Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search Login Register Extras
Fiction » Romance » Un voyage au bout de la route font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Lirulin
Fiction Rated: M - French - Romance/Humor - Reviews: 4 - Published: 10-08-05 - Updated: 10-08-05 - Complete - id:2023253

Le voyage au bout de la route

(Suite et fin)

Aux premières heures du matin, nous arrivâmes au nœud de circulation monstrueux qui annonçait une ville relativement grande. L’étudiant se pencha au-dessus des boucles entrecroisées des bras de pieuvre de la route, le vent froid balayant ses cheveux lustrés. En contrebas filaient des bolides minuscules et bruyants, et nous poursuivîmes notre route le long de la voie ferrée. Lorsque le soleil se leva, nous étions arrivés vers les premiers quartiers et blocs de bâtiments, regardant ça et là les squelettes des grues encore immobiles dans le ciel voilé du matin. Mangeant des biscuits, nos pas nous emportèrent jusqu’aux quais d’une rivière.

Quand on sera là-bas, dit l’étudiant, je vous emmènerai manger des crêpes au bord de la mer. Il y aura de ces gros bateaux qui font peur aux petits enfants.

En attendant, je cassais en deux le dernier biscuit et lui en tendis la moitié, ne sachant trop qu’ajouter. Le sang pulsait dans mes jambes qui avaient marché toute la nuit. Tant que nous ne cessions pas d’avancer, le froid n’était pas trop cruel, alors nous avions marché sans nous arrêter trop longtemps.

J’ai drôlement faim, fis-je avec contrariété, plus terre à terre.

Les premiers passants descendirent dans les rues, des petites domestiques munies de larges paniers, des étudiants sur de vieux vélos de ville, une petite vieille matinale trottinant sur ses jambes agiles. Sautant sur ses pieds, l’étudiant s’approcha d’une petite jeune fille et lui demanda l’aumône. Celle-ci mit une pomme dans sa main qu’elle sortait d’un minuscule sac, et passa son chemin. L’étudiant revint prestement et me la tendit, tout fier.

Vous m’en laisserez un bout ? fit-il au bout d’un moment.

Après être longuement restés près des quais à se reposer, l’étudiant dormant paisiblement sur mon épaule au grand damn des passants, nous repartîmes vers la fin de l’après midi vers les rues les plus joyeuses du centre. Des odeurs de gaufres flottaient près d’un manège rouge et doré, d’où de tous petits gosses jetaient des cris d’excitation.
Des couples valsaient en léchant les vitrines des belles boutiques, et de petites dames passaient en faisant cliqueter leurs talons aiguilles. L’étudiant s’assit au coin d’une place et tendit la main vers les passants, affamé. Une jeune fille en tailleurs de tissu chinois mit une belle pièce dans sa main et nous demanda de garder le chien qu’elle tenait en laisse pendant qu’elle allait faire les magasins avec son petit ami. L’étudiant hocha la tête et caressa celle du chien, qui se dressa sur ses pattes et posa les antérieures et sa tête sur ses genoux d’un air enthousiaste.

A présent, les rayons du soleil se faisaient plus frais, et une grosse horloge indiquait trois heures et quart, arrêtée à cet instant précis. Puis il fit nuit encore. La jeune fille ne revenait toujours pas, et la musique du manège finit par s’éteindre, le forain le fermant. Gémissant vaguement, le chien pressa sa tête pie sur mes jambes, m’interrogeant. Il fit claquer sa gueule et tira sur sa laisse, comme pour me rappeler qu’il était l’heure. Lorsqu’il devint évident que la demoiselle ne reviendrait jamais, j’enlevai sa laisse au chien et le regardai partir au petit trot, puis à toute vitesse.

Ben alors, p’tit, t’es tout piteux ?! fit un jeune type à lunettes et rastas blondes odorantes.

Ses copains rirent de bons rires francs, exhalant des nuages de marie jeanne. Ils tendirent une cigarette à l’étudiant qui la refusa, puis à moi. Je la pris, ayant une forte envie de tabac. Le monde me sembla soudain moins dramatique et je racontais, en grande verve, une autre version de notre histoire, dans laquelle l’étudiant était mon élève, et moi son précepteur. Celui-ci secoua la tête légèrement en me jetant un regard résigné. Nous étions venus de Paris, fuguant de chez ses parents, de grands bourgeois intégristes qui voulaient que leur fils fasse maths sup. Les jeunes gens, assis en rond, attendirent que j’achève mon histoire en hochant la tête, leurs cigarettes à la main. Tapant avec sollicitude dans le dos de l’étudiant, ils nous emmenèrent avec eux en critiquant la société moderne, ses exigences et ses illogismes. Une jeune fille métisse à chevelure de mer en colère disserta gravement à propos des grandes écoles. Au terme d’une longue marche, nous parvînmes vers une ancienne zone industrielle, où habitations rénovées côtoyaient des entrepôts désaffectés. La troupe se glissa dans l’un d’eux et referma l’interstice en déplaçant à plusieurs un lourd panneau de bois.

Ça et là, des couvertures étendues sur des tapis de toutes sortes s’étalaient, et nous fûmes salués par d’autres squatters, tous chevelus ou barbus, pieds nus sur les couches sommaires. Au milieu de la pièce, un unique poêle à charbon rougeoyait, soigneusement isolé des tissus qui auraient pu brûler.

Et vous êtes ensemble ? fit la métisse sans détour.

Euh, non, bien sûr, dit l’étudiant confusément, comme si c’était l’évidence même, et qu’il fallût la prouver.

Les jeunes gens nous dirent que nous n’avions qu’à prendre place n’importe où, l’essentiel étant de ne pas faire trop de bruit la nuit. On m’expliqua que la plupart des squatters travaillait, ne serait-ce qu’à temps partiel, et n’avait pas de quoi payer un loyer. Certains arriveraient tard dans la nuit, d’autres viendraient dormir là à l’aube et dans la journée. Ce régime n’était supportable que si l’endroit était à peu près calme, bien que l’on puisse y jouer aux cartes en fin d’après-midi ou y fumer en permanence. Pour faire l’amour, il fallait aller dans la pièce à côté.

Voilà, conclut le rasta blond. Bienvenue.

Une partie des squatters ressortit, nous invitant à une fête qui avait lieu non loin de là. L’étudiant s’étendit près du poêle, discutant à voix basse avec la jeune métisse, et je trouvais qu’il était en lieu sûr. Dans un bar ondulaient des danseuses vêtues de soie et de plumes comme des oiseaux exotiques, une tournée de rhum me mettant entre les mains un minuscule verre. L’une d’elle, marchant sur le comptoir du haut de talons immenses, traversa nonchalamment la foule jusqu’à moi et vint laper de sa petite langue rose un peu de boisson dans mon verre, penchant vers moi une tête ronde et coiffée de pinces discrètes. Mes hôtes rirent et glissèrent des petits billets dans ses bottes, levant des visages extasiés vers elle. Puis la musique fondit mes derniers souvenirs dans un chaos joyeux et frénétique.

--

Le lendemain, vers trois heures de l’après midi, le panneau de bois qui bloquait l’entrée fut jeté à terre dans un bruit énorme, qui réveilla tous ceux qui dormaient, dont moi. Des cris perçants furent poussés ça et là lorsque les CRS entrèrent, foulant de leurs bottes noires les tapis épais, et les habitants tentèrent de fuir par d’autres interstices étroits.

Que chacun pose les mains sur le mur ! s’écria l’un d’eux, braquant une arme sur la mêlée de jeunes gens qui se pressaient vers une sortie.

Obtempérant, les squatters s’alignèrent le long du mur, et les policiers commencèrent à les fouiller.

J’en ai trouvé un ! s’écria un policier, menottant l’étudiant comme s’il s’agissait d’un fou dangereux.

Ce fut bientôt mon tour et je ne fus pas traité avec plus d’égards. Les squatters décollèrent leurs mains du mur et nous regardèrent partir avec stupéfaction. Il était pour eux impensable que la police ait oublié de voir leurs plantations. Un jeune flic qui passait à côté des superbes massifs cueillit une feuille, la mit dans sa poche et s’en alla. On nous emmena dans un fourgon, gardés par des hommes en armes, puis l’on nous interrogea. On avait trouvé des traces de l’étudiant sur le cadavre de la réceptionniste, et un de mes cheveux. Il semblait que l’homme d’affaires ait tué la malheureuse à coups de bâton, sans laisser d’indices, et l’on ne l’avait par ailleurs pas encore rattrapé.

Lorsque j’eus fini d’expliquer ma version des faits, j’attendis dans une cellule obscure, impressionné par cet entretien avec des policiers sceptiques. L’étudiant ne me rejoignit que bien plus tard, le nez saignant à nouveau. Il s’allongea sur l’un des lits et ne bougea plus, les yeux grands ouverts sur le plafond. L’étudiant fut questionné à nouveau deux heures plus tard, et revint dans la cellule avec une trace bleue sur la figure. Après le troisième interrogatoire, il devint silencieux et se mit à tourner en rond dans la pièce. Je l’avais laissé toucher la dépouille de la réceptionniste. Au lever du jour, j’eus peine à reconnaître le visage de l’étudiant, qui s’était assis recroquevillé dans le coin de la pièce le plus éloigné de la porte.

Ne les laissez pas m’emmener encore, souffla-t-il lorsque la porte fut déverrouillée à nouveau.

Le jeune flic de la veille embrassa la pièce du regard, portant un plateau de petit déjeuner.

Allez, mange, ça donne du courage, dit-il. Tu veux de la glace, pour ta tête ?

Des rayons de soleil trouaient le mur par la fenêtre, depuis un paysage baigné de brouillard lumineux. Le jeune flic revint avec un sac de glace, attendit qu’il ait fini de déjeuner puis l’emmena. L’étudiant avoua le meurtre de la réceptionniste au cours de la journée, et l’homme d’affaires fut arrêté en fin d’après midi. Ce dernier, retrouvé dans ma voiture vers Bordeaux, avait transporté sur quelques centaines de kilomètres l’enfant coupé en petits morceaux. Collègue de travail qu’elle ne connaissait même pas, l’homme d’affaires la désirait depuis près de dix ans, et ne s’était jamais déclaré, pas même depuis qu’elle avait divorcé.

Disculpés sur le champ, l’étudiant et moi fûmes enfin relâchés. Retrouvant ma voiture, qui n’avait pas été tachée, l’homme d’affaires ayant eu la délicatesse de transporter l’enfant dans un sac hermétique, je pus y retrouver mes papiers et une partie de mon argent. L’étudiant s’assit à ce qu’il est à présent inexact de nommer la place du mort, les mains sagement croisées sur ses genoux. Son visage avait dégonflé, et il s’endormit contre la vitre pendant que nous roulions.

--

A nouveau perdu, je m’arrêtais pour déplier une carte sur mes genoux. Pourtant, j’étais bien certain de découvrir le petit village breton dont l’étudiant m’avait donné le nom, le premier soir. Le dédale de la route jouait avec moi, cette voiture, cette malheureuse chose à mes côtés qui dormait en tremblant. Ses sourcils se haussaient au dessus de ses paupières frémissantes, et je m’intimai de cesser de le regarder, dans cet état d’abandon. Il soufflait de la buée sur la vitre, lentement, ses mains anguleuses s’agitant sur ses cuisses. Reportant enfin mes regards sur la carte, je suivais la trame des routes enchevêtrées du doigt, lorsque j’entendis quelques paroles indistinctes, que je ne saisis pas, mais qui suffirent à me déconcentrer.

Sortant résolument prendre l’air, je découvris l’entendue bleuâtre de l’océan qui soufflait vers moi un vent coupant. La route finissait à cet endroit. Allumant une cigarette, je regardai l’étudiant qui venait vers moi, crispé de froid.

Qu’est-ce qu’on fait ici ? demanda-t-il.

A votre avis ? dis-je tranquillement.

L’étudiant pencha la tête sur le côté, frottant ses mains comme une mouche.

Vous voulez me tuer à coups de gourdin et vous enfuir avec votre voiture ?

Il ne put s’empêcher de sourire à son propre humour, ou parce qu’il fut content que cela m’amuse. Puis il baissa les yeux sans cesser de sourire, mais cette fois plus nerveusement. Je dépliai la carte à nouveau, et il s’approcha pour la voir de près. Le vent soulevait ses cheveux blond foncé qui effleuraient mon visage, et emporta la carte dans une bourrasque particulièrement forte, ou plutôt la carte prit son envol du haut de la falaise qui dominait l’océan. L’étudiant s’écarta de moi et tordit ses mains l’une dans l’autre, les yeux élargis et la bouche à peine grimaçante.

Pourquoi vous ne me regardez plus ? finit-il par dire.

Je me tus et il enleva ses lunettes, me fit un sourire tendu :

C’est mieux sans ? Ou peut-être que je suis trop maigre, ou trop grand ?

Mais non, cessez vos sottises, et remettez vos lunettes.

J’allumai une autre cigarette, me détournant de lui pour que le vent ne souffle pas la flamme fragile du briquet. Tirant sur les manches de son pull pour que ses mains n’aient pas froid, l’étudiant considérait l’océan là-bas, cette grande chose grondante, pleine de sifflements de vent et de cris de sirènes. Lorsque ma cigarette commença à se consumer, je pus me tourner à nouveau vers lui et le regarder froidement. L’étudiant continuait à me dévisager effrontément, comme au premier jour, la tête un peu baissée. Envoyant une cannette vide qui traînait à ses pieds dans le vide, il se pencha avec humeur pour la regarder disparaître.

Un jour, vous serez victime de votre attitude, dis-je après un moment.

Mais j’espère bien que ça arrivera, sourit-il méchamment, les yeux brillants.

C’est vraiment ce que vous voulez ? Ou bien c’est juste la peur de ne pas être à la page ?

L’étudiant haussa un sourcil et fronça l’autre, allant répondre quelque chose mais se ravisant. Ses yeux attentifs attendaient la suite de mon propos, pensif.

Vous pourriez parler de cette manière à n’importe qui. C’est bien la première fois que j’entends quelque chose qui ne sonne pas faux dans votre bouche. Je n’aime pas ces airs que vous vous composez. Vous n’imaginez pas à quel point c’est commun.

Parce que, bien sûr, vous en connaissez un rayon ? fit-il, ironique.

Et depuis quand vous faites de la menuiserie ? Vous me prenez pour qui ?

Vous croyez que c’est agréable, de réaliser à soi tout seul le type de l’étudiant ? D’être étiqueté ? J’aurais très bien pu être boulanger, chauffeur ou même lycéen.

--

Le hasard

Nous parvînmes quelques heures plus tard dans un petit village au bord de l’océan, venté et baigné d’un air gris pâle. Pendant que l’étudiant se rendait chez un fleuriste acheter un bouquet pour sa famille, à mes frais, je me résolus à sortir mon portable de ma poche et à téléphoner à qui l’on sait.

Régie Emile Georgat, Bonjour ?

Alex ? C’est moi.

Je ne connais pas de Moi, je regrette. Alex, c’est pour toi, fit une voix rigolarde.

Remue-ménage de quelques minutes au bout du fil.

Oui, allo.

Salut, toi.

Salut.

Tu vas bien ?

Oui. Alors, tu as disparu ? On aurait pu sortir, un de ces soirs, espèce de goujat. J’imagine que tu as trouvé quelque chose de plus intéressant à faire ?

Pas tout à fait. On m’a volé ma voiture, et tout ce qu’il y avait dedans, et je me suis retrouvé au beau milieu du massif central.

Mais qu’est-ce que tu faisais là-bas ?

Je tentais de lui expliquer la chose, et lui laissais entendre que je me trouvais en Bretagne avec une jeune inconnue. Les explications furent longues et pénibles, et je tentais de raccrocher, voyant que l’étudiant revenait, chargé de beaux lys roses et blancs.

Passe-la moi, fit Alex, impitoyable, au bout du fil.

J’obéis stupidement, obéissant toujours à Alex quand il me parlait sur ce ton particulier. Etonné, l’étudiant porta le téléphone à son oreille et fit un « oui » hésitant. Il resta silencieux un moment, écoutant ce que lui disait ma chère moitié au bout du fil.

Ah, pardon, ici, on capte mal, ça va couper, dit-il innocemment, puis il raccrocha.

Puis, me jetant un regard :

Je comprends mieux, ajouta-t-il, froissant le papier glacé du bouquet dans ses bras. Il ne mâche pas ses mots, votre copain. J’en ai pris pour mon grade. S’il meurt avant moi, je suis sûr qu’il viendra hanter mes vieux jours.

C’est possible, admis-je.

Tournez à droite, c’est juste là, dit-il.

Je m’arrêtai devant une maison à façade décrépite, au jardin pelé. L’étudiant prit son sac dans le coffre et me demanda si je descendais saluer sa mère. Je hochais négativement la tête, le regardant à satiété avant qu’il disparaisse. Il restait planté là devant ma portière close, les mains crispées sur son bagage, ravissant, comme Alex avant lui derrière le bureau de l’agence immobilière où je venais déposer le dossier d’un appartement. Je me rappelai la première fois que je l’avais embrassé, la première fois que ses yeux avaient rencontré les miens, ce moment où du personnage figé que j’avais devant moi allait émerger mon amant. A présent le lien était si fort que je pouvais sentir jusqu’ici son étreinte, et nos vies étaient moulées l’une dans l’autre si étroitement que j’avais besoin de lui pour conserver cet état de ma personnalité dont l’étudiant s’était entiché. Déjà je pouvais sentir la fatigue due à l’effort que je fournissais pour ressembler à moi-même en son absence. Bien sûr, le hasard préside à toute rencontre, mais chacune d’elles nous modèle.

L’étudiant ferma les yeux et pencha sa tête vers la mienne par la fenêtre, attira ma tête à lui et pressa ses lèvres sur les miennes, avec une haleine prononcée de chewing-gum. Ses cils blondis aux pointes étaient d’une longueur que je n’avais pas soupçonnée, me dis-je en sentant un vertige soudain me faire tourner la tête. Les lèvres me cuisaient encore lorsque je fis demi-tour, lorsque je vis disparaître sa silhouette dans le rétroviseur, saisi d’une impression d’irréalité.



© Copyright 2005 Lirulin (FictionPress ID:483621).


Return to Top