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Le voyage au bout de la route
Ou l'histoire extravagante de deux jeunes gens qui avaient décidé d'aller à Brest par leurs propres moyens. Fiction invraisemblable à tonalité onirique.
« Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte »
Apollinaire
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Le jeune homme ne semblait pas disposé à écouter sa requête. Du fond d’un esprit abyssal, une brève lueur passa dans ses yeux glauques, pour s’éteindre presque aussitôt. Il était difficile de dire s’il n’accordait aucune importance à l’assemblage de phonèmes qui lui étaient adressés ou bien si simplement sa résignation devant la file d’attente absurde avait atteint un maximum cérébral. Il émit en retour une série de sons qui attisa la fureur du père de famille, qui tempêta à la grande indifférence de l’épouse et du fils aîné, occupé à faire des bulles de chewing-gum. Le bébé seul manifesta un sentiment quelconque, couvrant leurs paroles de beuglements énormes. Jusque là, j’avais eu pitié de la lenteur du guichetier et vu avec sympathie la foule attroupée en file indienne transpirant dans ses épais vêtements d’hiver, la vapeur montant de leurs cols trempés par la pluie. Mes yeux s’arrondirent comme un mouvement soudain d’exaspération jetait mes regards sur la longueur de la distance à parcourir avant le guichet. Quelle était donc cette querelle interminable entre monsieur et le guichetier qui faisait perdre le temps de près de cinquante personnes ?
Je vais venir, et les empaler avec mon parapluie, dit une voix hargneuse d’étudiant enrouée à mes côtés.
Plusieurs personnes haussèrent les sourcils, alarmées par ces propos déplacés. Hurlant comme s’il naissait à nouveau, le bébé enflait de volume, puis sa voix mourrait comme une chanteuse saoule, et redoublait un instant plus tard. Une dame enveloppée toussa dans mon oreille et l’étudiant me heurta comme le monsieur le bousculait au passage, suivi humblement de l’épouse, de l’enfant et du bébé, figure minuscule, rouge et fripée de colère contre un monde déjà si hostile à son début d’existence. Sortant de la vaste salle bondée, suivis des yeux par l’étudiant que je regardais vaguement, ils disparurent à tout jamais. Tamponnant un mouchoir sur ses joues, la grosse dame exhalait un léger parfum de poudre mouillée et de savon. Cependant l’étudiant tourna son visage vers moi, animé d’un mouvement d’impatience très rapide, comme si sa jambe était devenue mécanique.
Il cessa de bouger comme je regardais sa jambe, sorte d’objet difficilement décelable sous la toile épaisse du pantalon. Le mâchonnement du chewing-gum s’interrompit également lorsque je lui rendais le regard effronté qu’il jetait à travers ses lunettes de futur intellectuel. Il se rappelait qu’une chose avait gêné sa trajectoire lorsqu’il avait été heurté. Chassé de la jambe, le mouvement revint insidieusement dans ses mains qui se mirent à déchirer en tous petits morceaux un ticket de bus, tandis que ses yeux erraient un instant parce qu’il réfléchissait intensément. Etait-ce un hasard ? Ce ne pouvait être que la promiscuité de ce lieu infernal, ce ne devait être qu’un fait ordinaire, qu’il ne parvenait pas à écarter de sa pensée fatiguée par une longue journée dans les couloirs ventés d’une faculté d’architecture moderne.
Au milieu de la file d’attente songeait l’étudiant, créature chétive qui battait la cadence d’une musique effrénée, rongeur du temps et de ses ongles. Celle que je nommais la secrétaire appuya son poids d’une jambe sur l’autre, les fuseaux noirs campés puis croisés sur le carrelage, araignée fine au visage blond de jeune fille un peu fanée. Une autre encore près d’elle, cheveux tirés par des épingles, sagement raide. Combien de temps encore ? Un chien soupire, la tête appuyée sur ses pattes croisées, et me regardant également de ses gros yeux noirs.
L’étudiant regarde le guichetier. Il ne sait pas quoi dire. Il n’y a pas de train pour Brest d’ici demain midi. Non, pas de train pour Brest aujourd’hui, mais veut-il un billet pour demain ? Le veut-il ou non ? Oui, c’est pour cette raison que l’on appelle cela une grève, c’est que le trafic est perturbé. Bien sûr. Au tarif adéquat. Au suivant. Je revends mon billet car il n’y a pas de train ce soir. Mais cela, je le savais.
Le guichetier regarde l’étudiant qui s’éloigne, courbé en portant ses bagages, avec une pensée émue pour son parapluie. Celui-ci cherche une cabine téléphonique, pose son front sur le verre de la moitié de cabine, écoute la tonalité que l’on dirait toujours imminente au décrochage à l’autre bout du fil. Donnant un coup de pied au pilier de pierre qui soutient le téléphone, l’étudiant s’agite tant que je viens à sa rencontre.
Bonsoir.
Encore vous, répond-il aigrement. Qu’est-ce que vous me voulez à la fin ?
Est-ce que vous avez un problème ?
Aucun, plaisante-t-il en retirant sa carte téléphonique.
Il remonte ses lunettes et la vérité me saute au visage : ses yeux coulent. Pourtant c’est la même chose pour tous ceux qui attendaient leur train. Personne ne sortira de cette ville ce soir, personne n’échappera à la grève nationale des chemins de fer. Ces amas de jeunes, de vieux, de belles étrangères qui sourient sans comprendre un mot de votre discours, d’ouvriers en bleu fatigués, de mères à la progéniture abondante, ces quelques hommes d’affaires desserrant leur cravate d’un air las, le père et sa famille, et le guichetier, tous dormiront quelque part dans la gare et ses alentours ce soir. Une inspiration me vient devant le visage larmoyant de l’étudiant.
Je pourrais vous emmener, si c’était si important d’aller à Brest ?
L’étudiant essuie ses besicles avec le revers de sa chemise grise, se mouche, renifle, tamponne un mouchoir sur ses yeux et me considère dubitativement, si grave que je me sens attristé.
Oh, monsieur, dit celle que j’avais nommée la secrétaire d’une belle voix artificielle. Pourrais-je vous demander de me joindre au voyage ?
Monsieur, oh, monsieur, répète un tout petit enfant qu’elle tient par la main d’un ton enjoué.
Si vous voulez, après tout, fige-je en considérant la petite dame et son rejeton.
Merci. Vous voyez, demain, c’est le mariage de ma mère, alors il faudrait que nous y soyons tôt…Je participe aux frais, naturellement.
L’étudiant grimace et accepte d’un signe de tête, reniflant sans fin.
Monsieur, monsieur ! Continue l’enfant en trépignant gaiement.
« Chut, mon bébé » répond doucement sa mère. Je commençais à cet instant à regretter ma proposition. Que m’importaient ces gens croisés dans une gare, ce jeune homme à lunettes de taupe et cette femme maigre aux yeux cernés ? J’étais chômeur, je n’étais pas taxi. A cet instant précis, la quadrature du cercle s’accomplit.
Monsieur, je n’ai pu m’empêcher d’entendre que vous allez à Brest. Je vous en prie, je paierai largement, mais il faudrait que je soie à Brest demain à la première heure.
Et bien, mais j’annonce tout haut que vous serez le dernier à entrer ce soir dans cette voiture, fis-je, agacé.
Merci infiniment, jeune homme.
Il tira des billets de son portefeuille et me les tendit gracieusement. Puis il prit la décision que nous partions dès à présent.
« Libera me Domine de nocte aeterna »
L’enfant léchait la vitre et sa mère le regardait sans rien dire, hébétée par le balancement de la voiture. L’homme d’affaires dormait, la tête renversée sur le dossier de son siège, sa chemise reposant entre ses pieds, et ronflait. Défilant avec une régularité hypnotisante, la route s’allongeait vers le néant, que fixait à travers ses carreaux l’étudiant insomniaque. De temps à autre je suivais son profil ténu qui ne se détournait jamais du but obscur de cette expédition. Une statue vivante à mes côtés, je lançais le véhicule à travers les kilomètres, les heures et mes pensées pour le travail que je venais de quitter.
Pipi, pipi, maman, pipi, gémit l’enfant de la banquette arrière.
Elle s’excusa platement de retarder notre avancée mais je protestais, arguant que j’avais également besoin d’une pause. Tous sortirent lorsque je me garais sur le bas-côté, dépliant jambes et bras dans la nuit humide et fraîche. L’homme proposa une cigarette à la jeune femme et à l’étudiant, qui refusèrent en même temps. La secrétaire emmena son petit garçon faire pipi près d’un gros buisson et nous l’entendîmes rire doucement en parlant de petites choses, le bruit de l’urine sur les feuilles de ronces, le caleçon coincé dans la braguette. L’homme alla à sa rencontre et engagea la conversation sur le même ton, et ils nous renvoyèrent l’enfant au bout d’un moment, et disparurent.
Je n’arrive pas à le croire, dit l’étudiant.
Je haussai les épaules avec indifférence, les fantaisies de ces deux adultes n’étant pas en soi bien condamnables.
Maman, maman est partie cueillir des champignons, expliqua sagement l’enfant.
Et tu avais trop sommeil, n’est-ce pas ? Dis-je.
Maman a dit que je fais dodo dans la voiture, dit l’enfant en baillant.
L’étudiant emmène le petit et je tends l’oreille pour essayer d’entendre quelque chose, mais la nuit se tait, jalouse de ses petits secrets.
Voilà, il dort, dit l’étudiant. Quand même, ils exagèrent, c’est vraiment…
Je tourne les yeux vers lui, attendant le qualificatif de cet acte.
Irresponsable ? Proposais-je.
Vous voyez très bien ce que je veux dire, réplique l’étudiant, indigné.
Sûrement. Quel âge avez-vous ?
Pourquoi vous me demandez ça ? Vous me trouvez immature ?
Non.
Pourquoi, alors ? Continue-t-il au bout d’un moment de réflexion. Vous me donnez quel âge ?
Je pris un instant avant de répondre. Je ne voulais pas le vexer, mais je le trouvais jeune, beaucoup trop jeune pour prendre la route avec des inconnus. Et s’il avait été invité par un autre que moi ? Etait-il niais, ou bien avait-il l’obligation d’être à Brest le lendemain ? Tout en songeant à son odyssée à travers la route et le chemin de fer, je me prenais à détailler son visage, si particulier à présent que je n’aurais pu le confondre, même dans une faculté entière. Il rêvassait, semblant avoir oublié sa question. Sautillant sur place, il grelottait selon une cadence très rapide, comme doté d’une énergie inépuisable, serrant sur son torse creux ses bras vêtus de mailles de laine lâches, que le vent traversait sans difficulté. J’enlevai ma veste et la lui tendis simplement, craignant que cette chose, avatar de souris ou d’écureuil, ne meure pitoyablement de froid. Il hésita longtemps mais finit par la prendre, et remonta le col jusqu’à ce que ses cheveux frôlent le bord, et évita mon regard satisfait.
Merci, dit-il comme ses bras se dénouaient, reniflant.
On peut retourner à la voiture, s’il fait trop froid, proposais-je.
Non, ça ira.
Alors, pourquoi fallait-il autant être à Brest demain ?
Mon père est au plus mal. Je le verrai peut-être pour la dernière fois.
Mes condoléances.
Epargnez-moi ces formules vides d’intention, je vous en prie. Mon n’est rien pour moi et c’est réciproque. Son cancer du poumon n’a jamais provoqué en moi la moindre émotion.
Pourquoi cette nécessité de le revoir, dans ce cas ?
Je ne sais pas. Peut-être par culpabilité.
Un dernier espoir d’emporter de lui un souvenir honorable ?
Quelque chose comme ça, j’imagine. Même si je sais d’avance qu’il n’aura pas changé.
Peut-être que vous auriez dû l’accepter tel qu’il était, fis-je.
Ne dites rien, parce que c’est inutile. C’est trop tard.
L’étudiant n’aimait pas l’idée d’avoir raconté sa vie à un inconnu. D’ailleurs il rentra à la voiture. Je sortis un fruit de ma poche et mordis dans sa pulpe en attendant que mes deux autres passagers reviennent. L’homme revint un moment plus tard, me disant que sa compagne allait arriver.
Alors, comment vont vos affaires ? dit-il.
Bien, Mais lesquelles, au fait ?
L’homme rit, secouant la tête, et me dit qu’il allait arranger la chose. Il marcha jusqu’à la voiture et revint avec le jeune homme qui le suivait.
Eh bien ? Pourquoi m’avez-vous fait venir ?fit-il.
L’homme d’affaires sortit un pistolet de sa poche, le pointa sur sa tempe, et l’y appuya jusqu’à lui faire pencher la tête. L’étudiant leva les mains et m’intima de ne rien faire d’une voix tremblante.
Déshabillez-vous, dit tranquillement l’homme.
L’étudiant ouvrit des yeux ronds.
Mais il fait froid, répondit-il.
Mauvaise réponse, dit l’homme d’un ton tonitruant, agitant l’arme près de son crâne.
Mais je ne veux pas, s’obstina l’étudiant.
Je vais le faire, fis-je en essayant de rassurer l’étudiant qui commençait à grimacer de terreur.
Très bien, je vous préviens que je vous tuerai aussi si vous tentez quoi que ce soit.
Je m’approchais de l’étudiant qui serrait ses bras sur sa poitrine et me jeta un regard peiné. Je commençais par enlever le manteau et le pull, ce qui fut chose aisée, mais rencontrais une résistance devant la chemise, et encore une plus grande devant la ceinture et le pantalon.
Etes-vous satisfait ? fis-je en désignant l’étudiant en caleçon.
Le reste aussi, imbécile, me répondit-il.
Debout au milieu de ses vêtements, l’étudiant grelottait, le canon de l’arme descendant dans son cou, le long de son échine jusqu’au creux des reins.
Embrasse mon revolver.
L’étudiant s’exécuta et il lui enfonça le canon de l’arme dans la bouche, souriant.
Je déteste les gens de ton espèce, dit-il, enlevant l’arme de sa bouche d’un coup sec. J’ai très envie de te tuer, mais cela me nuirait.
A ce moment je décochais un coup dans sa main, et parvins à le désarmer. Un corps à corps s’engagea et il parvint à me repousser, mais l’étudiant le tenait en joue lorsqu’il se releva. L’homme d’affaires sourit et s’empara du manteau qui gisait à ses pieds, s’enfuit avec en direction de la voiture, poursuivi par l’étudiant et moi. Il bloqua les portières et démarra. Médusé, je regardai disparaître ma voiture et son contenu. L’étudiant me rejoignit, empêtré dans son pantalon, qu’il remonta prestement.
Le gosse ! Il a embarqué le petit ! s’exclama-t-il.
Je vais appeler la police, fis-je bravement, les mains tremblantes.
Je cherchai mon portable dans les poches de mon pantalon et les trouvai vides. L’étudiant alla chercher ses vêtements, tête basse, et je tentais de l’aider à se rhabiller, ramassant sa chemise et la lui tendant. Il me jeta un regard honteux en la prenant, tremblant de froid ou de honte.
La secrétaire, il faut aller la chercher, il a dû la laisser dans les bois.
Il acquiesça et nous entrâmes dans la forêt assombrie, jetant de temps à autre des appels comme nous progressions.
Elle est peut-être par ici, mais inconsciente, dit l’étudiant. C’est incroyable, ce type...
C’était une diversion, je crois. Il voulait me prendre mes clefs pendant ce temps-là.
Probablement. Mais peu importe, conclut-il en recommençant à avancer à travers les bois. La secrétaire, où est-elle ? Si ça se trouve, il l’a tuée, cette niaise.
L’étudiant avançait rapidement en faisant de multiples boucles et je le suivais, atterré. Ses pas faisaient craquer le parterre de feuilles mortes et de broussailles, sa silhouette opaque tournoyait comme celle d’un fantôme dans la vapeur qui semblait monter du sol, poussant de petits bouts de phrase que j’entendais comme depuis une autre dimension. Déjà la nuit bourdonnait à mes oreilles de plus en plus à mesure que nous progressions à travers les fourrés, les arbustes agrippant mes vêtements comme des griffes osseuses. Le ciel ruisselait d’ombre froide sur les contours intangibles de l’étudiant qui, pris d’une frénésie de recherche, manquait de me distancer, de fondre dans les voiles de brume blanchâtre, couleur de rayons de Lune imbibée d’eau.
Je ne la trouve pas, je ne la trouve pas ! Marmonnait l’étudiant sourdement, marchant comme s’il avait oublié ma présence.
L’eau sur l’herbe folle montait le long de mes chevilles dans la toile de mon pantalon et de mes chaussettes, le froid la suivait.
Elle peut être n’importe où, finis-je par dire. Si elle ne répond pas, ce sera difficile de la trouver à nous deux.
Elle est quelque part, allongée dans les environs immédiats, répliqua, véhément, la voix rauque de colère de l’étudiant. Il faut continuer.
Aussi nous cherchâmes toute la nuit. Puis le ciel commença à prendre une teinte sale au dessus de la cime des grands arbres, et le jour se fit si lentement que je crus que nous ne nous arrêterions jamais. Enfin l’étudiant se laissa choir au pied d’un arbre, entre des massifs de champignons pourris, et leva vers moi un visage d’ombre. Il faisait si froid que les tous premiers rayons du jour faisaient scintiller le givre qui s’était cristallisé dans les mailles de mon pull over, au bord de mes cheveux et de mes cils. L’étudiant rit en disant qu’il me trouvait beau comme cela. Je m’assis à mon tour, éternuant et reniflant. Coulant dans ses yeux clairs, la lumière alluma ses prunelles et descendit le long de son visage anguleux, le long de son cou et de ses vêtements.
Je vous plais, n’est-ce pas ? dit-il d’une voix ironique.
Jeune con, répondis-je, fatigué de ses caprices et de ses ordres. Vous croyez sans doute que le monde est à vos pieds, avec votre culot et vos allures de minet.
Je me levais et m’éloignais pour aller uriner, le maudissant, lui, la secrétaire, l’homme d’affaires et ma stupide bonne action. Puis je lui intimais de se relever, et partis sans l’attendre. Cette fois, mon énergie était revenue, croissant avec le jour glacé qui m’arrachait une toux caverneuse. Cet abominable homme d’affaires était parti avec ma voiture encore toute chaude, mon refuge contre la monotonie de la ville où j’étais comme en exil. Il me laissait, ironie infâme, avec ce jeune abruti qui se prenait pour le centre du monde. Et j’avais faim. Je flottais un peu en marchant, avec une impression prononcée d’irréalité. Mes pas m’amenèrent vers une éclaircie dans les fourrés touffus, un bruit d’eau délicat parvenant à mes oreilles. M’approchant, je restais accroupi à laisser le bout de mes doigts entrer dans le courant. L’étudiant s’agenouilla et recueillit l’eau dans ses mains, la portant à sa bouche maladroitement.
Une courbe de rocher en forme de croupe de sirène entravait le passage de l’eau sur la rive opposée, émergeant de la brume qui fumait du sol. Traversant la rivière en passant sur les pierres, je vis une silhouette fine d’araignée à demi immergée dans le courant, ses longues pattes gantées de noirs collants s’effaçant dans l’eau, l’eau qui traçait le long de son visage la ligne de sa surface, emportant quelques cheveux pâles qui flottaient comme des algues.
Mon Dieu, fit l’étudiant en descendant sur la rive opposée, hissant la jeune femme sur le sable. Mon Dieu, elle est froide !
Je me penchai au dessus de la dépouille pâle, aux lèvres violettes entrouvertes, tandis que l’étudiant posait son oreille sur sa poitrine nue, humide et maigre. Des traces de coups sur sa face inerte avaient marqué des cercles gris, et ses bras et jambes étaient tordus dans une position indécente. Croyant avoir entendu un battement de cœur, l’étudiant voulut la frictionner.
Qu’est-ce qu’il faut faire ? Dites-moi ce qu’il faut faire, me demanda-t-il, cherchant à réchauffer ses mains raides dans les siennes.
Non, répondis-je au bout d’un instant, comme ralenti entre l’action et la réflexion, prenant ses mains et l’écartant de la secrétaire. Il n’y a plus rien à faire.
L’étudiant me jeta un regard consterné, cessant peu à peu de se débattre. Je le lâchai alors et il se baissa pour arranger les vêtements sur sa gorge et ses cuisses.
Je ne la connaissais pas, avoua-t-il. Elle m’avait dit qu’elle était réceptionniste. Qu’elle allait à Brest avec son fils.
Allons-nous en, fis-je, ayant l’impression dérangeante que les yeux de la jeune femme pouvaient se rouvrir à tout instant, bien que ce ne fût pas possible.
L’étudiant acquiesça et lui jeta un dernier regard avant de tourner les talons.