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Author: Lirulin
Fiction Rated: M - French - Romance/Drama - Reviews: 19 - Published: 10-18-05 - Updated: 05-29-07 - id:2030255

White Collar Blues

Par Lirulin

Chapitre 1

Les naufragés de la Méduse

Je descends dans la rue bleue. L’ascenseur en verre chuinte très doucement, une femme tousse un peu. Et la terre se rapproche de nous, nous ne sommes plus dans un ascenseur, mais bien dans un vaisseau spatial dernier cri en train de s’écraser. J’ai un peu le vertige mais cela ne suffit pas à me leurrer complètement. Ma copilote tousse encore mais cette fois pour m’indiquer que j’ai bien perdu quatre secondes de son précieux temps en restant à contempler la porte béante de l’ascenseur. J’ai comme une envie de rigoler, mais c’est parce que je suis nerveux. Je peux encore entendre des téléphones qui sonnent et les bips des imprimantes, des photocopieuses, et aussi de tous les instruments de torture qui couinent comme des bébés tyranniques.

Traversant la rue en écoutant le ronflement des voitures chevauchant le passage pour piétons, je me faufile entre elles à la suite d’une jeune fille en jupe courte, et qui porte des bas de laine à rayures multicolores. Ce pourrait être la grande sœur du petit chaperon rouge. Elle disparaît, emmenée par son pas élastique, et je me fraye une petite place dans l’abri bus, parce qu’il commence à pleuvoir. La nuit tombe peu à peu et le ciel devient couleur d’encre au-dessus des buildings. Les passagers qui comme moi se trouvent à l’avant de l’abri lèvent le nez vers le ciel, et la pluie parsème leurs visages de fines gouttelettes. Le bus s’arrête devant l’abri. Mon reflet m’apparaît, tout déformé ; le bus vide est pris d’assaut par une ruée de voyageurs et je les laisse se disputer silencieusement les places assises, je me mets dans un coin et prie pour avoir une jolie fille qui pourrait tomber dans mes bras dans un virage.

Malheureusement, c’est un jeune type comme moi qui se retrouve poussé à deux millimètres de mon veston qui sort quasiment du pressing. Je renâcle un peu en sentant le plancher du véhicule qui oscille sous l’action de la foule qui s’y introduit en poussant tout ceux qui se trouvent à l’intérieur. Lui lève les yeux au ciel, en l’occurrence sur le plafond, soupire légèrement, regarde par la fenêtre, frotte ses mains sur son jean et s’accroche à la barre à dix centimètres de mon postérieur. Je fais semblant de ne rien remarquer.

La température de cet endroit clos monte en flèche sous l’effet du chauffage mais aussi de la chaleur humaine. Sur les vitres froides de la buée s’étend, peu à peu, un couple à mes côtés est enlacé très tendrement, elle a mis sa joue sur son épaule et fait un petit cercle avec sa main gantée pour pouvoir regarder les rues qui défilent, baignées de traits de pluie lumineux qui s’écoulent des pommeaux de douche géants des réverbères. Le bus ne cesse de s’arrêter, de repartir, de virer et de tourner, le jeune homme est presque dans mes bras à force d’être secoué en tous sens. Je suis gêné. Je le suis encore plus lorsque sa tête rencontre mon épaule, un mouvement imprévu du bus ayant raison de lui. Il évite mon regard et décide de me tourner le dos, dérangeant tous les passagers qui se trouvent à proximité dans cette opération. Je soupire légèrement, moi aussi je préfère ça, à dire vrai.

Mais en fait non. Ce n’était pas une bonne idée. Deux minutes plus tard le bus, dans une volte effrénée de bateau dans la tempête, envoie la moitié des passagers sur l’autre moitié, qui se retrouve écrasée contre les parois. On dirait une barque chargée de boat people ou les naufragés de la Méduse. La jeune femme sur laquelle a été propulsé le jeune homme le toise d’un air hargneux de petit roquet imbu de son importance. J’ai l’impression qu’elle va dire quelque chose, mais finalement non, elle serre un peu les lèvres et laisse tomber. Lui ne sait plus ou se mettre. Il ferme un instant les yeux puis regarde par la fenêtre, à l’endroit où l’autre jeune femme a fait un rond dans la buée. Soupir.

Premier arrêt. Un vieux monsieur se fraye un passage depuis sa place et descend de l’autobus. Les portes chuintent et se referment, le bus redémarre, file, vire de bord, d’un côté, de l’autre, freine subitement, j’attrape au vol le jeune homme avant qu’il ne déclenche un conflit nucléaire. Le conducteur crie par la fenêtre sur un chauffard qui lui a coupé la route. Je lâche le col du jeune type et je lève les yeux au ciel, avec la sombre envie de le jeter par la fenêtre, lui et cette jeune femme qui serait en âge d’être notre sœur. Il lève des yeux intrigués sur moi, et pas un nerf de mon visage ne bouge, je suis très fier de ça. Puis le bus s’engage sur des avenues plus droites, plus rapides, et en un clin d’œil je suis à mon arrêt. Beaucoup de passagers sont déjà descendus, il ne reste plus que les deux amoureux, une vielle dame avec un chihuahua dans son sac qui tremblote encore plus qu’elle, le jeune homme à une distance convenable de moi, qui contemple la ville d’un air indéchiffrable. Le bus s’arrête, je descends. Et je vois, par la fenêtre de l’autobus que j’ai contourné, le visage du type, dont le regard se pose sur moi et me poursuit un court instant comme le bus s’éloigne et tourne au coin de la rue.

Mes épaules me font un peu mal, mais rien de bien grave, je me dirige à grands pas vers mon immeuble. Je monte dans l’ascenseur et j’appuie sur le bouton 4. La machine m’emporte jusque devant la porte de mon appartement. Ça sent la vanille dans le couloir, j’entre et le repas est encore tout fumant dans les gamelles cabossées. Ça fait du bien d’avoir une femme chez soi. Du fond de l’appartement sa voix s’élève comme un parfum de fleurs séchées. Je souris sans que j’aie à y penser, je me sens réchauffé.

Bonsoir, Pascal… dit-elle en approchant. Je sors avec mes amies, ce soir. Le repas est sur la gazinière.

Elle met son foulard sur sa tête pour se protéger de la pluie et empoigne le parapluie d’un air résolu, me sourit en sortant.

Amuse-toi bien, Mamy !



© Copyright 2005 Lirulin (FictionPress ID:483621).


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