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Les yeux fermés
Chapitre 5
Chapitre où l’on s’occupe (enfin ?) de moi.
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Au matin, je le trouvai endormi dans le canapé, en chien de fusil. Mamy n’était pas rentrée et je me maudis une fois de plus pour ne pas lui avoir acheté un téléphone portable. Contemplant le jeune homme qui ronflait doucement au milieu des coussins, je décidai d’aller préparer du café malgré tout. Je passerais un coup de fil à Mme Duprée lorsqu’il serait neuf heures au moins, par politesse. Il se pouvait que Mère Grand soit restée chez l’une de ses amies pour une raison ou une autre, comme par exemple garder des petits enfants malades ou un bébé… Cela lui arrivait quelques fois.
Le jeune homme dans le canapé eut un léger sourire, claqua des babines et se retourna dans son sommeil. Ses traits reposés lui donnaient un air naïf et sympathique. Je finis néanmoins par le réveiller pour le petit déjeuner. Pendant qu’il émergeait, j’allai me doucher et m’habiller pour la journée. L’absence de Mère Grand me causait du souci et je ne me préoccupai peu de savoir comment il se rendrait présentable avec ses vêtements d’hier.
Je peux vous emprunter une chemise propre ? me demanda-t-il lorsque je vins me servir mon café matinal.
Je restai un instant contrarié par l’idée de prêter mes vêtements, puis cédais devant l’air plaintif qu’il affichait. Bientôt, il me faudrait aussi lui changer ses langes et lui mettre du talc. Il me suivit jusque devant le vaste placard où Mamy rangeait mes affaires propres, et je lui tendis une chemise sur son ceintre. Il s’en saisit avec bonheur, puis exigea une serviette propre pour aller se doucher.
Je le regardai se diriger vers la salle de bains en me demandant combien de temps il allait ainsi s’incruster. Déjà que j’étais responsable d’une grand-mère fugueuse… Il ne me manquait plus que le petit frère à baby sitter pour compléter le tableau…
Vous ne vous nourrissez que de pain blanc, c’est ça ? me demanda-t-il en sortant de la douche, torse nu.
Je cherchai un instant dans ses yeux noisette s’il tenait vraiment à m’énerver dès le matin.
Regardez, il y a des fruits, du lait et du beurre, dans le frigo, m’expliqua-t-il.
Je sais, mais je ne peux rien avaler d’autre, au petit déjeuner, fis-je.
Vous n’avez mangé que ça, hier, je parie. Une demi-baguette. Ce n’est pas bien, me sermonna-t-il.
Je m’absorbai un instant dans la contemplation de sa taille svelte, autour de laquelle le pantalon descendait plus bas que nécessaire. Et bien sûr, il n’avait pas de ceinture. J’allai lui en chercher une, et la nouai autour de ses reins d’un geste qui n’admettait pas de protestation.
C’est serré, se plaignit-il en essayant de redescendre un peu la taille du pantalon.
Tu vas te faire virer, si tu continues à t’habiller n’importe comment, fis-je. Et dépêche-toi de finir de t’habiller.
Il obéit et enfila ma chemise et sa cravate par dessus. Puis il alla faire un tour à la salle de bains et en revint rasé et peigné de frais.
Il sent vachement bon, votre after-shave, me fit-il remarquer.
Je tournai un regard exaspéré sur lui, sentant dans l’air l’effluve discrète de l’après-rasage que m’avait offert mon ex-copine. J’allais le tuer avant même que nous soyons sortis. Je choisis de ne rien en faire et de sortir sur le pallier sans l’attendre. Il me rejoignit à l’arrêt du bus, essoufflé, et se posta à mes côtés d’un air des plus sérieux. Puis il se mit à suivre des yeux les lycéennes en petites jupes qui pépiaient en attendant leur bus, et qui ne manquèrent pas de lui rendre ses regards. De rares rayons de soleil matinal s’étaient faufilés entre l’amoncellement de nuages grisâtres, et illuminaient cette séance de regards en coin comme un décor de cinéma.
La jeune fille en collants à rayures multicolores émergea du coin de la rue de son pas alerte, portant une large pochette à dessins verte et noire. Elle bâilla nonchalamment et croisa ses jambes à la façon de Bugs Bunny, appuyée contre l’abribus. Ses cheveux blonds bouclaient un peu sur ses tempes et faisaient ressortir de larges yeux gris. Elle finit par s’apercevoir que je la contemplais et leva les yeux sur moi. Je croisai son regard un instant avant de détourner les yeux. Quelle infamie, pensais-je, de reluquer cette gamine qui devait être à peine majeure… Elle était petite, mais ses jambes semblaient trop longues par rapport à son buste, à moins que ce ne soit cette façon de porter sa jupe plissée… Une veste courte moulait son buste, et un foulard arabe noir et blanc enserrait son cou, soigneusement enroulé.
Le bus arriva et emporta l’ensemble des jeunes filles et des voyageurs qui attendaient là. La jeune fille à rayures descendit elle aussi et se dirigea vers les portes du lycée, me décochant une dernière œillade avant de se fondre dans le troupeau multicolore de gamins et de gamines. Mon jeune collègue et moi descendîmes quelques arrêts plus loin, silencieux. Retourner dans ce monde faisait toujours un peu froid dans le dos. Nous entrâmes.
Regarde, me dit-il en me désignant quelque chose à distance dans la cafétéria.
Mon chef, Varnières, était là, discutant avec Sylvère devant la machine à café. Le premier hocha négativement la tête et le second en eut l’air désespéré, lui faisant apparemment une scène. On le voyait de loin, à leurs gestes et à leurs attitudes.
Tu crois que … ? demandai-je au jeunot d’un ton hésitant.
Il acquiesça avec un sourire goguenard :
Bien sûr. Ça se voit, quand même !
Je me raclais la gorge en songeant à ce que j’avais vu hier dans le bureau de Varnières… C’était donc ça… Pas étonnant qu’il soit venu m’incendier… C’était vraiment écoeurant, de penser à ce genre de chose, de bon matin.
ça t’a perturbé, je vois ? remarqua le jeunot en s’arrêtant devant l’entrée de son service.
Mais non, niais-je, embêté.
Il leva un sourcil comme s’il y avait une question bien précise derrière tout ça, les bras croisés et l’air hautement intellectuel. J’allais répondre quelque chose lorsqu’une voix bien connue me coupa :
Loïc, dépêche-toi d’aller me faire ces photocopies ! tonna son chef en lui remettant deux à trois kilos de papier imprimé. Et plus vite qu’hier, hein, tu n’as pas besoin de la journée pour faire ça.
Voui chef, répondit celui-ci avec entrain.
Le vieux cadre ventripotent se retourna vers lui de surprise, puis poursuivit son chemin en grommelant quelque chose d’indistinct.
Je vais y passer la journée, fit Loïc avec un sourire charmant. Ça va le rendre fou.
Et tu vas te faire virer, fis-je.
Pas nécessairement. Ou du moins pas dans l’immédiat.
On ne dirait pas que ça t’inquiète énormément, constatai-je.
Non, je m’en fiche, avoua-t-il avec un haussement d’épaules. Bon, à plus tard !
Nous partîmes chacun vers nos affaires respectives, lui vers sa photocopieuse et moi vers le monceau de cas non-traités qui hantait encore mon bureau. Je me remis patiemment à éplucher tout ça jusqu’à ce que Varnières entre dans mon bureau, d’un air très calme qui n’avait rien de rassurant chez lui.
Qu’est-ce que vous faites, Pascal ? Vous vous êtes mis en tête de ruiner la compagnie, ou simplement ma carrière personnelle ?
Il avait l’air si las en me disant cela que je restai sans réponse, perplexe.
Vous avez accordé nos services à tout un tas de clients qui n’y ont pas droit : des interdits bancaires, des repris de justice, des étrangers en situation pas très régulière… Je vois que le sort de ces pauvres gens vous préoccupe, mais par pitié, renoncez à cet élan de générosité…
Consterné, je me mis à examiner mes mains, stupéfait d’être à ce point un imbécile. J’avais passé une partie de la journée d’hier à négocier avec ces gens, à mettre au point un contrat sûr, et voilà le résultat.
Je vous croyais un petit peu plus intelligent que ça, soupira Varnières en tapotant ma tête gentiment. Je ne sais pas si je vais pouvoir vous garder, après ça.
Il parle en s’approchant de vraiment trop près, peu à peu, et je suis tellement frappé de stupeur que je ne bouge pas. Je ne me défends plus, à quoi ça sert ? Mon travail ici ne sert définitivement à rien. Je n’ai jamais été capable d’être autre chose qu’un subalterne. Il m’embrasse lentement et ça me soulève le cœur. Sa langue glisse dans ma bouche et rampe à son aise autour de la mienne. Je crois que je vais vomir. Il m’embrasse encore et mes mâchoires s’ouvrent démesurément, comme pour avaler un énorme truc. Puis il s’interrompt pour voir ma réaction, satisfait. Je me sens à ce point sali que je sens ma figure cuire et rougir. Je transpire et je sens ma chemise bien propre se coller à ma peau humide dans le creux de mon dos et sous mes bras. C’était vraiment pire que tout. Quelque chose d’aussi répugnant que de mâcher une limace fraîche, j’imagine. Ou bien une méduse oubliée par la marée.
Je le regarde sortir de mon bureau, au désespoir. Mais pourquoi je viens de le laisser faire ? Je savais que ça ne me plairait pas, et pourtant, je l’ai laissé avoir ma bouche, chose pourtant hautement personnelle. J’ai encore l’arrière-goût de sa salive et ça me dégoûte profondément. Je suis faible, et maintenant je suis peut-être même pédé. Qui sait comment ce genre de maladie s’attrape, de nos jours ? Je renifle et je larmoie jusqu’à ce que l’intuition que je n’ai pas franchi le point de non-retour me parvienne.
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Vous vous en sortez plutôt bien, sourit Varnières. Juste un avertissement, ça aurait pu être pire. Je vous laisse signer…
Je lis la justification de la sanction et ça me saute aux yeux : « a décidé de réouvrir les droits de dix-sept clients refusés sans aucune autorisation préalable. »
Je vous ai demandé votre avis, hier, lui fais-je remarquer en mâchonnant mon stylo.
Ah oui ? Je ne vous ai pas vu de l’après-midi, répond-il d’un air irréprochable.
Je suis venu vous voir à ce sujet, pourtant. Je ne signerai pas cet avertissement si c’est ce qu’on me reproche.
Varnières soupire, il sent que cette fois les choses ne vont pas se passer exactement comme il l’espérait. Parce que maintenant, je sais quelles étaient ses occupations d’hier. Non que ça me dérange particulièrement, d’ailleurs. Mais il n’est pas question que je porte le chapeau tout seul. Echange de regards qui dure un peu plus longtemps que de coutume. La colère lui monte lentement à la tête, je me garde bien de sourire. Varnières reprend son avertissement d’un geste étudié, il réfléchit à la meilleure façon de me remettre à ma place, ne trouve pas, du moins pour l’instant. Sa belle tête de jeune noble en campagne me fait une grimace éloquente : ça vous apprendra, maître, à batifoler avec d’humbles gueux pendant que votre valet travaille.
Je sors de son bureau assez content de moi, mais sans me faire d’illusions. J’ignore comment il va s’y prendre pour m’épingler, mais ce qui est sûr, c’est qu’il va trouver, ce salaud. Plus j’y pense, et plus sa tête de bellâtre me rend malade. De beaux yeux verts bien dessinés, un beau nez droit, un sourire plein de malice, l’air rêveur et sombre que l’on attribue aux poètes… Mais tout ça n’est qu’une façade. Quiconque s’attacherait à ces traits charmants serait aussi misérablement grillé qu’un papillon de nuit dans un feu de camp. Je prends un café en salle de pause, songeur. Je savoure encore un peu cette toute petite victoire contre le système.
Puis l’absence de ma grand-mère me revient à l’esprit, et je me dépêche de passer un coup de téléphone à Mme Duprée. La voix rassurante de la vieille dame me parvient au bout de quelques tonalités, réveillant de bons souvenirs de goûters d’anniversaire et d’après-midi sucrés. Mme Duprée m’explique de son mieux, malgré les tremblements de sa voix, que Mère-grand a fait une attaque la nuit dernière, et qu’on l’a conduite à l’hospital St-Luc. Apparemment, son état est préoccupant. Je l’écoute me parler avec l’impression que la foudre vient de s’abattre sur moi. Je suis incapable de réfléchir à quoi que ce soit, il faut que je m’en aille. J’attrape mon manteau, ma serviette, et je m’en vais.
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Deux jours sont passés, deux longs jours et deux longues nuits aussi. C’est le temps que met mon cerveau avant de pouvoir fournir son monologue habituel de pensées et de remarques hautement intellectuelles. Entre temps, un blanc total s’est emparé de moi. Il ne reste que des images. Mamy dans un lit d’hospital, blême et sous respirateur. Mamy endormie comme la Belle au Bois dormant qu’aucun prince n’aurait trouvée. Mamy endormie pour toujours, et moi signant de-ci de-là des papiers que me tendent les infirmières, le notaire, les employés des pompes funèbres. Je suis comme anesthésié pendant ce temps. Je reste chez moi à attendre que le chagrin arrive, et je ne peux pas dormir…
C’est le carillon de l’entrée qui me rend mes esprits, soudainement. Je me lève du canapé où je suis affalé et je me dirige vers la porte, me sentant bizarrement étourdi. J’ouvre sans jeter de regard par le judas, j’ai l’impression d’être dans un rêve. En effet, la jeune fille à rayures se tient là comme par magie, semblable à une fée ou à une autre manifestation de mon esprit dérangé. La fée en collants à rayures multicolores se tient sur le perron, ouvrant de larges yeux gris sur ma personne, comme stupéfaite. Je mets un moment à réaliser que je dois avoir l’air pitoyable. Ça fait plusieurs jours que je ne dors, ni ne mange, ni ne me douche, ni ne change de vêtements. Je n’ai pas nettoyé les plats dans la cuisine, et l’odeur de nourriture tournée et rancie a envahi les lieux sans que je m’en sois aperçu.
Vous avez perdu votre carte, l’autre jour, dans le bus, dit-elle en me la tendant.
Je saisis la carte et la regarde longuement, c’est celle qui me permet de passer le sas à l’entrée de la boîte. Je la garde toujours dans la poche de mon pantalon, elle a dû s’échapper pour se diriger vers quelqu’un de plus marrant.
La jeune fille entre dans l’appartement, médusée par l’atmosphère sombre et oppressante qui s’y trouve. Elle passe dans le salon comme un esprit familier et jette un regard aux multiples papiers du décès qui attendent que je m’occupe d’eux. Puis elle revient vers moi et m’emmène par le bras jusque dans ma chambre. Je la suis, confiant, comme un chat qui suivrait sa maîtresse. Elle m’enlève mes lunettes, défait ma chemise et me met au lit sans plus de discours.
Vous êtes ma fée marraine, c’est ça ? finis-je par lui demander, au terme d’une longue contemplation béate.
Elle sourit et ne répond pas. Elle pose un baiser sur mon front et caresse lentement mes cheveux. Son odeur suave m’effleure comme les ailes poudrées d’un papillon de nuit. C’est peut-être un rêve ? « Vous allez dormir, maintenant » entends-je des limbes du plus profond sommeil.
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et Blablabli et Blablabla
Le bus bonde dont j'ai tant parle, plus pour m'amuser qu'autre chose, n'est ni un metro ni un bus, a l'origine. Il s'agit de la ligne de tramway lyonnaise flambant neuve qui dessert la fac de Bron et a ete prolongee jusqu'aux confins des banlieues, remplacant des dizaines de lignes de bus qui marchaient elles fort bien. Aussi, ayons une pensee emue pour toutes les sardines pressees dans leur boite toute neuve a l'heure de la migration pendulaire.
Critiquer n'est pas corriger : Effectivement, il m'a toujours semble que le "cassage" pur et dur etait moins une facon de dire des verites que de soulager son agressivite sur les defauts de quelqu'un d'autre. Une veritable action pedagogique ne peut evidemment pas passer par la. Dans un des lycees ou je travaillais, j'entendais parfois les profs crier beaucoup sur leurs eleves. Inutile de dire que ca ne sert a rien.
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Liru, ma vie, mon oeuvre.
Dopee aux antibio pour la troisieme fois en un mois, Liru decouvre le merveilleux systeme medical britanique, qui certes ne risque pas d'etre deficitaire, au vu de son efficacite. En effet, l'unique maison medicale de la ville est fermee les jours feries...
Une inoubliable soiree aux urgences en compagnie de son cheri. Un grand merci a la poignee de medecins et a l'unique infirmiere qui etaient de garde ce soir-la.