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Fiction » Thriller » Dans la crevasse font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Shammy
Fiction Rated: M - French - Mystery/Angst - Reviews: 2 - Published: 11-19-05 - Updated: 11-19-05 - id:2052241
The soul has Bandaged moments

When too appalled to stir

She feels some ghastly Fright come up

And stop to look at her –

Dans la crevasse

On m’en avait parlé au chalet.

- Si vous avez le cœur bien accroché, tentez l’excursion !

Je pensais qu’il s’agissait de précipices et de chasmes dans le glacier. Jamais je n’aurais songé à l’horreur tapie au fond de la vallée. Les touristes revenaient avec l’air de remonter des enfers ; moi, naïvement, j’attribuais cela à l’effort physique que leur avait coûté la randonnée.

Il se chuchotait des choses étranges autour de la cheminée ; des rumeurs effrayantes circulaient à la table d’hôte, quand les dîneurs avaient un peu bu. Les plus jeunes, ceux qui étaient venus pour faire du surf, en riaient ; les gens positifs, qui se faisaient apporter chaque jour les journaux financiers, haussaient les épaules ; mais les vieux alpinistes expérimentés avaient l’air d’y croire. Une femme s’évanouit quand un chasse-neige se mit en marche. Toutes ces incertitudes me gâchaient la fondue. Je décidai d’aller voir par moi-même.

Un clair matin, emmitouflé de pied en cap, je me joignis au groupe conduit par Gunter, le guide de haute-montagne. Les pics resplendissaient sous le soleil froid, le sol était gelé. Nous chaussâmes nos skis de fond. La traversée de la forêt de sapins fut rapide et agréable. Les touristes plaisantaient pour tromper leur inquiétude.

Enfin, nous arrivâmes à un champ de neige qui semblait n’avoir point de fin. Les traces de nos prédécesseurs avaient été balayées par le vent, avant que le verglas ne cristallise le paysage. Les arbres scintillaient de dentelle givrée qu’on eût crue de sucre filé.

Un chamois fila devant nos yeux éblouis. Sans lunettes de soleil, nos prunelles eussent été brûlées.

La pente douce nous conduisit jusqu’à une crevasse inattendue. Elle était abrupte et énorme. Du bord, on ne pouvait pas en évaluer la profondeur. Déchaussant nos skis, nous commençâmes notre descente au centre de la Terre, par des escaliers de métal glissant. L’obscurité s’approfondissait, nous avions pris un tournant, et le ciel n’était plus qu’un souvenir lointain. Nous promenions sur les parois glacées le faisceau de nos lampes de poche ; les cristaux diaprés, image féerique, s’allumaient tour à tour. Nos haleines formaient de petits nuages blancs. Une dame se signa.

Je m’efforçai de rassembler dans mon esprit des aperçus du monde d’en-haut ; mais je l’avais déjà oublié.

Combien de temps dura cette katabase, je ne saurais le dire. Plus personne n’osait parler. Le visage de Gunter était dur et fermé. Mon cœur, malgré moi, se serrait. Je regrettais ma témérité. Le bon feu dans l’âtre du chalet flamboyait seul dans mon souvenir. Tirant ma flasque, je pris une lampée de cognac. La roche était de plus en plus sombre et lisse comme de la lave taillée. L’escalier n’avait plus de rambarde ; pour ne pas tomber, il fallait une vigilance de chaque instant.

Des stalactites pendaient au-dessus de nos têtes, aiguës comme des épées. Un bruit d’eau montait de très loin des profondeurs – et il n’avait rien de rassurant.

Mes pieds devenaient lourds et mes doigts gourds sous mes gants. Etait-ce le vertige ou l’alcool ? la tête me tournait. La peur montait en moi, je me voyais déjà déchiré par les dents acérées des rocs en contrebas. Le cône lumineux de nos lampes découvrait des anfractuosités qui semblaient sans fond. Le vent sifflait loin au-dessus de nous. En ce moment, des gens plus sensés descendaient des pentes de neige éblouissante.

Enfin, la lumière reparut, faible d’abord, puis crue et pénible à nos yeux habitués à la nuit. Par une fente étroite, très haut, on voyait un morceau d’azur. Je pus alors penser à la terre, aux cris joyeux des enfants, aux mélèzes alignés le long des pistes, aux patineurs sur le lac gelé, aux toits des chalets festonnés de blanc. Le goût de la vie me revenait à la bouche, je sentais mon cœur recommencer à battre et mon corps se réchauffer. Les joues de ma voisine étaient rouges de santé.

Nous avançâmes le long du torrent. Les eaux tourbillonnaient dans un fracas assourdissant. Nous recevions des embruns glacés. Le gel ne parvenait pas à immobiliser ce courant furieux. Après un brusque virage, je la vis en plein devant moi, la terreur qui troublait la sérénité de mes nuits. C’était une gigantesque roue métallique, hérissée de piquants et de dents aiguisées comme des lames de rasoir. Elle tournait imperceptiblement avec un crissement à donner froid dans le dos. A quoi pouvait bien servir un objet pareil ? Hélas, je le compris bien vite : accroché à une herse, pendait un morceau de cadavre sanguinolent. Regardant à mes pieds, je m’aperçus que nous marchions dans un liquide rougeâtre mêlé de cristaux de glace. Je m’évanouis.

Je passai trois mois dans une clinique spécialisée. Enfin, un matin d’été, contemplant les voiles blanches glisser sur la surface lisse du lac d’Annecy, je pus mes débarrasser de cette vision d’épouvante. La peur était vaincue, j’allais recommencer à vivre.



© Copyright 2005 Shammy (FictionPress ID:459312).


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