouillant ses pensées. Elle ne comprenait pas ce qu’il se passait.

Enfin, ils arrivèrent devant l’immeuble de Zach. C’était un vieux HLM du XXe siècle, d’un gris déprimant. Ils pénétrèrent à l’intérieur par une porte grinçante et montèrent l’escalier qui menait à l’appartement de Zach, au dernier étage. Les murs sur lesquels couraient des lézardes suintaient d’humidité et les marches grinçaient. La rampe de fer rouillé menaçait de s’écrouler si l’on si appuyait un peu trop. Chacun des trois amis eut le cœur serré. Combien de fois chacun d’entre eux avait proposé à Zach de l’accueillir chez lui au lieu de cet endroit sordide ! Mais ils s’étaient tous heurtés à un visage fermé et un front buté. Le jeune homme avait trop de fierté pour accepter.

Ils atteignirent le dernier étage et sonnèrent à la porte de Zach. Ils entendirent une cavalcade dans l’appartement, suivie d’un juron et d’un bruit sourd. Visiblement, il s’était encore pris les pieds dans quelque chose qui traînait par terre, sa grande spécialité ! La porte s’ouvrit sur un Zach aux cheveux décoiffés et encore humide, la chemise boutonnée de travers. Il devait probablement sortir tout juste de sa douche.

-Qu’est-ce qui vous arrive ? demanda-t-il en passant d’un visage à l’autre ?

Jesse et Laera se tournèrent vers Laera, qui avala difficilement sa salive et sortit Jem de son sac.

Sandiane était assise sur un vieux canapé de cuir noir fatigué, à côté de Jesse. Le jeune homme avait entouré ses épaules d’un bras, en un geste de protection. Dans d’autres circonstances, la jeune fille aurait sans doute été ravie de l’affection du geste. Là, elle n’y voyait que le côté protecteur. Face à elle, Zach et Laera était côte à côte, la main de la jeune fille serrant celle du mineur. Tous les regards étaient braqués sur le bloc de bois qui faisait office de table basse, sur lequel était posé l’A.I. de Sandiane, qui continuait de travailler à traduire les symboles.

-C’est incroyable, souffla Laera.

Sandiane et Zach venaient de leur expliquer ce qui s’était passé dans le labo, la jeune fille interrompant Jem pour leur montrer les dossiers.

-Ce que je ne comprends pas, souffla Zach, c’est que le dossier avec mon sang ne porte pas mon nom ? Qui est Jacen Priol ?

Jesse ouvrit la bouche mais la referma. Pas besoin de rappeler à son ami son statut d’orphelin. Son enfance était très nébuleuse, et il n’en avait jamais beaucoup parlé. Inutile de retourner le couteau dans la plaie !

-Moi, c’est cette histoire d’ange aux ailes pourpres qui me dérange, dit Sandiane en frissonnant.

Jesse baissa les yeux vers elle. Elle tentait de ne pas le montrer, mais il la connaissait assez bien pour lire en elle. Elle était perdue, et elle avait peur. Elle ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, et cela l’effrayait. Il resserra son étreinte autour de ses épaules. Elle leva les yeux vers lui et lui sourit bravement. Elle s’apprêtait à dire quelque chose lorsque Zach se redressa à demi en levant la main, les yeux dirigés vers la porte. Il s’en approcha lentement et silencieusement, et colla son oreille contre le battant. Bientôt, ses amis perçurent eux aussi ce qui avait alerté leur ami. Des bottes frappaient le sol de béton à une allure soutenue, les crans de sûreté de pistolasers cliquetaient. Les trois autres se relevèrent lentement. Il n’était jamais bon d’entendre des commandos approcher. Mercenaires privés, ils exécutaient les ordres de quiconque les payaient, quoi que ce soit, et jamais encore la police n’avait réussi à les coincer. Zach se rejeta en arrière lorsqu’un poing vint frapper à la porte.

-Mr Zach Rya ! fit une voix impérieuse. Ouvrez cette porte, au nom de la loi.

Le jeune homme jura silencieusement entre ses dents. Il savait, comme la plupart des gens, que les commandos se déplaçaient toujours pour des sujets graves. Il n’était d’ailleurs pas très difficile de deviner la raison de leur venue. Le regard de Zach tomba sur Jem, qui continuait laborieusement à décoder le fichier. Sandiane suivit la direction de ses yeux.

-Tu crois ? articula-t-elle silencieusement.

Zach hocha la tête et s’écarta un peu plus de la porte comme le commando continuait de l’appeler. Il attrapa son portefeuille et un blouson en faisant signe à ses compagnons de se diriger vers le fond de l’appartement. Ils obtempérèrent sans discuter, Sandiane attrapant Jem au passage. Ils se retrouvèrent dans la chambre du jeune homme, qui verrouilla la porte et courut vers la fenêtre. Laera ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais la main de Zach vint la bâillonner comme il secouait la tête. Jesse se pencha par la fenêtre. En l’enjambant, on arrivait sur un escalier extérieur en très mauvais état qui descendait jusqu’au sol. Il se tourna vers son ami, qui hocha la tête. Jesse passa par-dessus le cadre de la fenêtre et testa la plate-forme de métal, qui grinça sous son poids mais tint bon. Il se retourna et tendit la main à Sandiane. La jeune fille passa la fenêtre, suivie des deux autres.

-On descend, fit Zach d’une voix basse et précipitée.

Il commença de dévaler l’escalier, grimaçant lorsque les marches grinçaient. Il ne fallait surtout pas que les commandos les entendent depuis le palier ! Le bruit d’une explosion le fit sursauter. Il rata une marche et se rattrapa de justesse à la rampe, tandis que trois mains l’attrapaient par le T-shirt. Il leva la tête et vit de la fumée sortir de sa fenêtre. Il sentit son cœur se serrer. Cet appartement était peut-être minuscule et lugubre, il avait été pour lui ce qui ce rapprochait le plus d’un foyer durant ces dernières années. Les commandos avaient certainement défoncé les portes et brûlé au passage tout ce que contenaient les pièces.

-Ils descendent par l’escalier extérieur ! cria une voix au-dessus d’eux.

-On dégage ! hurla Jesse.

Les quatre adolescents se mirent à courir dans les escaliers qui grinçaient sous leurs pas. Des tirs de pistolasers passèrent près d’eux, frôlant la tête de Laera qui poussa un cri. Soudain, il y eut une secousse dans la structure de métal. Les commandos venaient de descendre sur la plate-forme et prenaient l’escalier. Mais leur poids, ajouté à celui des jeunes gens, était trop lourd pour l’acier, et il ployait, faisant sauter les rivets qui le retenaient au mur. D’un coup d’œil, Zach jaugea la scène. L’escalier allait bientôt s’écrouler, et ils étaient entre le deuxième et le premier étage.

-On saute ! cria-t-il.

-Quoi ?! s’exclama Laera.

Sandiane le regarda droit dans les yeux et obéit, bientôt imitée par Jesse. Elle atterrit souplement sur le sol et roula en boule avant de se relever tandis que Jesse retombait sur ses pieds comme un chat.

-Allez, Laera, hurla Zach, l’escalier va lâcher !

La jeune fille ferma les yeux. Son ami savait qu’elle avait le vertige, et que le fait qu’elle ait descendu cet escalier représentait déjà un exploit. Il lui attrapa la main et l’entraîna derrière lui lorsqu’il enjamba le garde-corps rouillé et bondit dans le vide. Il s’attendait à entendre à entendre la jeune fille hurler de peur, mais elle resta silencieuse, les dents serrées. Ils reprirent contact avec le sol assez brutalement. Zach tomba sur le dos et reçut Laera sur la poitrine, le souffle coupé. La jeune fille s’empressa de se relever et lui tendit la main pour l’aider à faire de même. Le garçon ouvrit la bouche pour faire une plaisanterie, mais rayon laser troua le sol juste entre ses pieds. Levant la tête, il vit que les commandos continuaient de descendre l’escalier branlant. Il hurla et partit en courant, suivi des autres. Il les entraîna dans les rues les plus sombres et les plus enfumées de la ville, cherchant à perdre leurs poursuivants. Heureusement, ils avaient un minimum d’avance. Mais les quatre amis ne se faisaient aucune illusion : les commandos étaient entraînés pour réagir face à ce genre de situations. Ils retrouveraient très vite leurs traces.

-Par là ! cria soudain Zach en tournant brutalement à droite.

Sandiane vira en dérapage incontrôlé et alla buter contre Jesse, qui la retint d’un bras autour de la taille, avant de l’aider à reprendre une bonne cadence. Où nous emmène-t-il ? Sandiane ne distinguait rien à travers la fumée, si ce n’était la silhouette floue de Zach devant elle. Elle qui ne connaissait que les grandes rues éclairées et vides de clochards, elle découvrait ici un monde d’obscurité et de misère. Ils avaient beau passer à toute vitesse, cela n’empêchait pas les jeunes gens de voir la misère qui s’étalait devant eux.

Soudain, Zach disparut. Jesse et Laera coururent en avant. Lorsque Sandiane les rejoignit, elle ne vit qu’un grand trou noir dans un mur, avec une tête de mort blanche peinte sur le battant de la porte. Ils restaient là à hésiter lorsqu’une main sortit de l’obscurité et attrapa le poignet de Laera, la tirant à l’intérieur.

-Dépêchez-vous ! fit la voix de Zach. Ils arrivent!

En effet, ils pouvaient entendre les pieds bottés des commandos marteler le sol derrière eux. Mais c’était le seul bruit qu’ils faisaient. Aucun mot ne sortait de leurs lèvres, aucune sommation. On aurait dit des robots, tous à la carrure et aux réactions identiques. L’un d’eux épaula son pistolaser et tira, trouant la porte. Jesse sursauta et bondit dans l’ouverture en même temps que Sandiane. Ils retrouvèrent Zach et Laera et repartirent aussi vite que possible. Il n’y avait que le mineur qui savait où il allait, les autres le suivaient aveuglément. Toutes les portes s’ouvraient automatiquement devant lui. Soudain, un immense quai apparut derrière l’une d’elles. De part et d’autre de la plate-forme s’alignaient des engins ovales, au nez plus pointu que l’arrière, d’un noir mat. Et Sandiane comprit où ils étaient. Zach comptait fuir avec le plongeur. D’ailleurs, il se précipitait vers le sien sous les yeux éberlués de ses collègues.

-Je n’ai pas le temps de vous expliquer, cria-t-il en déverrouillant son engin. Méfiez-vous des commandos, ils arrivent ! ajouta-t-il en faisant monter Laera.

Jesse la suivit, mais Sandiane fit un faux pas et s’étala sur le sol. Un mineur se précipita et l’aida à se relever comme les commandos entraient. L’un d’eux mit un genou à terre et visa la jeune fille. Avant que le mineur ne l’écarte de la trajectoire, il tira. Sandiane sentit son flanc la brûler atrocement comme tout se mettait à tourner autour d’elle. Elle s’écroula sur le sol, incapable de se relever. Elle n’entendait plus rien, pas même Jesse hurler son nom. Il voulut bondir pour aller la chercher, mais un mineur l’en empêcha comme son camarade prenait la jeune fille dans ses bras et courait vers le plongeur. Il la lança à Jesse qui la rattrapa au vol avant de s’aplatir au sol.

-Dégagez ! hurla-t-il. Zach, va-t-en !

Le jeune homme ferma la porte hermétique et mit les gaz, le cœur broyé. Le module partit dans une gerbe de feu et fila le long du canal, laissant la violence s’abattre sur le quai.

Laera posa la compresse sur la table et se prit la tête entre les mains. Sandiane était sauvée. Le tir de pistolaser lui avait déchiré le côté gauche, mais pas assez profondément pour la blessure soit mortelle. Pour l’instant, elle dormait, le flanc bandé. L’espace d’un instant, Laera avait cru qu’elle allait perdre son amie, sa sœur. Elle avait vu le sang qui formait une large tache vermeille sur la banquette crème du petit module, elle avait vu son teint blanc… Il lui avait fallu tout son sang-froid pour ne pas flancher et aider Jesse au mieux. Elle releva la tête. Le jeune homme était assis sur le fauteuil à côté d’elle, le menton appuyé sur ses poings, les yeux rivés sur Sandiane. Lui aussi, il avait eu très peur…

Laera se leva et se dirigea vers le poste de pilotage. Au passage, elle posa la main sur l’épaule de Jesse et la pressa. Le jeune homme hocha la tête comme elle s’éloignait. La verrière opaque qui dissimulait le pilote aux éventuels passagers, normalement d’autres mineurs, s’ouvrit avec un sifflement à l’approche de la jeune fille. Zach lui tournait le dos. Ses mains volaient sur le commandes, effectuant des taches qu’il connaissait par cœur. Il programma une trajectoire, décida des routes puis enclencha le pilote automatique. Mais il ne se retourna pas. Ses épaules étaient crispées, son dos raide. Laera s’approcha et fit tourner son siège pour qu’il lui fasse face. Une jambe croisée sur l’autre, les coudes appuyés sur ses accoudoirs, les mains croisés, il gardait le regard obstinément fixé sur les roches qui défilaient devant lui. Laera s’appuya au tableau de commandes.

-Zach ? appela-t-elle doucement.

IL refusa de répondre et même de la regarder. Tout son visage était crispé. La jeune fille vit des larmes perler à ses yeux, s’accrochant aux mèches qui les balayaient. Sans un mot, elle s’approcha de lui et s’accroupit à ses côtés. Elle posa une main sur sa joue et tourna son visage vers elle.

-Regarde-moi, dit-elle. Zach !

Il consentit enfin à croiser son regard.

-Je suis désolé, fit-il en se passant une main sur les yeux. Je n’aurais jamais dû t’entraîner là-dedans. Ni toi, ni Jesse. Ni même Sandiane…

-Zach, nous sommes tous concernés, dit-elle doucement. Ce qui vous touche nous touche aussi.

-Non ! cria Zach en se rejetant en arrière dans son fauteuil. Vous risquez… Vous pourriez…

-Quoi ?

-Vous pourriez mourir, comme eux ! Sandiane est déjà passée à deux doigts ! fit-il d’une voix violente. Je les ai entraînés à la mort, ils vont se faire tuer par ma faute ! Les mineurs vont mourir pour avoir été mes amis !

Les larmes qu’il avait tenté de retenir s’échappèrent et se déversèrent sur ses joues. Il pleurait ses amis perdus, sa peur pour Sandiane, son incompréhension face à tout ce qui se passait. Pourquoi ne pouvait-il pas laisser à ce Jacen Priol son A.D.N codé ? Pourquoi fallaient-ils qu’ils ne fassent qu’un ? Il ne se souvenait de rien de son enfance, pas même de son nom précédent. Il aurait tout aussi bien pu s’appeler Jacen Priol que Pâté en Croûte, il était incapable de s’en souvenir !

Deux bras l’enlacèrent et un visage embrassa le sien.

-ça va aller, Zach, fit la voix douce de Laera. ça va aller.

Le jeune homme se pencha en avant et appuya sa tête contre l’épaule de Laera. Elle portait encore sa tenue de soirée, un débardeur blanc sans manches. Elle sentit les larmes du garçon rouler sur son épaule et ses mèches lui balayer la peau tandis qu’il l’enlaçait. Il avait peur, comme elle, il ne comprenait plus rien. Mais il pouvait se raccrocher à elle, il le savait. Il releva bientôt la tête et plongea ses yeux dans les siens. Laera releva la main et essuya une dernière larme qui perlait puis lui caressa la joue. Troublé, Zach se pencha vers elle. Laera ferma les yeux… et le bruit de la porte qui s’ouvrait la fit bondir en arrière. Elle jura intérieurement en se cognant contre le tableau de commandes et releva les yeux pour découvrir Jesse.

-J’ai interrompu quelque chose ? demanda-t-il en entrant.

-Non, pas du tout, répondit Zach un peu trop vite.

Son ami haussa un sourcil. Laera avait rougi, les yeux de Zach étaient rouges comme s’il avait pleuré et des traces de larmes étaient encore visibles sur ses joues. Mais, plein de délicatesse, il fit mine de ne rien remarquer.

-Alors, où va-t-on ? demanda-t-il.

-Dans la ville d’Orfinda, répondit le pilote. Nous avons besoin de carburant, de nourriture… et de réfléchir.

-Mais les canaux sont surveillés, non ? fit Jesse.

Zach lui fit un clin d’œil et sourit.

-Tout juste, Einstein, dit-il. Mais quand tu as fait tes débuts dans les mines avec un vieux fou… Tu connais tous les passages secrets et illégaux pour aller partout !

-Et tu en es fier ? fit une voix faible derrière Jesse.

Il se retourna pour voir Sandiane, appuyée à la chambranle de la porte. Son visage était encore pâle et elle tremblait sur ses jambes, mais elle souriait.

-ça va pas, non ? s’exclama Jesse. Qu’est-ce que tu fais debout ? Retourne te coucher !

Elle essaya de protester, mais le jeune homme l’emporta dans ses bras et la ramena vers la banquette. Il la posa précautionneusement dessus et rabattit sur elle la couverture que Zach avait trouvée Dieu savait où. Sandiane ouvrit à nouveau la bouche pour protester, mais la main de Jesse posée sur ses lèvres l’en empêcha. Deux éclats de rire retentirent derrière eux comme Zach et Laera s’asseyaient. Sandiane se redressa et s’appuya contre Jesse pour rester droite. Jem trônait sur la table, toujours cherchant la clé de décodage.

-On n’est pas plus avancés, souffla-t-elle.

Zach secoua la tête.

-Si au moins je savais ce que le nom de Jacen Priol signifie… fit-il en s’appuyant au dossier de la banquette. Mais il n’éveille rien en moi. Chaque fois que j’essaye de me souvenir de certaines parties de mon enfance, c’est comme si une porte se claquait. Je ne vois plus rien, sauf…

-Un ange blanc aux cheveux noirs et aux ailes pourpres ? dit Sandiane.

Son ami releva brusquement la tête et la regarda avec des yeux ronds. Comment pouvait-elle le savoir ? Il n’en avait jamais parlé à personne, jamais ! Il avait eu trop peur qu’on le prenne pour un dingue et puis, de toute manière, que signifiait un ange aux ailes pourpres ?

-Je le vois aussi, dit doucement la jeune fille en réponse à son interrogation muette. Moi aussi j’ai oublié certaines parties de mon enfance, elles ont été comme… effacées.

Jesse émit un sifflement.

-Wow, attendez deux minutes ! fit-il en levant la main. Si on récapitule, on a deux dossiers d’A.D.N. codé intitulés L’ange aux ailes pourpres découverts dans le labo du père de Sandiane, qui n’en donnent qu’un seul incompréhensible, des commandos qui nous poursuivent, deux personnes qui ne se connaissaient pas ils y a cinq ans qui ont eu les mêmes périodes de leur enfance effacées et qui voient un ange aux ailes pourpres en les cherchant ? C’est trop bizarre pour n’être que des coïncidences !

Les trois autres hochèrent la tête. Il y avait trop de choses étranges pour qu’il n’y ait pas de lien entre elles. Mais lequel ? Tout semblait tourner autour de cet ange aux ailes pourpres. Il était partout. Que signifiait-il, quel était son rôle ?

-Je sais qu’il y a quelque chose, murmura Sandiane en se prenant la tête entre les mains. C’est quelque part au fond de ma mémoire, mais je n’arrive pas à m’en souvenir ! s’exclama-t-elle en frappant la table du poing.

-Je le sens aussi, acquiesça Zach, mais c’est caché, je n’arrive pas à le voir.

-Ecoutez, on va commencer par aller à Orfinda, on va reprendre du carburant, et on verra ensuite, dit Laera en se levant. Inutile de vous torturer pour rien.

Zach hocha la tête.

-Tu as raison. D’ailleurs, on ne devrait pas tarder à arriver, je vais m’occuper de du transfert.

-Vérifie qu’il le fait bien, Laera, lança Jesse comme Sandiane se recouchait, épuisée. Je ne tiens pas à partir en poussière parce qu’il aura percuté une paroi !

La porte se referma sur un clin d’œil de la jeune fille, coupant court au cri indigné de son ami.

Les hauts bâtiments se dressaient partout autour de la place en forme d’étoile. De grandes avenues partaient de chacune de ses branches, elles-mêmes se divisant ensuite en plus petites rues. Bien qu’apparemment décontracté, Zach regardait partout autour de lui, à l’affût du moindre signe suspect. Le seul ennui des passages clandestins, c’était que le ravitaillement en carburant était bien plus long aux quais illégaux ! Cela allait bientôt faire deux heures qu’ils étaient arrêtés à Orfinda. Les commandos allaient sûrement bientôt ressurgir, ce n’était qu’une question de temps.

Laera sortit de la pharmacie, coupant court à ses pensées. Le jeune homme s’approcha d’elle et la débarrassa du sac qu’elle portait, déjà rempli auparavant de nourriture.

-Tu as vu quelque chose ? demanda-t-elle.

-Non, rien, répondit son ami en secouant la tête. Mais plus vite on partira, mieux ce sera ! Tu as trouvé pour Sandiane ?

La jeune fille était restée dans le module, trop faible encore. Jesse était à ses côtés, garde-malade zélé impossible à déloger !

-Oui, mais les compresses n’arrivent que dans dix minutes. Il va falloir attendre un peu.

Zach entraîna la jeune fille vers un banc tout proche et s’assit. Posant le sac par terre, il ferma les yeux et offrit son visage aux derniers rayons du soleil. Intriguée, Laera le regarda. Il lui cachait quelque chose. Elle le voyait dans ses yeux, son expression.

-Ecoute… commença-t-il en se tournant vers elle. Je voudrais m’excuser.

Laera leva un sourcil interrogateur.

-Ce qui se passe ne te concerne pas, dit-il en fixant ses mains. Tu n’aurais jamais dû y être mêlée. Tu aurais dû continuer à vivre ta vie, à faire de magnifiques sculptures… Pas être traquée par des commandos à la poursuite d’on ne sait quel truc. Je suis vraiment désolé, dit-il en relevant la tête.

Son regard plongea dans les yeux océan de Laera. Elle y lut de la colère, de l’incompréhension, mais aussi de vieux fantômes qui persistaient encore. Tout cela avait remué des sentiments et des souvenirs qu’il avait enfermés au plus profond de lui. Il avait beau tenter de ne pas le montrer, ses blessures transparaissaient sous sa carapace, une fragilité lisible au plus profond de ses yeux. Laera prit sa main et la serra dans la sienne, avant de lui caresser la joue. Zach eut un frisson et, avant de bien réfléchir à ce qu’il faisait, il se pencha vers elle. Il s’arrêta à quelques centimètres de son visage, comme pour lui demander sa permission puis l’embrassa tendrement. Tout ce qui s’était passé, toutes leurs peurs et leurs douleurs étaient oubliées le temps d’un instant. Le temps s’était figé pour eux, le temps d’une respiration. Un bruit de bottes frappant les pavés les ramena brusquement à la réalité. Ils bondirent sur les pieds, les yeux de Zach fouillant l’obscurité des rues pour tenter de voir les commandos. Le pharmacien sortit sur le pas de sa boutique, un paquet à la main.

-Mademoiselle, vos compresses ! appela-t-il.

-Couchez-vous ! hurla Zach en bondissant vers lui comme un rayon de pistolaser déchirait la nuit depuis l’autre côté de la place.

Il bouscula le vieil homme éberlué et l’entraîna dans sa chute. Mais il n’avait pas été assez rapide. Le rayon laser lui déchira l’épaule, entaillant et cautérisant à la fois la blessure. Il tomba un genou sur le sol, tandis que le pharmacien repartait en courant se cacher. Un bras passa autour de sa taille tandis que l’autre l’attrapait par son bras valide.

-Zach, tiens le coup un instant, je t’en supplie ! fit la voix de Laera comme elle l’entraînait.

Encore sonné, le jeune homme secoua la tête.

-Cours ! cria-t-il comme d’autres lasers brûlaient le sol tout autour d’eux.

La jeune fille obéit et détala, suivie de Zach comme les commandos débouchaient sur la place.

-Bande d’abrutis ! fit une voix calme et dénuée de tout sentiment. Vous voulez les tuer ?

-Je connais cette voix, pensa Zach en disparaissant dans l’obscurité.

Mais l’ange aux ailes pourpres s’imposait à nouveau à lui lorsqu’il tentait de s’en souvenir, occultant sa mémoire.

Jesse remonta la couverture sur les épaules de Sandiane et s’accroupit près d’elle. Il leva la main et repoussa une mèche de cheveux blonds qui retombait sur son visage endormi. Elle avait l’air si serein, si calme, libérée des doutes et des questions qui la rongeaient de l’intérieur… Il semblait à Jesse qu’il regardait un ange endormi. Il se pencha un peu et l’embrassa délicatement sur le front. Un bip attira son attention sur la table basse.

-Oui, Jem ? fit-il en s’approchant de l’ordinateur et en s’asseyant sur le sol.

-Bas les pattes ! fit l’A.I. en lettres rouges.

Le jeune homme éclata de rire. Si même un ordinateur s’était rendu compte de ce qui brûlait au fond de lui… il allait devoir réviser ses techniques de camouflage !

-Dis-moi plutôt où tu en es au niveau du décodage, dit-il en appuyant ses coudes sur la table.

-A vos ordres, Joli-Cœur !

La fenêtre de discussion qui s’était ouverte sur un écran noir remonta en haut à droite, laissant voir le dossier sur lequel travaillait l’A.I. Jesse s’absorba dans la contemplation des dix lignes qui s’étalaient sous ses yeux. Ce n’étaient que des amalgames de chiffres et de lettres, sans aucun sens. Parfois apparaissait un point ou une virgule, mais rien ne permettait d’affirmer que le tout formait des phrases. Jesse partit en arrière et s’appuya sur la banquette derrière lui.

Codage de l’A.D.N. A.D.N… Des doubles hélices, des cellules, de l’information génétique… Il y avait forcément une solution à ce code, une clé. Mais laquelle ? L’esprit de Jesse partit à la dérive. Il revint à Sandiane. Elle dormait toujours, recroquevillée sur elle-même. Ses cheveux étalés autour de sa tête lui faisaient une auréole dorée. Le jeune homme se souvint de la première fois qu’il l’avait vue. C’était à la sortie d’un cours de 3e au collège, un cours de S.V.T. Une de ses amies avait éclaté de rire.

-Mais c’est vrai ! avait-elle protesté. Tiens, qu’est-ce que tu en dis, s’était-elle exclamée en l’attrapant par le bras. Si A, C, G et T codent l’A.D.N., on pourrait dissimuler des choses avec non ?

Jesse sursauta et se frappa la front du plat de la main.

-Mais bien sûr ! s’exclama-t-il en se penchant sur l’ordinateur. Quelle tache je fais !

-Je ne te le fais pas dire, Joli-Cœur, fit Jem. Qu’est-ce que t’as découvert ? Que la couleur de tes chaussettes jurait avec celle de ton pantalon ?

-Jem, introduit Codage de l’A.D.N. dans ton fichier de décodage, dit Jesse sans tenir compte de la plaisanterie.

-A vos ordres, O grand chef !

Fébrile, Jesse pianota du bout des doigts sur la table avant de s’arrêter brusquement en réalisant qu’il allait réveiller son amie. Jem s’exécuta et l’écran devint subitement noir, avant de rendre l’image du fichier. Peu à peu, des lettres se mirent en surbrillance. Retenant un cri de joie, Jesse se pencha sur l’écran. C’étaient des A, des C, des G et des T ! Avant même qu’il ne lui en donne l’ordre, Jem les effaça du texte. Des mots se défirent et s’assemblèrent autrement, tandis que les chiffres s’accolaient. Le jeune homme poussa un hurlement de joie, réveillant Sandiane en sursaut.

-Excuse-moi ! s’exclama Jesse. Mais regarde !

Il prit Jem entre ses mains et s’approcha de la jeune fille, s’asseyant à côté d’elle. Elle regarda l’écran et ses yeux s’arrondirent de surprise.

-Comment as-tu fait ? demanda-t-elle. Jesse, tu es génial ! Et toi aussi, Jem, ajouta-t-elle avec un sourire après un bip indigné.

Comme il commençait à lui expliquer, elle jeta un coup d’œil à l’écran. Soudain, elle blêmit et s’appuya contre le dossier de la banquette.

-Qu’est-ce qu’il y a ? demanda son ami.

Elle leva les yeux vers lui. Le regard hanté et les yeux écarquillés, elle lui tendit l’A.I. Etonné, Jesse le prit et lut ce qui s’étalait sous ses yeux. Ils s’arrondirent de surprise et il finit par reposer Jem sur la table basse. Il se tourna vers Sandiane. Elle pleurait silencieusement. Des larmes coulaient de ses yeux et roulaient sur ses joues sans qu’elle cherche à les essuyer. Son regard fixait un point droit devant elle qu’elle était seule à voir, elle tremblait de tous ses membres. Le jeune homme s’approcha d’elle et passa un bras autour d’elle, l’attirant contre lui. Sandiane commença par résister, puis finit par se blottir contre lui. Le nez dans sa chemise, elle continua de sangloter. La tête posée sur ses cheveux, Jesse la serrait contre lui en la berçant comme une enfant, murmurant des mots doux et rassurants. Cependant, il était tout aussi abasourdi qu’elle. Comment était-ce possible ?

La porte du plongeur s’ouvrit brusquement avec un chuintement, et Zach et Laera bondirent dans le module. Sous les yeux éberlués de Jesse, son ami se précipita dans le poste de pilotage et enclencha les propulseurs. L’engin bondit en avant.

-On doit revenir sur nos pas ! hurla Zach. Les commandos nous bloquent le passage !

-Ils nous sont tombés dessus dans la ville, dit Laera en réponse au regard interrogateur de Jesse.

Mais il ne répondit pas au sien. Il ne le ferait pas tout de suite.

-Zach ! cria-t-il. Dirige-toi à ces coordonnées !

Il lança une série de chiffres et de lettres.

-C’est à Arlinéa ! s’exclama Zach. Sous les bureaux du père de Sandiane !

-Tu peux y accéder ? demanda la jeune fille.

En réponse, Zach fit bondir le plongeur en avant et prit un conduit caché, avant d’enclencher le pilote automatique. Faisant tourner son fauteuil, il se leva et rejoignit les autres. Tandis que Laera soignait son épaule, son regard engloba la scène : Sandiane, le visage ravagé par les larmes, blottie entre les bras de Jesse, Jem sur la table basse.

-Que s’est-il passé ? demanda-t-il.

Le regard hanté de Sandiane se posa sur lui. Elle se pencha pour prendre Jem et le lui tendit. Intrigué, le jeune homme le prit entre ses mains et jeta un coup d’œil à l’écran.

-Vous avez trouvé la clé de décodage ? fit-il en relevant la tête. C’est génial !

Mais Sandiane secoua la tête. Lorsqu’elle le regarda à nouveau, d’autres larmes perlaient à ses yeux. Jesse la serra un peu plus contre lui. Je suis là, ne t’inquiète pas. Je reste là.

-Si tu lis ce qui est affiché sur l’écran de Jem, fit-elle d’une voix sourde, tu verras que ton père et le mien ont travaillé ensemble. Anthony Priol et Paul Liarna. Deux grands scientifiques, à la pointe du progrès et de la découverte. Ensemble, ils ont trouvé une nouvelle formule de bombe atomique, à côté de laquelle celles d’Hiroshima et de Nagasaki n’étaient qu’une goutte de pluie tombant sur le sol. Il y a là toute la formule de la bombe, son code d’activation et les coordonnées où elle est cachée. Ils l’ont appelée L’ange aux ailes pourpres.

Zach partit en arrière sur la banquette, blanc comme un linge. Machinalement, il se mit à jouer avec son pendentif en forme de larme. Alors c’était donc ça… Le message caché derrière ses colonnes de lettres et de chiffres dissimulées dans leurs A.D.N.s, c’était la formule et le code d’activation de cette bombe. Mais pourquoi ? Pourquoi couper le message en deux et le dissimuler dans l’A.D.N. d’enfants ? Et surtout, pourquoi n’en gardaient-ils aucun souvenir ? Il était clair maintenant que l’image qu’ils voyaient tous les deux, cet ange aux ailes pourpres, était une réminiscence de leur passé. Ils avaient eu connaissance de la bombe. Alors pourquoi l’avaient-ils oubliée ?

Une sirène retentit, coupant court aux réflexions. Zach bondit de la banquette et courut vers le poste de pilotage.

-On arrive ! cria-t-il en reprenant les commandes. Accrochez-vous !

Les quatre adolescents remontèrent les couloirs, véritable labyrinthe souterrain inaccessible des bâtiments du dessus, guidés par le plan holographique que projetait Jem. Un point violet indiquait la position de la bombe, tandis que le jaune leur montrait la leur. Ils marchaient aussi vite et silencieusement que possible, ne sachant pas ce qu’ils risquaient de trouver à chaque embranchement. Jesse jeta un regard vers Sandiane. La jeune fille serrait les dents, gênée par sa blessure au flanc. Mais aucun son ne s’échappait de ses lèvres. Le regard plus froid que la glace, rivé droit devant elle, la colère sourde qui l’amenait était presque palpable, autant que celle de Zach, de même que son incompréhension. Trop de questions restaient en suspens.

Ils arrivèrent enfin devant une haute porte noire et épaisse, sans signe apparent de poignée ou de mécanisme quelconque.

-Jem ? fit Sandiane.

-Pose ta main avec celle de Zach sur le centre de la porte, répondit l’A.I., consultant le fichier décodé. Un écran va apparaître, tu taperas la série de chiffres que j’afficherai.

Sandiane saisit la main de son ami et la posa sur le centre de la porte, à côté de la sienne. Un carré bleu électrique apparut, demandant le code que la jeune fille s’empressa de taper.

-Code correct, afficha l’écran. Bienvenue, Sandiane Liarna et Jacen Priol.

La porte se souleva avec un sifflement, remontant dans le plafond, offrant un passage vers une salle plongée dans l’obscurité. Mais dès que Jesse eut fait un pas à l’intérieur, des faisceaux lumineux s’allumèrent d’un peu partout, éclairant la pièce d’une douce lumière bleue pâle. L’un d’entre eux tombait à la verticale au centre de la pièce. Il éclairait un long bloc rectangulaire, semblable à un autel, sur lequel était posé un objet oblong, long de deux mètres et haut d’environ cinquante centimètres. Une longue tige de métal se dressait entre l’objet et les adolescents, terminée par un petit plateau incliné aussi grand que la paume d’un enfant. Ils s’approchèrent lentement, comme si la bombe était un animal vivant qui allait bondir au moindre mouvement brusque. Jesse, Laera et Sandiane l’entourèrent, sans savoir trop quoi faire. Elle était d’un noir mat. Seul le dessin d’un ange aux ailes pourpres, le même que celui qui hantait Zach et Sandiane, ornait son côté gauche. Zach, lui, s’approcha de la tige. Il n’y avait rien sur le plateau, si ce n’était un creux au centre, de forme ovale. Pris d’une inspiration subite, le jeune homme détacha sa chaîne de son cou. Au bout se balançait le pendentif en forme de larme. Il le considéra un instant, puis le posa dans le creux. Une grande lumière dorée jaillit du plateau, faisant accourir ses amis. Un hologramme se forma, représentant de plein pied un homme d’une quarantaine d’année, à la taille réduite de moitié. Il avait des cheveux noirs grisonnants et de grands yeux émeraude. En le regardant, Zach reconnut certains des traits qu’il voyait lorsqu’il se regardait dans la glace. Laera s’approcha de lui et lui prit la main, se serrant contre lui.

-Bonjour, Jacen, fit l’image. Ou plutôt Zach, puisque c’est le nom que j’ai décidé de te donner dans ta nouvelle vie. Mon fils… Pardonne-moi. J’aurais tant voulu de voir grandir ! Tu dois certainement être un beau jeune homme, maintenant. Tu ressembles tellement à ta mère ! Mais tu ne peux pas le savoir. Je m’en veux terriblement, tu sais. J’aurais voulu te laisser jouer éternellement avec la petite Sandiane, la fille d’Anthony. J’aurais voulu que tu puisses conserver intacts tous tes souvenirs. Mais il vaut peut-être mieux que tu ais oublié ce que j’ai fait…

Un tir de rayon laser, venu de derrière eux, frappa la tige, coupant net le message sans pour autant détruire le support. Les quatre amis se retournèrent d’un bloc pour voir tout une escouade de commandos les mettre en joue. Jesse et Zach firent passer Sandiane et Laera derrière eux malgré leurs protestations. Ils se consultèrent du regard. A deux, désarmés, que pouvaient-ils faire contre les soldats surentraînés qui leur faisaient face ?

-Tss tsss tsss… fit une voix sortie de l’obscurité.

Les quatre amis se figèrent. L’homme qui apparut à la lumière, toujours aussi soigné dans un costume noir impeccable, c’était le père de Sandiane. Il s’approcha un peu, de façon à être exactement entre les soldats et les adolescents. Zach put voir le pistolaser qui pendait à sa hanche. Il fumait encore. Paul Liarna suivit son regard puis revint plonger dans ses yeux.

-Que veux-tu, fit-il en haussant les épaules. Il a toujours trop parlé !

Sandiane se dégagea des bras de Jesse et bondit en avant. Les cheveux défaits, les vêtements maculés de sang, le bandage apparent en dessous, elle ne ressemblait plus du tout à la jeune fille sage que connaissait son père.

-Papa, pourquoi ? s’exclama-t-elle.

-Très bonne question, ma chérie, fit-il en levant les yeux, faisant mine de réfléchir. Pourquoi quoi ?

Jesse posa une main sur le bras de Sandiane, qui semblait prête à exploser.

-Vous le savez, Mr Liarna, dit Zach d’une voix calme.

Le regard du père de Sandiane revint à lui.

-Ainsi, c’est donc toi Jacen, le fils d’Anthony, dit-il en le détaillant des pieds à la tê ressembles à ta mère, c’est vrai. Tu peux te vanter de m’avoir fait courir ! En effet, ton père et moi avons travaillé ensemble, nous avons conçu cette merveille, dit-il en montrant la bombe. Mais à l’époque, nous ne voulions pas que l’un d’entre nous ne l’utilise pour lui-même.

Un flash transperça l’esprit de Zach. Son père, qui l’emmenait avec lui. Il voyait Sandiane à côté de lui, alors il était rassuré. Son père lui avait dit qu’ils allaient jouer ensemble. A quoi ?

-Nous avons donc séparé la formule, les instructions en deux et nous les avons codés dans vos A.D.N.s., continua Paul. Puis nous vous avons effacé la mémoire, ainsi qu’à nous, en sélectionnant certains passages. Pour vous, tout souvenir de la bombe devait disparaître, tout ce qui lui était lié. Mais ton père a été plus loin ! ajouta-t-il avec hargne.

Au fur et à mesure qu’il parlait, la mémoire de Zach lui revenait. Un coup d’œil à Sandiane lui permit de voir qu’il en était de même pour elle. L’ange aux ailes pourpres qui les bloquait s’envolait à tire-d’aile, dévoilant leur passé oublié.

-Non seulement il a inclus un mécanisme qui vous permettrait de vous douter de quelque chose, mais à toi, il t’a totalement effacé la mémoire, il t’a fait disparaître de la circulation !

-Il a été plus malin que vous, fit Zach avec un sourire, il se doutait de quelque chose !

-Tais-toi ! s’exclama-t-il en le mettant en joue.

-Papa ! s’écria Sandiane.

Zach recula instinctivement et percuta le plateau métallique. Une petite voix déformée s’éleva derrière lui. Risquant un coup d’œil en arrière, il vit une image grésillante de son père qui s’élevait, d’à peine un centimètre de haut. Pendentif… Bombe… désactiver… creux ! Ce fut tout ce qu’il put capter. Jetant un coup d’œil en arrière, il vit que l’ange peint sur le côté de la bombe était à portée de main. Et juste entre ses deux mains jointes, il y avait un creux identique à celui du plateau. Zach retira son pendentif de la tige et recula.

-Eh, où vas-tu ? s’exclama Anthony en le visant.

Jesse bondit et le désarma, tandis qua Sandiane se jetait entre son père et le jeune homme. Zach en profita et sauta en avant, plaquant le pendentif en forme de larme dans le creux. La bombe s’illumina d’une intense lumière rouge, puis s’éteignit tout aussi soudainement.

-Système désactivé, bombe hors-service, annonça une voix froide.

-NON ! hurla Anthony. Tuez-les !

Laera se réfugia dans les bras de Zach tandis que les commandos les mettaient en joue. Sandiane cacha son visage dans l’épaule de Jesse, refusant d’y croire. Mais les commandos ne tirèrent jamais. La porte s’ouvrit et un halo blanc les recouvrit, figeant les soldats et le père de Sandiane. Sous les yeux effarés des quatre adolescents, des policiers envahirent la salle. L’un d’eux courut à leur rencontre et retira son casque noir aux armes de la Police Planétaire. Un grand sourire illuminait son visage.

-Tout va bien ? demanda-t-il. Nous vous suivons depuis le début, un mineur nous avait alertés ! C’est passé très près, merci !

-Merci à vous ! fit Jesse. Sans vous…

-Et sans vous, cette bombe serait tombée entre les mains d’un fou. Pardon, mademoiselle.

-Ne vous inquiétez pas, dit Sandiane en regardant les agents emmener son père paralysé. Cet homme n’était pas mon père. Mon père est mort il y a des années, le jour où est née cette bombe.

Jesse la serra contre lui tandis que les policiers entouraient l’arme désactivée, réduite à un jouet pour enfant.

La musique s’acheva et le chanteur salua sous les applaudissements. Zach enjamba une chaise et posa les verres sur la petite table.

-Alors, qu’est-ce que ça fait d’avoir sauvé la monde sans même qu’il ne le sache ? demanda-t-il comme ses amis se servaient.

La police avait décidé de garder l’affaire secrète et de cacher la bombe, afin que jamais personne ne puisse s’en inspirer. Les quatre amis lui faisaient confiance pour la dissimuler de façon à ce qu’elle soit à jamais introuvable.

-Je trouve que c’est pas juste ! dit Laera avec un air boudeur. Il pourrait montrer un peu plus de reconnaissance !

Blottie contre l’épaule de Jesse, Sandiane éclata de rire. Elle s’était bien remise de ce qui s’était passé, autant que Zach. Et autant que possible. Jesse et Laera veillaient. Ils savaient qu’ils auraient à les aider à combattre les fantômes qui les assailleraient encore.

-Pauvre chérie en mal d’amour ! fit Zach.

-Parfaitement ! répliqua Laera en le regardant droit dans les yeux.

-Il va falloir y remédier ! s’exclama la jeune homme comme le rire de Jesse et Sandiane redoublait.

Il se leva et prit la main de Laera comme une musique douce s’élevait. Il l’entraîna sur la piste de danse et l’enlaça sous l’œil amusé des musiciens. Sandiane détourna le regard lorsqu’il l’embrassa tendrement. Jesse lui caressa la joue et lui sourit. La jeune fille s’approcha de lui… et un bip indigné retentit.

-Oui, Jem ? fit-elle en se tournant vers l’A.I.

Posé sur la table, le petit ordinateur avait eu sa mémoire purgée des dossiers qu’il avait dû décoder. Mais il n’avait rien oublié du reste !

-Je te vois venir, Joli-Cœur ! fit-il en lettres rouges. Bas les pattes !

Sandiane soupira et Jesse éclata de rire. La jeune fille se pencha et prit l’A.I. entre ses mains.

-Jem, je t’adore, dit-elle doucement. Mais c’est Jesse que j’aime, depuis le début !

L’A.I. fit devenir son écran noir, signe de bouderie. Sandiane le reposa sur la table et revint vers Jesse.

-Où en était-on ? fit-elle avec un sourire.

Jesse l’enlaça et approcha son visage du sien.

-Juste là, je crois…

Il éclata de rire avec elle puis l’embrassa tendrement. Depuis le temps qu’il en rêvait ! Resté seul sur la table, Jem ralluma son écran.

-N’empêche, c’est pas juste ! afficha-t-il avec un bip.

-Jem !

Fin

Ayé, ai fini ! Me suis bien amusée avec Jem, moi. Je crois d’ailleurs que c’est mon personnage préféré, ici .

A plus !



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